Gaston passa près de la maison de LeFou, et entendit les bruits de fête. En s'approchant, il vit par la fenêtre les invités rire et discuter, et son lieutenant, une main sur l'épaule de Stanley, raconter quelque chose à Tom. Gaston avait été invité, mais avait renoncé à s'y rendre.

Un reliquat d'orgueil à considérer ce genre de célébrations comme indigne de lui (car ce ne serait pas lui le roi de la soirée), de jalousie tenace envers le jeune tailleur, et d'impuissance l'empêchèrent de venir toquer à la porte. Il n'était pas à sa place dans cette célébration. LeFou ne méritait pas de voir son bonheur gâché par un trouble-fête.

Gaston sentit comme une vague de vieillesse l'accabler. C'était donc la fin d'une époque. LeFou n'était plus à lui. Il se sentit plus malheureux qu'il n'aurait cru. Il entra à la taverne et s'écroula dans son fauteuil, en proie à la rêverie.

- Gaston ?

Il leva les yeux. C'était Amélie. Elle avait quitté le deuil, et sa robe rose lui seyait à merveille. Elle lui souriait.

- Gaston… Je sais qu'une femme qui se jette à la tête d'un homme perd toute chance de lui plaire, mais… Puis-je compter sur votre galanterie pour me laisser vous tenir compagnie ce soir ?

Gaston eut un sourire sans joie et approcha un fauteuil pour elle. Elle s'installa en sirotant sa tasse de thé.

- Je risque de ne pas être d'une très bonne compagnie ce soir, chère Amélie, murmura-t-il.

- Ça ne fait rien. Nous pouvons rester tranquillement ici, à parler ou pas. Ou aller chez vous, ou chez moi… C'est à vous de choisir.

- Pourquoi cette sollicitude ?

- Parce que vous m'êtes sympathique, Gaston. Et que j'ose croire que vous avez assez d'amitié pour moi pour accepter mon aide quand vous êtes triste.

Gaston la regarda, incrédule. Il était déjà rare que ses rapports avec les femmes dépassent le stade de la séduction, mais avoir des rapports amicaux avec une dame ! Et une avec qui il avait déjà couché de surcroît !

Amélie se rapprocha de lui pour lui parler à voix basse.

- Je suis prête à vous prêter mon épaule si vous avez des larmes à verser. Mon oreille si vous avez des choses à dire. Mes bras si vous avez besoin qu'on vous serre. Mon avis si vous le sollicitez, ou… Même mon silence si c'est ce que vous voulez.

Gaston se sentit agacé par ces reniflements qu'il entendit et en voyant le regard de son interlocutrice s'adoucir et lui tendre un mouchoir, il se rendit compte avec une stupéfaction mêlée de honte qu e c'était lui qui les émettait… Et qu'il était sur le point de pleurer. Elle se leva et lui tendit la main d'autorité. Ils quittèrent la taverne discrètement, allèrent chez elle et ce ne fut que lorsqu'ils furent hors des regards indiscrets que Gaston laissa libre cours à sa peine. Amélie l'enlaça et lui caressa les cheveux dans l'espoir de le calmer.

Lorsqu'il eut un peu retrouvé son calme, Amélie le regarda, l'air sérieux mais compatissant.

- Je puis vous céder ma chambre d'amis si vous ne voulez pas vous retrouver seul ce soir, Gaston. Et je pense que vous laisser seul serait une erreur.

Gaston allait se mettre en colère contre elle, pour oser se mêler ainsi de ses affaires, puis… Il se ravisa. La seule idée de se retrouver dans sa grande maison vide en cet instant lui faisait horreur. Pourtant, il avait besoin d'être dans un endroit moins intimidant que cette demeure inconnue.

- Puis-je… Puis-je vous demander le service.. De passer la soirée avec moi, chez moi ?

Amélie le regarda.

- Laissez-moi juste emporter quelques affaires.

Elle monta à l'étage et revint quelques minutes plus tard avec un petit sac.

- Je suis prête, nous allons chez vous dès que vous le voulez.

Gaston l'enlaça, le nez dans les cheveux noirs.

- Merci.

Amélie sourit contre le torse de Gaston et le suivit jusque chez lui.

Là, elle s'employa à faire un petit repas avec ce que contenait le garde-manger et à entretenir une conversation libre et gaie avec le maître des lieux. Lorsque l'heure du coucher sonna, ils montèrent à l'étage. Gaston lui proposa la chambre de ses parents, mais elle la refusa poliment. Ils entrèrent tous les deux dans les quartiers du chasseur, se déshabillèrent et se glissèrent dans le lit. Amélie serra Gaston dans ses bras. Elle était fort belle, dans sa fine chemise qui ne laissait pas grande place à l'imagination et avec ses longues boucles dénouées, mais même le nez entre les seins généreux de la jeune veuve, Gaston ne se sentait pas d'humeur galante ce soir-là. Il la serra contre lui comme une poupée et épuisé, s'endormit presque aussitôt. Amélie sourit dans l'ombre, caressant les cheveux de la vedette du village, avant de s'endormir à son tour.

Le lendemain, et les jours suivants, elle s'assura que Gaston s'habillait, se nourrissait, sortait de chez lui et allait à ses affaires, pendant les plages de temps que LeFou consacrait à lui-même et Stanley. LeFou s'enquit à plusieurs reprises auprès d'elle de la santé de son ancien supérieur, et fut soulagé et heureux de voir la paisible sollicitude que la jeune veuve marquait envers Gaston.

Ce dernier découvrait avec étonnement que l'amitié était possible entre un homme et une femme, eussent-ils partagé la même couche. Contrairement à LeFou, Amélie n'était pas à ses ordres, n'accourait pas quand il l'appelait. Elle vaquait à ses affaires et menait sa propre vie. Curieusement, Gaston se prit à apprécier d'autant davantage leurs moments passés ensemble, car il n'était pas sûr du moment où se passerait le prochain. Cette incertitude lui était toute nouvelle car LeFou avait toujours immédiatement interrompu toutes ses activités dans l'instant où il était appelé, pour obéir à ses ordres. Amélie ne lui laissait jamais croire qu'il était plus important dans sa vie que la tenue de sa maison, la famille qui lui restait et dont elle s'occupait beaucoup, ses amies qu'elle visitait fréquemment, la gestion des affaires de feu son mari qui lui demandait beaucoup de temps. Elle opposait de temps à autre un refus poli mais clair et net quand elle estimait que l'appel n'était pas urgent ou qu'elle n'avait pas envie d'y répondre. Gaston entamait une longue période de sevrage.

Autant cette restriction était pénible venant de LeFou, car elle était nouvelle, autant elle était naturelle venant d'Amélie, qui l'avait imposée immédiatement. Gaston apprenait lentement à vivre seul, mais vraiment seul. De temps à autre, il osait esquisser une cour un peu maladroite auprès de la jeune veuve, qui l'appréciait avec indulgence. Les triplées verdissaient de jalousie de voir ces égards réservés à la veuve Grandier.

Petit à petit, Gaston se construisait son propre équilibre.

OoO

Un après-midi, il décida d'aller rendre visite à Amélie, et fut surpris des bruits venant de sa maison. Lorsqu'elle lui ouvrit, il découvrit, accrochés à ses jupes, deux enfants très jeunes, garçon et fille, qui le fixaient avec curiosité.

- Bonjour Amélie, heu…

- Bonjour Gaston ! C'est gentil de venir nous rendre visite !

- Tantine, qui c'est ? Demanda le petit garçon, qui semblait ne pas avoir plus de cinq ans.

« Tantine » ? Oh, voilà qui expliquait la chose.

- C'est un ami, mon chéri, répondit Amélie. Mon frère et ma belle-sœur sont allés passer quelques jours à la capitale et m'ont confié mes neveux pendant ce temps. Entrez donc !

Gaston entra, un peu intimidé. La petite fille le dévisageait pensivement avec deux immenses yeux noirs. Le petit garçon tomba en extase devant son épée.

- Oh ! C'est une vraie ? Tu es allé à la guerre ? Tu as tué des méchants ?

- Joseph, laisse-le s'installer, voyons !

Gaston s'installa dans le seul fauteuil qui n'était pas encombré de jouets. Amélie débarrassa celui qui y faisait face avant de préparer du thé. La petite fille avait suivi Gaston et semblait fascinée par sa veste écarlate. Gaston sourit.

- Tu trouves ma veste jolie ?

La fillette hocha la tête, et grimpa le plus naturellement du monde sur ses genoux. Surpris par l'assaut, n'osant réprimander l'enfant, Gaston dut se résoudre à installer la petite fille sur ses genoux, où elle se mit en devoir de tripoter les boutons luisants de sa veste, un par un. Joseph s'assit sur un coussin par terre et semblait avidement attendre quelque chose.

- Tu me raconteras la guerre ?

- Seulement s'il a envie, répliqua Amélie en revenant avec un plateau. Jeanne-Olympe ! Tu n'as pas demandé la permission pour grimper sur les genoux !

- Laissez Amélie, elle ne me dérange pas.

Amélie sourit et s'assit à son tour. Joseph quitta son poste pour se blottir contre sa tante. L'après-midi passa en bavardant paisiblement, et même si sa visite n'avait pas pris le tour initialement espéré pour Gaston, qui avait espéré un moment privé avec la veuve, il repartit pleinement satisfait de ces quelques heures passées, installé dans ce fauteuil, un feu d'enfer rugissant dans la cheminée, de charmants enfants batifolant dans le salon… Bon, jamais Amélie ne lui masserait les pieds, naturellement, mais il avait touché du doigt l'idéal qui trônait dans ses rêves depuis si longtemps.

OoO

Il salua son hôtesse et repartit chez lui ce soir-là. Mais il eut la surprise de trouver Stanley qui l'attendait près de chez lui. Il referma son livre d'un petit claquement sec et lui sourit en le voyant.

- Bonsoir Gaston.

Le chasseur eut un sourire sans joie.

- Bonsoir Stanley.

- Pouvons-nous avoir un mot ?

- Certainement.

Gaston ouvrit sa porte et laissa son rival entrer. Celui-ci attendit poliment que son hôte se soit défait de son chapeau et de son manteau avant d'en faire de même et de le rejoindre sur un des fauteuils du salon. Gaston semblait las.

- Je suppose que tu viens me poser un ultimatum…

- De quelle teneur ?

- Du genre « ne revois plus jamais LeFou ou ça va mal se passer », j'imagine…

Stanley eut un petit rire.

- Certainement pas. Tu es indispensable à l'équilibre de LeFou et je ne l'empêcherai jamais de voir qui il veut. Il est assez grand pour choisir ses fréquentations.

- Alors pourquoi es-tu venu ?

- Gaston, je ne suis pas ton ennemi. J'ose espérer que le bien-être de LeFou est un but qui nous est commun, déclara Stanley. Je veux que nous vivions en bonne intelligence, toi et moi.

Gaston eut un regard lointain.

- Jusqu'à il y a quelques mois, lui et moi étions le Duo. Inséparables.

- Plutôt, il était à tes ordres dès que tu claquais des doigts, corrigea Stanley.

- Nous marchions ainsi depuis la guerre.

- La guerre est finie depuis des années, Gaston, fit Stanley d'un ton patient. Il faut que tu réapprennes à vivre en temps de paix.

Gaston jeta un regard aigu à Stanley, puis se leva et arpenta la pièce, soudainement nerveux.

- Mais qu'en sais-tu ? Tu étais un gamin quand nous sommes partis.

- Je n'ai peut-être pas combattu avec vous mais j'ai souffert de la guerre moi aussi. Chaque jour j'ai prié pour le retour des nôtres. Tu ne peux pas reprocher à LeFou de s'être sorti de tout ça. Vous êtes revenus à la normale, Gaston. Les règles de la guerre ne s'appliquent plus. Et il faut que tu laisses de bon cœur LeFou retrouver une vie civile normale, avec des espérances normales.

- Toi, donc.

Stanley sourit.

- J'ose espérer que oui, concernant LeFou du moins. Mais je ne veux pas que son bonheur soit au détriment du tien.

Gaston leva des yeux étonnés vers Stanley.

- Pourquoi ? Tu m'as pris mon lieutenant. Tu as gagné. Peu te chaut ce qui pourrait m'arriver.

- D'abord, je ne t'ai pas « pris » ton lieutenant. LeFou et moi sommes ensemble parce que nous le voulons tous les deux, je ne l'ai forcé à rien. Ensuite, la vie n'est pas comme la guerre avec les vainqueurs d'un côté et les perdants de l'autre. Déjà, LeFou te sert comme avant, et je pense que tu n'as toujours pas à te plaindre de ses services malgré mon horrible présence parasite, mmh ?

Gaston eut un grognement affirmatif. Non, en effet, il n'avait rien à reprocher à LeFou, hormis le fait qu'il n'était plus à l'ordre de jour comme de nuit.

- Ensuite, il n'y a pas de raison que tu sois lésé en quoi que ce soit. Tu as tout à fait le droit de venir lui rendre visite quand tu veux ! Tiens, LeFou était même surpris que tu ne sois pas venu l'autre jour.

Gaston baissa la tête.

- Je… Je n'aurais pas été à ma place.

- Tu es la première personne que LeFou a invitée. Dis plutôt que c'était moi qui posais problème.

Gaston détesta la perspicacité de ce freluquet. Il resta silencieux un moment.

- … Je ne vois toujours pas ce qu'il te trouve, finit-il par dire.

Stanley éclata de rire, à sa grande surprise (et sa fureur). Il se leva et s'approcha de lui.

- Nous y voilà ! Tu es jaloux !

- Non, je ne suis pas jaloux ! S'écria Gaston d'un ton d'enfant capricieux.

- Gaston, Gaston, Gaston ! Fit Stanley en riant toujours. Tu ne penses pas que tu es un peu âgé pour ces jeux ? Tu savais que LeFou a soupiré après toi pendant des années, et tu enrages comme un chiot dès que tu le vois s'éloigner ! Et c'est moi le gamin ?

- Ce n'est pas vrai !

- Qu'est-ce que tu vas faire bientôt ? Retenir ta respiration ? Te rouler par terre ?

- Je. Ne. Suis. Pas. Un. Gamin !

- Taratata, objecta Stanley. Tu es le plus grand gosse de Villeneuve !

Les deux hommes étaient nez à nez.

- Je ne suis pas un gosse ! Répéta Gaston.

- Un gosse de plus de trente ans qui est tout colère parce que son meilleur ami a un amoureux !

- Stanley… Gronda Gaston d'un air menaçant.

- Oh, qu'est-ce que tu comptes me faire ? Fit Stanley. Me tirer les couettes, me jeter du sable dans les yeux ? Me déculotter devant tout le monde ?

Gaston se rendit compte, pour la première fois qu'un combat contre Stanley était envisageable, qu'il n'était pas assuré d'avoir le dessus. C'était vrai que Stanley avait de sacrés muscles. Et les cours d'escrime lui donnaient un avantage certain… Mais le jeune homme n'avait aucune intention de se battre. Il continuait à soutenir son regard, l'air fort amusé, se retenant même à grand-peine de rire.

Gaston eut brusquement l'image d'un Stanley fagoté en petite fille, avec une robe et des couettes. L'image était atrocement risible, et ce n'était vraiment pas bienvenu. Il était censé être en colère, bon sang !

Gaston n'en revenait pas que ce paltoquet vienne jusque chez lui le narguer avec sa bonne fortune. Et par-dessus le marché, lui dire qu'il avait tort de ne pas être heureux d'avoir tout perdu ! Et à le traiter de gosse, en plus.

Ils se fixèrent dans les yeux quelques instants, puis la tension aidant…

Éclatèrent de rire en même temps.

Stanley eut rapidement les larmes aux yeux, mais ce n'était rien face à Gaston. Celui-ci laissa la tension des derniers jours éclater sous la forme salutaire d'un fou-rire libérateur. Un gars de vingt-trois ans, autrement dit un gamin, qui venait lui faire la morale ! L'absurdité de la situation lui paraissait irrésistible. Le souffle et les forces lui manquèrent rapidement, il dut s'asseoir. Les deux hommes ne retrouvèrent leur souffle que plusieurs minutes plus tard, les côtes douloureuses, des traces de larmes de rire sur les joues et le souffle court.

- Tu es le type le plus insupportable de tout Villeneuve, haleta Gaston en reprenant son souffle.

- C'est celui qui le dit qui l'est ! Répliqua Stanley en tirant la langue.

- Ah non, on arrête ! J'ai mal aux côtes ! Implora Gaston.

Ils prirent quelques instants pour se calmer, puis reprirent leurs places respectives.

- Bon… Je le concède, je commence à voir ce que LeFou peut te trouver, admit Gaston.

- Vraiment ?

- Il adore qu'on le fasse rire.

- Je saurai m'en souvenir, nota Stanley.

- Et… Tu n'es pas trop désagréable à regarder.

- Trop aimable !

- Plus sérieusement… Je.. J'ai vécu toute ma vie d'adulte avec LeFou. Ça fait quelques mois que vous vous tournez autour, et… Oui, bon. Je suis dérouté. Jamais LeFou n'a manqué à l'appel jusque-là. Avant que tu lui apprennes à lire, il devait s'appuyer sur moi pour ce genre de choses. Les lettres, les panneaux…

- Et tu ne supportes plus de ne plus lui être indispensable.

- Autant qu'il l'est pour moi, oui, reconnut Gaston, de mauvaise grâce.

- Je te le dis et te le répète, Gaston. Je ne compte pas te voler LeFou. Vous resterez les amis que vous avez toujours été. Il va juste avoir sa vie à lui, c'est tout. Tu devrais consacrer ce temps libre à en faire autant !

- Je n'ai jamais appris ça, objecta Gaston.

- Eh bien, tu apprendras ! LeFou a attendu ses trente-trois ans pour apprendre à lire, tout est possible ! Fit Stanley avec enthousiasme.

Gaston resta songeur.

Quelques coups à la porte se firent entendre, Gaston se leva et alla ouvrir.

- Gaston ? Je voulais savoir si c'est toi qui as les réserves de poudre pour la battue de la semaine prochaine… Oh ! Stanley !

Stanley sourit au nouveau venu. LeFou était très étonné. Que pouvait-il faire chez Gaston, assis et détendu ? Et de quoi avaient-ils pu parler pour que Gaston ait cette expression apaisée sur le visage ?

- LeFou, tu tombes bien, nous parlions de toi !

- Oh, murmura LeFou en entrant. En bien j'espère !

- Comme si on pouvait parler de toi autrement, fit Stanley.

- J'ai la poudre que tu cherches, fit Gaston. Ne bouge pas, je vais en chercher.

LeFou laissa Gaston aller quérir la poudre à fusil, puis se tourna vers Stanley.

- Vous parliez de quoi ?

- De toi, entre autres. De maturité, aussi, fit Stanley en souriant.

- De maturité ?

- Et du fait que Gaston pourrait venir dîner chez nous un de ces jours, ajouta Stanley haut et fort en voyant Gaston revenir.

Gaston eut un temps d'arrêt, le sachet de poudre à la main.

- Pardon ?

- Tu pourrais venir dîner chez nous, répéta Stanley.

- Oh, ce serait une très bonne idée ! Renchérit LeFou.

- Et on pourrait étendre l'invitation à Madame Grandier, tant qu'on y est, ajouta finement Stanley.

Gaston rougit.

- Oh, heu, je ne sais pas si…

- Et si en plus tu arrives avec le dîner fraîchement tué, je suis sûr qu'elle sera très impressionnée.

- Ça s'accommode comment, déjà, la venaison ?

- Oh, laisse-moi faire, j'ai l'habitude.

Gaston resta un instant en arrêt devant cette conversation, où il n'était plus que spectateur. Ces deux-là étaient plus liés que les doigts de la main. Oui, c'était la fin d'une époque. Mais LeFou serait toujours un peu à lui tout de même.

- Bon… Puisque les invitations sont lancées, donnez-moi quelques jours pour trouver de quoi agrémenter le menu ! Fit Gaston, qui s'était bien rendu compte qu'il n'aurait pas le dessus.

Stanley et LeFou échangèrent un regard complice.

OoO

Amélie toqua à la porte, et fut accueillie par Stanley. Il fit un baisemain à la jeune femme et l'invita à entrer.

- Madame Grandier ! Bienvenue à la maison.

- Merci Stanley ! Tenez ! Un cadeau tardif de pendaison de crémaillère, dit-elle en sortant de sa manche un livre.

- Oh ! Les poèmes de Théophile de Viau ! Un immense merci, madame ! Je cherchais ce livre depuis une éternité !

Il débarrassa la dame de son manteau et lui indiqua le canapé pour qu'elle puisse s'asseoir.

Amélie jeta un regard curieux vers la cuisine.

- Que préparez-vous ?

- Un civet de cerf ! Gaston est arrivé ce matin avec la bête, LeFou l'a découpée et préparée. Il s'y entend bien mieux que moi.

Un bruit d'ustensile tombant à terre se fit entendre, et Gaston arriva dans le salon, moins de son plein gré que poussé par le maître des lieux.

- Ne reste pas dans mes pattes quand je cuisine ! Cria LeFou depuis ses fourneaux.

- Mais enfin…

- Pas de mais ! Va tenir compagnie à notre invitée ! Stanley ?

- J'arrive !

Le jeune tailleur s'excusa auprès de la dame et Gaston prit le relais. Amélie lui laissa une place à côté d'elle. De leur observatoire, ils pouvaient voir et entendre leurs hôtes s'enquérir de l'avancée du repas.

- Tu as fait combien d'œufs mimosa ? S'enquit LeFou.

- Heu… Environ soixante-dix.

- Hein ?

- Ben oui, la part de Gaston, et… Je me suis dit que nous pourrions vouloir en prendre aussi.

- Tu es sûr que ça va suffire ? J'ai peur que ce soit un peu juste...

Amélie regarda le chasseur.

- Vos amis sont charmants !

- Oui, concéda-t-il avec détachement. Ils sont pas mal.

La jeune veuve étouffa un gloussement derrière sa main, puis se pencha vers Gaston avec des airs de conspiratrice.

- Et vraiment agréables à regarder, chacun à sa manière… Stanley est bâti comme un dieu grec. Quant à votre lieutenant, sans compter son charmant visage, on dirait un bonbon à la guimauve, rond et doux à ravir ! Une nuit entre les bras de ces deux beautés doit être inoubliable !

Gaston ne trouva rien à dire, sinon à rougir furieusement. Amélie sortit son éventail et battit des cils en considérant son interlocuteur, puis elle eut un sourire énorme.

- Gaston…

- Oui ?

- … Vous y avez pensé !

- Hein ?

- Oh, ne faites pas l'innocent, vous y avez pensé !

Gaston se recroquevilla dans son siège, n'osant que dire.

- Ooohhh, quel tableau exquis vous feriez, tous les trois, susurra-t-elle en joignant les mains. Une vision de rêve !

- Amélie, je vous en prie, implora Gaston en empilant quelques coussins sur ses genoux.

- Vous n'avez jamais pensé à le leur proposer ?

Gaston ne savait plus où se mettre. Amélie abrégea ses souffrances en se levant pour aller à la rencontre de ses hôtes et lui laisser le temps de se calmer.

- Alors mes amis, est-ce que ce civet se présente bien ?

- Le mieux du monde, chère madame !

- Allons, LeFou, appelez-moi Amélie ! Et vous aussi Stanley !

Le repas se passa dans une ambiance d'une folle gaieté, où Gaston raconta par le menu la traque du cerf et reçut sa part des félicitations. LeFou fut, lui, loué maintes fois pour sa cuisine, et Stanley pour son service.

Ce repas fut un échantillon assez représentatif de ce que fut la vie de cette maison à partir de là. Bien souvent pleine d'amis, de rires et de chants, mais aussi de calme, de paix, de douceur, de quelques disputes, mais de beaucoup de tendresse. La petite demeure devait abriter, et pour longtemps, très longtemps, les amours du tailleur et du vétéran.

Fin.