Bonjour bonjour !
Remerciez le confinement, j'ai enfin eu le temps d'écrire le nouveau chapitre.
Pour être honnête, je sais absolument pas comment vous allez l'accueillir, parce que c'est là où mon histoire commence à faire un gros doigt d'honneur à mes idées de base X)
Et que c'est la première fois que j'écris à ce propos, aussi. Enfin bref.
Bonne lecture !
Disclaimer : Tout appartient à Oda, sauf les OCs.
Trembler sur ses appuis
Émeraude claqua la porte de la chambre qu'elle partageait avec Laufey, tremblante comme une feuille alors qu'elle avait l'impression que sa gorge brûlait encore du liquide que lui avait donné Janus. Elle passa devant ses deux amis qui l'attendaient sans les voir, montant se réfugier dans le lit superposé, s'enroulant dans la couette imprégnée de sa propre odeur.
Elle inspira, lâchant un sanglot étouffé, avant de se recroqueviller comme un enfant dans ses draps. Elle ignorait ce que son désormais professeur lui avait donné et elle avait encore envie de vomir. Elle regrettait presque leur accord, mais elle voulait devenir plus forte. Sinon, jamais Law ne l'emmènerait avec lui.
Dans un genre d'état second, elle entendit le grincement de l'échelle, puis le matelas qui s'affaissait sous un second poids. Le parfum de Laufey lui monta au nez en même temps que d'autres larmes. Elle avait soudain peur de ce que son amie dirait. Elle ne voulait pas qu'elle la rejette. Mais elle comprendrait sûrement, non ?
— Em ? Em, qu'est-ce qu'il t'a dit ? Qu'est-ce que ce… ce fils de putain t'a fait ?
La blonde l'entoura soudain de ses bras et Émeraude s'accrocha à sa couette, refusant de regarder en face sa camarade. Elle se souvenait, maintenant, elle ne pouvait rien dire. Si Janus apprenait qu'elle n'avait pas tenu sa langue, elle perdrait encore plus qu'en se taisant. Elle devait trouver un mensonge convaincant, peut-être faire passer leur nouveau professeur pour un salopard, mais tout, plutôt que de leur dire la vérité.
— Laufey, qu'est-ce qu'elle a ?
La voix de Jørgen était inquiète et pleine de colère retenue. Émeraude aurait voulu le rassurer, mais lorsqu'elle ouvrit la bouche, ce fut seulement un hoquet qui s'en échappa. Pourquoi n'arrivait-elle pas à reprendre le contrôle sur son corps et ses émotions ? Elle avait l'impression d'être à fleur de peau, presque agressée par l'angoisse qu'elle sentait dans la pièce. Elle était un bateau ballotté par un orage d'émotions et peinait à garder la barre.
Quelqu'un frappa à la porte et elle se recroquevilla un peu plus, cachant sa tête dans le torse de Laufey alors qu'elle avait l'impression de tanguer, sans pourtant bouger. Elle ne voulait voir personne, pas alors qu'elle n'arrivait même pas à se contrôler auprès de ses amis.
Pourtant, elle entendit Jørgen se redresser de la chaise où il était assis, la faisant grincer sur le parquet. Laufey gratouilla alors le haut de son crâne pour l'aider à se calmer, se déplaçant légèrement pour tourner le dos à la porte et ainsi la masquer. Émeraude releva les yeux pour la remercier d'un léger geste de la tête, alors qu'elle percevait deux nouvelles odeurs familières, sans qu'elle ne puisse pour autant les identifier.
— Cadfaël, Enat, bonjour. Je suis étonné de vous…
— Jørgen, laisse-nous entrer, on doit vous parler. S'il te plaît, je t'en conjure !
La voix assez douce et empressée devait appartenir à Enat. Son odeur ajoutait d'ailleurs à l'angoisse déjà palpable dans la pièce et la Zoan geignit, affectée. Elle entendit le frottement des chaussures de Jørgen sur le plancher, puis des bruits de pas, avant que la porte ne se referme. Il les avait donc conviés à entrer, malgré son état. Mais qu'avait-il donc en tête ?
— Parlez donc, avant que je ne change d'avis, exigea néanmoins le roux.
— Que… Comment dire… balbutia une voix basse, sans aucun doute Cadfaël.
— C'est à propos de Janus, déclara abruptement Enat. On a considéré que vous deviez être prévenus, que vous ne vous fassiez pas avoir comme nous.
Émeraude sentit à cet instant le regard de Laufey brûler sa nuque. Elle se recroquevilla un peu plus contre elle, n'osant toujours pas redresser les yeux. La blonde soupira lourdement, ébouriffant ses cheveux. La Zoan se tendit brusquement et grogna, attirant l'attention des deux autres apprentis Chasseurs.
Les yeux bleus d'Enat s'écarquillèrent et, avant que Jørgen n'ait pu la retenir, elle monta à son tour l'échelle, faisant grincer le lit sous le poids supplémentaire. Laufey voulut l'empêcher d'approcher Émeraude, quand cette dernière écarquilla les yeux en sentant l'odeur qui collait à la peau de l'apprentie rousse.
Du sang. Et dans sa gorge remonta soudain le goût immonde du contenu de la fiole. Elle verdit, plaquant une main sur sa bouche alors qu'un haut-le-coeur la secouait. Elle releva les yeux pour croiser le regard d'Enat, dépourvu de toute lueur de dédain. Au contraire, elle semblait désolée et compréhensive vis-à-vis de sa situation.
— Trop tard, souffla-t-elle avec une pointe de colère.
— Enat… Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce que Janus a fait à Em ? demanda Laufey, plissant les yeux. Qu'est-ce qu'il vous a fait ?
La rousse soupira lourdement, avant qu'une quinte de toux ne la saisisse. Des tâches écarlates tâchèrent les draps avant qu'elle ne mette son coude devant sa bouche. La fragrance métallique ne laissait aucun doute et Émeraude se raidit. La jeune femme crachait du sang. Janus… Janus lui avait-il donné la même chose qu'à elle ? Est-ce qu'elle aussi finirait dans cet état ?
Qu'avait-elle vendu au diable pour un peu plus de puissance ?
— C'est compliqué, souffla Enat. Mais vu qu'Émeraude en a pris, vous avez le droit de savoir. Avec un peu de chance, vous pourrez même nous aider à nous en tirer…
— Enat, Janus va nous tuer si on entreprend quoi que ce soit !
— Nous risquions déjà notre peau en venant les prévenir. Ils sont impliqués, maintenant, que tu le veuilles ou non, Cad, rétorqua sèchement sa coéquipière, en essuyant sa bouche sanglante.
Elle se laissa glisser jusqu'au sol, devant Jørgen qui restait sans voix, dépassé par les événements. Il se laissa tomber sur le lit de Laufey, assommé. Cadfaël soupira, marmonnant pour lui-même, avant de s'assoir sur le bureau en face des lits, tandis qu'Enat se saisissait de la chaise, la retournant pour s'installer ventre contre le dossier.
Émeraude se redressa, quittant les bras de son amie pour passer ses jambes par-dessus le rebord du lit. Elle croisa ses bras sur ses genoux, regardant la rousse avec une crainte pesant sur son estomac. Elle avait peur d'avoir mis en jeu bien plus que ce qu'elle y gagnait au change.
— Qu'est-ce qu'il m'a donné, au juste ? souffla-t-elle, sans oser regarder ses amis.
— Une drogue. Ça décuple les forces, mais c'est violent, sacrément addictif, et tant d'autres défauts encore… Entre autres, c'est un poison, à plus ou moins long terme, admit Enat avec un pauvre sourire.
Jørgen voulut intervenir, choqué, mais fut coupé par le hoquet effrayé d'Émeraude. Cette dernière plaqua sa main sur sa bouche, les yeux écarquillés alors qu'elle assimilait lentement. Janus… Janus avait joué sur son désir de puissance pour lui administrer une drogue. Oh, elle serait sans doute effectivement plus forte, mais à quel prix. La dépendance au Chasseur et la mort, plus ou moins rapide. Qu'est-ce qu'elle avait fait ?
— Je… Tu ne devrais pas t'en vouloir, tu sais, si tu l'as pris de ton plein gré. Il t'y aurait forcé, d'une façon ou d'une autre. Il sait mieux que quiconque trouver le point de pression d'une personne.
La jeune fille étouffa un haut-le-coeur et sa main libre s'agrippa au bois du rebord. Son nouveau mentor avait très bien cerné son point de pression à elle et si jamais elle se rebiffait… Toute couleur disparut à l'idée d'être chassée de l'île, d'être séparée de sa famille ou de causer du tort à Grimm, parce qu'il avait dissimulé ses pouvoirs.
Elle n'avait même jamais eu le choix. Elle eut l'impression que sa tête lui tournait, comme un puissant vertige, et Laufey la rattrapa par le tissu de sa chemise alors qu'elle menaçait de tomber. Son amie la serra alors de toutes ses forces contre elle, exultant à la fois de la haine et de la tristesse.
— Il a trouvé le tien, comprit Cadfaël à sa tête.
— Putain, l'enfoiré ! jura Jørgen. Me dis pas que c'est ton petit problème de poils, Em !
L'étrangère ne put que hocher la tête dans un sanglot, entraînant un autre juron du roux sous l'incompréhension des deux autres apprentis.
Ils s'entre-regardèrent, l'adolescent venant prendre la main de sa coéquipière dans la sienne. Elle lui sourit doucement, avant de retourner son attention vers les trois autres.
— Pouvons-nous savoir ? Nous cherchons depuis quelques temps à nous libérer de son emprise, mais la drogue est la plus forte… Tout comme il cache bien ses traces. Nous voulions vous prévenir, mais maintenant que votre amie est aussi concernée, nous espérons pouvoir compter sur votre aide et votre sincérité.
Laufey frotta le dos d'Émeraude, qui inspira profondément, avant de venir essuyer les larmes qui perlaient à ses yeux. Elle se claqua les joues pour tenter de se reprendre, alors que l'atmosphère changeait un pour, se libérant des tensions sous-jacentes entre les deux équipes. Une nouvelle inspiration, et elle sauta au sol en se transformant. Un coyote se tint alors entre Jørgen et les deux coéquipiers, qui sursautèrent.
— Em a mangé un des légendaires Fruits du Démon. Elle peut se transformer en coyote, expliquant doucement Laufey.
La détentrice du Fruit gronda sous forme animale, montrant les crocs, avant de s'adoucir quand son ami vint lui caresser le dos. Elle sentit alors soudain quelque chose d'étrange sur son corps et tourna sa gueule vers son échine, croisant au passage le regard effrayé du rouquin et captant l'odeur de la surprise dans l'air. Elle tenta de voir où était le problème, avant que son ami ne lui réponde en touchant la zone concernée.
— Tu as trois écailles blanches près de la colonne vertébrale. Ce n'est quand même pas…
Émeraude se retransforma en humain à cette information, se contorsionnant désespérément sur elle-même pour tenter de voir quelque chose, avant qu'Enat ne siffle pour attirer son attention. La rousse esquissa un sourire triste, avant de relever son haut. Les trois amis se figèrent en voyant les minuscules écailles blanches recouvrant presqu'entièrement le torse de la demoiselle, descendant sous la frontière de son pantalon.
La Zoan se tourna vers Cadfaël, craignant de comprendre. Le brun secoua la tête d'un air désolé, avant d'enlever son écharpe et d'écarter son col, dévoilant à son tour quelques écailles nacrées.
— C'est un des inconvénients. Elles apparaîtront à force de prendre la drogue. Il a dû l'améliorer, parce que tu n'en as pas beaucoup malgré ta première prise.
La jeune femme s'écroula sur le sol, ébranlée. Comment pourrait-elle cacher ça à Law ou à Simen ? Impossible de les dissimuler. Mais quelles seraient les conséquences s'ils l'apprenaient ? Et un médecin avait bien dû s'en apercevoir depuis le temps ! Alors pourquoi…
— Janus nous soigne, répondit Enat, comme si elle avait lu dans son esprit. Il ne prendrait pas le risque que ça s'ébruite. Et nous… Il nous tuera si nous en parlons, ou nos proches.
Jørgen jura une nouvelle fois, frappant du poing contre le bois de l'échelle, alors que la jeune femme-coyote commençait à faire les cent pas, réfléchissant à toute allure. Elle ne prendrait pas le risque de mettre en danger sa famille, mais elle devait damer le pion à Janus. Ses doigts s'égarèrent dans sa chevelure verte, alors que son cerveau s'emballait. Que ferait Law à sa place ?
Elle se figea alors que la réponse lui apparaissait. Ils devaient avoir le maximum d'informations, pour les retourner contre leur professeur. Elle avait plongé corps et âme dans quelque chose qui la détruirait sûrement, mais elle ne se laisserait pas faire sans se battre. Elle n'était plus une enfant pleurnicheuse. Elle était une survivante et elle lutterait, encore et encore, pour protéger ses amis et ses intérêts.
— Il ne doit se douter de rien. Nous devons le prendre à son propre jeu, trouver des preuves de ce qu'il nous fait et ne lui laisser aucune chance, lâcha-t-elle.
Émeraude s'accouda à la fenêtre, observant le tapis blanc qui s'étendait devant le bâtiment. Elle n'impliquerait pas ses proches dans cette histoire. Comme l'avait dit Enat, Janus s'en prendrait à eux si elle tentait de révéler quoi que ce soit. Et aussi fort qu'était Law, elle savait qu'il n'était pas invincible. Il n'était pas capable de voir dans son dos et une dague était aussi précise que meurtrière.
Elle refusait aussi de mettre en danger les jumeaux et Bepo. Ils lui avaient sauvé la vie, elle devait protéger la leur, même si cela s'annonçait difficile. Elle sentait le sang dans le creux de la manche d'Enat, la sensation des trois écailles sur sa colonne, preuve de son pacte inconscient.
Ses mains se serrèrent sur le rebord, alors qu'elle posait son front sur la vitre froide. Elle ferma un bref instant les yeux, soufflant sur le verre pour former de la buée. Ses bras tremblèrent, alors que l'envie de pleurer et de hurler la prenait à la gorge. Mais elle avait choisi en prenant la fiole sans considérer l'existence d'inconvénient. Même si cela lui aurait été sans doute imposé, elle avait décidé. Elle ne pouvait s'en prendre qu'à elle-même.
Émeraude devait se faire à l'idée qu'elle ne serait jamais aussi forte que Law, qu'elle ne pourrait jamais l'aider comme elle aurait voulu le faire. Cependant, elle restait une faille pour qui voulait atteindre le jeune homme, alors elle devait faire disparaître Janus du paysage.
— Jørgen, Laufey, je comprends que vous ne vouliez pas être… commença-t-elle, avant d'être interrompue par deux bras l'enserrant.
— Je t'interdis de me laisser de côté. J'ignore ce que le rouquin en pense, mais moi, je ne t'abandonnerai pas. Tu es mon amie, Em. Comment tu peux même penser…
— Stupide cabot, souffla en la coupant Jørgen. Il y a plus de chance que je cesse de prendre du dessert à la cantine que de te laisser tomber.
La jeune femme lâcha un léger ricanement nerveux, n'ayant même pas la force de reprendre son ami alors qu'un poids s'enlevait de sa poitrine. Elle était soulagée que ses amis lui promettent de l'aide, qu'ils la soutiennent alors qu'ils auraient pu se détourner et la laisser sombrer toute seule. Ses doigts lâchèrent l'appui de fenêtre et vinrent serrer les mains blanches et froides de Laufey, qui posa sa tête sur son épaule. Émeraude lâcha un léger soupir, avant de tourner son visage vers les deux autres apprentis, qui semblaient à la fois soulagés et inquiets.
— J'espère simplement que les choses n'empireront pas.
La voix d'Enat remplit la chambre, alourdissant pendant quelques instants l'atmosphère, comme un avertissement lugubre. Puis elle secoua ses cheveux roux, avant de prendre la main de Cadfaël dans la sienne et de sortir de la pièce sans un mot de plus. Les trois autres apprentis échangèrent un regard alors que la porte claquait.
Une course contre la montre venait de s'enclencher.
Trente écailles de plus sur son dos et six mois avaient passé, si vite qu'Émeraude avait l'impression d'avoir seulement cligné des yeux.
Un clignement d'yeux qui l'avait jeté dans un enfer quotidien.
Elle sentait la rage bouillir sous sa peau à chaque fois qu'elle croisait Janus et elle avait l'impression que certains de ses gestes lui échappaient. Des grondements, des grognements, des attaques à peine esquissées, retenues de justesse.
Enat lui avait dit qu'elle ne connaissait pas l'agressivité comme symptôme. Pourtant, l'envie de mordre était là, toujours plus présente et oppressante.
Alors l'apprentie préférait se taire et éviter les autres. Elle avait définitivement pris ses quartiers à la Guilde, à l'incompréhension de Law. Lorsqu'elle lui avait annoncé, elle s'était disputé si violemment avec lui qu'elle ne s'était pas reconnue. Et la peur prenait petit à petit plus de place entre ses côtes, bercée par une certitude de plus en plus aveuglante. La drogue exacerbait son animalité comme sa force. Chaque jour qui passait, elle luttait un peu plus contre ses instincts.
Ses instincts qui lui ordonnaient de rentrer chez elle.
De protéger Jørgen, Laufey et même Cadfaël ainsi qu'Enat lorsqu'ils chassaient, tant pis pour les blessures qu'elle récoltait à leur place.
De chasser lorsqu'elle avait faim.
De sauter sur Janus et de lui arracher la gorge.
La lutte était sans fin et épuisante. Combien de fois n'avait-elle pas réussi à dormir, tiraillée par un crochet dans son estomac qui la poussait dehors ? Combien de fois avait-elle supplié Jørgen de la retenir pour l'empêcher de bondir sur leur professeur ? Combien ?
Trop pour qu'elle eût la volonté de continuer à les compter, alors même que son groupe piétinait dans leur enquête. Ils n'avaient toujours pas découvert ce que Janus leur donnait et la santé d'Enat se dégradait tout autant que les relations d'Émeraude avec ses proches.
L'adolescente majeure fuyait Grim, se sentant encore responsable de son infirmité et depuis leur dispute, elle refusait de voir Law. Bepo était venu pour tenter de recoller les morceaux entre eux et elle avait refusé de lui ouvrir la porte, tout comme Simen lorsqu'elle avait voulu s'en mêler. Laufey n'avait pas cessé de la tenir contre elle alors qu'elle leur avait demandé de partir, son coeur se serrant et se fêlant entre ses côtes.
Mais elle n'avait pas le choix. S'ils restaient trop proches d'elle, ils finiraient par se douter de quelque chose, ou par souffrir de sa propre violence. Elle ne se le pardonnerait jamais si elle blessait la doctoresse, le Mink ou celui qu'elle considérait comme un frère.
Les seuls qu'elle laissait encore approcher lorsqu'ils venaient étaient les jumeaux. Ils n'avaient pas cherché à ce qu'elle se rabiboche avec Law, acceptant simplement les faits comme ils étaient. Ils n'insistaient pas lorsqu'elle ne voulait pas les voir, alors qu'elle se débattait avec ses instincts pour tenter de les brider.
Et c'était plus facile à dire qu'à faire.
Émeraude avait envie d'abandonner, de cesser de lutter contre sa nature et de se laisser aller, enfin, pour ne plus avoir mal. Elle n'en pouvait juste plus de devoir refouler ses gestes, de se surveiller sans cesse pour éviter le moindre débordement.
Pourtant, elle tenait bon, elle se raccrochait au soutien silencieux et aux mains froides qui l'apaisaient de Laufey, aux blagues libératrices et aux bras noueux qui la retenaient de Jørgen. Elle ne baissait pas les bras parce qu'ils étaient toujours là, toujours présents pour l'empêcher de déraper.
Elle ignorait combien de temps cela durerait encore, alors qu'elle s'observait dans le miroir. Ses doigts frôlèrent l'écaille apparue depuis peu sur son ventre maigre, ses yeux ternes ne pouvant s'en détacher.
Un pas de plus vers la bête, un pas de plus loin de l'homme.
Sa main trembla lorsqu'elle abaissa son pull, avant que sa rage ne la fasse abaisser sur le miroir. Les éclats volèrent, entaillèrent sa chair. L'odeur de sang emplit ses narines, amplifiant sa colère, alors que la douleur vrillait ses doigts.
Un sanglot déchira sa gorge. Elle se laissa glisser au sol, qui se teintait de gouttes de sang, défaite. Ses doigts glissèrent le long de la surface réfléchissante, laissant des traînées sanglantes dessus. Son ventre se serra alors que ses veines devenaient douloureuses et sa bouche sèche. Un autre sanglot la secoua, alors que les syndromes du manque commençaient à se faire sentir.
Elle avait essayé d'arrêter dès la première prise, en vain. Chaque fois, elle tenait un peu moins longtemps avant de céder et d'aller voir Janus pour récupérer une fiole.
Ses yeux se posèrent sur sa main blessée et elle vit floue quelques instants, alors que l'odeur métallique lui montait à la tête. Sa respiration se coupa un bref moment, avant qu'un grognement ne lui échappe. Elle se redressa en chancelant, puis se dirigea vers le petit lavabo dans un coin de la pièce. Elle l'ouvrit et mit sa main sous l'eau, observant avec une fascination désagréable le liquide se teinter d'écarlate.
Ses crocs pointèrent et elle secoua la tête pour se reprendre. Elle ouvrit le petit meuble sous le lavabo, en sortit compresses et pansements, puis banda sa main comme elle le pouvait. À cet instant, elle aurait fait n'importe quoi pour avoir le droit à la compagnie de Law ou de Simen, ou même de Grim qui l'aurait engueulé pour sa bêtise…
Elle n'eut même plus la force de pleurer alors que leur absence creusait un peu plus le trou béant dans sa poitrine, et se traîna jusqu'au lit pour s'y effondrer
La bouteille toucha la table dans un bruit sourd. Un verre de plus.
Le liquide ambré attrapait les dernières lueurs du crépuscule pour les faire danser sur le cristal du verre, mais Law n'en avait cure. À peine rempli, aussitôt vidé.
Son regard traîna sur le lit vide. Il y avait encore un an, Émeraude serait assise sur le matelas, à décrire sa journée et à râler contre Grim, à chantonner ou à lui lancer des piques. Il y avait encore un an, sa chambre ne lui aurait jamais paru aussi vide.
Il reprit la bouteille d'une main tremblante, se fichant bien d'avoir bu plus que de raison. Cela faisait un an que la jeune femme ne lui parlait plus sans qu'il ne sache pourquoi et ce soir, alors qu'il s'agissait de la date de la mort de Cora, il avait craqué. Profitant que Siemen soit de garde, il noyait ses pensées sombres et moroses dans l'alcool.
Pourtant, c'était lui qui avait l'impression de sombrer, alors que sa gorge lui brûlait et que sa vision était floue. Il n'avait qu'un geste à faire pour ôter l'alcool de son corps et récupérer ses facultés, mais il s'y refusait. Le cognac lui offrait un asile éphémère et désastreux, il le savait, mais il refusait d'affronter en face sa solitude ce soir. Si seulement Bepo était là, si seulement il n'était pas en mission…
Sa main trembla alors qu'il reprenait la bouteille, quand il entendit l'escalier grincer. Il se figea un bref instant, ses yeux brillants d'un espoir incertain. Il lui semblait vaguement que les jumeaux étaient tout aussi occupés que Bepo, alors il osait croire qu'il s'agissait d'Émeraude. Peut-être lui pardonnerait-elle enfin, même s'il ignorait ce qu'il avait pu faire pour qu'elle lui en veuille à ce point.
Et il s'inquiétait si fort pour elle, du peu que Théo et Théa lui en disaient. Ils lui avaient parlé de ses cernes aussi grandes que les siennes, de sa maigreur de plus en plus prononcée, de l'étincelle absente dans ses yeux verts. Il avait tenté de la confronter, de la pousser à lui parler, même pour lui dire qu'elle le détestait. Il ne serait au moins plus plongé dans cette incertitude douloureuse, même si le rejet lui ferait mal. Mais elle le fuyait, refusait de le voir, comme s'il habitait ses pires cauchemars.
Lorsque ce fut un pas hésitant et boiteux qui résonna dans le couloir, Law, laissa échapper un soupir déçu avant de se resservir, cherchant à anesthésier son coeur beaucoup trop vivant à son goût.
Cette douleur-là, qui lui prenait aux tripes et l'empêchait parfois de trouver le sommeil, il n'aurait jamais imaginé pouvoir encore la sentir après la mort de son protecteur. Encore moins pour une fille - non, une femme maintenant - qu'il avait blessé quand il était encore sous les ordres de Doflamingo.
Sa petite soeur de coeur le détruisait encore plus que le saturnisme, parce qu'il ne pouvait rien faire pour mettre fin à l'affection qu'il avait pour elle. Il ignorait même si sa souffrance s'apaiserait un jour.
Un léger grattement retentit alors que Law examinait le fond de son verre plein. Il fit tournoyer le liquide, absorbé par les reflets d'or et de blé mûr, alors que la porte grinçait.
— Law ? Puis-je entrer ?
Le brun jeta à peine un coup d'oeil à l'embrasure, où se tenait timidement Arzac. Son apprenti hésitait visiblement à entrer et il était bien tenté de lui dire de dégager. Pourtant, aucun mot ne sortit de sa bouche. Le plus jeune le prit pour une invitation et entra, refermant le battant derrière lui.
Law se pinça les lèvres, son regard dérivant vers la bouteille pratiquement vide. L'idée de la lancer pour faire fuir l'adolescent passa rapidement dans son esprit embrumé, éphémère. Mais le gamin avait déjà forcé sur sa jambe boiteuse pour se rapprocher du bureau et s'y asseoir sans gêne, subtilisant le contenant.
— Rends-moi ça, exigea le médecin.
— Finis ton verre d'abord, je verrais ensuite, osa-t-il lui répliquer.
L'adulte lâcha un claquement de langue agacé, avant de boire d'une traite l'alcool. Sa tête lui tourna et il posa ses doigts frais sur sa tempe, alors qu'Arzac soupirait lourdement, les yeux brillants d'inquiétude.
— Law… Tu ne devrais pas boire autant.
— Alors file-moi de la morphine à la place, rétorqua le plus âgé. J'en ai besoin.
Il voulait juste atténuer, noyer la douleur qui résonnait entre ses côtes, implacable et cruelle. Si ce n'était pas l'alcool, ce serait forcément autre chose. Il savait pourtant que ça ne l'aidait pas, que même la morphine ne pourrait rien pour lui.
— Pourquoi ? demanda son ami.
La question résonna dans la pièce et Law lui adressa un regard fatigué. Il ne se voyait pas lui expliquer la situation. De toute façon, il ne pourrait rien y faire, alors à quoi bon ?
Pourtant, l'oeil alerte de l'adolescent semblait étonnamment compréhensif, comme s'il savait ce qui le tourmentait, qu'il pouvait lire en lui. Les doigts pâles se crispèrent autour du verre alors qu'une moue agacée étirait ses lèvres.
— Tu ne peux pas comprendre.
— Et tu ne peux pas tout soigner, Law. Tu peux réparer le corps des vivants, mais pas leur âme.
Le brun serra la mâchoire, touché par le propos bien plus qu'il n'aurait voulu le montrer. Arzac avait visé juste. Il aimerait réparer son coeur souffrant ou sa relation avec Émeraude qui battait de l'aile sans qu'il ne sache pourquoi. Mais ce n'était pas dans ses compétences. Il était incapable de faire quoi que ce soit, impuissant, et cela lui laissait un goût amer en bouche.
— Qu'est-ce que tu en sais ? gronda-t-il pour masquer la justesse des mots de son ami..
— Tu es en train de t'abrutir avec de l'alcool et Laufey m'a dit qu'Émeraude et toi, vous vous étiez disputés il y a un moment, quand j'ai su qu'elle resterait désormais à la Guilde. Je ne suis pas stupide, c'est pour ça que tu m'as pris sous ton aile, non ?
Arzac se pencha alors pour saisir le verre des mains de son aîné, le reposant sur la table. Il descendit d'ailleurs de celle-ci avec hésitation, avant de s'avancer et de serrer dans ses bras l'adulte. Ce dernier ouvrit de grands yeux, surpris par le geste inattendu, avant de se sentir réchauffé par le contact humain. Il cacha sa tête dans le haut de son ami, hésitant un bref instant avant de lui rendre son accolade. Eut-il été sobre qu'il l'aurait sans doute repoussé, mais il n'avait pas la force nécessaire à cet instant.
— Pourquoi vous vous êtes disputés ? demanda doucement le plus jeune.
Law hésita à se confier. Il savait que rien de ce qu'il pourrait dire ne sortirait de la pièce, il avait confiance en lui. Mais mettre des mots sur sa souffrance, il n'en avait pas l'habitude. Même Simen ignorait exactement de quoi il en retournait. Et il ne savait pas s'il en serait capable.
Ses bras se resserèrent un peu plus sur le jeune homme borgne, alors qu'il lâchait un soupir lourd. De toute façon, il ne perdait rien à essayer.
— Elle voulait rester à la Guilde. J'ai voulu savoir pourquoi et… Je ne sais pas ce que j'ai pu dire pour que ça envenime à ce point la discussion. Elle était si agressive…
— Peut-être n'était-ce ni ta faute, ni la sienne, souffla soudain l'adolescent.
Law redressa la tête sans comprendre, fronçant les sourcils. Il relâcha Arzac, avant de reprendre sa tête entre ses mains, son cerveau un peu trop embrumé pour comprendre ce qu'il sous-entendait. Il lui adressa un regard suspicieux, avant que l'apprenti ne secoue la tête.
— Law… Parfois, les gens ont besoin de temps et de solitude pour soigner les blessures les moins visibles. Son mentor a perdu un bras en la protégeant. C'est assez pour traumatiser bien des êtres. Alors peut-être veut-elle passer plus de temps avec Laufey et Jørgen, peut-être veut-elle simplement prendre son indépendance… Il y a tellement de choses possibles !
Le médecin voulut faire remarquer que cela faisait un an, bien trop longtemps, avant que le visage de Cora ne danse sous ses yeux. Le souvenir de la plus jeune qui se glissait auprès des Minks ou de lui quand elle faisait des cauchemars lui revient et il souffla.
Émeraude avait eu son lot de traumatismes, alors peut-être Arzac avait-il raison. Peut-être devait-il encore lui donner du temps, si elle pensait qu'il ne pouvait pas l'aider ou que sa présence ramènerait des mauvais souvenirs.
Mais, tant qu'elle ne le laissait pas approcher, il ne pouvait rien faire de plus et il n'avait pas à se torturer pour autant. Son regard glissa sur la bouteille, alors que son coeur semblait s'apaiser. Il saisit alors d'une main tremblante le bouchon en liège, et tendit l'autre pour récupérer la bouteille et la refermer. Un sourire illumina le visage de son ami, qui lui donna le contenant.
— Tu vois, j'avais raison.
— La ferme.
— Compte sur moi pour te le rappeler à vie.
Law grogna, même si ses lèvres s'étirèrent en un léger sourire. Son apprenti avait bien fait de passer, même s'il ne lui avouerait jamais. Il avait sa fierté. Il lui fit simplement un petit geste de la main pour le chasser de la chambre et un léger signe de tête pour le remercier.
L'adolescent leva les yeux au ciel, avant de lui souffler d'aller se reposer. Il se saisit la bouteille pour éviter toute nouvelle tentation, avant de s'éclipser en silence. Le médecin se traîna jusqu'à son lit, s'y affalant avec un soupir fatigué.
Peut-être écrirait-il néanmoins une lettre à Émeraude pour lui offrir du temps et son soutien, plutôt que chercher à la confronter une nouvelle fois.
Nya, il m'en aura donné du fil à retordre celui-là. Je savais pas exactement quoi montrer et où m'arrêter, même si je savais vers où je vais.
Voilà, j'espère que ça vous a plu, que j'ai perdu personne et que vous avez envie de lire la suite
(qui entre nous, attendra la fin de ma première vague d'exams, au moins. Désolée .)
A peluche !
