Les premiers jours n'ont pas été les plus évidents, à sans cesse faire l'aller-retour entre la grande ville de Tokyo et mon ancien quartier, revendant à des prêteurs sur gage soit un bijou que je ne porterais plus jamais soit un livre papier tout en espérant trouver un appartement que je pourrais m'offrir. La nuit je dormais dans la chambre d'Aénor, jusqu'au moment, environ une semaine après, où j'ai appris que plus de trois mois après la mort des propriétaires et à défaut d'un parent qui l'aurait repris, la maison aillait être remise en vente. J'ai rempli les poches de ma parka- il n'y aurait sans doute rien d'étonnant à ce que la maison ait été pillée- et je suis partie pour de bon, m'installant dans une tour d'habitation, dans un cagibi qui faisait la largeur du lit, avec comme toute cuisine un four à micro-ondes et où je devais faire la vaisselle dans un bac dans le cabinet de douche, mais qu'avec un peu de mauvaise foi je pouvais prétendre être "chez-moi".
Ma dernière razzia a été chez Ayano. Chez Ilana, à vrai dire. Il faillait que je trouve les papiers dont ma sœur avait parlé avant que quelqu'un d'autre ne puisse mettre la main dessus. Inutile de dire qu'Ilana était beaucoup moins organisée qu'Abigaël ne l'avait été. J'ai passé en revue tous les endroits où elle aurait pu ranger des papiers importants avant de me résigner à fouiller sa chambre, toujours en vain. En redescendant l'escalier, je suis tombée face à Sasori. Debout au pied des marches, il me toisait en silence, les mains dans les poches, avec un calme étonnant.
-J'ai reçu une alarme, se justifia-t-il.
Ah. Je pensais pouvoir avoir désactivé l'alarme. Nous nous observions en silence, mais il ne faisait pas le moindre geste, n'avait pas la moindre agressivité.
-Nous avons à parler, m'a-t-il dit quand j'ai posé le pied sur la dernière marche.
J'ai accepté de le suivre jusque dans la cuisine. Il m'a proposé à boire. J'ai préféré refuser.
-Es-tu revenu vivre ici? lui ai-je demandé avec curiosité.
-Non, a-t-il aussitôt répondu en se versant un verre de scotch.
J'ai deviné qu'il n'en était pas à son premier verre. J'ai observé ces murs. Trop de souvenirs, sûrement.
-C'est elle qui t'a demandé de venir?
La vérité me frappa aussitôt. Il ne savait rien. Il ne savait pas du tout qu'elle était…
-Non, ai-je répondu, le fixant dans les yeux.
Bon sang, il avait l'air tellement fatigué.
-On ne se libère pas de vingt ans de manipulation mentale par une sylvidre sans souffrir un peu, a-t-il répondu comme si j'avais posé la question.
-Ça aurait pu se terminer autrement.
-Je sais.
-Elle t'aimait… Elles t'aimaient.
-Je sais.
-Tu sais?
Il s'est pris la tête entre les mains quelques secondes, se pinçant l'arête du nez.
-Je sais que ce n'est pas ce qu'Ilana voulait, a-t-il commencé précautionneusement. Qu'elle croyait vraiment que c'était la bonne chose à faire. Mais elle est morte… et tout d'un coup, ce sourire avec lequel elle me faisait tout faire a cessé d'exister… et j'ai compris. Je venais de passer vingt ans dans une sorte de brouillard, Mikara… À vivre avec une femme qui s'est servi de moi. Et pourtant, Aya était… Aya et toi étiez les plus belles enfants que je n'avais jamais vu. J'ai… J'ai agi comme un imbécile, et je n'essaie pas de prétendre le contraire.
Je me suis demandée dans quelle mesure il était ivre, et s'il pouvait être encore lucide. Je le voulais, en tout cas. Il a marqué une pause avant de me demander pourquoi Aya et moi nous étions séparés.
-Je n'avais jamais vu ça auparavant, se justifia-t-il. Ilana pensait même que… Que votre lien était une sorte de cadeau.
-Un cadeau? fis-je en me souvenant du sens de mon prénom. De qui?
-Je ne l'ai jamais vraiment su. Un être tiré des croyances de ta tante… et de ta mère aussi, j'imagine. Une… Une "mère", je crois. Beaucoup ne croient plus à son existence, mais cela faisait rire Ilana de l'affirmer.
Il sortit de nulle part un bloc-notes avec beaucoup de bouts de papiers insérés entre les feuilles, relié par un élastique de plastique, et le déposa entre nous.
-C'est ce que tu cherchais, je suppose. De toute manière, ceci te revient. Pour ce que j'en sais, tu es sa dernière parente biologique encore en vie. Fais-en ce que tu veux. Tu peux même le détruire, si jamais tu en as envie.
Je m'en suis emparée sans un mot, sans même le remercier- j'ignorais comment. Un autre silence a passé tandis qu'il vidait son verre.
-Comment va-t-elle? Je ne te l'ai pas encore demandé.
Sous son regard, je peinais à trouver les mots, et encore moins en cet endroit. Aya et moi avions toutes les deux vécu ici.
-Elle va bien.
-Elle a été blessée.
-Elle guérit. Elle est sous la protection du capitaine Albator, maintenant.
J'ai difficilement ravalé ma salive avant de continuer:
-Et je doute qu'elle revienne jamais.
Je n'ai pas cessé de le regarder une seconde. Il a opiné en silence, l'air plutôt soulagé. À ce jour, je ne suis toujours pas certaine s'il s'agit du plus beau ou du plus hideux mensonge que je n'ai jamais raconté.
Au moment où je me suis levée pour partir, il m'a attrapé par le poignet.
-Passe par derrière, a-t-il suggéré en désignant la porte.
Ce serait plus discret. J'ai poussé la porte et me suis retrouvée dans la cour arrière. Tout était noir, mais les étoiles, dégagées pour une rare fois, étaient si jolies. J'ai compté mes pas en me dirigeant instinctivement vers la barrière. Une fois celle-ci franchie en silence, j'ai disparu dans la nuit.
Je ne lui avais pas dit au revoir. Je n'avais pas l'intention d'y retourner non plus.
…
C'est sous l'éclairage de mon "chez-moi" que j'ai déchiffré l'écriture d'Ilana. C'était des confessions qu'elle avait gravé sur le papier, à la va-vite, en lettres précipitées et difficiles à déchiffrer. Mais j'ai tout lu. Tout. Plusieurs fois, les larmes aux yeux parfois, ou à d'autres moment un peu en colère. Ses aveux. Ses sentiments, ses propres colères, son sentiment d'injustice, « tu lui ressemblais tellement ». Ses regrets. Son amour pour Ayano et pour moi, celui, plus timide, qu'elle avait éprouvé envers Sasori et l'affection qu'elle avait développée pour Abigaël au fil des années, comme une sœur humaine qu'elle n'avait pas su protéger. Ses excuses, enfin, car plusieurs fois elle répétait un tout simple « Je suis désolée » sans que je sache à qui elle s'adressait.
Je me demandais si Aya l'avait lu avant moi. La réponse ne serait jamais plus certaine que "probablement".
…
Voir cette guerre, du dessous, s'est avérée être… étrange. Les gens savaient qu'ils y avait des affrontements au dessus de leur têtes, et pourtant ils continuaient à vivre, presque comme si de rien n'était.
-Ce sont des ignorants, m'a lancé un jour une jeune fille, à une intersection, devant un écran diffusant des nouvelles. Ça fait dix ans qu'ils sont conditionnés à vivre ainsi.
Elle avait les cheveux lisses et doux, d'un bleu très sombre, comme les miens, le teint pâle, de grands yeux de la couleur du ciel, juste avant la nuit. Elle était bien grande, sachant qu'elle ne devait avoir que douze ou treize ans, comme moi au même âge, et se tenait très droite, comme une petite danseuse. Son regard a croisé le mien et elle m'a souri. Elle avait l'air particulièrement sûre d'elle, mais je devinais qu'elle ne faisait que répéter ce qu'elle avait entendu.
-Pourquoi me dis-tu ça? ai-je demandé prudemment.
Son sourire s'est effacé. Elle s'est mise à m'observer avec un regard plus attentif.
-Parce que tu es comme moi, a-t-elle répondu comme si c'était la chose la plus évidente au monde.
J'ai simplement souri. Elle avait raison, bien sûr. Dans sa conception du monde, elle ne pouvait pas avoir tort.
Le pire est que je l'ai revue, cette enfant. Toujours à la même heure, au même endroit, comme si elle m'attendait. Non, je rectifie: le pire était probablement le moment où j'ai réalisé que ma seule amie en ce moment, sur cette planète, était une fillette de douze ans et demi. Elle s'est attachée beaucoup plus vite à moi que moi à elle… peut-être parce que si elle en savait manifestement plus que moi à son âge, personne dans son entourage ne lui ressemblait autant que moi. Sa famille se composait d'un couple- ses parents- et d'un garçon et une fille- son frère et sa sœur, manifestement-, mais ils avaient tous des traits beaucoup plus humains qu'elle et ses cheveux lisses et sa peau blanche détonnaient radicalement. Je ne les voyais pas souvent ensembles, d'ailleurs, sauf quand l'un d'eux venait la chercher. Elle passait ses après-midis dans les environs, faute de mieux, je suppose. La vie au bas des tours était tellement différente de ce que j'avais connu, et pourtant nous n'étions qu'à quelques kilomètres.
Elle s'appelait Elizabeth, m'a-t-elle apprise au troisième rendez-vous. Quand j'ai répondu Eléanore, elle a souri.
-Eléa. Comme la dame des glaces.
-De quoi parles-tu?
-C'est de la vieille littérature, a-t-elle simplement répondu.
Ah.
-Mais je préfère Kara- mon deuxième prénom.
Elle a hoché la tête vigoureusement.
-C'est joli aussi. C'était le nom d'une mer, il y a quinze ans, tu le savais?
Sa mine s'est obscurcie.
-Enfin, aujourd'hui, c'est une province de Russie, mais tu comprends l'idée.
J'ai pris son poignet de ma main gauche, sans même m'en rendre compte. Elle n'a pas réagi.
-C'est très bien, la mer.
Elle n'était pas assez vieille pour avoir connu l'océan, mais j'ai vu ses yeux s'éclairer et me suis abstenue de dire que moi, j'avais quelques souvenirs du Pacifique. Qui m'y avait emmenée? Jason? Abigaël? Ilana? Je ne m'en souvenais plus.
-Ce n'est pas important, a-t-elle fait en tapotant ma main. Mes mères me disent que je la reverrai, d'ici quelques années au plus tard.
Ma gorge s'est nouée. Je lui avais parlé de ma vie à plusieurs reprises, sans avoir à mentir- mon cas n'était pas si exceptionnel, dans le sens où il existait beaucoup plus de jeunes filles et garçons… de jeunes changelings… que je n'avais pu l'imaginer- mais jamais je ne pourrais mentionner l'Atlantis. Et encore moins maintenant.
-Ce serait fantastique, ai-je convenu, ses doigts froids encore entre les miens.
