L'été était tombé comme une chape de plomb sur le campus de Yuei dès le début du mois de juin. A peine la saison des pluies fut-elle terminée que le soleil brillait haut dans le ciel, sans le moindre nuage. Les températures elles aussi en avait profité pour grimper et, en journée, c'était à peine si on supportait les chemises à manches longues. Les manches courtes, elles, n'étaient autorisées qu'à partir du début de l'été et les professeurs — surtout Aizawa, en vérité — s'étaient montrés intraitables sur le sujet.

Les élèves n'avaient donc d'autres choix que de prendre leur mal en patience, à grands renforts de douches froides et autres esquimaux. Un samedi, comme la plupart des élèves étaient restés au dortoir plutôt que de rentrer chez eux, Satou s'était dit que ce serait le moment idéal pour une bonne citronnade maison, à partager avec la classe B. Enchantée par cette idée, Momo était tout de suite partie prévenir les délégués de la classe voisine. Ceux-ci, pas en reste, avaient décidé d'organiser de leur côté une grande bataille de bombes à eau, ce à quoi Mina avait renchéri avec le projet d'installer une piscine gonflable, elle-même suivie par Tokage, qui mine de rien se débrouillait aussi en cuisine et qui proposa de préparer des bâtonnets de sorbet aux fruits rouges, avec la recette que lui avait apprise sa grand-mère. Au terme d'âpres négociations, on consentit à prêter à la classe rivale Todoroki, qui aiderait à tout refroidir assez vite pour profiter des glaces dans l'après-midi, en échange d'un autre élève de la classe B qui devrait servir d'assistant à Satou. Tetsutetsu accepta de bon coeur, après tout de même un regard appuyé de la part de Kendou. Finalement, tout le monde y alla de son idée et ils en oublièrent presque la canicule qui les accablait.

— Bon, annonça Satou en posant sur le comptoir les quarante citrons jaunes et vingt citrons verts. Il va falloir en couper cinq de chaque en rondelles et pour tout le reste, pressez autant de jus que vous pourrez.

Tetsutetsu et Kirishima — qui n'avait pas résisté à l'envie d'aller prêter main forte à ces deux braves gaillards — hochèrent la tête de concert et entreprirent de couper les citrons. Satou, pendant ce temps, s'occupait de préparer le sirop de gingembre qu'il incorporerait au mélange pour donner un petit coup de fouet à tout le monde avant la grande bataille. Bons élèves, Kirishima et Tetsutetsu avançaient doucement mais sûrement, à grands coups de compliments sur leurs techniques de découpes respectives.

— Tu as pris de la largeur d'épaules, non ? remarqua Kirishima après un bref coup d'oeil à son ami.

— Oui, je travaille pas mal les deltoïdes en ce moment, répondit Tetsutetsu en relevant la manche de son t-shirt pour mieux lui faire voir. Trois fois douze développés Arnold, vingt élévations frontales et quatre fois douze développés militaires, en plus du reste habituel, évidemment. Ça fait des miracles.

Kirishima n'hésita pas un seul instant à avancer sa main pour presser le muscle découvert, ce qui ne sembla pas déranger Tetsutetsu le moins du monde. Tout en appréciant la rondeur et la fermeté de l'épaule, il lui posait mille questions, un grand sourire aux lèvres. Arraché par cet embarrassant spectacle à ses pelures de gingembre, Satou leur lança un regard réprobateur.

— Vous pourriez attendre qu'on ait fini pour vous tripoter, quand même…

Il ne laissa pas le temps aux deux garçons de réagir. Son portable sonna dans la poche de son tablier. Quand il décrocha, une voix de femme se devinait à l'autre bout du fil et le moins qu'on puisse dire, c'était qu'elle n'avait pas l'air ravi.

— Mais non, je ne sais pas, Maman, dit Satou, tout penaud. La dernière fois que je l'ai vu, c'était à sa place dans la commode de l'entrée. Non, je l'ai pas pris. Bien sûr que je suis sûr. Bon, bon, je vais vérifier.

Il poussa un long soupir avant de se tourner vers ses deux camarades.

— Je reviens, j'en ai pour deux secondes. Réservez-moi les rondelles de citron dans un bol, je m'en occupe dès que j'ai fini.

Il détala vers les étages sans demander son reste, sa mère furibarde s'égosillant toujours à l'autre bout du fil. Kirishima et Tetsutetsu, laissés seuls tous les deux, se remirent à leur tâche sans un mot. Une fois la découpe terminée, ils passèrent au jus de citron, avec comme seule arme deux presse-agrumes en plastique bon marché. L'exercice était ardu, les mains humides glissaient sur les parois de leurs ustensiles qui parfois n'arrivaient même pas à retirer tout le jus du fruit.

Kirishima tentait au mieux de se consacrer à sa mission, sans penser à ce qu'avait dit Satou. Il avait touché Tetsutetsu en toute innocence, sans aucune arrière-pensée, simplement pour avoir une meilleure idée de ses progrès et il savait que son ami ne lui en tenait pas rigueur. Au contraire, il devait être ravi que Kirishima soit aussi impressionné par sa musculature. Mais vu de l'extérieur, il ne pouvait qu'admettre qu'on pouvait interpréter tout autrement la situation. Résultat, des tonnes d'images lui arrivaient en tête et le pire, c'était qu'elles ne lui déplaisaient pas tant qu'il aurait cru.

Tout à ses réflexions, il attrapa dans le sac un citron qu'il pressa un brin trop fort, et le pauvre fruit éclata sous la pression. Le temps qu'il aille chercher de l'essuie-tout dans le placard à deux pas de là, Tetsutetsu avait lui aussi pris un citron dans le sachet et l'observait avec dans les yeux une lueur de réflexion qui n'annonçait rien de bon. Il approcha le grand bol dans lequel ils étaient censés déverser le résultat de leur labeur et, après un ultime instant d'hésitation, écrasa de toutes ses forces le citron au creux de son poing. Le jus et la pulpe coulèrent entre ses doigts et le long de son poignet mais, au final, cette méthode un brin barbare se révéla efficace. Plus une seule goutte de jus ne subsistait à l'intérieur du fruit.

— Ça marche du tonnerre ! jubila-t-il. T'es un génie, mec !

Exaltés par cette nouvelle technique qui leur correspondait bien plus, ils enchaînèrent les citrons à la vitesse de la lumière. Cette fois-ci, il ne leur fallait que quelques secondes par fruit, contre deux bonnes minutes auparavant. Mais en se penchant alors que Tetsutetsu pressait un citron vert, Kirishima eut le déplaisir de recevoir en plein visage une grande giclée de jus acide. Immédiatement, il se plia en deux, la main sur les yeux.

— Merde, mec ! s'écria Tetsutetsu. Ça va ?!

— Ça brûle…

Tant bien que mal, ils avancèrent vers le lavabo pour rincer leur bévue. Le premier jet d'eau fit l'effet à Kirishima d'une libération et il fut soulagé de comprendre qu'il y avait plus de peur que de mal.

— Quelle vigueur, en tout cas ! s'extasia-t-il, tout en continuant de se rincer le visage. Ça a giclé de partout.

— Que veux-tu, c'est le talent, répliqua Tetsutetsu avec un large sourire, tandis qu'il récupérait un torchon propre dans le placard.

— Évite juste les yeux, la prochaine fois.

— J'y peux rien si t'étais trop près, dit Tetsutetsu sur le ton de la plaisanterie. Quand ça part, il faut évacuer la zone.

Ce fut à ce moment qu'ils remarquèrent que Satou était de retour. Debout sous l'arche qui menait aux étages, il les dévisageait d'un air indéchiffrable.

— Je vais faire comme si j'avais rien entendu, d'accord ?

Son attention fut heureusement vite captée par le carnage sur le plan de travail, sur lequel s'ammoncelaient d'innombrables écorces explosées. Dans le saladier, des graines et de la pulpe flottaient au milieu du jus. Sans un commentaire à leur encontre, Satou passa le tout au chinois, grommelant tout du long du processus. Trop contents qu'il ne les ait pas jetés dehors à coups de pieds aux fesses, Kirishima et Tetsutetsu firent de leur mieux pour se rendre utile à la vaisselle et au ménage. Ils s'adressaient à peine la parole, trop gênés par le quiproquo qui venait de se produire.

L'heure de la bataille de bombes à eau sonna la délivrance et ils purent enfin se défouler. On ne comptait pas vraiment les points mais, à la fin, chacun considérait qu'il avait gagné. Yaoyorozu et Kendo arrivèrent à mettre fin aux hostilités en arrivant avec des glacières remplies de sorbet et un énorme saladier de citronnade. Tandis que tout le monde discutait et s'amusait sans prêter attention à leurs habituelles rivalités, Kirishima restait avec ses amis de la classe A, jetant tout de même quelques regards en coin en direction de Tetsutetsu. La gêne ne s'était pas encore dissipée et il priait de toutes ses forces pour que le malaise ne demeure pas trop longtemps. Pourtant, il avait encore du mal à chasser les idées troublantes qui lui envahissaient la boîte crânienne. Sero finit par le prendre à part, sur le ton de la confidence.

— Vous vous êtes engueulés avec Tetsutetsu ?

— Non, pourquoi ?

— Il te regarde bizarrement depuis tout à l'heure.

Kirishima releva la tête et son regard croisa celui de Tetsutetsu, qui se détourna immédiatement. Kirishima, qui sentait le rouge lui monter aux joues, se plongea dans son verre de citronnade. Il pria de nouveau pour que cet embarras ne dure pas, mais savait au fond de lui que ce ne serait pas si simple.