DÉJÀ VU, DÉJÀ FAIT

18


— Tu veux faire quoi ?! cria presque Amenadiel.

Lucifer afficha un air faussement étonné.

— Moi qui pensait te faire plaisir ; ce n'est pas ce que tu voulais ?

— Vous vouliez qu'il reparte là-bas ?

L'inspectrice feignait bien plus efficacement que lui la surprise, quoique la connaissant, la sincérité de sa réaction portée par son ton accusateur et ses poings crispés sur le cuir du fauteuil était plus plausible. Sa propre mascarade tourna vite à la sincérité, surpris comme toujours des réactions somme toute anormales de Chloé pour sa personne.

La plupart des gens se trouvaient rassurés de le savoir en bas ou sur le point de s'y rendre plutôt que de rester en leur si charmante compagnie.

Amenadiel se défendit comme il put.

— C'était il y a des années quand je pensais que c'était ce qu'il fallait faire ; ce que Père voulait selon moi !

Chloé se retourna vers Lucifer, le regard perçant.

— Et vous ? Pourquoi voulez-vous y retourner ?

Un brin intimidé par la puissance de son regard, le Diable recula d'un pas avant de lui offrir un sourire qu'il savait être, si pas irrésistible pour elle, au minimum rassurant.

— Je ne prévois pas d'y rester pour toujours, Inspectrice, rassurez-vous. Déjà vu, déjà fait.

— Pourquoi ? répéta-t-elle, imperturbable.

Il lâcha un soupir.

— Parce que c'est la seule chose à faire.

— La seule chose à faire pour quoi, Luci ? s'en mêla son frère.

— Nous devons vérifier les dires d'Azraël et je ne peux pas juste… ouvrir grand les portes de la Cité d'Argent en espérant être accueilli comme un hôte de marque, si ? L'Enfer est le meilleur endroit pour s'assurer de l'état actuel de la Frontière. Les effets sont à peine visibles sur Terre…

Il regarda à nouveau l'aurore boréale qui, au contraire des derniers jours, ne semblait plus vouloir abandonner l'étendue céleste pour un instant. Ce qui aurait été intéressant pour les humains résonnait comme dangereusement inquiétant pour lui.

Un autre détail qui renforça sa détermination à retourner là-bas.

Ils ne pouvaient se permettre de perdre davantage de temps.

— Et ce n'est pas tout. Je dois vérifier autre chose.

— Quoi ? lui demanda Mazikeen pour qui l'annonce de cette décision n'était pas surprenante, pas même à débattre.

— Il se pourrait qu'Azraël soit enfermée dans l'une des geôles des Premiers Temps.

— "Premiers Temps" ? répéta Linda, intriguée.

Elle-même n'avait pas exprimé d'objections quant à son possible voyage diabolique. Après tout, ce n'était guère le premier qu'elle expérimentait en sa compagnie. Et il n'aurait pas recours à son aide médicale pour cette fois, ce dont elle se sentait probablement soulagée.

— L'Enfer ne s'est pas construit en un jour, Docteur. Il a changé un nombre incalculable de fois depuis que j'en ai eu la charge ; s'adaptant aux vices et "péchés" de chaque nouvelle génération de détenus. J'aimerais croire que les vices restent inchangés au fil des ans, mais… que voulez-vous ; l'Humanité tend à surpasser mes attentes dans ce domaine.

Il ne s'attarda pas sur l'expression effarée que partageaient sa thérapeute et l'inspectrice.

— Vous en parlez comme s'il s'agissait d'une entité vivante… murmura cette dernière.

— Oh, c'est exactement cela, Inspectrice. Quoiqu'il en soit, l'Enfer a eu beau se renouveler avec brio, elle n'a jamais touché ni modifié en quoi que ce soit un lieu en particulier. Les geôles des Premiers Temps ; celles-là même qui ont accueilli mes frères et soeurs tombés avec moi.

— Pourquoi crois-tu qu'elle est là-bas ? demanda Amenadiel avant que Chloé ne se perde dans d'autres questions architecturales de la sorte.

— Je l'ai vu.

Lucifer se frotta le menton, fouillant dans sa mémoire si agitée dernièrement.

— J'ai fait ce cauchemar étrange il y a une semaine… Il n'a eu de cesse de revenir depuis cette nuit-là avec des détails changeants, mais relativement fidèles à sa version d'origine.

— Qu'avez-vous vu ? l'interrogea Chloé.

— Une femme enchaînée au sol. Les chaînes avaient un aspect peu commun de ce qu'on pourrait rencontrer ici. Et plus j'y pense, plus elles me font penser à celles dont sont pourvues ces cellules. Sans compter que cette femme ressemble à s'y méprendre à Azraël.

— Tu veux retourner en Enfer sur les seules bases d'un cauchemar ?! résuma son frère, clairement sceptique.

Il rit, un rire faux.

— Luci… Nous avons un problème sérieux ici. Et ce qu'il nous faut, ce sont des faits fiables ! Pas des cauchemars, des voix ou-... ou tes visions insensées !

— Prudence, frangin. À t'écouter, on pourrait croire que le Diable n'est qu'un odieux affabulateur ; l'avertit ce dernier.

Linda toussota, attirant l'attention des deux frères sur elle et évitant ainsi à ceux-ci de passer à des arguments plus "percutants". Elle leur offrit un sourire crispé sans pour autant se défiler, bien consciente que ses prochaines paroles pourraient faire perdre son sang-froid à l'un comme l'autre.

— Si je peux donner mon humble avis de médecin… et d'humaine ; ajouta-t-elle après une brève pause. Ces cauchemars peuvent tout à fait être une manifestation des souvenirs perdus de Lucifer, tout comme cette voix et ces visions aléatoires. J'ai déjà pu constater ce genre de choses chez d'autres patients souffrant eux aussi d'amnésie… Enfin… Eux n'étaient pas le Diable. Ni des êtres surnaturels.

Elle s'éclaircit la voix, reprenant.

— Donc, l'hypothèse de Lucifer n'est pas aussi "insensée" qu'on pourrait le croire.

— C'est trop dangereux ! s'entêta Amenadiel.

— Je ne t'ai pas attendu pour m'en rendre compte ; rétorqua Lucifer. J'y ai vécu !

— Je ne parle pas de ça ! Tu n'as aucune certitude qu'Azraël soit là-bas ; sans parler du fait qu'on ne sait toujours pas si c'est une alliée ou une ennemie de plus. Ne nous voilons pas la face ; tu n'inspires pas un grand respect au sein de notre famille. Elle est télépathe… ça ne t'a pas traversé l'esprit que ces cauchemars, cette voix ; pourraient être un piège ?

Bien sûr qu'il avait envisagé cette possibilité. Au fond de lui, Lucifer voulait croire en Azraël, en sa sincérité. Tant d'éléments restaient flous malgré tout ; trop flous pour croire aveuglément. Et s'il ne pouvait croire en elle, il pouvait néanmoins avoir confiance en ses instincts ; ceux-là même qui l'avaient maintenu en vie quand tout semblait perdu, sans issues.

— Cette possibilité ne m'a pas échappé, non ; finit-il par répondre. Mais je ne vois pas ce que nous pourrions faire d'autre ; c'est le meilleur moyen d'avoir réponses à nos questions. Je suis peut-être celui qui a enfermé Azzy là-bas, qui peut savoir ? Quant à ma sécurité… Eh bien, personne ne peut se targuer de l'être en Enfer. Rien de bien nouveau !

L'entêtement de son frère parut enfin s'apaiser sans pour autant disparaître totalement. Amenadiel fit quelques pas, muré dans une intense réflexion ; cette lente acceptation de ne rien pouvoir faire pour dissuader Lucifer d'agir aussi inconsciemment selon lui.

— Je ne peux pas venir avec toi, tu le sais ; dit-il après un temps.

— Moi si.

Mazikeen se leva, tenant fermement ses lames infernales dans chacune de ses mains, prête à en découdre comme toujours. Lucifer se tourna vers elle, secouant la tête.

— Pas cette fois, Maze. J'ai besoin de toi ici pour garder un oeil sur Linda et l'inspectrice.

— Je peux me défendre toute seule ; protesta aussitôt cette dernière.

Lucifer lui sourit, peu étonné par sa réaction.

— Je n'en ai jamais douté, mais toute vaillante que vous êtes, Inspectrice, je doute cela suffisant contre une horde de démons ou toutes autres créatures qui auraient le malheur de traverser ce plan en mon absence.

— Je la collerai de près ; lui assura la démone.

Amenadiel s'avança vers son frère.

— Elle ne risque rien avec nous.

— Lucifer-... commença Chloé sans parvenir à poursuivre.

Elle chercha ses mots, l'hésitation se lisant dans son regard et ses gestes. Finalement, elle demanda ;

— Comment comptez-vous rendre là-bas ? Ce n'est pas comme si l'Enfer était la porte à côté.

— Il ne s'agit pas de "porte" à strictement parler, mais l'Enfer n'est pas aussi éloigné que vous tendez à le penser. Votre interprétation de l'espace-temps est… archaïque, navré de vous l'apprendre. Pour être honnête, je mettrais sans doute plus de temps à traverser la ville en voiture qu'à me rendre là-bas.

— Oh. OK… Alors,comment v- ?

— En volant, bien sûr !


-xXx-

Il ne leur fallut pas longtemps pour organiser les choses. Tous resteraient au penthouse en attendant son retour, sauf urgence majeure qu'ils ne pourraient pas ignorer ; Lucifer ne souhaitait pas mettre davantage l'inspectrice en danger et le penthouse était le meilleur endroit sur Terre pour éviter cela. Aussi conciliante qu'elle pouvait l'être au vu de la situation, Chloé partagea néanmoins ses inquiétudes raisonnables pour la sécurité de sa fille et des autres personnes de son entourage comme Daniel ou Miss Lopez.

Amenadiel s'était donc proposé d'aller à la rencontre de Daniel pour le convaincre de quitter la ville un moment si l'idée de rester en leur compagnie était trop insupportable pour lui en l'état actuel des choses. Chloé, Mazikeen et Linda ferait un saut rapide au commissariat pour faire de même avec Ella avant de récupérer Béatrice qui avait passé la nuit chez une amie. L'enfant n'aurait rien contre une journée de libre en compagnie de sa mère et de Mazikeen.

Tout ce qui leur restait à espérer, c'était qu'aucune autre intrusion inter-dimensionnelle ne se produise en son absence ou ailleurs sur Terre.

Dans le cas contraire… Eh bien, "l'Enfer sur Terre" serait à prendre au pied de la lettre.

— Je n'aime pas ça…

Lucifer, en train d'enfiler sa veste sur le balcon, releva la tête et vit l'expression soucieuse qu'affichait sa partenaire.

— C'est un Armani on ne peut plus correct, je vous assure.

Elle leva les yeux au ciel.

— Je parle de ce voyage… improvisé. Pas de votre tenue.

Elle plissa les yeux, inspectant cependant sa tenue quelques instants ; circonspect.

— En parlant de ça, j'aurais cru que vous vous changeriez en armure. L'Enfer… ça sonne plutôt dangereux pour la néophyte que je suis.

— Fort heureusement, je tiens plus du vétéran que vous, Inspectrice. Et un Roi ne se couvre pas d'armure pour pénétrer dans son royaume.

— Royaume que vous avez quitté depuis six ans maintenant, non ?

— Depuis bien plus longtemps que cela, en fait ; dit-il en rajustant le col de sa chemise, soucieux de parfaire son apparence au mieux. Mais le Diable ne s'oublie pas si facilement.

— Je sais, oui.

Ils échangèrent un regard, un sourire qui cachait si bien l'inquiétude de l'un pour l'autre. Lucifer espérait sincèrement ne pas s'attarder en ces terres stériles plus qu'il ne lui était nécessaire pour avoir réponses à ses questions. Laisser l'inspectrice ici… Il avait une confiance aveugle en Mazikeen, bien sûr. Et Amenadiel n'était pas du genre à laisser des êtres humains sans défenses.

Pourtant, il n'arrivait pas à faire taire cette angoisse qui lui comprimait la poitrine. Plus il la regardait, debout devant lui, le visage éclairé par le soleil levant qui lui réchauffait également le dos, plus il hésitait à s'en aller.

Il sentait devoir dire quelque chose ; maintenant, mais ignorait quoi. Que tout allait bien se passer ? Une présomption mensongère. Comment pouvait-il le savoir ? Rien ne s'était passé comme il l'avait présagé, le futur pouvait être différent comme parfaitement identique.

Toujours perdu quant à ce qu'il devait dire, Lucifer fut surpris que Chloé fasse le premier pas. Littéralement. Elle s'approcha de lui, jusqu'à presque le frôler, jusqu'à respirer le même air que lui dans ce si petit espace qui les réunissait. Ses lèvres effleurèrent sa joue, apaisant cette angoisse sourde en lui. Juste un baiser, une touche d'affection, de confiance sur la peau du Diable.

Cela ne dura qu'un instant, l'inspectrice reculant aussitôt après pour le regarder dans les yeux.

— Revenez vite, dit-elle.

Il s'éclaircit la gorge, hochant la tête.

— Aussi rapidement que possible, Inspectrice. Mais juste pour cette fois ; ajouta-t-il avec un sourire en coin. J'ai une réputation à tenir.

Elle lutta pour ne pas sourire à cette remarque charnelle, n'y parvenant qu'à moitié.

Lucifer se concentra sur elle, son sourire ; déterminé à garder cette image en tête, cette toute dernière vision agréable avant de plonger dans un monde de cauchemars et d'atrocités innommables.

Chloé cligna des yeux que le Diable s'était déjà éclipsé à sa vue.


-xXx-

Disparu.

Elle avait juste cligné des yeux et-

Parti.

Chloé se prit à cligner encore, plus rapidement ; jusqu'à ne plus rien voir d'autre que des lignes de couleurs et lumières devant elle. Mais cela ne changea pas grand-chose.

Lucifer était parti.

C'était allé si… si vite.

Elle leva sa main, la tendant vers l'endroit exact où Lucifer s'était tenu il y a quelques secondes encore, curieuse de sentir une différence ou non. C'était insensé, stupide. Elle était curieuse, toutefois. Ses doigts balayèrent l'espace vide devant elle sans qu'elle ne ressente autre chose que le vent puissant, celui-ci s'engouffrant ensuite sous sa chemise. Réprimant un frisson, Chloé écarta sa main ; frictionnant ses bras pour se réchauffer.

Cela ne fonctionna qu'à moitié.

Chloé pouvait accuser la fatigue, le froid ; mais à quoi bon quand elle ne pouvait même pas s'en convaincre pour quelques minutes ?

Elle regarda la ville ; ces quelques milliers d'individus inconscients de se trouver à l'aube de l'Apocalypse. Elle qui savait ne pouvait même pas les prévenir du danger. Comment l'aurait-elle pu ? Qui l'aurait cru au lieu de l'enfermer comme Jimmy Barnes ?

"C'est le Diable ! C'est le Diable !"

Elle frissonna davantage, fermant les yeux pour contenir les cris hystériques qui résonnaient presque comme les siens, tus au fond d'elle ; pressés de sortir enfin.

Et elle se remémora ses yeux.

"Vous ne décidez de rester que parce que vous avez entraperçu le souvenir de l'ange que j'étais jadis. Vous n'avez pas vu le monstre… "

— La nuit a été rude, hm ?

Chloé rouvrit les yeux. Tournant la tête, elle vit Linda contempler elle aussi l'aurore silencieuse illuminer les gratte-ciels de la ville en contrebas.

— On peut dire ça.

Elle garda son regard rivé sur la ville, sur le ciel - là où il n'était pas encore transpercé de cette aurore boréale surnaturelle, loin… aussi loin possible du surnaturel.

— Vous vous y ferez avec le temps, dit soudain Linda.

Chloé la regarda à nouveau, Linda lui offrant un sourire rassurant. C'est vrai ; elle avait failli oublié. Elle n'osait pas imaginer ce que cela avait pu être pour elle ; découvrir toute la vérité sans pouvoir se confier à personne. Personne d'autre comme elle, d'humain, de parfaitement vulnérable dans ce monde de fous. Elle déglutit, un noeud d'angoisse s'étant formé dans sa gorge.

Sa voix lui parut faible, presque misérable.

— C'est vrai ?

Linda hocha plusieurs fois la tête en détournant le regard, la secouant ensuite avec un air contrit.

— Pas vraiment.

Contre toute attente, cette réponse ne désespéra pas Chloé. Elle rit, sans savoir pourquoi, mais heureuse de ne pas éclater en sanglots comme une pauvre créature sans défense. Comme ce qu'elle avait l'impression d'être. Elles rirent ensemble pendant un moment, délestant derrière elles ce qu'elles ne pouvaient pas contrôler.

Chloé releva la tête, scrutant l'aurore au-dessus de leur si vulnérable existence.

— Ce n'est pas comme ça que j'imaginais la Fin du Monde… murmura-t-elle, pensive. Ça pourrait presque être beau.

— Hmm…, répondit Linda, elle aussi s'étant mise à contempler le ciel. Ça me ferait presque regretter la première.

— La première ?

— Elle ne s'est pas vraiment produite, mais-

Linda s'arrêta, perdue dans ses pensées avant de reprendre ;

— Vous savez quoi ? C'est le genre d'anecdote qui se raconte autour d'un verre.

L'inspectrice dévisagea son amie, dubitative.

— À cinq heures du matin ?

Linda haussa les épaules.

— C'est la Fin du Monde.

Chloé y réfléchit une seconde, hochant machinalement la tête avant d'hausser les épaules à son tour.

— Dis comme ça… Whisky ?

— Whisky, approuva la thérapeute avant de se diriger vers le bar, laissant Chloé seule sur le balcon.

Cette dernière regarda une dernière fois l'aurore funeste qui les menaçaient tous, puis l'espace vide laissé par son partenaire ; espérant sincèrement que cette Fin du Monde ne serait qu'une anecdote de plus à discuter autour d'un verre matinal.


Notes :

Oui, ça fait un moment. Et un autre gros moment précèdera les prochaines publications (surtout que je n'ai plus que deux chapitres finis en réserve). Je voulais juste pauser sur ce chapitre en particulier, histoire de ne pas vous laisser en plan avec le final du chap 17. Pas d'inquiétude, j'ai toujours l'inspiration et envie d'écrire la suite, je privilégie juste une autre fic dernièrement. Et je voudrais finir "Hell Sweet Hell" avant de revenir sur "These War & Games".
L'ancienneté prévaut !

Merci de votre patience.

#StayAtHome #StaySafe.