Chapitre 16

- Katniss !

Je me réveille dans un sursaut et remarque à peine qu'elle a encoché une flèche vers moi, certainement s'est-elle rendue compte que je perdais de nouveau pied, qu'elle a entendu le même sifflement que moi.

- Katniss ! Fiche le camp d'ici !

- Pourquoi ? Qu'est-ce qui produit ce son ? demande-elle, déconcertée.

- Aucune idée, je réponds. Mais ils viennent pour te tuer. Ne reste pas là. File ! Allez !

Elle commence à prendre en compte mon avertissement lorsqu'elle baisse son arc.

- J'ignore de quoi il s'agit, dit-elle en se tournant vers le reste de l'escouade, mais c'est moi qu'ils veulent. Le moment est peut-être venu de nous séparer.

- Mais nous sommes ton escorte ! oppose Jackson.

- Et ton équipe, ajoute Cressida.

- Pas question que je te laisse, conclus Gale.

Katniss fini par donner un des fusils de Finnick, qui en avait deux, à Castor et donne le mien à Pollux, le chargeant de vraies balles. Et ceux de Katniss et Gale vont dans les mains de Messalla et Cressida, les laissant uniquement avec leurs arcs. Je suis le seul désarmé mais peu importe, s'il le faut, je sauterai moi-même dans la gueule de ces monstres.

Pendant que tout le monde efface les traces de notre passage ici, Finnick me lance un coup d'œil fier. De quoi ? De mon refus de capituler face aux exigences de ma condition de mutant, qui veut que je tue Katniss ? Néanmoins, je lui réponds en un sourire sincère signifiant « J'ai compris notre conversation de cette nuit ». Je songe que, malgré tout, même si Katniss ne me déteste pas, je peux très bien le faire pour nous deux.

Une fois sorti de notre cachette, nous entendons plus distinctement les appels des mutants. Je résiste de toutes mes forces pour qu'ils ne m'embarquent pas dans leur folie, me faisant saigner les poignets. Le Capitole a-t-il pu programmer mon cerveau afin de répondre à chacun de leurs ordres ? Cette pensée m'emplie d'effroi. Je ne laisserai pas faire ça.

Les mutations sont loin derrière nous. Malgré notre bonne avance, je suis certains qu'ils sont plus rapides que nous. Je suis le reste de mon escouade sans même connaitre le revers de leurs plans pour arriver jusqu'à Snow en vie. Je m'en moque quelque peu. Dès que Katniss sera hors de danger, je n'aurais plus qu'à me replonger dans mon plan initial pour les débarrasser de moi. Ou peut-être que mon envie de vengeance auprès du président Snow prendra le dessus, d'ici là.

Mais nous ne sommes pas aussi discrets que nous l'aurions voulu, indiquant à chaque son involontaire notre présence aux mutations. Nous avons déjà bien avancé quand des cris nous parviennent, me ramenant en mémoire un souvenir effroyable.

- Des Muets, j'explique. C'est comme ça que criait Darius quand ils le torturaient.

- Les mutations génétiques ont dû leur tomber dessus, devine Cressida.

- Donc, elles ne s'intéressent pas uniquement à Katniss, remarque Leeg.

- J'imagine qu'elles s'attaquent à tout ce qui leur tombe entre les griffes, dit Gale. C'est juste qu'elles ne s'arrêteront pas avant d'avoir eu Katniss.

- Laissez-moi continuer seule, tranche-t-elle avec les yeux brillants. Je vais les entrainer derrière moi. Je remettrai l'holo à Jackson et vous pourrez terminer la mission.

Je suis sur le point d'annoncer que je pars avec elle afin de lui faire rempart de mon corps si besoin quand l'ordre silencieux qu'on m'intime pour tuer Katniss se fait plus pressant. Je coupe les contestations de mon escouade :

- Ecoutez ! je chuchote.

Les cris des Muets ont disparu, remplacé par le terrible sifflement parvenant à présent de partout autour de nous, aussi bien sur les côtés qu'en bas.

Nous repartons au pas de course mais, une fois arrivé à un escalier, je comprends que la suite logique était de descendre. Après ce que nous avons entendu, il n'est plus possible d'y penser.

Katniss commence à prendre de violentes envies de rendre son repas, alors Jackson suggère de mettre nos masques à gaz, mais personne d'autre ne souffre sauf elle.

Snow a dû envoyer un poison destiné uniquement l'atteindre elle.

Katniss se met à trembler de la même manière que moi lors de mes crises. J'ai à peine le temps de me demander pourquoi qu'elle prend la fuite du côté du Transfert. Nous la suivons tant bien que mal à travers le dédalle de ruelles souterraines et malgré les caméras. Elle ressemble maintenant à un robot qui se serait mis en mode automatique. Heureusement, il n'y a personne.

Elle sort une de ses flèches à priori aux propriétés spéciales qu'elle envoi s'exploser en tuant une meute de rats carnivores. Elle repart en courant jusqu'au prochain carrefour mais aperçois le prochain piège.

- Marchez dans mes pas ! nous ordonne-t-elle.

Ce que nous faisons mais, malgré ça, nous sommes témoins d'une horreur s'abattant sur Messalla. Une immense colonne dorée le fait prisonnier. Il est figé, tel une statue, a la tête penchée en arrière, comme s'il criait, mais aucun son ne nous parvient. Gale tente de lancer une flèche, puis deux, afin de désactiver cette cellule, en vain. Katniss ne s'en est même pas rendue compte, trop concentrée à avancer. C'est un geste de Finnick qui lui fait lever les yeux vers l'arrière. Mais lorsque le corps de Messalla commence à fondre comme de la cire, je m'efforce de retrouver mes esprits en tirant sur mes poignets, ravivant la douleur de coupures déjà bien présentes, afin de m'enfuir le plus loin possible de cette nouvelle torture. Je me penche pour ramasser le fusil que Messalla a fait tomber avant de se faire capturer et passe la bride autour de mon épaule. Autant qu'il nous serve à nous plutôt qu'à nos ennemis.

- On ne peut plus rien pour lui ! je m'écrie en forçant tout le monde à avancer. C'est trop tard !

Ils ont le bon sens de finir par m'écouter et nous nous remettons en route. Jusqu'à la prochaine intersection où nous nous arrêtons de justesse devant une pluie de balle.

Une rangée, non, une armée de Pacificateur fonce droit sur nous. Un piège nous empêche de fuir et mes coéquipiers sont obligé de répliquer. Je les aide tant bien que mal, les mains menottées, passant la crosse du fusil sous mon aine. Malheureusement, nous sommes trop peu nombreux en comparaison. Nous sommes fichus.

Une seule pensée me revient alors en tête.

« Pas de nouveau prisonnier ». « Pas de nouvelles tortures ». « Tuez-moi maintenant ».

Mais une nouvelle menace arrive derrière eux. Des masses blanches se pressent vers nous, ne semblant pas faire la distinction entre chacune de leurs victimes.

Nous observons les mutations génétiques arracher la tête et les membres de chaque personne leur barrant le chemin jusqu'à Katniss, vivantes ou mortes.

Ils sont blancs et ont la taille approximative d'un humain. Sauf qu'ils sont en plus pourvu d'une queue immense, le dos vouté et la tête d'une sorte de lézard penchée en avant. Totalement nus.

Et dire que j'aurai pu suivre les mêmes ordres qu'eux. Un mutant assoiffé de sang, prêt à tuer de nouveau pour le président Snow. Malgré la différence physique, je me sens tout aussi monstrueux qu'eux.

Nous ne réagissons de nouveau que lorsque les mutations ont décapité tous les Pacificateurs, qu'ils se remettent à quatre pattes et fondent sur nous.

- Par ici ! s'écrie Katniss, collée au mur.

Elle tente de nous faire passer à côté du piège sans le déclencher. Je la suis. Ça passe, ou ça casse. Dans les deux cas, la mort reste préférable à un retour en cellule du Capitole. Mais nous arrivons de l'autre côté en un seul morceau et elle n'attend pas que les mutations sautent dans le piège pour l'activer. Des dents métalliques immenses sortent du sol et broient ce qu'il reste de la rue. Je dois d'autant plus me forcer à ne pas répondre en chœur à l'appel des mutations. Les coupures de mes menottes m'aident toujours.

« Je ne suis pas une arme du Capitole » me dis-je à moi-même. « Vous ne ferez pas de moi ce que je ne suis pas ». « Je suis plus qu'un pion dans vos jeux ». « Vous ne m'aurez pas de nouveau ».

Katniss se tourne vers Pollux, le suppliant de nous faire remonter à la surface le plus vite possible. Peut-être pense-t-elle, comme moi, qu'un trou béant dans le sol n'est certainement pas suffisant pour arrêter cette armée génétiquement modifiée, tels les singes ou les loups dans les arènes des Jeux.

Pollux nous fait suivre la rue puis passer une porte qui débouche sur le collecteur principal. Le conduit est sombre et peu large. Une odeur de déchets en tout genre et de produit chimique parvient à mes narines et je ne peux m'empêcher de grimacer. Le tout est détruit au fond, à un mètre en contrebas, par des flammes menaçantes. Tomber, c'est la mort assurée.

Nous avançons encore jusqu'à passer une passerelle. Pollux fait chuter une échelle du plafond, qui nous fera retrouver la sortie de cet enfer.

- Attendez ! s'écrie Katniss. Où sont Jackson et Leeg 1 ?

« Leeg 1 » ? Parce qu'il y en a plusieurs ?

- Elles sont restées au Hachoir pour retenir les mutants, répond Homes.

- Quoi ? dit-elle en tentant de repartir à leur secours.

- Ne rends pas leur sacrifice inutile, Katniss, lui lance-t-il en la rattrapant. Il est trop tard pour elles. Regarde !

Un bref coup d'œil nous annonce l'arrivée des mutations sur la passerelle.

Gale tire une flèche qui explose, faisant disparaitre le pont nous reliant à eux dans le liquide chimique formé par les déchets toxiques.

Je constate avec effroi que ça n'arrête pas les mutations : elles vont jusqu'à plonger dans la bouillasse pour traverser. Nous répliquons tous, en constatant que les bêtes continuent d'avancer malgré leurs corps criblées de balles. Ils se rapprochent dangereusement, je réalise que nous devons sortir et tout de suite.

- Il faut partir ! je m'écrie

Pollux nous emboite le pas et grimpe vers la sortie. Malgré les menottes, j'empoigne Katniss et la décolle du sol au moment où un monstre allait lui attraper la cheville. Je lui pose les mains sur l'échelle et lui ordonne de monter. Je me retourne, le temps de voir Homes se faire décapiter, Finnick se faire attraper par trois monstres et Gale se faire griffer le cou, déchirant son uniforme. Les deux derniers luttent encore alors que Cressida passe devant moi. Je suis sur ses talons, tachant de me tenir aux barreaux le mieux possible malgré les entraves à mes poignets. Je ne vois plus Castor. Nous empruntons une échelle, puis deux, avant que Katniss se retourne et réalise que nous ne sommes que quatre à être sortis. Elle, Cressida, Pollux, et moi.

Avec une expression d'horreur, elle commence à vouloir redescendre mais on entend la voix de Gale au loin. Elle remonte, l'extirpe de ce trou, et jette un coup d'œil au fond du puits.

Nous entendons des hurlements nous parvenir.

- Il y a encore quelqu'un en vie là-dedans ! crie-t-elle

- Non, Katniss. Personne ne viendra plus, annonce Gale. Sauf les mutants.

Je réalise que ce sont les cris de Finnick. J'aimerai pouvoir retourner là-bas et le sortir de là mais je sais que Gale a raison. Il n'y a plus rien à faire. « Vous avez la vie devant vous pour être heureux », lui ai-je dit quelques heures plus tôt. Je fais mes adieux silencieux à mon allié qui est devenu bien plus que ça depuis peu. Mon ami.

Katniss prend alors une décision radicale en prononçant ces quelques mots au holo. « Sureau mortel, sureau mortel, sureau mortel ».

Elle le jette dans les profondeurs des égouts, nous nous collons aux murs pendant que l'explosion résonne, que nous percevons un giclement des fragments de chair des mutants et de nos équipiers. Et Pollux ferme la trappe derrière nous. Puis plus rien. C'est fini.

La réalité me saute alors au visage en même temps que l'adrénaline dans mes veines diminue petit à petit, pendant que j'embrase la scène. Pollux vient de refermer la porte sur son frère. Sur Finnick. Sur Jackson. Elle qui m'a protégé depuis que je suis arrivé dans cet enfer …

Je m'assois au sol, je me recroqueville sur moi-même et me prend le visage dans les mains. Les Jeux ne seront jamais vraiment finis. Il faudra constamment que je m'inquiète pour la vie de mes amis. De savoir si ma survie va dépendre de celle des autres. Qui va encore se sacrifier pour moi ? Moi qui ne suis rien d'autre, finalement, qu'une mutant créer par Snow, tout comme ces lézards répugnants. Irrécupérable et tellement lamentable.

Je sens une nouvelle crise arriver, du genre de celle que même la coupure de mes menottes ne calmera pas, quand Katniss me prend les mains, libérant la vue sur mon visage.

- Peeta ?

Elle ne semble pas inquiète.

- Laisse-moi, lui dis-je sans un souffle. Je n'y arrive plus.

- Si, me répond-elle. Accroche-toi !

Je secoue la tête, tant pour la contredire que pour faire fuir mes visions d'horreur. Qui ne me quitteront sans doute jamais.

- Je suis en train de perdre pied. Je vais devenir cinglé. Comme eux.

Je m'attends à ce qu'elle me lâche. Qu'elle comprenne enfin que je suis perdu, emmené si loin à la dérive qu'il leur est impossible de me ramener à la réalité. Qu'elle parte de son côté pour mener à bien sa mission, s'éloignant de moi, la personne qui lui mets constamment des bâtons dans les roues. Peut-être qu'elle me plantera une flèche en plein cœur avant de s'en aller, pour faire bonne mesure.

Mais elle n'en fait rien.

A la place, elle se penche et m'embrasse dangereusement. Un baisé passionné qui a le gout du désespoir. Et de la peur. Elle m'embrasse comme si sa propre vie en dépendait.

Mon corps commence à trembler, signe inévitable d'une crise. Qui ne vient finalement pas.

Je ne me dérobe pas sous l'assaut des lèvres de Katniss contre les miennes. Je lui rends son baiser tachant d'y faire passer tout ce que je ressens en ce moment. Je sens mon cœur battre à m'en arracher la poitrine. Elle remonte ses mains pour mêler ses doigts au miens dans une puissante étreinte alors que je perds mon souffle.

- Ne le laisse pas t'arracher à moi, me supplie-t-elle, détachant ses lèvres des miennes.

Non. J'ai déjà assez perdu.

- Non, je ne veux pas …

Je ne veux pas quoi ? Retourner dans la prison du Capitole. Être torturé. La voir m'échapper de nouveau. Imaginer que son sort peut-être le même que celui qui a été le mien.

Elle resserre encore la prise de ses doigts autour des miens.

- Reste avec moi, m'implore-t-elle.

Soudain, je suis transporté dans sa chambre, dans sa maison au Village des Vainqueurs, au Douze. J'avais passé une journée à imaginer qu'elle s'était enfuit loin de moi, que je ne la reverrai jamais. La peine et le désespoir que j'avais ressenti refont surface en une vague gigantesque et dévastatrice. Mais, ce jour-là, elle était revenue et elle m'a finalement dit les mêmes mots avant de s'endormir près de moi.

J'ai été si idiot d'oublier que la seule chose qui me faisait tenir, là-bas, dans cet enfer qu'était ma prison, c'était son visage et le souvenir de ses lèvres sur les miennes. De son corps contre le mien. Toutes ses nuits en cellules à ne penser qu'à elle. A ne rêver que d'elle. Alors qu'on me torturait dans tout mon être et dans toute mon âme.

Ils ont essayé de me briser jusqu'au plus profond de moi-même. Mais je suis heureux de voir qu'ils n'ont pas réussi à prendre définitivement la meilleure partie de moi. Celle qui reste et restera incontestablement animé par mon amour indéfectible pour cette femme.

Alors je ne peux répondre qu'une seule chose :

- Toujours.