Je te hais (1)
Annabeth passa les jours suivants recluse chez son père, c'était dire l'état dans lequel elle était. Elle avait l'impression que toute la brume de San Francisco s'était abattue sur elle et ça faisait mal. Son cœur s'en remettrait, son ego beaucoup moins. Elle était furieuse, furieuse qu'il l'ai prise pour une idiote, qu'il l'ai manipulée. Des milliers de théories fourmillaient dans son esprit, réfléchir, planifier, résoudre, c'était son seul moyen de ne pas sombrer. Tout ce qu'elle voulait à présent c'était la destruction de l'Œil et elle y parviendrait. Elle n'avait pas parlé de sa découverte à Léo ou Piper, non elle voulait régler sa histoire seule. Obtenir justice elle-même, il lui suffisait juste de trouver le bon plan.
Elle réprima quelques larmes et considéra l'immense carte de la Baie dépliée sur son bureau. Trois croix étaient tracées, représentant les Docks, Pacific Grove et Seattle. Les trois points de vente qu'ils avaient débusqué jusque-là. Même en réfléchissant elle ne trouvait pas de lien logique entre ces lieux, pourquoi Percy avait-il choisi ces lieux ? Au début elle avait pensé aux déplacements qu'il faisait à cause de ses compétitions, mais les conclusions n'étaient pas très satisfaisantes. Evidemment Percy privilégiait des lieux proches de la mer, ce qui lui laissait plusieurs kilomètres de côte à inspecter ! Le plus simple serait de trouver l'entrepôt principal, le QG. Annabeth ne pensait pas Percy assez idiot pour cacher ses plans et ses armes dans son appartement… Elle consulta les plans du campus de l'université, il y avait une dizaine de lieux qui pouvait servir d'entrepôt. A moins que son entrepôt ne soit sous l'eau… Quand bien même il serait immergé, il fallait une entrée terrestre. En effet si Charlie, Nico et Silena travaillaient avec Percy comme elle se supposait, il leur fallait un moyen d'y accéder sans risquer de se noyer…
- Annabeth ! l'appela son père. Y a quelqu'un pour toi.
Son cœur rata un battement. Percy se tenait dans l'entrée, sourire aux lèvres. En train de plaisanter avec son père. Il se tourna vers elle, les yeux brillants.
- Salut.
Elle l'entraîna à l'extérieur, le plaqua contre le muret du jardin, sortit son poignard et le colla sous sa gorge. Était-il vraiment idiot ou bien ? Il sortit un tissus blanc de sa poche.
- Je suis venu en paix. Pour te parler.
- Il n'y a plus rien à dire, tes actes ont parlé pour toi.
- Comment réagirais-tu si trois personnes venaient sur ton territoire pour t'espionner ? Surtout si c'est pour tout cafarder aux dieux…
- J'en ai parlé à personne pour l'instant.
Une lueur d'espoir s'alluma dans ses yeux.
- Pourquoi ? demanda-t-il d'une voix rauque.
- Pourquoi tu es venu ? rétorqua-t-elle.
- Je ne veux pas que tu penses que… Enfin je sais pas ce que tu penses mais j'imagine que c'est pas très flatteur. Je t'ai laissé du temps… pour digérer… mais je me dis que… laisse-moi t'expliquer.
Elle le dévisagea. D'habitude elle était douée pour évaluer les gens, savoir qui ferait un bon allié, qui finirait par être son ennemi. Avec Percy c'était impossible. Elle avait l'impression qu'il marchait sur une corde raide et que le côté duquel il tomberait déciderait pour lui. Ami ou ennemi.
- J'aurais pu t'effacer la mémoire, fit-il valoir. Rien n'aurait été plus facile avec mes aérosols Air Léthé. Mais je ne l'ai pas fait, demande-toi pourquoi.
Annabeth pensait surtout qu'elle l'avait pris au dépourvu, et que c'était bien pour cette raison qu'elle avait encore sa mémoire. Percy soupira, il sembla sincère mais elle ne s'y trompait pas : c'était un manipulateur né. Elle réfléchit rapidement. Si elle acceptait elle prenait le risque de s'exposer au danger, d'autant qu'elle venait de lui avouer qu'elle était la seule au courant de son secret. Mais si elle refusait elle perdait une occasion de récupérer des informations, d'avancer ses pions. Le choix était vite fait. Elle rangea son couteau et le suivit dans la rue. Elle marqua un temps d'arrêt en voyant la moto. Il lui tendit un casque, un air de défi sur le visage.
- Ça te rappelle des souvenirs ?
- C'était toi à New York alors ? La demi-déesse...
- Jen va très bien, ne t'inquiète pas.
Il enfila son propre casque et enfourcha sa moto. Annabeth soupira avant de l'imiter. Percy démarra en trombe. Ils roulèrent jusqu'au bord d'une falaise.
- T'as l'intention de me jeter d'en haut ?
- Non, pas pour l'instant.
Il sortit son appareil photo, la mer s'agita pour former de belles vagues régulières. Il contrôlait les vagues. Tricheur, pensa-t-elle. Un silence pesant s'abattit, Percy ne lui accorda pas un regard, c'était mieux ainsi.
- Laisse-moi deviner, c'est ici que t'as tué ton premier monstre ?
Il y avait tant de rancœur dans sa voix que Percy ne sembla pas savoir comment réagir. Puis finalement il laissa échapper un petit rire.
- Non, j'ai vécu à New York. J'ai décapité mon premier monstre en bas de chez moi. Il m'a laissé une belle cicatrice sur la fesse droite d'ailleurs… Mais j'ai tué une chimère ici la semaine dernière, je me suis dit que ce serait romantique…
Elle leva les yeux au ciel. Percy lui sourit timidement puis posa son regard sur l'horizon.
- Tu sais, Chiron sait très bien qui je suis. Il a même mon numéro de téléphone.
Elle ne sut si elle devait le croire. Chiron connaissait des tas de héros, et il avait effectivement éludé quand elle lui avait parlé du collier de perles retrouvé à Seattle. Mais une chose était illogique.
- Pourquoi ne t'a-t-il pas appelé ?
Il soupira, comme si elle ignorait l'évidence.
- Parce qu'il m'aurait demandé de lui fournir des armes et que j'aurais dit non. On s'est quitté en mauvais termes. La preuve, il vous a laissé croire que j'étais une menace, sans doute pour vous inciter à saccager mes points de vente, à attaqué mes hommes et à tenter de reproduire mes brevets…
Elle repensa à son collier de douze perles. Douze ans à la colonie ? Pourtant elle ne l'avait jamais croisé.
- Percy…
- Tu penses que je veux la destruction de la colonie. J'aurais rejoint Chronos il y sept ans si j'avais voulu détruire les dieux, comme il me l'avait proposé. Crois-moi, son offre était tentante.
- Non, je…
- Je ne veux pas leur destruction, je veux juste pas devoir porter un collier ou un tatouage avec un devise ridicule. Depuis combien de temps tu es à la colonie ?
Rien ne la poussait à lui dire la vérité, ni même à lui répondre.
- Depuis mes sept ans.
Percy fit une moue dédaigneuse.
- Donc ça fait quoi ? Quatorze ans ? Tu as passé presque toute ta vie là-bas. Tu t'en rends comptes ?
- Tu as bien douze perles sur ton collier, pourtant je ne t'ai jamais vu à la colonie.
Il détourna à nouveau le regard, porta sa main à son cou. Ses doigts se refermèrent sur du vide. Il ne lui répondit qu'un long moment plus tard.
- Je pensais l'avoir jeté, Tyson a eu tort de le garder. Douze n'est pas le nombre d'années que j'ai passé au service des dieux ou de la colonie. C'est le nombre de quêtes que j'ai accompli pour eux. Douze de trop si tu veux mon avis. J'étais toujours en itinérance, Chiron nous transmettait les instructions par message Iris et on obéissait. Quand j'ai vu que Nico… C'était lui ou les dieux, le choix était vite fait. Je voulais l'éloigner de l'influence d'Ethan Nakamura, de celle Chronos. Alors on est parti.
Autrement dit ils avaient fui, déserté la guerre contre Chronos. Annabeth tomba des nues, quelque chose se brisa en elle. L'image qu'elle avait de Percy finissait d'être réduite à néant. Jamais elle n'avait envisagé que c'était un lâche. Il posa un regard étrange sur elle.
- Tu ne peux pas me reprocher d'avoir fui, dit-il d'une voix brisée. Tu n'as pas idée de ce qu'on peut voir, de ce qu'on peut perdre en faisant douze quêtes.
- J'en ai fait des quêtes pour sauver l'Olympe, dit-elle en croisant les bras. J'ai perdu des amis. Mais je n'ai jamais déserté, moi.
- T'as joué un bon petit soldat… C'est parce que ça te flattait que les dieux aient besoin de toi ? Une fille d'Athéna est toujours bienvenue à l'Olympe… Tu te sentais valorisée ? Ne t'inquiète pas, moi aussi au début.
- Ma mère était un danger ! L'Olympe était en danger ! Imagine ce qu'il serait arrivé si Chronos avait pris le pouvoir !
- Tu crois vraiment qu'il aurait fait pire ? Bien sûr, c'est facile pour les vainqueurs de penser ça. Si tu dors mieux la nuit…
Il avait craché ces derniers mots, Annabeth vit rouge.
- Je t'interdis ! Je me suis battue ! Je ne me suis pas cachée dans un coin en attendant que la tempête passe !
- Oh, il me semble que c'est ce que font les dieux, non ? Et si j'avais dû choisir un camp…
Percy laissa sa phrase en suspens. Ce fut trop pour Annabeth qui tourna les talons.
- Non, attends !
Il lui attrapa le poignet, sa réaction ne se fit pas attendre. Percy se trouva à plat ventre, le bras tordu dans son dos. Il poussa un cri de douleur.
- Approche-toi encore de moi et je te tue, fils de Poséidon.
