Chapitre 17 :

Elsa sourit en recevant le message de son élève. Il fallait qu'elle apprenne à ne pas s'inquiéter pour elle… Mak était une adolescente forte et mature, elle allait devoir s'y habituer et lui faire un peu confiance…

L'enseignante tenta alors de relâcher une certaine pression en s'ouvrant une bière en solitaire. Une bière d'après Mak. Elle en avait bien besoin après ce qu'il c'était passé. Ou, du moins, ce qui avait failli se passer.

Alors elle s'offrit une longue gorgée du liquide libérateur et se laissa tomber sur le canapé en soufflant un bon coup. Ce rendez-vous, même si elle n'aurait jamais parié dessus, avait été un franc succès. Bien qu'un peu stressée, l'adolescente s'était révélée drôle, intéressante et mortellement attachante, au grand dam de son professeur qui avait secrètement espéré que ce rencard serait un carnage pour se défaire de cette jeune fille et de ses jolis yeux.

Elsa avait aimé lire ses gestes, chercher certaines réponses dans ses yeux et dans le timbre de sa voix. Elle s'était plu à prendre le temps, hors de la salle 206, de remarquer toutes ces petites choses qui caractérisaient son élève. Comme sa façon de pencher la tête sur le côté lorsqu'elle ne comprenait pas quelque chose, ou encore son tic nerveux qui consistait à se mordre la lèvre inférieure quand elle était mal à l'aise ou encore lorsqu'elle plissait les yeux quand une réplique de film la faisait sourire. Oui, Elsa avait apprécié toutes ces choses insignifiantes et pourtant essentielles qui composaient Mak jusqu'à l'appel de sa mère…

L'enseignante soupira en repensant à ce qui s'était passé. Elle ne savait trop quoi en penser… après tout, que pouvait-elle faire ? Fort heureusement, Mak avait su se laisser aller contre elle ce soir… La question s'imposa alors à Elsa : comment faisait-elle avant qu'elle n'entre dans sa vie ? Qui séchait ses larmes ? Qui apaisait ses craintes ? Tout simplement, qui était là pour elle ?

Le bruit de la porte d'entrée de l'appartement coupa l'enseignante dans ses pensées.

- Je ne sais pas je te dis, je viens à peine de rentrer, entendit Elsa alors qu'elle reconnut la voix d'Anna.

L'enseignante fronça les sourcils en se demandant à qui sa sœur pouvait bien parler.

- Anna ? Appela-t-elle.

- J'arrive Elsa, je suis au téléphone avec Ariel, répliqua la jeune rousse en débarquant dans le salon, le téléphone dans une main, son sac dans l'autre qu'elle balança rapidement sur le sol.

- Elle est là ? Demanda la voix du téléphone alors qu'Anna venait s'asseoir près de sa sœur.

Elsa croisa alors le regard de sa meilleure amie, pixelisé par l'écran.

- Non, elle vient de partir, sourit Elsa en prenant le téléphone dans les mains de sa sœur alors que celle-ci lui volait sa bière.

- Et moi qui voulait tant la voir ! Râla Ariel, déçue d'avoir loupé la petite bouille aux cheveux bleus qui faisait tant chavirer sa meilleure amie. Vous avez passé une bonne soirée ? Demanda-t-elle, impatiente.

Un sourire niais passa sur les lèvres d'Elsa, le même sourire qui ne la quittait plus depuis qu'elle avait embrassé Mak.

- Une merveilleuse soirée, répondit-elle simplement.

- Et… vous avez… ? Essaya Anna après d'être offert une gorgée de bière.

- Non, on n'a pas mais… Elsa hésita.

- Mais ? S'impatienta Ariel.

- Elle a failli m'avoir… soupira l'enseignante. Et très franchement, si le livreur de pizza n'était pas arrivé, je ne sais pas ce qui se serait passé, vous vous rendez compte ?

Anna et Ariel partagèrent un regard entendu puis levèrent d'un même geste les yeux au ciel.

- Bah, elle a 17 ans, elle est amoureuse de toi, alors oui, on se rend compte, déclara Ariel.

- Ariel a raison, tu t'attendais à quoi ? Abstinence jusqu'au mariage ? Se moqua gentiment Anna.

- Comme tu aimes me le rappeler, elle a 17 ans, râla Elsa. Alors je m'attendais au moins à l'abstinence jusqu'à sa majorité ! S'écria-t-elle, ne comprenant pas le point de vue de ses amis.

- Elsaaa… soupira Ariel. On dirait que tu te ne souviens pas de ta propre adolescence ! Les ados et leurs hormones en folie se fichent bien d'éviter de coucher le premier soir !

- Si ça se trouve, tu n'es peut-être même pas la première, proposa innocemment Anna.

- Étant donné sa capacité à s'entendre avec les autres, ça m'étonnerait, souleva Elsa en se souvenant à quel point Mak restait avec ses amis, et uniquement ses amis, ne prenant que peu de plaisir à faire dans le social.

- Alors quand le moment sera venu, je suis certaine que tu sauras parfaitement t'occuper d'elle, on sait que tu excelles dans ce domaine, sourit Ariel, d'humeur taquine.

- Ne dis pas ça comme ça ! S'écria Elsa, faisant rire son amie et sa sœur. Je ne la touche pas jusqu'à ce qu'elle soit majeure !

- Parce que tu penses que tu vas pouvoir la repousser longtemps si elle t'a pratiquement fait craquer dès votre premier rencard ? Souligna Ariel alors qu'elle ne savait même pas la date d'anniversaire de Mak. Et d'ailleurs, qu'est-ce qu'elle a tant fait pour que tu ne puisses pas lui résister ? Demanda-t-elle, sa curiosité maladive reprenant le dessus.

Elsa rougit en ramenant ses genoux contre sa poitrine, puis baragouina :

- Elle m'a embrassé…

Anna haussa un sourcil alors qu'elle tentait de ne pas rire.

- Tu as failli lui céder alors qu'elle n'a fait que t'embrasser… ?

Elsa ne répondit pas et grogna seulement en cachant son visage dans le creux de ses bras.

- Et… c'est quand son anniversaire ? Demanda Ariel, essayant, comme Anna, de ne pas trop se moquer.

- Je n'en sais rien et je ne veux surtout pas le savoir ! S'exclama Elsa en relevant la tête. Pas de sexe avant le bac ! Jura-t-elle.

- Ok, et bien, bon courage, sourit Ariel. Je n'ai jamais vu une catastrophe aussi prévisible…

- Eh, tu es mon amie, tu es censée me soutenir ! S'indigna Elsa.

- Je suis ton amie, je suis censée te dire ce qui serait le mieux pour toi. Et crois-moi, vu l'effet que te fait cette gamine, le mieux pour toi serait que tu t'envoies en l'air avec elle, s'énerva presque Ariel.

- Elle est mineure, Ariel ! Répliqua Elsa en haussant également d'un ton.

- Elle est mineure mais elle te veut ! Répondit la jeune femme de l'écran, imperturbable. Parce que tu penses que si vous vous faite choper, le fait que tu ais couché avec elle ou pas va changer quelque chose ?

- Elle n'a pas tort Elsa… glissa Anna en s'attirant un regard noir de la part de sa sœur.

- Vous êtes toutes les deux contre moi… râla Elsa.

- Chérie, on n'est pas contre toi, soupira Ariel, se calmant immédiatement. Je te dis juste que, la faute, tu l'as déjà commise que tu le veuille ou non, expliqua-t-elle en essayant de faire preuve de tact. Je pense seulement qu'il serait dommage de passer à côté de quelque chose de beau pour respecter des règles que tu as déjà enfreins.

Elsa resta silencieuse une seconde, elle le savait, Ariel avait raison. Si demain leur relation était exposée au grand jour, personne ne chercherait à savoir si elles avaient véritablement dépassé cette limite-là, et elle se retrouverait bien vite menottes aux poignets. Pourtant, en dehors des risques qui volaient au-dessus de leurs têtes, une autre crainte pointa le bout de son nez.

- J'aimerais… faire les choses bien…pour elle, je veux dire, avoua Elsa en se ratatinant sur elle-même.

Ariel et Anna sourirent tendrement devant les craintes infondées mais prévisibles de la blonde.

- Elsa, d'après ce qu'Anna m'a dit, elle est complètement mordue, alors il n'y a aucune raison pour que ça se passe mal, assura Ariel. Laissez-vous du temps, laisse-la venir à toi.

- Tu n'as pas à t'inquiéter, sourit Anna. Toutes les filles que j'ai croisé à moitié nues dans la cuisine, et dieu sait qu'il y en a eu, ne se sont jamais plaint de tes performances, taquina-t-elle faisant rouler des yeux sa sœur. Mes oreilles savent que tu es douée pour les activités nocturnes et…

- Anna ! Gronda Elsa en posant une main sur la bouche de sa sœur, faisant rire Ariel à travers le micro du téléphone.

- Je suis certaine que tu seras la meilleure première fois qu'elle puisse avoir, assura Ariel plus sérieusement. À sa place, et si j'étais gay cela va sans dire, je te choisirais volontiers plutôt qu'une gamine inexpérimentée de ma classe, sourit-elle faisant sourire Elsa malgré elle. D'ailleurs, tu sais que je fête mon anniversaire à la villa dans un mois ?

- Comme tous les ans, oui, répondit Elsa. Qu'est-ce qu'on amène ? Demanda-t-elle.

Ariel et Anna partagèrent un regard et Elsa sut que ce regard signait le début de ses emmerdes.

- Avec Anna, on pensait qu'à défaut d'amener du vin, vous pourriez amener Mak… essaya Ariel en grimaçant.

Elsa écarquilla les yeux.

- Amener Mak ? Chez toi ? Pour ton anniversaire ? Lista-t-elle, n'osant y croire.

- Euh… ouais, c'est ce que j'ai dit, assura Ariel en plissant les yeux.

Et alors qu'Elsa ouvrait la bouche, Anna la coupa :

- Avant que tu ne refuses en bloc, sache juste qu'on s'est dit, qu'étant donné que vous ne pouvez pas vous voir n'importe où, ça serait sympa de passer une soirée avec elle, déjà pour toi, pour que tu puisses profiter d'elle l'esprit tranquille en dehors d'Arendelle, et ensuite parce que les copains veulent la rencontrer, ça pourrait être une bonne occasion… termina la rouquine en tendant la bouteille de bière devant sa sœur que celle-ci empoigna sans grande conviction.

- Évidemment qu'on veut la rencontrer ! On sera entre nous et vous pourrez passer une soirée normale, proposa Ariel en mimant des guillemets avec ses doigts.

Elsa réfléchit rapidement, analysant la situation. Il est vrai que l'idée était tentante, même très tentante. Passer une soirée tranquille avec Mak dans la maison idyllique de sa meilleure amie en compagnie de ses copains et de sa sœur loin des regard indiscrets. Elle avait beau essayer de le nier, elle ne pouvait décliner une telle proposition.

- Je vais lui en parler, mais je ne vous promets rien, conclut seulement l'enseignante alors qu'Ariel et Anna surent se contenter de cette réponse.

- Bon ! Tu nous la racontes cette merveilleuse soirée ! Réclama Anna, se disant que l'ascenseur émotionnel de sa sœur avait été bien assez agité pour ce soir.

Mak se réveilla tôt, beaucoup trop tôt dans les bras de sa mère. Elle émergea lentement en écoutant la respiration profonde et régulière de cette dernière, signe que celle-ci dormait encore. L'adolescente se remémora ensuite les images de sa première soirée avec Elsa comme si elle regardait un vieux film dont elle connaissait déjà la fin. Un sourire étira ses lèvres alors qu'elle se souvenait à quel point son enseignante avait fait preuve de douceur avec elle. Malgré le petit accrochage avec sa mère, cette soirée avait tout bonnement été parfaite et la jeune fille était à présent intimement convaincue qu'Elsa était parfaite pour elle.

Son professeur faisait maintenant partie de sa vie. Elle se demanda un instant comment elle aurait vécu cette année si elle ne l'avait pas rencontré et très franchement elle n'en avait pas la moindre idée. Tout ce dont elle était certaine, était qu'elle ne voulait pas que ça s'arrête. Profiter d'une vie près d'Elsa… ce genre de plan lui plaisait.

Silencieusement, Mak se leva et recouvrit le corps lourd de sa mère avant de se diriger vers la cuisine. Les yeux encore presque clos, elle attrapa un bol qu'elle remplit de céréales au chocolat. Elle fourra une cuillère dans sa bouche et se traîna jusqu'à sa chambre, le bol dans une main, le sac dans l'autre.

Elle mangea tranquillement en s'asseyant sur la chaise de son bureau. Chacune de ses pensées était encore et toujours dirigée vers Elsa, si bien que même le goût des céréales lui échappait. Jamais elle n'aurait pensé que cette soirée aurait pu se révéler si agréable. Elle avait eu si peur de paraître peu intéressante aux yeux de son professeur à cause de son jeune âge, mais il lui semblait qu'Elsa avait apprécié ce moment tout autant qu'elle. Et dire qu'elle s'était montrée si tendue que son professeur en avait eu peur pour sa santé… d'ailleurs…

Le regard de l'adolescente dévia sur son sac abandonné sur le parquet de sa chambre. Elle se pencha et ouvrit l'objet pour y trouver un cahier à la couverture abîmée. Elle feuilleta les pages et trouva rapidement celle qui l'intéressait. En entête, écrit religieusement au stylo bille, le titre s'imposait au regard du lecteur : Mode d'emploi en cas de crise de panique.

De tous temps, et sa mère le savait mieux que personne, Mak avait toujours été une gamine silencieuse et même parfois peu commode, surtout lors de ses années de maternelle. La gosse, atrocement introvertie, ne jouait que peu avec les autres enfants et préférait se tenir bien loin des instits. Aussi, à cause de son esprit d'enfant précoce, ses professeurs avaient bien vite remarqué que les cours, même de plus haut niveau, n'étaient pas un problème pour Mak, mais qu'elle se retrouvait parfois démunie face à une situation totalement anodine pour le reste de ses camarades.

Comme cette journée tragique où, pendant le temps de sieste qu'organisait l'école pour les élèves de moyenne section, Mak, 4 ans et demi, 85 cm, avait si bien dormi que lorsqu'elle s'était réveillée, tous ses camarades étaient déjà sortis profiter de la récréation.

Là où n'importe quel autre enfant normal serait sortie de la salle de repos pour rejoindre le reste de la classe, Mak, face à cette situation inédite, ne sachant rien faire sans mode d'emploi, s'était subitement mise à pleurer de peur qu'on la laisse ici seule toute la nuit, se rappelant qu'elle était si petite, qu'il serait si facile de l'oublier.

Bien heureusement, une dame de cantine qui passait par là, avait entendu ses pleurs et s'était précipité pour la rassurer. La gamine avait longtemps été inconsolable, paniquant totalement, ne parlant pas, ne faisant que pleurer encore et encore. Si bien que la dame de cantine avait été forcée de passer un coup de téléphone à sa mère qui était rapidement arrivée sur place.

Madame Lichtenstenner avait alors appliqué les mêmes gestes qu'elle savait efficaces pour apaiser les crises d'angoisses de sa fille. Mak s'était enfin calmé et la journée avait pu reprendre. Avant de partir, Madame Lichtenstenner avait recensé la procédure à suivre en cas de nouvelle crise dans un cahier de brouillon que lui avait donné l'école, et l'avait confié à la maîtresse de sa fille, s'excusant au passage de ne pas y avoir pensé plus tôt. Les maîtresses s'étaient succédé alors que la gamine grandissait et chacune avait eu droit à la garde du cahier lorsqu'il s'agissait d'assurer les cours de Mak.

Les années étaient passées, et, arrivée au collège, Mak avait obtenu la garde exclusive du cahier. La jeune fille, au fil du temps, y avait ajouté de nombreux modes d'emploi, se forçant à le tenir régulièrement à jour. Le petit manuscrit s'était épaissi avec le temps, recensant des choses parfois essentielles comme un mode d'emploi dans le cas où elle serait témoin d'un accident de voiture, un autre dans le cas où une vieille dame se ferait voler son sac devant ses yeux etc…

Puis Mak, n'ayant parfois pas le sens des priorités, y avait glissé d'autres modes d'emploi, indispensable à ses yeux, bien inutiles aux yeux de certains. Comme le mode d'emploi pour confectionner une parfaite tarte au citron, dessert qu'elle affectionnait tout particulièrement, ou encore le mode d'emploi pour intervenir en cas de fuite sur une machine à laver. Elle ne savait trop pourquoi, mais cette information lui avait paru, sur le moment où elle l'avait notée dans le cahier, bonne à conserver.

Et, sur la première page du cahier, un nombre incalculable de renseignements sur la jeune fille s'agglutinaient encore. Groupe sanguin, allergies, signe astrologique, tout y passait. Ce cahier pouvait simplement se vanter d'être la bible de l'adolescente, c'était d'ailleurs pourquoi elle ne s'en séparait jamais.

Oui, Mak savait depuis bien longtemps qu'elle avait besoin de modes d'emploi pour comprendre le monde qui l'entourait. Pourtant, un seul, le plus important sans doute, lui manquait encore. Le monde d'emploi dans le cas où Elsa déciderait de la quitter. Et elle avait beau chercher, elle ne parvenait pas à en écrire ne serait-ce que la première ligne.

Elle décida alors de seulement mettre à jour la page de la crise de panique, au moins ça, c'était un sujet qu'elle maîtrisait.

Elle termina rapidement son bol de céréales bien insipide comparé à sa pizza d'hier qu'elle avait partagé en si bonne compagnie. Et, sans grand entrain, elle se glissa ensuite sous le jet de la douche avant de s'habiller et d'enfourcher son vélo pour filer vers le lycée.

Son casque audio vissé sur les oreilles, elle pédalait au rythme d'une Hoshi en colère qui hurlait qu'il n'y avait pas d'amour censure, une chanson lui allait si bien sur le moment. Une légère buée s'échappait de ses lèvres alors que ses mains étaient nonchalamment posées sur ses genoux qui poussaient sur les pédales, laissant le guidon en liberté totale. Il n'y avait que peu de voitures à cette heure-ci et l'adolescente se plaisait à savourer la tranquillité matinale d'Arendelle, se réveillent lentement, au même rythme que la ville.

Soudain, la voix de Hoshi fut coupée par la sonnerie d'appel de son portable qui lui attaqua les tympans sans crier gare. L'adolescente grimaça, qui pouvait bien l'appeler à cette heure-là ? Elle ne prit pas le risque de sortir son téléphone de sa poche tout en roulant et décrocha seulement en pressant un bouton sur le côté de son casque.

- Allô ? Grogna-t-elle en fourrant ses mains dans ses poches, agacée qu'on la dérange en cette balade matinale.

- Lichtenstenner, voudrais-tu laisser tes mains sur le guidon ? Ordonna une voix mi sévère mi amusée que Mak fut surprise de reconnaître comme étant celle d'Elsa.

- Elsa ? Demanda l'adolescente en retenant mal un sourire.

- Attrape ce fichu guidon, Lichtenstenner, ordonna de nouveau Elsa.

Mak branla de la tête et sortit docilement ses mains de ses poches pour les poser prudemment sur le guidon de son vélo.

- Mieux, consentit l'enseignante, un rire au fond de la gorge.

- Mais où es-tu ? Demanda l'adolescente en regardant autour d'elle.

- Derrière toi, d'ailleurs si tu pouvais te rabattre pour que je puisse passer, ça serait appréciable.

Mak se retourna en prenant conscience qu'elle roulait en plein milieu de la route, et croisa avec bonheur le regard rieur de son professeur au volant de son 4x4 qui avançait au pas juste derrière elle. L'adolescente sourit, et parce qu'il n'y avait qu'elle et son professeur sur cette route et qu'il n'était pas dans ses habitudes de lui obéir, elle regarda simplement devant elle et pédala tranquillement en danseuse sans jamais quitter le milieu de la route.

Elsa, qui s'attendait un peu à ce genre de comportement insolent de la part de son élève, haussa un sourcil amusé en regardant avec intérêt, malgré elle, le petit pantalon gesticuler devant elle.

- C'est une provocation ? Demanda l'enseignante en essayant de masquer son amusement.

- Peut-être, répondit seulement Mak au micro de son casque en roulant en ligne droite, entendant tout de même avec joie le moteur du 4x4 ronronner derrière elle.

Elsa, haussant un sourcil réprobateur devant l'insolence de la jeune fille, klaxonna, exactement comme Kuzco l'avait déjà fait pour la taquiner. Mais Mak, bien plus tenace et de toute évidence d'humeur espiègle, ne bougea pas pour autant et poursuivit sa petite balade matinale sans se soucier du fait qu'elle bloquait totalement le chemin de son professeur.

Bien, tu ne me laisse pas le choix… pensa Elsa.

Alors, décidée à obtenir une petite vengeance, Elsa sourit, plissa les yeux et soupira avant de déclarer :

- Lichtenstenner, soyez sûre que la vue sur vos jolies petites fesses me plaît, mais il me faut aller travailler.

Elsa étouffa un rire en voyant les oreilles de son élève rougir même de là où elle était, elle avait donc réussi son coup. Mak manqua de s'étouffer et tenta de balbutier quelque chose sans y parvenir.

- Soyez raisonnable et rabattez-vous maintenant, ordonna gentiment l'enseignante d'une voix profonde qu'elle n'utilisait d'ordinaire que pour charmer la jeune fille.

Sans une seconde de plus, elle fut heureuse de voir Mak se rabattre sur la piste cyclable, lui laissant enfin assez d'espace pour passer.

- Brave fille, sourit l'enseignante en jetant un regard à son élève en la doublant, amusée de la voir ainsi chamboulée par ses dires.

- Vous avez triché, râla Mak en voyant le 4x4 passer devant elle, reprenant avec joie ce bon vouvoiement qu'elle aimait tant.

Elsa jeta un regard dans le rétroviseur et rencontra le visage renfrogné de l'adolescente.

- Vous m'accusez de tricherie alors que je n'ai fait que vous complimenter, se défendit Elsa en affichant un air outré.

Mak leva les yeux au ciel en croisant les bras.

- Que vous ai-je dit à propos de ce guidon ? Reprit immédiatement Elsa.

Mak, sachant qu'elle perdrait quoi qu'elle fasse, soupira, faussement agacée, et posa de nouveau ses mains sur le guidon.

- Contente ? Demanda-t-elle.

Elsa sourit, désirant pousser la taquinerie un peu plus loin, se plaisant clairement à poursuivre ce petit jeu matinal.

- Presque.

- Quoi encore ? Râlant l'adolescente, un rire caché dans la voix, que ce jeu amusait bien plus que ce qu'elle n'osait admettre.

- Il serait si agréable de vous voir sourire avant de commencer ma journée, charma l'enseignante en voyant son élève se mordre l'intérieur de la joue, se forçant à lui désobéir.

- Parce que vous pensez vraiment que vous avez mérité l'un de mes sourires ? Contre-attaqua Mak, n'étant pas prête à battre en retraite si facilement.

- Allons, sourire vous va si bien… Faîte-moi plaisir, murmura Elsa en regardant une nouvelle fois dans le rétroviseur.

Mak tenta de résister encore une seconde, mais peine perdue, elle sentit un sourire étirer ses lèvres sans qu'elle n'ait pu le retenir. Elsa pouvait être fière d'elle.

L'enseignante sourit à son tour sous cette vision.

- Sachez que cette douceur matinale embellit ma journée, assura-t-elle. Restez sage et soyez à l'heure en cours. A plus tard, Lichtenstenner, déclara-t-elle en accélérant doucement.

- Je suis toujours sage, répliqua Mak. A plus tard, Madame Lange, murmura-t-elle avant de raccrocher, le cœur battant, l'âme en suspend, un sourire, celui qu'Elsa avait réclamé, épinglé sur le visage.

Des jours et bientôt deux semaines passèrent. Mak ne voyait pas le temps filer et ce sentiment grisant s'accentuait lorsqu'elle partageait des moments rares mais délicieux avec Elsa.

L'adolescente, au fil du temps, s'était adoucie, sans doute grâce à son tendre professeur qui se plaisait, à défaut de pouvoir voir la jeune fille aussi souvent qu'elle le voudrait, à lui envoyer quelques messages chaque fois qu'elle lui manquait trop. Leurs appels, eux étaient plus réguliers et toujours extrêmement agréables pour la jeune fille qui, parfois, peinait à supporter l'absence mentale de sa mère.

Aujourd'hui n'échappait pas à la règle. Il était environs 21h, Madame Lichtenstenner s'était enfermée dans sa chambre pour s'offrir une nuit précoce à subir une valse avec ses démons à défaut d'en partager une avec son mari.

Mak était assise à même le sol au milieu de sa chambre, l'air solennel. Ses cheveux en bataille et ses légères cernes témoignaient de sa fatigue naissante. Ces derniers temps, l'adolescente s'était retrouvée enfermée dans un planning de ministre. Le bac approchant, les cours s'intensifiaient et, depuis qu'elle sortait avec Elsa, il ne lui était plus venu à l'esprit de sécher ne serait-ce qu'un cours. Sortir avec un prof avait parfois ses inconvénients, elle devait l'avouer. Heureusement, au glacier, la clientèle se faisait rare et Mak savait qu'il en resterait ainsi jusqu'aux beaux jours. Elle faisait toujours ses heures, mais celles-ci se révélaient bien moins usantes.

Entre tout cela et les humeurs de sa mère, Mak était parvenu à profiter de deux rendez-vous chez Elsa. Peu à peu, au fil de leurs discussions, l'adolescente était parvenue à se détendre enfin en compagnie de son professeur pour le plus grand bonheur de cette dernière.

La première fois, un samedi matin avant de partir travailler, Mak avait seulement envoyé un message à l'enseignante pour lui signifier que le sujet de devoir qu'elle avait donné à sa classe la veille était, selon ses mots, vraiment à chier. Que c'était la première fois qu'elle bûchait autant sur une dissertation. Elsa avait souri en recevant le message et même Anna lui avait fait remarquer que le sujet était bien trop compliqué pour des Terminales.

Elsa lui avait alors répondu que si elle ramenait de la glace au chocolat à son appartement après son service, elle pourrait sûrement lui réexpliquer quelques notions qui pourraient l'aider un peu, en soulignant tout de même qu'elle ne ferait pas tout le travail à sa place !

Mak avait bien entendu accepté et avait souri face au regard lumineux qu'Anna avait posé sur la glace tant attendue. Toutes trois avaient passé une délicieuse après-midi bien qu'un peu trop philosophique au goût d'Anna.

La deuxième fois, Elsa avait un jour avoué à Mak que The witcher ne lui disait absolument rien. L'adolescente s'était naturellement indignée et avait immédiatement voulu remédier à ça. Elles s'étaient alors offert un marathon de la série du même nom. Elsa s'était presque sentit outrée lorsque l'adolescente avait refusé qu'elle touche à sa partie de peur de la faire perdre. Il était vrai qu'Elsa n'était pas très branchée jeu vidéo mais tout de même… Mak s'était fait pardonner en lui promettant de lui apprendre à manier Géralt De Riv.

L'adolescente soupira en froissant rageusement une grande feuille de papier blanc. Tout autour d'elle, un amoncellement de croquis couvrait le parquet de bois clair. Elle avait décidé de bosser son projet d'Art dès qu'elle eut fini de manger mais elle le regrettait amèrement.

Depuis deux semaines, elle avait bien plus passé de temps avec ses amis ou Elsa qu'à travailler ses cours et elle avait fini par accumuler un certain retard, surtout en Arts Plastiques, si bien que même Rider commençait à lui mettre une petite pression. Mais quoi qu'elle fasse, elle en restait au même point : la dépression était quelque chose de bien trop compliqué pour elle…

Pourtant, tout y était passé. Fusain, acrylique, crayons de papier… Elle n'y trouvait aucune inspiration et elle détestait ça.

Soudain, son téléphone vibrant sur le parquet lui fit lâcher son pinceau. Elle sourit en voyant de qui provenait l'appel et décrocha rapidement.

- Madame Lange, bonsoir, sourit-elle en s'asseyant plus confortablement, en tailleur, la tête reposant dans l'une de ses mains, imitant avec humour la façon dont son professeur l'avait tant de fois saluée.

Un léger rire s'échappa de l'appareil et Mak imagina le sourire et les yeux clairs de son enseignante.

- Bonsoir à toi aussi, insolente, sourit Elsa en resserrant l'épaisse écharpe qui entourait son cou. Je te dérange ?

- Jamais, assura Mak. Que me vaut cet appel si tardif ? Demanda-t-elle, étonnée que son professeur l'appelle si tard. D'ordinaire, Elsa se plaisait à lui passer un rapide coup de fil plutôt aux alentours de 19h.

- Kristoff et Sven sont à la maison, je suis sorti prendre l'air, expliqua l'enseignante en se penchant légèrement par-dessus la rambarde de son balcon.

- Tu as fuis ? Accusa Mak, un rire éclaircissant sa voix.

- Hm… un peu j'avoue, ils commençaient à parler politique.

- Alors ce n'est pas une légende urbaine ? Grimaça Mak. Les adultes passent obligatoirement par la case conversation politique en vieillissant ?

- C'est parfois intéressant, répondit Elsa, amusée par la réaction bien juvénile de son élève.

- Hm, hm, tellement intéressant que tu préfères converser avec une pauvre gamine comme moi plutôt qu'avec eux, taquina Mak, peu convaincue.

- Ne me fais pas dire ce que je n'ai pas dit, jeune fille, gronda Elsa d'une voix faussement sévère.

Jeune fille...Mak se plaisait à entendre ce surnom de la bouche de son professeur. L'adolescente avait vite compris que les mots doux n'étaient pas vraiment dans les habitudes d'Elsa. Peut-être parce qu'elles n'étaient ensemble que depuis un petit mois, ou encore parce qu'elle demeurait son élève… Elsa n'avait jusqu'ici utilisé ma belle que deux fois pour la surnommer. La première fois lors de leur baiser de Noël, la deuxième fois lors de leur premier rendez-vous. Et, même s'il s'était révélé délicieux aux oreilles de l'adolescente, ce surnom n'avait jamais été prononcé une troisième fois. Elsa s'en tenait à Lichtenstenner, si bien que Mak se demandait parfois même si son professeur se souvenait de son prénom.

Jeune fille, s'était imposé comme ça, par mégarde, sur les lèvres d'Elsa un jour où son élève l'avait sans doute un peu trop taquinée comme elle aimait le faire. Ce surnom n'était finalement pas grand-chose, mais Mak ne pouvait déjà plus s'en passer. Après tout, Mak avait depuis longtemps appris à cerner ce qu'elle pouvait à présent considérer comme sa petite amie. Elsa se montrait parfois froide et renfermée, mais c'était aussi un peu pour ça qu'elle l'aimait. Pour le sentiment de force tranquille qu'elle dégageait, pour cet air inébranlable et à jamais maîtrisé. Du moins, près d'Elsa, Mak se sentait sécurisée, même sans surnom.

- Et toi ? Qu'est-ce que tu fais ? Demanda l'enseignante.

- Je bûche sur mon projet d'Art, soupira Mak en jetant un œil à ses croquis.

- Bonne chose. Ça avance ?

- Que dalle, Rider va me tuer.

- Ne sois pas si défaitiste, Rider t'adore, assura l'enseignante, elle me l'a encore dit ce matin en salle des profs, confia-t-elle.

- Ouais enfin, si je n'ai rien à lui rendre, elle ne va pas m'adorer longtemps… soupira Mak en voyant son projet qui n'avançait pas.

- En Art, je ne peux pas vraiment t'aider, répondit Elsa avec regret en se mordant l'intérieur de la joue. Sur quel support tu travailles ?

- Papier, répondit Mak. Peinture, crayon, j'ai tout essayé, mais rien n'est vraiment satisfaisant…

- Et tu as pensé à un support vidéo ? Demanda Elsa.

- Un montage, tu veux dire ?

- Oui, on ne vous demande pas un projet graphique pour le bac ?

- Si… répondit l'adolescente, pensive. Il faut que j'y réfléchisse, ça pourrait valoir le coup.

Mak entendit quelques bruits provenir du téléphone qu'elle peina à reconnaître. Puis une voix qu'elle reconnut comme étant celle d'Anna, disant :

- C'est Mak ? Passe-la moi !

- Anna… gronda Elsa alors que le téléphone était sans doute déjà loin de la bouche du professeur.

- Salut Poulette ! Entendit-elle.

- Hey ! Sourit l'adolescente face au ton de voix éternellement enjoué de la rouquine.

- Tu bosses ?

- Non, pas ce soir, tu voulais que je te ramène de la glace, c'est ça ? Devina la jeune fille.

- Évidemment ! S'exclama Anna qui avait pris goût aux petites attentions de cette adolescente.

- Anna ! Elle n'est pas payée pour te livrer de la glace ! Gronda Elsa derrière l'épaule de sa sœur.

- N'écoute pas ma sœur, elle est rabat-joie, contra la rouquine en s'écartant d'Elsa tant bien que mal.

- Je sais, rit Mak faisant inconsciemment rouler des yeux son professeur.

- Tu m'en ramène la prochaine fois que tu débarque ? Vanille cette fois, dicta Anna comme si elle passait commande.

- On a un nouveau parfum en ce moment, trois chocolats, ça te tente ?

- Tu es peut-être l'âme-sœur d'Elsa, mais tu es la mienne en matière de glace ! S'exclama la rouquine alors qu'Elsa imitant les gestes d'un violoniste, exaspéré et, effectivement, un peu rabat-joie.

- Je ramènerais ça alors, rit Mak devant tant d'enthousiasme.

- Je te repasse Elsa. Fais de beaux rêves ma puce, sourit Anna avant de tendre le téléphone à sa sœur en pénétrant dans l'appartement, intimant à Elsa qu'ils allaient bientôt passer à table.

- Excuse-la, déclara immédiatement Elsa une fois seule.

- Pas de problème, sourit l'adolescente. Même si je n'arriverais jamais à comprendre qu'elle puisse être ta sœur. Vous êtes si différentes.

- Tant mieux, je n'aurais pas pu vivre avec quelqu'un comme moi, plaisanta doucement Elsa.

Moi je le pourrais très bien au contraire… pensa l'adolescente.

- Elle est courageuse, se contenta-t-elle seulement de répondre.

- Insolente, accusa encore gentiment Elsa.

- Deux fois dans la même soirée ? Rit Mak. Je m'améliore.

- C'est pour cela que je pense qu'il est temps que tu ailles dormir, sourit tendrement l'enseignante.

- Oui, je ne vais pas tarder, bonne nuit Elsa, murmura la jeune fille en s'attendant à ce que son professeur raccroche, comme elle l'avait toujours fait.

- Fais de beaux rêves ma puce, plaisanta amoureusement Elsa d'une voix envoûtante, définitivement charmante, avant de raccrocher.

Mak rougit en entendant ces paroles de la bouche de son enseignante, des paroles qu'elle avait volé à Anna, mais des paroles qu'elle lui avait tout de même offertes. Elle ne s'y attendait pas et c'était délicieux. Elsa n'était peut-être pas si rabat-joie que ça finalement. Et les surnoms étaient peut-être dans ses habitudes. Du moins, il lui tardait de le découvrir.

Un instant, dans le silence de sa chambre, elle repensa à cette proposition de projet graphique. Et, contre toute attente, un début d'idée pointa le bout de son nez.

L'adolescente se leva et se dirigea vers la chambre de sa mère, espérant que celle-ci ne dorme pas encore.

- Maman ? Appela-t-elle en ouvrant doucement la porte.

- Hum ? Répondit une forme allongée sur le grand lit de la pièce.

- Tu accepterais que je te film cette nuit ? Demanda la jeune fille, vraiment incertaine.

- Voilà une demande bien particulière, sourit sa mère en se redressant sur un coude. Pourquoi ?

- C'est pour un projet d'Art. Mais ça ne sera vu que par les élèves de ma classe et le jury du bac, précisa-t-elle.

- Et bien, pourquoi pas, répondit Madame Lichtenstenner d'un air lointain. Si tu vois quelque chose d'artistique en la personne de ta mère, j'imagine que je ne peux pas refuser, plaisanta-t-elle légèrement, sa jauge d'humour bien basse dans l'instant.

Mak sourit enfin et se posta devant l'armoire de sa mère avant de se hisser sur la pointe des pieds pour attraper, sur la dernière étagère, la caméra de son père.

- Tu n'auras rien à faire, juste à laisser tourner, expliqua-t-elle en déposant la caméra sur la table de nuit de sa mère. Voilà, ça enregistre, prévint-elle.

Sa mère, qui somnolait déjà presque, hocha seulement de la tête en souriant légèrement comme prisonnière d'un état léthargique.

- Je peux t'emprunter le téléphone de Papa ? Demanda Mak debout, non loin du lit.

- Oui vas-y, mais prends en soin, prévint Madame Lichtenstenner.

- Promis, assura Mak en ouvrant le tiroir de la table de nuit pour y trouver l'objet recherché qu'elle déposa religieusement dans le fond de sa poche.

Après avoir vérifié que la caméra était bien en marche, elle se retira silencieusement et remonta dans sa chambre.

Elle se précipita pour s'installer sur la chaise de son bureau, ouvrit son ordinateur, alluma une cigarette et se frotta les yeux lorsque l'écran devint bien trop lumineux par cette heure tardive. Elle sortit le téléphone de son père de sa poche et ouvrit la messagerie vocale. La voix traînante et grave de son père fit, comme toujours, monter quelques larmes au coin de ses yeux qu'elle refoula rapidement.

Bonjour, vous êtes bien sur le répondeur de Monsieur Lichtenstenner, je ne suis pas disponible pour le moment. Laissez un message et je vous rappellerai ultérieurement.

Puis, toujours dans le silence macabre de cette chambre, une voix mécaniquement préconstruite débita sans émotion :

Vous avez 156 nouveaux messages. Pour les consulter, taper 1…

Mak inspira puis appuya sur le clavier numérique. La voix reprit :

Message reçu le 26 Décembre 2018 à 18h16 :

Mon amour, je vais être retenue au boulot, je n'aurais pas le temps de repasser par la maison. On se retrouve devant le cinéma. Jim est déjà au courant. Passe prendre Mak s'il te plaît. Séance de 19h, n'oublie pas. À tout à l'heure, je t'aime.

Mak sourit tristement en reconnaissant la voix de sa mère. Elle se souvint que ce jour-là, ils devaient tous profiter d'une soirée au cinéma pour la sortie du dernier Spider-Man : New Generation.

Message reçu le 26 Décembre 2018 à 19h05 :

Chéri, nous sommes devant le cinéma. On ne vous trouve pas. Jim a essayé de joindre Mak. Où êtes-vous ? On va finir pas louper le film.

Mak grimaça en ne se souvenant que trop bien qu'elle, comme son père, n'étaient jamais arrivé au cinéma. Et jamais, après ça, la jeune fille n'avait pris l'initiative de voir Spider-Man : New Generation.

Pourtant, l'adolescente ne laissa pas le loisir à la peine de l'envahir et s'offrit une bouffée de nicotine avant de se redresser de dossier de sa chaise pour taper distraitement son clavier d'ordinateur.

- Aller, au boulot, soupira-t-elle en mesurant la montagne de travail qu'il lui restait à faire.

Sans le vouloir, elle avait menti à Elsa, elle savait que le sommeil ne la gagnerait que bien plus tard dans la nuit.

Le lendemain, se fut les yeux cernés qu'elle entra dans sa salle d'Art Plastiques.

- Hey Litchi, ça va ? T'as l'air complètement naze… fit remarquer Esméralda en prenant place à côté d'elle.

- J'ai bossé tard, répondit seulement Mak, pas vraiment d'humeur à conversé.

- Dis plutôt que tu as fait des folies de ton corps, se moqua la jeune brune. Tu ne veux toujours pas me dire qui c'est ?

Mak roula des yeux en s'affalant sur sa table, ne prenant même pas le peine de répondre.

Rider entra dans la salle en saluant tout le monde, avant d'expliquer aux élèves qu'elle passerait vers chaque élève pour voir l'avancée de leurs projets.

Les minutes passèrent alors que tous s'affairaient à leur tâche. Mak, qui peinait à garder les yeux ouverts, griffonnait distraitement dans son carnet de dessin, ne prêtant que peu d'attention aux autres, et moins encore à Esméralda qui parlait et parlait encore.

- Mak, on se réveille s'il te plaît, tu n'es plus dans ton lit, gronda Rider en arrivant près de la table de l'adolescente.

Celle-ci se redressa et attendit la suite.

Rider posa un regard sur le carnet de croquis, et demanda :

- Tu en es où dans le projet que tu traînes depuis des semaines ?

- J'ai fini, répondit seulement l'adolescente en baillant.

Rider, ne s'attendant pas à une telle réponse, fronça les sourcils.

- Tu as fini ton projet ?

- Ouais, ce matin. Je l'ai choisi pour être mon projet graphique, précisa l'adolescente.

- Lichtenstenner… soupira Rider. J'ai dit en début d'année que je vous aiderais pour le projet graphique. C'est beaucoup trop tôt pour le clôturer.

- Bah, il faut croire que j'ai pas eu besoin d'aide, répondit Mak en haussant les épaules.

- Tu deviens condescendante, fit remarquer Rider qui savait que son élève n'avait pas volontairement dit ça pour la tacler, qu'elle subissait seulement parfois quelques petites rechutes en matière de relation humaine.

- Pardon, s'excusa immédiatement Mak, ne voulant pas froisser une des seules profs qu'elle appréciait dans ce lycée.

- Et il est où ce projet ? Demanda Rider.

- Chez moi.

- Et quand comptes-tu me le montrer ?

- Il faut que je le montre à quelqu'un d'autre avant, répondit Mak, en ne prêtant que peu d'attention à son professeur, concentrée sur son dessin.

- Bien, soupira Rider qui peinait bien à suivre son élève aujourd'hui, fais-moi signe quand tu seras prête, conseilla-t-elle en s'éloignant.

- Promis, merci Madame, répondit distraitement l'adolescente faisant malgré tout sourire son professeur.

- A qui tu dois le montrer ? Demanda Esméralda, restée silencieuse durant l'échange.

- A personne qui te concerne, répondit du tac au tac la fille aux cheveux bleus.

- Non mais j'ai craché dans ton café ou quoi ? Se vexa presque la jeune fille.

- Non, mais peut-être que quand tu arrêteras de te mêler de ma vie j'arrêterais de te remballer, sourit Mak sans décrocher le regard de sa feuille.

- Je ne comprends pas comment Kuzco fait pour te supporter, râla Esméralda.

- Kuzco ne se mêle pas de ce qui ne le regarde pas, c'est déjà plus que certain, chantonna Mak.

- Mais qu'est-ce qu'il faut que je fasse pour que tu m'apprécie ? Demanda Esméralda en fixant Mak.

L'adolescente fit mine de réfléchir, et enfin, déclara :

- Essaye de te taire dans un premier temps, on verra ce que ça donne.

Esméralda resta sans voix face à cette réponse, si bien que Mak daigna enfin lui accorder un regard avant d'éclater de rire.

- Bah tu vois, t'es carrément moins chiante quand tu la ferme.

Esméralda soupira.

- Je plains vraiment la personne avec qui tu sors.

- Elle ne s'en ai pas plainte jusqu'à présent, répondit l'adolescente en haussant les épaules, retournant à son dessin.

- Donc c'est une fille ? Sourit Esméralda, les yeux brillants d'avoir potentiellement découvert un secret.

Mak savait qu'elle en avait déjà trop dit et le regretta amèrement. Mais elle ne laissa rien paraître exactement comme elle voyait Elsa le faire chaque jour, en toutes circonstances, et la réponse lui apparut alors évidente.

- Tu ne le sauras sans doute jamais… murmura-t-elle seulement, et Esméralda sut immédiatement que la conversation était close.

La sonnerie retentit et toute la classe sortit de la salle d'Art pour se diriger vers la salle 206, une heure de philo les attendait.

Ici, Mak et Esméralda retrouvèrent Kuzco.

- Salut Makintosh, sourit le colombien en claquant la main de son amie qui branlait de la tête face au surnom.

Les trois adolescents s'assirent dans les couloirs en attendant leur professeur.

Cinq minutes passèrent, puis dix et pourtant la porte de la salle 206 ne s'ouvrait pas.

Qu'est-ce qu'elle fout… Pensait Mak en jetant des regards presque inquiets d'un bout à l'autre du couloir alors que certains élèves étaient déjà partis se renseigner auprès du bureau du CPE. Il n'était pas dans les habitudes d'Elsa d'être en retard.

- Bon, on fait quoi ? Demanda Kuzco en voyant le couloir se vider peu à peu.

Mak et Esméralda haussèrent les épaules, n'en sachant pas plus que lui.

Au creux de sa poche, le portable de Mak vibra. L'adolescente fronça les sourcils en voyant qu'on l'appelait en numéro masqué.

- Allô ?

- Ne pense pas à t'offrir une cigarette, j'arrive, entendit la jeune fille en essayant de rester impassible devant ses amis en entendant avec soulagement la voix d'Elsa.

- Salut Maman, oui je serais à la maison, ne t'inquiète pas, répondit-elle, sans émotion.

- Maman ? Je te parais donc si vieille que ça… Rit Elsa. Tu n'es pas seule, c'est ça ? Devina l'enseignante.

- M'man, tu n'es pas vieille arrête, sourit Mak.

- Vous êtes sublime Madame Lichtenstenner ! S'empressa de crier Kuzco par-dessus l'épaule de Mak. Fais-lui des bisous de ma part, commanda-t-il à l'attention de son amie, sans se douter que celle-ci était en conversation secrète avec leur professeur de philo.

- C'est Kuzco que je viens d'entendre ? S'étonna Elsa.

- Oui, il te fait des bisous, soupira Mak en envoyant son poing cogner contre l'épaule du colombien.

- Mon dieu que c'est embarrassant, s'exclama l'enseignante.

- Elle t'embrasse, répondit Mak au jeune homme, espérant qu'il lui fiche la paix.

- Attends-moi devant la salle. J'ai eu une panne de voiture, j'arrive dans cinq minutes, dicta l'enseignante.

- Pas de soucis, à ce soir, bisous, termina Mak.

- A tout de suite, Lichtenstenner, sourit Elsa avant de raccrocher.

Mak rangea son téléphone et se leva.

- On fait quoi ? On bouge ? Demanda Esméralda.

- On attend, répondit Mak.

- Mais Lange n'est pas là, répliqua Esméralda.

- Vu la psychorigide qu'elle a l'air d'être, ça m'étonnerait qu'elle s'absente sans prévenir.

Et comme pour confirmer les dires de l'adolescente, un bruit assuré de talons claquant contre le sol se fit entendre avant qu'une Elsa essoufflée et de toute évidence contrariée ne fasse son entrée au bout du couloir.

- Fais chier… râla Kuzco en se levant. J'aurais pas dit non pour faire sauter une heure de philo.

- Ouais… surtout que Lange à l'air furax… chuchota Esméralda en remarquant les traits tirés de son professeur.

Mais Mak n'était pas dupe. Elle sut reconnaître les signes d'une fatigue évidente, là où les autres ne voyaient qu'un maquillage parfait. Elsa ne s'était pas couchée très tôt hier soir et en payait le prix. Cette panne de voiture était d'ailleurs sans doute un joli mensonge.

- Elle n'a peut-être pas assez dormi, chuchota à son tour Mak en haussant les épaules.

- Peut-être qu'elle aussi a fait des folies de son corps, s'amusa la jeune brune et Mak fit mine de ne pas entendre alors qu'Elsa arrivait en sortant un trousseau de clés de son sac.

- On ne vous attendez plus Madame ! S'exclama Kuzco en souriant de toute ses dents alors qu'Elsa ouvrait la porte de la salle 206.

Mak plissa les yeux en la dévisageant, se doutant bien que son professeur s'était couché tard suite à sa soirée de la vieille.

- Ravie de vous voir également Kuzco, soupira Elsa. Mais veuillez rester silencieux pour le reste de l'heure, je ne suis pas d'humeur à vous supporter aujourd'hui, répliqua-t-elle, faisant rire le reste de la classe.

Comme souvent, le jeune homme dont personne ne comprenait le charme, se contenta alors de mimer une crise cardiaque en allant s'installer, arrachant tout de même un sourire à son professeur.