Yo,
R.A.R (une Review fer toujours plaisir):
Trolocat: Sans doute que la relation a pu éclore sous l'accumulation de lourdes émotions qu'on arrive mieux à supporter auprès de quelqu'un. Et en fait j'ai résumé mais des semaines ont passé depuis le début de leur entrée dans la maison. Merci pour ton commentaire sur le chapitre de Byakuya. Bonne lecture à toi pour cette suite !
Voici le chapitre 18. Bonne lecture à toutes et tous !
— Mange, Shiro.
Un environnement à peine visible, obscur, froid. Des murs blancs écaillés. Un carrelage défoncé à plusieurs endroits. Assis sur sa chaise, attaché, les poignets contre le dossier et les chevilles au niveau des pieds, Shiro essayait de ne pas bouger, tête basse. Son bras le lançait dans toute sa longueur. La balle avait été retirée mais la torsion infligée et le manque de soin finissaient par rendre la douleur quasi insupportable. On lui avait tout de même placé un lourd bandage et fait prendre des antidouleurs, mais la nuit s'annonçait longue.
— Shiro ? Ne me boude pas, s'il te plaît…
Le jeune homme leva les yeux, cherchant en lui le plus noir des regards. Il sonda Äs Nödt avec le plus de haine possible.
— Je sais, ce n'est pas facile comme situation. Mais jusque-là, tu t'en sors très bien !
Äs Nödt approcha une chaise face à lui et s'assit élégamment en glissant une jambe sur l'autre.
— Allez, un petit effort ? Il faut te mettre quelque chose dans le ventre.
Shiro le savait. Cela lui faisait plaisir. Lui parler avec un ton doucereux en sentant sa domination l'écraser, lui, attaché à une chaise, à sa merci. Ça lui plaisait d'avoir le contrôle, ça le réconfortait peut-être. Tout à coup, tout était propice à utiliser une voix calme et des mots bienveillants.
— Fais « Ah » !
Shiro obéit, une fois de plus en ouvrant la bouche. Parce qu'il avait vraiment faim. Et que l'odeur de cette bouillie de riz achevait toutes ses résistances.
— Je vais souffler dessus car c'est chaud, d'accord ?
Äs Nödt lui donna la cuillerée avec attention et patience. L'action se répéta plusieurs fois, jusqu'à ce que le bol soit vide. L'instant fut silencieux, entrecoupé de quelques « c'est bien. » « encore une » « bon garçon » murmurés par le donneur. À la fin, Shiro put avoir un grand verre d'eau et prit à nouveau des médicaments contre la douleur.
— Je vais regarder ça, ça ne te fera pas plus mal.
Äs Nödt avait laissé là quelques outils utilisés au moment de l'intervention, quelques heures plus tôt, sur le bras de Shiro. Il le découvrit de son bandage avec précaution sous les gémissements étouffés du blessé.
— Je vais désinfecter à nouveau et changer le bandage.
Le criminel s'exécuta lentement et avec précision, Shiro dut bien l'avouer.
— Ne t'inquiète pas, ça va bien se passer. Tu n'en as plus pour longtemps à supporter ma compagnie.
— Ou alors… vous allez m'plomber ?
Äs Nödt s'arrêta et adopta un air choqué. Shiro ne sut si c'était tellement de la comédie, mais espérait secrètement l'étonner un peu, et ne pas prendre un air soumis.
— Comment peux-tu dire une horreur pareille ? Je n'ai rien contre toi, bien au contraire.
Sur ce, il se pencha sur lui et vint, même sous les sursauts du blanc, déposer ses lèvres sur sa joue pour un doux baiser :
— Tu t'es bien occupé d'Ichi' tout ce temps, il avait besoin de toi…
Shiro serra les dents. Son frère lui manquait. La vie lui manquait.
— C'est bientôt fini; continua Äs en changeant le bandage; ton frère va tout faire pour te sortir de là en un seul morceau. Il aura peu de choses à réaliser, tu sais, ça sera facile.
Shiro ne voulut rien répondre mais, quand son kidnappeur serra le bandage pour mettre l'adhésif, il eut du mal à réprimer un cri sourd de douleur. Comme si elle allait disparaître ainsi, son bourreau lui accorda un grand sourire qui se voulait bienveillant et passa une main sur sa joue en disant qu'il reviendrait bientôt le voir pour lui tenir compagnie. Quand il sortit, Shiro ne put s'empêcher de sentir son cœur s'emballer et son estomac se tordre. Il ouvrit la bouche en grand mais aucun son ne sortit. Il crispa tous les traits de son visage pour marquer son mal-être. Et, encore une fois, il repensa à Ichigo, qui avait vécu avec Äs Nödt… à une dizaine d'années ! En y repensant, une mélodie lui vint en tête, dans le froid silencieux de cette cage en fer.
Í litlu íslensku húsi
Sofa við í rúminu okkar.
Móðir, faðir og tvíburar.
Tunglið vakir yfir okkur…
OoOoOoOoOoOoOo
Demeure de haute sécurité.
Matin.
D'un seul coup, Ichigo avait sursauté pour s'asseoir directement sur son lit, main en avant, le bras tendu, comme pour saisir quelque chose –ou quelqu'un- juste devant.
— …Til morguns.
Mais il n'y avait rien de plus que la couverture qui le recouvrait, comme il le comprit en apercevant la chambre baignée du soleil du matin qui traversait les volets. Il avait cru sentir une douleur au bras, et une froideur passer dans tout son corps. Puis cette langue maternelle avait envahi son esprit… Cette chanson d'antan…
— Chuut… ça va… tout va bien.
Une main caressait son dos, à même son tee-shirt. Une voix familière. En tournant la tête de l'autre côté du lit, il vit la place occupée par Grimmjow, les cheveux ébouriffés sur l'oreiller, un sourire bienveillant, des yeux encore ensommeillés.
— Désolé… C'était juste…
— On avait dit « pas de cauchemar »; fit remarquer Grimmjow en le coupant.
Ichigo esquissa un sourire avec un « ouais » peu assuré.
— Viens là; continua le bleuté en pinçant légèrement le tee-shirt pour le tirer à lui.
Le rouquin, par instinct, suivit le mouvement, et se laissa faire, en quête d'attention et d'affection. Ses lèvres rencontrèrent celles de son récent amant, et il se sentit soudain plus apaisé. Les mains de Grimmjow vinrent caresser les cheveux roux en pagaille puis la nuque avant de longer le dos et d'oser, discrètement, passer sous le tee-shirt.
— Ouvre la bouche…
Ichigo obéit une nouvelle fois car c'était comme si toutes les barrières de son esprit s'étaient abaissées, comme s'il n'arrivait plus à penser à rien d'autre qu'à la voix magnifique qui lui parlait.
Grimmjow mena la danse à laquelle il finit par répondre avec quelques initiatives. Les mains baladeuses du bleuté longèrent son dos, puis vinrent de l'autre côté caresser les pectoraux aux embouts de chair. Cela eut l'effet d'une décharge électrique pour Ichigo qui ne put l'encaisser. Il se remit droit dans la seconde, quittant tout contact, mains et bouche de son amant.
— Excuse-moi; sourit le bleuté; j'ai fait un truc qui fallait pas ?
— Non… non, non…; bredouilla Ichigo en se levant du lit.
Grimmjow comprit la situation et décida de ne pas insister. Il était inutile de mettre la pression sur son amant. Ils étaient déjà très bien comme cela. Et sans doute que beaucoup d'autres pensées devaient traverser l'esprit d'Ichigo pour le moment.
Soudain, la sonnette de la maison retentit dans toutes les pièces avant d'enchaîner sur une suite de coups à la porte, au poing.
— Qu'est-ce que c'est ? Tu attends quelqu'un ? demanda Grimmjow en se redressant lui aussi.
— Non…; fit Ichigo, soudain plus angoissé –le changement d'émotions lui vrillait le ventre-.
Il regarda soudain sur son portable. Huit appels manqués de Kensei Muguruma. Ichigo passa aussi en revue les messages. C'était lui à la porte. Il mit sa main sur sa bouche. Dans la suite d'émotions fortes de la veille, il avait oublié de lui expliquer l'absence de Shiro. Il espérait simplement qu'il n'avait rien demandé à la police.
Il se leva aussitôt, raide comme un piquet :
— Tout va bien ?
Les coups au poing contre la porte recommencèrent, accompagnés d'une discussion toute virile –certainement entre Kensei et les agents de sécurité à la porte.
— Euh… O-Oui ! C'est le copain de mon frère qui attend… Euh… Une histoire de couple… Je vais… Je vais m'en occuper, d'accord ? mentit-il.
Grimmjow le regarda d'un air interrogatif puis acquiesça.
— D'accord, vas-y. Je vais faire du café.
Ichigo tenta un sourire pour réussir d'autant mieux son mensonge puis se dirigea dans le long couloir pour aller retrouver la lourde porte massive sur laquelle s'acharnait Kensei. Il s'assura à travers le judas de voir sa figure argentée aux piercings à l'arcade sourcilière, coincée entre deux armoires à glace en uniforme de police, puis lui ouvrit immédiatement.
— Ichigo ! Enfin !
— Monsieur Kurosaki ! Si cet homme vous dérange, nous pouvons…
— Non, non ! rectifia Ichigo qui saisit Kensei au bras; nous avons à parler, il reste ici. Merci.
Il l'emmena à l'intérieur et verrouilla aussitôt la porte au nez des agents de police. Puis, entendant au loin Grimmjow se lever, orienta Kensei pour l'obliger à le suivre dans sa chambre personnelle qu'il referma derrière eux pour plus d'intimité.
— Merde, Ichigo ! Tu vas m'expliquer, oui ? C'est quoi ce bordel ?!
— Parle moins fort, je t'en supplie.
Kensei avait vraiment l'air fatigué. Il gardait son téléphone greffé à sa main et sa voix était plus chevrotante que d' habitude, ses gestes plus nerveux.
— Je t'ai appelé toute la nuit, putain !
Il brandit son téléphone portable :
— Et lui aussi, merde ! Il répond pas ! Il est où, putain !?
Ichigo leva les mains pour calmer le jeu mais pouvait comprendre amplement sa réaction. Il aurait été une véritable Furie si son frère disparaissait sans laisser de nouvelles. Dans ce cas, il avait certes disparu, sans laisser de nouvelles, mais… cela s'était passé sous ses yeux et il savait quelles étaient les conditions de sa capture.
— Attend, attend, Kensei… Déjà dis-moi… Est-ce que… Est-ce que tu as prévenu la police ?
Kensei leva les bras autour de lui et afficha une mine faussement étonnée, comme si la réponse qui suivait allait de soi :
— Si tu n'en sais rien, bien sûr que je vais les prévenir !
Puis l'argenté passa une main dans ses cheveux avant de mordre son poing, le regard perdu dans le vide. Il semblait réfléchir aux mêmes idées qui le torturaient depuis plusieurs heures :
— Il se passe quoi là ? C'est moi, c'est ça ? J'ai fait une connerie ? Merde, on a l'habitude de s'engueuler avec Shiro, mais là, il n'y a aucune putain de raison ! Et je sais qu'il est allé te voir à l'usine, hier, tu peux pas me mentir ! Il t'a forcément parlé ! S'il voulait se casser sans rien dire, il t'en aurait touché un mot !
— Non… Non… Kensei… C'est pas ça…
Kensei sembla se calmer d'un coup, certainement parce qu'il prenait conscience que la réponse à tous ses tourments de la nuit allait enfin arriver.
Mais le pauvre rouquin, malade de cette situation abominable, ne savait pas quoi dire. Il se souvint distinctement de la voix d'Äs Nödt sur les règles à suivre :
Oh, et si tu en parles à quelqu'un…
Je crains que cela ne soit du hors-jeu, tu vois ce que c'est ?
Il ne pouvait rien dire. Kensei était peut-être surveillé par Anarkheia ? Était-il seulement en sécurité ?
— Il… Il avait besoin… de faire quelque chose.
— Faire quelque chose ?! C'est quoi cette putain d'excuse ? ragea Kensei en haussant les épaules.
— C'est que… Il avait un truc à faire absolument. Un voyage… Euh… pas loin d'ici mais… il devait le faire seul.
— Il est parti où ? Pourquoi il m'en n'a pas parlé ?
Ichigo sentait des sueurs froides atteindre son front et couler dans son dos. Il n'était pas bon menteur et ses propos ne devaient tenir que grâce à la volonté de Kensei à obtenir une explication plutôt qu'un silence pesant. Il semblait boire ses paroles qui donnaient enfin sens à la disparition brutale de son petit-ami. Mais Ichigo, lui, était dans la situation la plus inconfortable du monde. Alors qu'il pouvait arriver les pires horreurs à son frère, alors qu'il ne savait même pas s'il le retrouverait indemne… voire même vivant –cette pensée lui glaçait le sang-, il continua à embobiner Kensei et à se rassurer lui-même :
— Il est parti parce qu'il avait vraiment envie de le faire… C'était une idée qu'il avait depuis longtemps. Il est venu à l'usine hier pour me prévenir avant de partir. Il a pris sa décision en quelques heures, et tu le connais, il ne perd pas son temps, alors il a acheté son billet de train immédiatement. Comme il ne savait pas comment te l'annoncer, il m'a dit de te dire qu'il t'aimait et qu'il serait de retour dans quelques jours. Voilà, tu sais tout…
Kensei resta de marbre pendant quelques secondes, bouche-bée. Puis, en marchant dans la chambre, il passa ses bras en l'air, avant de les faire claquer contre son corps en les faisant retomber lourdement pour montrer son désarroi :
— Il en fait vraiment qu'à sa tête celui-là…
— Ouais… euh… Je vais l'appeler, il me répondra… Je peux m'en occuper pour qu'il revienne au plus vite…
Et participer au jeu d'Äs Nödt pour le retrouver.
— Si ça lui tient à cœur, laisse-le. Je lui passerai un savon quand il rentrera.
Ichigo esquissa un sourire forcé, alors qu'il mesurait à peine ses tremblements.
— Désolé de t'avoir dérangé, je vais y aller. C'est chiant, je suis trop impulsif… j'ai pété un câble…
— Non, non; excusa Ichigo; c'est normal de s'inquiéter quand on aime…
Kensei lui donna un sourire reconnaissant et l'entoura de ses bras pour un rapide câlin d'amitié. Enfin, il le salua en s'excusant une dernière fois et sortit de la pièce puis de la maison sous la houlette des deux policiers qui tenaient la porte.
Quand Ichigo sortit de sa chambre, qui donnait près de la cuisine, il vit Grimmjow, sommairement habillé d'un jogging et d'un tee-shirt siroter une tasse de café :
— Tu as géré ? dit-il innocemment.
Ichigo rabattit une main dans sa chevelure rousse, comme à chaque fois qu'il était gêné et ne put pas garder le contact visuel avec l'homme qu'il considérait depuis hier soir d'une manière tout à fait nouvelle et inédite.
— Ouais… Je gère…; dit-il en faisant mine d'avoir confiance en lui alors qu'il tremblait d'inquiétude pour la journée à venir.
OoOoOoOoOoOoOo
La veille au soir,
23h30
Keishicho
Byakuya éteignit son ordinateur portable en faisant claper lourdement son écran au moment de la fermeture. Dans le silence de son bureau à peine éclairé par la lampe à l'extrémité de la table, il se laissa un instant bercer par l'impression de calme mené par l'incessant et discret 'tic-tac' de l'horloge. Il baigna un regard perdu sur son bureau, empli de dossiers, de son portable qui avait enfin décidé de calmer le nombre d'appels, d'une bouteille d'eau finie entre plusieurs tasses de café vides, d'une suite de lettres et demandes de la presse arrangées en un tas irrégulier sur lequel reposait un presse-papier en forme de petit bouddha de pierre, et d'un portrait de sa femme pour le soutenir. Plus loin, logeait une armoire en fer aux tiroirs parfois éventrés. Puis sur les murs, d'un côté trônait un tableau Velléda gribouillé de vert, rouge et noir sur tout ce qui concernait l'enquête, et de l'autre, un tableau de liège avec plusieurs photos et documents épinglés dessus. Il n'avait pas l'habitude d'un bureau aussi mal rangé. Mais, depuis plusieurs jours, il se laissait corps et âme aller à cette enquête, oubliant même de manger. Heureusement Rukia était là. Elle était encore passée ce soir dans son bureau avant de rentrer à la maison, avec un bento tout prêt, préparé par ses soins, Dieu seul savait quand elle avait trouvé le temps de le faire. Le récipient vide trônait sur un coin du bureau près du téléphone fixe, les baguettes reposant à l'intérieur.
Byakuya soupira un grand coup en entendant son ordinateur s'éteindre complètement puis reposa ses coudes sur son bureau avant de se cacher de sa femme en plongeant son visage entre ses mains.
La journée avait été longue. L'entretien avec Bazz-B avait été une catastrophe. Calmer la rage de certains de ses hommes et encourager son équipe à poursuivre ses efforts sonnaient faux de sa part. Retenir la presse qui fouinait partout et s'interrogeait sur les derniers meurtres recensés devenait impossible. Soutenir le regard et encaisser les remarques du directeur, son propre grand-père, qui n'acceptait pas que l'enquête traîne en longueur, lui était insupportable.
Comme à chaque fin de journée, un moment dans la nuit, une voix intérieure clamait de tout stopper pour aujourd'hui. Que l'heure n'était plus au travail et au dépassement de soi. Qu'il fallait maintenant se reposer et sortir de cette prison.
Byakuya se leva, s'interrogeant sur la manière dont ce travail était passé d'une passion à un labeur sans cri égard. Il remplit son sac en bandoulière, entre le bento de Rukia, son ordinateur, son téléphone et un carnet de notes. Il s'obligea à ne pas prendre ses dossiers et les rangea dans son armoire dont il scella chaque tiroir à clé. Puis il endossa son écharpe blanche, sa veste noire et sortit enfin de son bureau.
Il n'y avait plus un bruit dans son département. L'heure de fin de service était largement dépassée, et l'horloge centrale du hall semblait lui faire la morale sur son nécessaire besoin de se reposer.
Mais Äs Nödt semblait ne jamais se reposer, lui… Comme si cela pouvait être une motivation raisonnable.
En sortant de l'ascenseur, dans le hall, il chercha les clés de sa voiture dans sa poche de veste mais fut arrêté dans son geste au moment où il reconnut un homme qui semblait l'attendre derrière les portes automatiques.
Il était plus grand et costaud que lui. Les mêmes cheveux longs mais bouclés. Toujours la même barbe de quelques jours. Toujours l'air jovial. Et un style impeccable dans un long manteau et un élégant chapeau marron en feutre.
— Voilà le p'tit dernier.
— C-Capitaine Kyoraku ?
L'intéressé eut un petit rire bienveillant :
— Je t'en prie, c'est Shunsui, rien de plus ! Je ne suis plus ton supérieur, hein ?
Byakuya prit conscience de son appellation plutôt nostalgique mais le revoir après toutes ses années lui donnait l'impression d'un violent flash-back.
— Pardon; reprit-il en essayant de ne pas paraître trop surpris; je ne pensais pas vous… et pourquoi êtes-vous là ? Vous auriez pu monter !
— En fait, je suis là depuis cinq minutes. Je me doutais que tu sortirais vers cette heure-là. Tu finis toujours aussi tard quand tu as l'esprit embrumé.
— Vous vous doutiez ?
Shunsui enleva son chapeau avec un air plus grave et mystérieux dans le regard :
— Je suis au courant pour ton enquête. C'est le vieux qui m'a appelé. Alors je me suis libéré pour venir t'en parler.
Byakuya fut légèrement gêné par cette information. Le « vieux » en question était évidemment son grand-père. Ce vieil aigri jamais satisfait s'était-il senti obligé ? Lui faisait-il seulement confiance ?
— J'ai déjà votre dossier concernant l'enquête d'il y a douze ans; répondit Byakuya; Je me doute que ça vous intéresse de vous replonger dans cette histoire.
Byakuya voulut faire mine de partir vers le parking, sachant pertinemment l'impolitesse qu'il commettait.
— J'insiste; reprit l'ancien capitaine; Et ça te fera du bien de te confier un peu. Même sur ta manière de gérer l'enquête… Et non, je ne doute pas que tu fais un très bon travail de capitaine; rajouta-t-il en levant les mains en signe d'innocence alors que Byakuya le fusillait du regard; je suis là pour quelques jours mais je suis persuadé que tu ne m'aurais jamais accordé de rendez-vous, alors je ne peux venir te parler que de manière détournée comme maintenant… et disons… autour de quelques brochettes de porc ?
— Je vous remercie, mais j'ai déjà mangé.
Il voulut continuer sa route :
— Toujours Rukia ?
— Ça ne vous regarde pas !
— Donc Rukia. Tu vois, je te connais bien ! Tu ne vas pas refuser de payer un coup à ton vieillard d'ancien supérieur après tout ce temps, quand même, si ?
Byakuya s'arrêta. Il ne pouvait décemment pas refuser.
Plus tard.
L'izakaya n'était pas aussi bruyant qu'en temps normal mais était tout de même rempli d'un trio de salarymen qui semblaient ne pas vouloir stopper leur soirée de beuverie ni même en avoir la force. Cela apportait un peu d'animation dans le coin exigu et plus calme dans lequel se trouvaient les deux policiers, face à des plateaux de viandes et deux verres remplis de saké.
— Je t'avais dit que les brochettes de Marunôchi étaient les meilleures !
Byakuya but une gorgée de son alcool, décidé à utiliser ce moyen pour surpasser l'interminable journée qu'il vivait à côté de son ancien supérieur qui se délectait de boire et manger ce qu'il avait sous la main, ayant retrouvé sa joie de vivre. C'était toujours comme ça avec lui, on ne savait jamais sur quel pied danser, quelle attitude avoir. Soit souriant et blagueur soit sérieux et grave. Byakuya avait arrêté depuis longtemps de réfléchir à cela. Il restait lui-même. Shunsui lui avait dit une fois que c'était la meilleure des choses à faire, alors, depuis, il se privait encore moins.
— Tu n'es pas content de me voir, on dirait ? remarqua Shunsui d'une voix forte.
— J'ai eu une rude journée; répondit Byakuya bien plus bas; et je suppose que ce ne sont pas pour des circonstances propres à la fête que l'on se retrouve.
Sur ce, Shunsui cessa de manger, but d'une traite son verre et soupira un grand coup au moment de taper le récipient vide sur le bar pour en demander un autre.
— Tu es toujours le même gamin froid et sérieux qu'à l'Académie, à ce que je vois. Mais continue, ça te va bien, et pour ce taf, il faut avoir les nerfs solides.
Byakuya répondit d'une nouvelle gorgée.
— Tu as les nerfs assez solides pour cette enquête ?
— Je ne crois pas vous avoir déçu la première fois, quand vous supervisiez l'enquête et que je sortais à peine de l'école. Je devrais pouvoir prouver que j'ai d'autant plus évolué en douze ans.
Shunsui sourit puis eut un rire fracassant avant de taper dans le dos de Byakuya, à sa surprise mêlée de gêne.
— Bien, bien ! Te mets pas la pression, jeunot, c'était pour rire ! Je me doute que t'es fait pour ça.
À ce moment, Byakuya ne sut pas pourquoi, mais il se rappela en une seconde cette idée qu'il avait eu dans le bureau, à croire que sa passion s'était détériorée avec les années.
— Ce qu'il faut maintenant, c'est que tu gardes le bon cap.
— Je ferai de mon mieux.
— Et concernant cette enquête ?
Byakuya finit son verre.
— Vous voulez vraiment parler de ça.
C'était plus une affirmation qu'une question. Byakuya l'avait remarqué à tourner autour du pot.
— Bien sûr que je veux te parler de ça. La capture d'un type que je n'ai jamais réussi à avoir te revient, évidemment que ça m'inquiète. Et je me fiche de ce que tu peux penser de ton grand-père. Je ne suis pas obligé de faire tout ça. Il m'a simplement prévenu de ce qui se tramait comme tous les centres policiers des grandes villes du Japon. Je n'ai pas de morale à te faire et je ne t'espionne pas pour son compte, oublie ces foutus conneries.
Le Shunsui débonnaire avait disparu pour l'homme de métier plus sérieux :
— Libère-toi et dis-moi un peu ce que tu ressens.
Byakuya ne sut pas si c'était ce regard bienveillant et paternel, cette voix réconfortante, ce ton menant à une discussion plus privée, ou encore cette main forte et chaude sur son épaule, mais il eut soudain l'impression d'être le même bleu sortant de l'académie plusieurs années auparavant. Avec un supérieur qui lisait en lui comme dans un livre.
Il cacha ses mains sous le bar pour ne pas montrer les tremblements d'une telle émotion et ne put s'empêcher de baisser le regard avant de répondre :
— Je ne sais plus où j'en suis. Je ne fais plus confiance à personne si ce n'est Rukia et Rikichi. Mes hommes n'ont aucune volonté et j'ai l'impression de trahir leur confiance, de ne pas montrer le bon exemple. J'ai l'impression que tout peut arriver à n'importe quel moment… Je contrôle rien, c'est ce tueur qui est partout. Et l'idéologie d'Anarkheia est… beaucoup trop dangereuse. Une fois qu'on y pense… J'ai honte de le dire… mais… ça vous reste en tête des heures entières…
Il voulut continuer mais ses mots restèrent collés au fond de sa gorge et sa tête lui tournait trop pour aider à sortir quelque chose de compréhensible. Soudain, la prise sur l'épaule se fit plus forte.
— Je te comprends. Je suis aussi passé par là. Il ne faut pas baisser les bras. Et surtout ne pas perdre confiance en toi et en tes capacités. C'est ce qu'ils veulent tous. Ces grandes-gueules qui infestent le Bureau pour pouvoir mieux te bouffer et ce terroriste qui cherche à t'affaiblir par tous les moyens… Ne les laisse pas cette chance.
Bien sûr, Byakuya pouvait rétorquer un « Je sais tout ça ! » parfaitement adolescent et immature. Mais, au final, il avait envie qu'on le lui dise. Il sentait son cœur gonfler à ses mots.
— Je t'ai dit : le plus dur c'est de garder son cap. Il faut que tu deviennes invincible. Et ça ne veut pas dire froid ou insensible. Ça veut dire plus intelligemment fort que tous ceux qui ne gagnent qu'en marchant sur des têtes. Il ne faut pas que quelqu'un atteigne ta tête, tu m'entends ?
Sur ce, Shunsui se permit de toucher de l'index le front de son ancien second. Byakuya ne put s'empêcher un petit sourire à la vue du moralisateur buveur de saké qu'affichait son supérieur.
— Oui. Merci.
— Bien. Alors, dis-moi, maintenant… Qu'est-ce que tu recherches ?
Byakuya regarda l'izakaya pour s'assurer d'être tranquille. C'était finalement une bonne idée de la part de Shunsui. Parler d'une enquête top secret dans un restaurant de quartier aux allures grivoises était peut-être plus judicieux que dans un bureau fermé du DPM. Les murs du Keishicho avaient plus d'oreilles que les salarymens aux nez rougis par l'alcool.
— On a attrapé le bras droit. C'est un poseur de bombe. Et ça ne fait plus de doute, c'est la prochaine attraction d'Anarkheia. Le problème, c'est que je ne pourrai pas le camoufler à la presse, il a trouvé le moyen de faire parler de lui dans le monde entier.
— Tu as des indices sur cette bombe ?
— Le prisonnier ne divulguera rien, c'est une évidence. Le directeur va peut-être demander des méthodes plus… musclées, pour le faire parler mais je ne suis pas de cet avis. Il n'a aucune volonté propre et ça semble l'amuser d'être ici dans nos locaux. Il veut juste gagner du temps pour son chef.
— Alors quoi ? Des indices ? Des pistes ?
— Ça pourrait être l'hôpital psychiatrique dans lequel il a été interné. Il s'est vengé entre autre des pensionnaires qu'il a dû supporter dans le temps mais, pour faire du bruit, il pourrait bien y revenir. D'autant qu'il ne s'est pas vengé du propre médecin qui a suivi son dossier.
— Un hôpital ? Parfait pour attirer du monde et faire du bruit.
La conversation se calma sur le coup pendant que Shunsui mangeait, l'air pensif. Puis, il revint :
— Tu as retrouvé Ichigo Kurosaki ?
— Oui, Äs Nödt s'est joué de lui ainsi que d'une autre ancienne victime survivante, Grimmjow Jaggerjack, comme pour leur signifier qu'il était toujours bien présent et qu'il contrôlait aisément leur vie. Je les maintiens dans une maison de haute sécurité.
— Il a quoi, maintenant ?... Mh… 21 ? 22 ans ?
Byakuya resta silencieux face à l'intérêt de son ancien collègue.
— Je me demande ce qu'il est devenu… Toutes ces années… Comment l'as-tu trouvé en le voyant ?
Le capitaine préféra être le plus clair possible sur le fait qu'il n'avait plus rien du gamin perdu dans la forêt de dix ans:
— Aujourd'hui, il est retourné à Karakura pour aller défendre son frère d'adoption qui l'a appelé au secours alors que son père le battait depuis plusieurs années. Le type est mort dans des circonstances que je trouve encore assez étranges. Ichigo a sauvé son frère adoptif mais le fameux bras droit d'Äs Nödt a décidé de profiter de sa sortie de Tokyo pour tenter un assaut. Et Kurosaki l'a maîtrisé jusqu'à notre venue.
Shunsui avait renfrogné son regard à l'écoute du récit :
— Merde. Après le cauchemar qu'il a vécu gamin, il a été placé chez un connard dans ce genre.
— Il n'a rien mentionné sur les violences qu'il avait pu recevoir plus jeune et jamais lui ni son frère jumeau n'ont porté plainte, j'ai vérifié.
— Étonnant tiens; répondit ironiquement Shunsui avant de reprendre; tu as parlé de circonstances étranges ?
— L'homme est passé par la fenêtre et était complètement défiguré. Et le bras droit d'Äs Nödt était blessé et résigné. Comment Kurosaki aurait pu faire ça tout seul ?
— Tu penses qu'il y a un secret derrière tout ça ?
— Mh… Mais pourquoi aurait-il tout manigancé avec son frère adoptif pour me mentir à ce sujet ? En cas de légitime défense et pour un cas pareil, je doute que la justice soit très sévère à son égard. Et la place de Bazz-B, ce type d'Anarkheia, est louche aussi. Pourquoi lui et pas directement Äs Nödt ? Pourquoi n'a-t-il pas réussi ? Et pourquoi Kurosaki semblait si évasif à ce sujet alors qu'il est d'habitude terrifié quand il entend le mot d'Anarkheia ?
Shunsui acquiesça en finissant l'assiette, pensif, tout comme Byakuya.
— Écoute, il y a un truc que tu dois savoir et que je n'ai pas écrit dans le dossier parce qu'on n'avait pas de preuve de cela…
Tout à coup, Byakuya était tout ouï pour son ancien supérieur qui se tourna pour lui faire davantage face alors qu'ils étaient côte à côte contre le bar :
— Ichigo Kurosaki. Ce petit gamin de 10 ans… Le seul survivant d'un massacre d'enfants… Tu n'as pas l'impression que c'est prémédité tout ça ?
— Si… Le tueur s'est attaché à lui et n'a pas réussi à l'achever comme avec les autres à la fin.
— Peut-être, bien sûr. Mais moi, j'y vois plus une question d'héritier dans ce choix.
— Héritier ?
— Anarkheia n'est pas forte pour ses soldats mais pour sa parole. Il lui fallait plus de personnes pour prêcher la bonne parole.
— Kurosaki, initié à cela ?
Byakuya entendait l'hypothèse mais l'image d'un jeune homme terrifié à l'entente du nom du groupe lui restait en tête.
— Dis-moi un peu ce que ce type a fait aux gamins pendant tout ce temps, il y a douze ans.
Le capitaine jugea dans le regard de Shunsui une certaine confiance. Il avait une idée en tête.
— Plusieurs thèses ont été retirées; expliqua Byakuya qui connaissait le dossier par cœur; pas de rançon, d'esclavage, ni d'abus sexuel.
— Non, non… Il ne voulait ni les vendre ni les toucher. C'était un lavage de cerveau pur et simple.
— Je croyais que l'enfant avait prouvé qu'Äs Nödt ne leur avait jamais inculqué l'idée de meurtre ou ne leur avait donné des armes.
— Tout juste, même si les propos d'Ichigo sont à nuancer vue la drogue qu'il avait dans le sang et qui a altéré sa mémoire. Je pense qu'il n'a pas véritablement menti, mais je dirais qu'Äs Nödt n'avait pas besoin de bain de sang ni de flingues pour faire comprendre à des gosses la notion de justice.
— Il aurait été plus implicite ?
— Bien plus implicite. Un lavage de cerveau dans les règles de l'art. Sans que le gosse ne s'en rende compte. Sans qu'il ne puisse s'y opposer. Et le temps passe jusqu'à ce que ce soit bien imprimé.
Un silence entre eux s'opéra nécessairement, le temps pour l'un d'avaler les paroles de l'autre.
— Kurosaki travaillerait pour Anarkheia ?
Shunsui se redressa et gratta l'arrière de sa tête, faisant rebondir sa petite queue de cheval sur son épaule. Il soupira lourdement :
— Je n'aime pas accuser sans preuve. Mais c'est une hypothèse à laquelle tu dois songer. Garde-la pour toi.
Byakuya acquiesça et il fut bientôt l'heure de payer le restaurant. Shunsui lui donna encore quelques conseils et encouragements en sortant dans la rue. Ils marchèrent jusqu'au parking du DPM qu'ils retrouvèrent en une vingtaine de minutes. Chacun allait repartir dans sa voiture. Shunsui l'enlaça amicalement et tapa sur son épaule, comme il l'avait toujours fait. Il n'oublia pas de donner son adresse d'hôtel, au cas où. Byakuya devait s'avouer ému de cette attitude bienveillante. Il avait à présent honte d'avoir voulu fuir son ancien capitaine. Ce dernier avait bien fait d'insister pour le suivre. Il avait l'impression d'avoir retrouvé de l'aplomb. Assez d'aplomb pour parler à sa femme en rentrant ce soir dans sa demeure.
