« Respire, gamin. », dit le shérif. « Respire. »

Stiles hoche la tête et fait de son mieux pour obéir, même s'il a un poids sur le cœur, et il regarde Lydia guider Derek plus loin.

Il y a un plan, pense Stiles – soit pour nettoyer, soit pour couvrir tout ça, mais il est trop fatigué et secoué pour écouter ce que dit son père, et encore moins pour comprendre. Il entre en état de choc, probablement son sang qui va aux organes importants et ses extrémités deviennent engourdies. Son cerveau n'arrive plus à faire les connexions et ses synapses s'effondrent. Combiné à son pic d'adrénaline qui redescend, Stiles tressaille comme un junkie en manque.

Il s'accroupit contre une pierre tombale – l'écriture trop effacée pour être lisible – et passe ses doigts sur la croix gravée dans le marbre.

« Stiles ? » Stella s'agenouille à côté de lui ; une petite fille dans une chemise trop grande.

Stiles laisse son soulagement l'entraîner au sol. L'herbe est humide de rosée mais Stiles s'en fiche que son derrière soit mouillé. Il ouvre les bras et Stella monte sur ses genoux. Son visage rempli de larmes est chaud contre sa nuque. Il enroule ses doigts tremblants dans ses cheveux emmêlés.

Respire.

Il regarde un SUV noir traverser le cimetière. Le SUV de Chris. Jackson descend du siège conducteur. Quand il relève les yeux, Chris et Jackson mettent le corps emballé de Peter sur la banquette arrière de la Porsche.

« Respire. », se murmure Stiles.

Jackson s'en va dans la Porsche, laissant Chris et John devant le mémorial des Hale.

Stiles entend les sirènes, lointaines dans l'air nocturne.

Il ferme les yeux et essaie de se souvenir de respirer.

Quand il les rouvre, le cimetière est illuminé par les lumières rouges et bleues des gyrophares, et son père se penche vers eux.

« Les loups-garous n'existent pas. », leur dit-il.

« Okay. », marmonne Stiles en essayant de se débarrasser des points noirs devant ses yeux.

Respire.

OoOoOoOoOoOoO

Il se passe des heures avant que Stiles rentre à la maison. C'est presque l'aube et la nuit commence à devenir grise. Stiles et Stella sont allés à l'hôpital, à la station de police et enfin, ils sont à la maison. Stiles avait à moitié peur que lui et Stella soient interrogés à la station, mais ça n'a pas été le cas. Il faut du courage à un adjoint pour s'immiscer entre le shérif Stilinski et ses enfants clairement traumatisés.

Quand il rentre, Stiles n'a qu'une envie, repartir trouver Derek, voir s'il va bien – comment ça pourrait être le cas ? Il est le dernier des Hale maintenant –, mais il ne sait pas où est le loup-garou et Derek n'a pas de téléphone.

« Heureusement qu'on est samedi. », dit John. « Parce qu'il n'y a aucun moyen que vous alliez à l'école aujourd'hui. »

Il écarte sa couette et fait un signe de tête.

Stella grimpe dans le lit et enfonce sa tête dans l'oreiller de John.

Stiles veut faire la même chose. Ça le fait se sentir comme un gamin qui a besoin du réconfort du lit de ses parents après un mauvais rêve. Parce qu'il s'avère qu'il n'est pas si adulte que ça, et que les cauchemars peuvent être vrais.

Son père s'assied sur le bord du lit et frotte doucement le dos de Stella. Puis il lève son bras libre, comme une invitation, et Stiles s'assied à côté de lui pour s'appuyer sur lui. Il est trop tendu pour pouvoir dormir mais c'est agréable de rester là avec son père pendant que Stella, épuisée, s'endort.

« Des loups-garous. », dit doucement le shérif. « Merde. »

« Bocal à jurons. », marmonne Stella dans l'oreiller, la voix rauque après les pleurs et les cris.

Le sourire de John est léger. « Rappelle-le-moi dans la matinée, je mettrai une pièce. »

« Papa, si ce ne sont pas des loups-garous, alors quoi ? », demande Stiles, le cœur commençant à battre plus vite. « Tu as dit qu'il n'y en avait pas, et c'est bien, mais du coup, c'est quoi l'histoire ? Il doit y avoir une histoire, non ? Et on va avoir besoin de la savoir aussi, Stella et moi. Si quelqu'un de la station veut nous interroger, parce que - »

« Stiles, calme-toi. », le rassure le shérif en resserrant son étreinte. « Souviens-toi de respirer, gamin. »

Stiles déglutit et acquiesce.

Son père lui frotte le dos. « L'histoire, c'est que Kate Argent et son équipe font partie du mouvement Sovereign Citizens, un groupe terroriste. Tu connais ce mouvement ? »

« Euh, oui. J'ai un TDAH et Wikipédia. Je peux tout savoir, papa. »

« Grande gueule. », répond tendrement son père.

« Bocal à jurons. », marmonne Stella.

Le shérif renifle. « M'enfin, ils étaient dans la forêt à faire je ne sais quoi, ils ont vu une voiture de police, c'est tout. Chris Argent, qui va témoigner de la radicalisation de sa sœur, l'a suivie pour voir ce qu'elle faisait et nous a rejoints au cimetière à temps pour nous aider. »

Stiles fronce les sourcils. « Et... Et la manière dont ils sont morts ? Ça va tenir, avec une autopsie ? Pas les brûlures, à cause des grenades, mais les marques de griffes ? »

« Un chien. », répond son père. « Ils avaient un chien d'attaque. Un chien-loup, probablement. Il s'est retourné contre eux avant de s'enfuir. »

Le scepticisme de Stiles doit se montrer sur son visage. Il n'a jamais vraiment pu cacher ce qu'il ressentait.

John hausse un sourcil. « Tu n'as pas besoin de te soucier de ça, fiston. Stella et toi étaient à l'arrière du SUV de Kate tout ce temps, d'accord ? Vous n'avez rien vu au cimetière avant que Chris et moi venions vous chercher, d'accord ? »

« Okay. », répond Stiles.

Pas de loups-garous, pas de Lydia ni de Jackson, pas de confrontation à la maison des Hale, après tout. C'est comme si le surnaturel avait totalement été effacé des événements de la soirée. Stiles ne sait pas si ça va tenir la route si quelqu'un se penche franchement sur l'histoire. Ça dépend de son père, suppose-t-il, et sur la force de sa réputation. Les gens n'essaient pas de déconstruire les histoires des hommes honnêtes, n'est-ce pas ?

« Je suis désolé. », dit Stiles, la gorge irritée. « Je suis désolé de ne t'avoir rien dit. J'allais le faire, mais... »

Mais le SUV de Kate leur est rentré dedans.

« Gamin. », dit John, et il a l'air triste. « Je ne t'aurais pas cru, de toute manière. Quand elle m'a enlevé avec Stella, ta sœur m'a tout raconté. Et je ne l'ai pas crue. Kate a commencé à parler des loups-garous. J'ai pensé qu'elle délirait, que vous aviez découvert ce qu'elle pensait et que Stella s'était mise à la croire. Il a fallu que je le voie et encore, je crois que je suis encore dans le déni. Il va me falloir du temps pour m'y faire. »

« Oui, je comprends. », acquiesce Stiles.

« Tu veux dormir là ce soir ? », lui demande son père. « Je crois que je me sentirais mieux si je vous avais tous les deux dans mon champ de vision. »

Stiles fait un petit bruit pour montrer son accord, même s'il ne pense pas pouvoir dormir. Pas après ce soir.

Pas quand tout ce à quoi il peut penser, c'est le cri de solitude de Derek, et la manière dont il a résonné en lui, dans des endroits creusés par le deuil.

OoOoOoOoOoOoO

D'une manière ou d'une autre, Stiles s'endort légèrement et il rêve de lumières, de runes et de vagues de magie traversant la forêt. Il rêve du hurlement de Derek, du cri de Peter et d'un feu qui ne veut pas s'éteindre.

Il se réveille en sursaut et fixe les motifs que dessine la lumière des lampadaires sur le plafond de la chambre. Son père ronfle légèrement et Stella, accrochée à lui comme une moule à son rocher, dort si profondément qu'un tremblement de terre ne la réveillerait pas. Stiles ne sait pas ce qui l'a réveillé jusqu'à ce qu'il l'entende à nouveau : le plancher qui grince à un mètre de son bureau. Stiles évite cette planche depuis longtemps.

Il se lève et rejoint sa chambre.

Un loup-garou avec un regard sombre et une veste en cuir l'attend, encadré par la lumière de la lune. Ça paraît une éternité depuis la dernière fois qu'il est passé par cette fenêtre et s'est fait voir de Stella.

« Salut. », chuchote Stiles.

« Salut. » Les yeux de Derek deviennent rouges et il évite son regard. Il est un peu courbé sur lui-même, comme s'il essayait de disparaître. « Désolé. Je ne savais pas où aller. »

Il s'excuse de sa vulnérabilité, pense Stiles. S'excuse de ne pas vouloir être seul maintenant, quand il vient juste de perdre le dernier membre de sa meute. Et Stiles ne sait pas vraiment ce qu'implique une meute, probablement, mais il sait ce que veut dire être une famille.

« T'en fais pas. », dit Stiles. Il entre dans la chambre et écarte les bras. « Je suis content que tu sois venu. Alors, euh, je vais te... »

Au début, Derek se laisse faire, et c'est gênant et inconfortable, comme Derek l'est toujours, mais ensuite, il pose ses mains sur le dos de Stiles et il n'est pas juste enlacé, il participe au câlin. Stiles sent la tension s'échapper et il exhale doucement.

« Je suis désolé pour Peter. », dit-il.

La respiration de Derek est chaude sur sa gorge. « Je pensais qu'il était parti. Et pendant une seconde, c'est comme s'il était de nouveau là, et maintenant... »

Stiles ne dit rien. Il n'y a rien à dire.

Derek déglutit.

« On l'a enterré à la maison. Lydia et Jackson ont aidé. » Son ton s'adoucit presque sous la taquinerie. « C'est une force de la nature, cette fille. Je comprends pourquoi tu as le béguin pour elle. »

« Lydia est géniale. », acquiesce Stiles. « Mais je n'ai plus de béguin pour elle. »

La balle est dans le camp de Derek, s'il la veut, mais Stiles n'est pas surpris quand il ne profite pas de l'occasion. La nuit a été dure, et cette relation qu'ils ont – cette chose étrange, nouvelle, dont ils ne parlent pas – ne va nulle part. Tout va bien. Ils pourront y revenir quand les choses seront retombées.

Et il pense que Derek comprend, parce qu'il passe une main dans le dos de Stiles et enroule ses doigts à l'arrière de sa nuque, et il se contente de le tenir.

Ce n'est pas une étreinte fraternelle.

Ça ne l'a jamais été, honnêtement.

Stiles ferme les yeux et respire.

OoOoOoOoOoOoO

Il ne sait pas combien de temps ils restent comme ça. Une éternité, peut-être. Stiles relève les yeux, le visage brûlant, quand il entend son père s'éclaircir la gorge. Derek et lui se dégagent avec gêne.

« Le petit-déjeuner est prêt dans quinze minutes, les garçons. » John sort de la chambre et Stiles entend un ouille quand il rentre dans quelque chose – ou quelqu'un.

Une seconde plus tard, Stella se précipite dans la chambre. « Derek ! Derek ! »

Elle le heurte de plein fouet mais Derek ne bronche pas. Bien sûr que non. Stella est peut-être une force irrépressible, mais Derek est un objet immuable.

« Je suis content que tu ailles bien. », lui dit-il en l'enlaçant.

« Je suis contente que toi, tu ailles bien. », s'exclame-t-elle férocement. Elle enterre son visage dans sa poitrine et se met à pleurer.

Ils ne vont pas vraiment bien, Stiles le sait, mais les mots sont dérisoires. Ils manquent toujours dans ce genre de situation. Ils ne vont pas bien, mais ils sont debout. C'est un bon début.

C'est un début.

Il respire.