Et voilà enfin le dernier mot de cette sombre histoire de passé qui ne passe pas ! J'ai bataillé pour trouver la meilleure (ou la moins mauvaise) façon de raconter cette triste suite de désastres, j'espère que le résultat n'est pas trop mélo.
Katymyny (sur Opération spéciale) : J'étais allée voir et j'avais bien compris ;) Contente que cet OS t'ait plu, merci pour tes encouragements !
Chapitre 21 - Cas de conscience
Pour autant qu'elle se souvienne, Alifair n'avait jamais raconté à personne la totalité de son histoire. Crickey savait à peu près tout ce qu'il y avait à savoir sur sa vie présente. À Tommy, elle avait confié quelques éléments de son passé qu'il avait emportés dans la tombe, à moins qu'il les ait répétés aux autres portraits du salon Faraday. Lissa n'ignorait rien de ses goûts en matière de mode ou d'hommes. Rogue avait pu entrevoir certaines choses quand, après qu'elle lui avait subtilisé sa baguette pendant son sommeil dans le but de hâter sa convalescence, il l'avait soumise à un véritable siège mental ; quoi qu'il ait alors pu découvrir, il n'en avait rien laissé paraître, et elle s'était bien gardée de l'interroger.
De toutes ses relations actuelles, Thierry était celui qui en savait le moins puisque, Code International du Secret Magique oblige, elle ne lui avait raconté à peu près que des mensonges. Il lui paraissait donc légitime de lui dire, à lui, ce dont personne de son entourage n'avait eu connaissance jusque-là. En plus, comme il était Moldu, elle n'aurait pas besoin de lui expliquer ce qu'étaient des hippies, une aire d'autoroute, un pilote de Formule Un ou une prison pour mineurs. Elle ne voyait pas à qui d'autre elle aurait pu en parler, de toute façon. Mais il fallait qu'elle en parle. Son petit voyage dans le passé, en particulier sa conversation avec Miss Lowell et le pèlerinage au carrefour fatidique, avaient encore fait remonter des choses et elle sentait que, si elle ne les laissait pas sortir bientôt, le nœud dans sa gorge finirait par l'étouffer. Ce n'était vraiment pas de bol que ça lui arrive si peu de temps avant les ASPIC.
Profitant d'une après-midi où la députée Crickey avait été invitée à venir parler droits des elfes avec le Ministre en personne, Alifair se rendit à l'imprimerie DuclairObscur pour y retrouver le fils du patron. Les employés, qui désormais la connaissaient bien, se poussèrent du coude en ricanant quand Thierry la fit entrer dans la réserve afin d'y discuter plus à leur aise : ils étaient tous convaincus qu'il y avait quelque chose entre Titi et Miss Pantalons Moulants. Alifair le savait et s'en réjouissait car cela renforçait son aura de tombeuse ; quant à Thierry, il ne se rendait probablement compte de rien.
« -Ça ne va pas être gai », l'avertit d'emblée Alifair, adossée au mur les bras croisés sur le T-shirt que Tommy lui avait offert, celui qui, malgré les nettoyages et raccommodages successifs, portait encore çà et là les stigmates de la bataille de Pré-au-Lard.
Thierry haussa les épaules.
« -Je termine dans une heure. On pourra toujours aller se saouler après, si besoin », proposa-t-il.
Alifair ne put retenir un sourire : ça se confirmait, elle avait eu raison de se tourner vers lui.
« -J'ai atterri dans un foyer à quatre ans, quand mes irresponsables de parents m'ont larguée sur le parking d'un resto-route du Lincolnshire, raconta-t-elle d'un ton badin. Un moindre mal, sans doute : c'étaient des baba cools à l'époque, des vrais de vrais. Mais ils ne m'ont pas biberonnée au LSD, c'est déjà ça. Il paraît que j'ai été conçue à peu près au moment de Woodstock, t'imagines ? ricana-t-elle. Enfin, d'après mes calculs, c'était plutôt quand la famille Manson est allée sonner chez les Polanski, mais bon, on va pas chipoter.
« Avec mes potes du foyer, on était plutôt du genre sales gosses, toujours à essayer de piquer des trucs dans les magasins pour les revendre et nous faire du fric, à casser des carreaux et écrire des conneries sur les trottoirs et les murs des commerçants qu'on avait dans le pif... Il y avait Neil et Fergus, les petits caïds qui passaient leur temps à se battre avec les gosses de la ville, ceux qui avaient des familles normales, ou soi-disant. Daisy, la jumelle de Fergus, mais super mignonne : elle n'avait qu'à battre des cils et tous les mecs tombaient à ses pieds. Brian et Lana, les éternels tourtereaux. William, le petit dernier, doux comme un ange, le pauvre... Et moi. À la réflexion, je crois que je faisais partie des caïds, moi aussi. L'un de mes premiers hauts faits, ça a été de flanquer une bonne dérouillée à Fergus, d'ailleurs, se souvint-elle rêveusement. Ados, on était tous déjà plus ou moins détraqués. C'est peut-être normal quand tu as ce genre d'enfance... La nuit, on faisait le mur pour aller picoler au stade et vandaliser des baraques abandonnées ou des magasins désaffectés, ce genre de choses. On n'était jamais assez saouls pour se faire piquer, remarque. Et c'est pas nous qui avons mis le feu au poste de police, ça j'en suis sûre.
« Un soir, on a fait une petite fête au stade, sans Brian et Lana parce que Lana était malade et que Brian avait préféré rester avec elle au foyer. Ça valait mieux, d'ailleurs. Il commençait à me sortir par les yeux, celui-là... Bref, on a chanté et rigolé, mangé des bonbecs volés et bu de la vodka que Daisy s'était fait refiler par un mec plus âgé, ne me demande pas en échange de quoi. Ce con de Fergus m'a offert un pendentif en argent en forme de dauphin, ce soir-là. De dauphin, répéta-t-elle avec une moue écœurée. Sans rire, est-ce que j'ai une tête à porter ça, moi ? Et pourquoi pas un cœur, pendant qu'on y est ? Oh bien sûr, je le savais depuis un moment, que Fergus s'imaginait des trucs par rapport à moi, mais j'aurais préféré qu'il choisisse un moment plus discret pour me le montrer... ou même aucun moment du tout, tant qu'à faire, dit-elle en roulant des yeux. Du coup, Neil s'est foutu de lui, ils se sont engueulés et Neil a fini par partir de son côté pour rentrer au foyer.
« Avec ceux qui restaient, c'est-à-dire les jumeaux, William et moi, on s'est baladés en ville en cherchant quoi faire de notre peau, et... Je ne sais pas qui a eu l'idée de voler cette bagnole, déclara-t-elle d'une voix qui n'avait plus rien de léger. Elle était toute pourrie, on a dû se dire qu'elle ne manquerait à personne. William s'est installé au volant, Daisy à côté, Fergus et moi sur la banquette arrière, et c'était parti : rodéo dans les rues avec le petit Willy qui se prenait pour Ayrton Senna. On était tous bourrés, on n'a même pas réfléchi. Tu devines comment ça s'est terminé ? » demanda-t-elle.
Il était évident qu'elle n'attendait pas de réponse, aussi Thierry se contenta-t-il de laisser venir la suite. Alifair soupira puis reprit son récit.
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Convaincre la femelle sphinx de regagner la réserve magique des monts de Thessalie d'où elle s'était échappée ne fut pas une mince affaire. « Convaincre » n'était d'ailleurs pas le mot juste : douées de parole et capables d'élaborer des énigmes d'une grande complexité, ces créatures ne possédaient cependant pas l'intelligence nécessaire pour suivre un argumentaire, raison pour laquelle on avait envoyé à Mykonos des chasseurs du TNT et non la police magique.
D'ordinaire, on pouvait utiliser contre un sphinx les sorts d'immobilisation les plus courants – maléfice d'entrave, stupéfixion voire Incarcerem – sans craindre de le blesser. Tammy, celle qui dans le service connaissait le mieux ces créatures, affirmait toutefois qu'une femelle en gestation était trop fragile pour cela, bien que dangereusement féroce. Ils durent donc recourir à un piège que Mik désillusionna pour le rendre invisible. Tammy fit office d'appât, courant devant la créature ralentie par le poids qu'elle portait dans son ventre ; au dernier moment, la traqueuse s'écarta tandis que le sphinx, emporté par son élan, bondissait dans la cage que Roman, tapi derrière un buisson, referma d'un coup de baguette.
L'affaire n'était pas réglée car la femelle, furieuse et effrayée de se trouver piégée, se jetait violemment contre les parois de la cage dans l'espoir de les briser. Aucun danger qu'elle y parvienne, mais elle risquait de se blesser sérieusement. Les chasseurs s'attendaient à cette réaction et surent immédiatement quoi faire. Pendant que Mik préparait une écuelle d'eau additionnée d'une potion lénifiante dosée avec soin, Roman et Tammy se mirent à tourner lentement autour de la cage en fredonnant un chant, magique évidemment. C'était de loin la technique préférée de Roman qui s'en voulait toujours un peu de recourir à la violence ou à la contrainte contre des créatures qui n'avaient pas choisi d'être dangereuses pour l'homme.
Il fallut longtemps pour que la femelle s'apaise. Elle finit par cesser d'attaquer les barreaux et alla se blottir dans le fond de la cage, hors d'atteinte de toute agression. Son visage si semblable à celui d'une femme reflétait une profonde détresse. Roman aurait voulu la rassurer, mais elle n'aurait pas compris les mots. Avec des gestes lents et doux, Mik glissa la gamelle entre les barreaux, puis les trois chasseurs s'éloignèrent. Ils ne perdirent pas la cage de vue, mais signifièrent par cette distance que la femelle n'avait rien à craindre d'eux.
Au bout d'un moment, le sphinx fut suffisamment rassuré pour s'approcher de l'écuelle. La course, la peur et sa vaine résistance lui avaient donné soif. Sa longue queue battant ses flancs couleur de sable, la créature renifla l'eau. Elle ne détecta rien d'anormal, ou bien la soif fut trop forte : fléchissant ses pattes avant, elle se pencha et commença à laper. C'était un spectacle un peu étrange, cette tête de femme inclinée pour boire à grands coups de langue, mais les pattes griffues du sphinx ne lui permettaient pas de saisir l'écuelle pour la porter à sa bouche. Une fois désaltérée, la femelle retourna dans le fond de la cage et se coucha. Sur les instructions de Tammy, les traqueurs attendirent encore quelques minutes avant d'être certains qu'elle dormait.
Au fil des siècles, les agents du TNT s'étaient rodés aux transports exceptionnels et déplacer un sphinx en cage s'avéra, somme toute, plutôt banal. Ils firent léviter le piège pour le placer sur le tapis volant sultan size plus dont ils s'étaient munis en partant en mission et l'attachèrent solidement avec des sangles, après quoi ils s'installèrent, Mik au milieu du motif de pilotage, Tammy à l'avant pour guetter les éventuels obstacles. Le tapis disposant d'un mode furtif avec sortilèges de désillusion, de silence et de brouillage-radar intégrés, ils pourraient voler en plein jour sans aucune inquiétude : les touristes moldus qui lézardaient au soleil sur les plages de Mykonos ne risquaient pas de les repérer. Cette petite merveille, dont Stoya s'était gardée de préciser le coût, avait été conçue et fabriquée en quatre exemplaires de tailles différentes par l'atelier d'Ali Bashir sur commande spéciale du service. Roman supposait qu'il aurait atteint l'âge de la retraite avant que le TNT ait fini de les payer.
Bien qu'il ne puisse plus les voir à présent que Mik avait activé le mode furtif avant de décoller, Roman agita la main pour saluer ses collègues. Une fois le sphinx en lieu sûr, Mik regagnerait directement Budapest avec, pour ainsi dire, le tapis sous le bras : ils n'étaient pas autorisés à l'utiliser à vide. Tammy, elle, avait obtenu la permission de rester avec les soigneurs de la réserve pour assister à la mise bas. Quant à Roman, son séjour à Mykonos n'était pas tout à fait terminé. Pour procéder à la capture, ils avaient attiré le sphinx aussi loin que possible des zones habitées de l'île. Plusieurs résidents l'avaient cependant aperçu, au crépuscule, lorsqu'il sortait de sa cachette pour chercher de quoi se nourrir. Les chasseurs avaient oublietté tous les témoins qu'ils avaient rencontrés ; il revenait maintenant à Roman de s'assurer que personne n'avait été laissé de côté.
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« -On est arrivés à un carrefour, poursuivit Alifair. William a pris le virage en grillant le feu, pile au moment où quelqu'un traversait la rue. Shakuntala Raj, elle s'appelait. Elle travaillait à la pharmacie. Mariée, deux gosses plus jeunes que nous. Elle faisait des insomnies, c'est pour ça qu'elle était dehors si tard : marcher, ça l'aidait à s'endormir. Ça, bien sûr, on l'a su après. Pour nous, c'était juste la dame de la pharmacie, on ne lui avait même jamais parlé.
Elle n'est pas morte, remarque. Personne n'est mort. Tu parles d'une veine, commenta-t-elle avec amertume, le coin de ses lèvres soudain crispé. Elle en est juste sortie paralysée des quatre membres, clouée à vie sur un lit médicalisé. William a eu un traumatisme crânien, trois côtes et les deux jambes cassées et un poumon perforé, et après l'hosto il est parti direct en taule – enfin, en centre de détention pour mineurs. Ça ne rigolait pas, à l'époque. Fergus et Daisy ont dû se faire faire quelques points de suture, et moi rien. J'avais juste un gros bleu là où la ceinture de sécurité m'avait retenue. On a bousillé la vie de cette femme, mais il n'y a que William qui a trinqué. Alors que ça aurait pu être n'importe lequel d'entre nous à sa place. N'importe lequel. »
Le regard d'Alifair, rivé aux étagères qu'elle ne voyait sans doute pas, était dur, tout comme sa voix. Quelques secondes passèrent, puis elle reprit un peu moins âprement :
« -Après ça, je suis partie en vrille. Je me suis mise à faire vraiment n'importe quoi. Fergus... Je sais qu'il essayait de m'aider, mais je ne le supportais plus. Je n'ai jamais trop aimé qu'on me dise ce que je devais faire, même quand je déconnais. Et je n'ai vraiment pas apprécié la façon dont il a chargé William, comme si c'était lui le seul responsable. On était tous responsables. Fergus n'avait juste pas le cran de le reconnaître. Un jour, on a eu une très grosse engueulade, lui et moi. Je te passe les détails, mais je lui ai déballé ce que je pensais de lui, et lui de moi... Ça a fait vraiment vilain. Surtout pour lui.
Daisy et moi, on était dans la même chambre et, comme je n'avais pas envie de la voir après ça, la nuit j'ai fait le mur. Je suis allée en boîte – j'étais déjà bien beurrée, je picolais tout le temps après les cours, à ce moment-là. Normalement je n'avais pas le droit d'entrer, mais j'ai dit que j'étais majeure et ils m'ont laissée passer sans vérifier. Il y avait une fille... Je ne sais plus si j'avais chauffé son mec ou si son mec m'avait chauffée, ou si elle s'était juste imaginé des choses, réfléchit Alifair en secouant la tête. On s'est battues. Elle m'a attaquée avec une bouteille, cette andouille. Faut dire qu'elle ne me connaissait pas. Je lui ai pété le nez et la mâchoire. Elle pleurait et pissait le sang par terre, une horreur. C'est là qu'on m'a envoyée voir un psy, mais comme c'était de la légitime défense, j'ai eu des circonstances atténuantes.
Je me suis tenue à peu près à carreau, après. Je veux dire, je continuais à boire trop, mais j'essayais de ne plus me bagarrer. Avec Fergus et Daisy, c'était pour ainsi dire terminé. Je n'avais plus rien à leur dire. J'étais... Ils me dégoûtaient d'aller aussi bien alors qu'on n'avait même plus de nouvelles de William, et que personne d'entre nous n'avait eu le courage d'aller voir les Raj pour leur demander pardon. Ça n'aurait rien changé, bien sûr, mais quand même. Je ne leur jette pas la pierre là-dessus. Moi non plus je n'ai jamais eu le courage. »
Alifair s'interrompit à nouveau pour soupirer. Il n'y avait plus d'amertume dans sa voix, seulement de la lassitude.
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À quelques milliers de kilomètres de là, Severus Rogue arpentait les marais lettons au rythme des bruits de succion que produisaient ses bottes en caoutchouc aspirées par l'eau boueuse. Le bas de sa robe relevé dans l'espoir déjà vain de le préserver des éclaboussures, le sorcier sautait de rochers boueux en îlots détrempés, ses yeux fouillant les nappes de brume flottant à la surface du marécage, à la recherche de ces satanés Pitiponks. Cela faisait près d'une semaine qu'il parcourait la région et il n'en avait attrapé qu'une vingtaine tant ces fichues bestioles étaient prudentes et étonnamment rapides malgré leur pied unique. Les quelques spécimens qu'il était parvenu à stupéfixer au cours de la journée étaient fourrés dans le sac pendu à sa ceinture ; ce soir, ils rejoindraient leurs congénères dans sa malle de voyage. Rogue statuerait plus tard sur leur sort collectif. Capturer, déplacer, stériliser, avait dit Roman : telle était la règle, en effet. Mais les règles n'étaient-elles pas faites pour qu'on les enfreigne ?
Peut-être était-ce ce paysage désolé, cette humidité à l'odeur de pourriture qui vous imprégnait jusqu'à l'os, ces arbrisseaux dénudés tendant leurs branches mortes à travers la brume, ce silence à peine troublé par le bruit spongieux de ses pas et, de temps à autre, le croassement assourdi d'un oiseau invisible ; peut-être était-ce sa relégation forcée dans cet endroit perdu pour une mission sans gloire ni éclat, sans même de réel péril ; peut-être était-ce le fait de se retrouver seul, loin des regards et des jugements, libre d'établir ses propres règles... Rogue avait toujours été attiré par la face sombre de la magie, et elle le lui rendait bien. En l'explorant, il avait gagné en puissance et en dureté. Il avait découvert qu'un sorcier doué pour la magie noire n'avait pas à se soucier de morale. Dans le but de recevoir la Marque des Ténèbres et, après, de continuer à s'en montrer digne, il avait fait des choses non seulement prohibées mais aussi immorales, voire inhumaines. Il s'était découvert doué pour ça. Et maintenant, il se rappelait à quel point cela lui plaisait.
C'était si facile, quand on en avait le pouvoir. Encore plus si personne n'était là pour vous voir faire. Deux mots, un mouvement de baguette, et le tour était joué : propre, net, sans bavure. Sans souffrance. S'il le faisait ici, dans ce marais perdu, qui le saurait ? Et puis, même si quelqu'un l'apprenait, ce n'étaient que des Pitiponks.
Du coin de l'œil, il perçut une lumière dans la brume, presque à ras du sol. Il s'immobilisa, puis tourna très lentement la tête pour l'observer. La lumière se déplaçait par petits bonds gracieux, tranquille, presque aguichante. Les Moldus appelaient ça un feu follet ; pour les sorciers, c'était la lanterne d'un Pitiponk. Toujours lentement afin de ne pas alerter sa proie, Rogue leva sa baguette et mit la lumière en joue. Les mots attendaient sur le bout de sa langue, impatients ; sa main ne tremblait pas. Cela faisait si longtemps qu'il ne l'avait pas fait. La dernière fois ne comptait pas, bien sûr, et l'avant-dernière remontait à des lustres...
« -Espèce de sale enfoiré ! »
Rogue sursauta violemment ; effrayé, le Pitiponk s'enfuit et disparut dans la brume. Baguette brandie, le sorcier fit volte-face. La stupeur le figea sur place : vêtue d'un jean excessivement serré et d'un bustier pigeonnant, poings sur les hanches et les deux pieds plantés dans la vase, Alifair Blake le dévisageait avec un dégoût manifeste.
« -Vous buteriez de sang-froid une de ces pauvres créatures sans défense ? C'est dégueulasse, même venant de vous !
-Il est vrai que les Pitiponks n'ont causé aucun tort à Mr Rogue, renchérit Crickey, surgie de derrière les jambes de sa maîtresse. En réalité, c'est plutôt lui l'agresseur, puisqu'il s'est introduit sur leur territoire. Bien qu'il soit mandaté pour réguler les populations de nuisibles qui vivent dans ces marécages, cela ne lui donne pas le droit d'utiliser un Sortilège Impardonnable sur un être vivant dès lors que cet être ne menace pas directement sa vie, son intégrité physique ou morale, ou celles d'une tierce personne. Telle est la doctrine du TNT, Monsieur.
-On s'en fout que ce soit licite ou pas, trancha la Moldue. Ça ne se fait pas, c'est tout. Lancer un sortilège de mort sur un Pitiponk, non mais ! Est-ce que je tire au lance-roquette sur les petits oiseaux, moi ? Après tout ce que cette saloperie de maléfice a fait aux rares personnes qui vous étaient chères, je n'en reviens pas que vous ayez seulement pu penser vous en servir contre quoi que ce soit ! »
Les épaules du sorcier se détendirent et il poussa un soupir agacé. Stupides marécages et leurs brumes hallucinogènes ! Jusqu'à présent, il n'avait pas eu à en subir les effets mais, à l'approche du centre de la zone, les exhalaisons des plantes magiques en décomposition modifiaient la composition du brouillard, ce qui rendait le site particulièrement dangereux : le promeneur non averti confronté à des visions issues tout droit de son inconscient pouvait se croire devenu fou, ou le devenir bel et bien.
D'après la littérature, les brumes hallucinogènes se répartissaient en trois catégories : les brumes neutres qui donnaient corps à ce qui occupait déjà votre esprit de manière plus ou moins consciente, les brouillards de défense où apparaissaient les objets les plus susceptibles d'effrayer l'intrus afin de le chasser du marécage, et les fumerolles d'attraction suscitant au contraire des visions extrêmement séduisantes qui poussaient les victimes à s'enfoncer plus profondément vers le cœur du marais, là où poussaient les plantes les plus grosses et les plus affamées... L'hallucination de Rogue relevait manifestement de la première catégorie, quoique la deuxième ne soit pas à exclure, songea-t-il méchamment. Une partie de lui devait répugner à l'idée de jeter l'Avada Kedavra sur un adversaire aussi insignifiant, pour autant qu'un Pitiponk insouciant puisse être qualifié d'adversaire. Un reste de conscience morale dont Dumbledore aurait été ravi.
La pensée de Dumbledore lui donnait encore moins envie de prononcer les mots. Il préféra s'interroger sur l'aspect qu'avait revêtu l'hallucination. Parmi tous les donneurs de leçons que Rogue avait rencontrés au cours de son existence, la Moldue et son elfe occupaient le haut du podium : il était donc tout à fait logique qu'elles aient prêté voix et forme à son gendarme intérieur. En revanche, qu'elle lui apparaisse dans la tenue qu'elle portait le jour de leur toute première conversation, lorsqu'il avait repris conscience dans la maison Faraday, n'était absolument pas significatif, décida-t-il. Non plus que le fait que la Crickey de son mirage soit coiffée d'un diadème.
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« -Après le foyer, j'ai vécu un temps en coloc avec Lana, continuait Alifair, mais ça s'est mal terminé. J'étais carrément alcoolique à cette époque, même si je ne le réalisais pas... pas vraiment. Ensuite, j'ai un peu zoné chez des amis d'amis, dans des genres de sous-locations plus ou moins officieuses, des squats... Je finissais toujours par m'engueuler avec les autres et par me faire jeter, quand je ne me barrais pas de moi-même. Je suis passée des endroits corrects avec des gens corrects à des endroits de plus en plus pourris, mais c'était ma faute. Le dernier squat où j'ai atterri, c'était une espèce de hangar avec des vieux matelas partout et des junkies couchés dessus, défoncés à longueur de journée. Un vrai cliché. Heureusement, ça n'a pas duré longtemps. Enfin, heureusement, façon de parler, se reprit-elle. Un type est mort là-bas, et ça m'a comme réveillée. »
Elle raconta ensuite l'assistante sociale, le centre Belletombe, l'apprentissage, Saint-Barnaby. Thierry écoutait sans l'interrompre, hochant simplement la tête de temps à autre pour montrer qu'il était attentif.
« -En sortant du centre, je pensais que mon problème d'alcool était réglé, conclut Alifair. Mais il ne le sera jamais. C'est pas un hasard si j'allais me défoncer la tête en boîte tous les samedis soirs. Et si ça me reprend ces temps-ci. »
Thierry pinça les lèvres.
« -Du coup, ce n'est peut-être pas une très bonne idée qu'on aille se saouler, en fin de compte », observa-t-il.
Alifair eut un sourire torve.
« -Tu sais, j'ai toujours eu de la chance, déclara-t-elle. Toujours. Je m'en suis toujours sortie, quoi qu'il arrive aux autres. Y a qu'à voir avec ce qui est arrivé à William et Mrs Raj, ou cette pauvre fille en boîte. Ou ce pauvre type dans le squat. »
Ou Lupin et Tonks, et Tommy, compléta-t-elle mentalement. Et le loup.
« -À chaque fois, ça aurait pu être moi la blessée, ou la morte. Parfois, ça aurait dû être moi. »
Comment une Moldue avait-elle pu survivre à une attaque de loup-garou, plusieurs escarmouches avec des sorciers et une bataille contre les Mangemorts alors que des jeteurs de sorts expérimentés y avaient laissé la vie ?
« -Ma chance à moi, c'est la malchance des autres, résuma Alifair. Comme si je vampirisais toute la veine qui passe à ma portée et qu'il ne restait plus rien pour personne. Alors, me traîner un alcoolisme à peu près sous contrôle, ça ne me semble pas cher payé comme contrepartie. »
Le ton détaché et le visage neutre de son amie ne trompèrent pas Thierry : cette confession lui avait mis l'âme en miettes. Si ce fameux Fergus avait rejeté toute culpabilité par rapport à l'accident, Alifair, elle, s'y était vautrée, et la succession de drames postérieurs n'avait fait que la noyer davantage. Le jeune homme soupira.
« -Je ne suis sûrement pas le premier à te le dire, mais ce qui est arrivé à ton ami et à cette pauvre femme, ce n'était pas ta faute. Bien sûr que vous avez tous une part de responsabilité, mais ce n'est pas une raison pour tout prendre sur toi. Cette fille qui t'a attaquée, elle était responsable, elle aussi. Et le type dans le squat. »
Il se rapprocha pour poser ses mains sur ses épaules et plonger ses yeux dans les siens.
« -Ce n'est pas ta faute si la vie de ces gens a mal tourné, et tu n'as pas volé leur chance. L'univers ne s'organise pas en fonction des faits et gestes d'Alifair Blake, tu sais », dit-il avec beaucoup de douceur.
Alifair acquiesça devant ces sages paroles, mais elle ne put lui rendre son sourire. Sa gorge était si nouée soudain que sa salive y descendit en cliquetant.
« -C'était mon anniversaire, se força-t-elle à articuler. C'est pour ça qu'on avait fait le mur. J'ai fêté mes seize ans la nuit où les vies de William et de Mrs Raj sont parties en lambeaux. »
Il n'était pas question qu'elle pleure. Les larmes apportaient le soulagement, et pleurer devant quelqu'un l'incitait à vous consoler. Alifair ne cherchait ni le soulagement, ni la consolation. À quel titre y aurait-elle eu droit ?
Ses derniers mots avaient fait grimacer Thierry de compassion, mais il n'essaya pas de la réconforter ; peut-être sentait-il qu'elle n'y était pas encore prête. Il tapota ses épaules et jeta un coup d'oeil à la montre qu'il portait au poignet.
« -Encore quelques minutes avant qu'on ferme, dit-il. Ensuite, on ira chez moi et je te ferai un chocolat chaud. »
Elle avait vraiment eu raison de se tourner vers lui.
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Ce fut un Roman tout excité qui se présenta devant le bureau de Nikki le surlendemain de son retour de Mykonos.
« -Est-ce que Stoya est là ? demanda-t-il avec dans la voix une urgence contraire à sa nature placide. Il faut que je la voie.
-Ça tombe bien, répondit la secrétaire, elle m'a dit de t'envoyer dans son bureau dès que tu serais arrivé. »
Après l'avoir remerciée – urgence ou pas, Roman restait toujours Roman – il disparut dans le couloir au pas de course. Imperturbable, Nikki retourna à son travail : l'agitation était la règle dans le service, elle n'allait pas commencer à s'en préoccuper.
Roman prit à peine le temps de toquer à la porte avant de faire irruption dans le bureau de Stoya, brandissant le journal qu'il avait rapporté de chez son ex-épouse. La directrice, debout, fouillait dans un grand sac de voyage posé sur son sous-main.
« -Ah, Romi, tu tombes bien ! le salua-t-elle d'un ton vif. Prépare tes affaires, il faut qu'on y aille !
-Tu es déjà au courant ? s'étonna Roman. Je croyais que seuls les Moldus avaient relayé la nouvelle, pour l'instant.
-Les Moldus ? répéta Stoya, déconcertée. Qu'est-ce que tu racontes ? Les Moldus ne sont au courant de rien.
-Bien sûr que si, objecta Roman en dépliant son journal. C'est ma femme qui m'en a parlé, enfin, mon ex-femme... C'est écrit là, regarde, dans le numéro de la semaine dernière...
-La semaine dernière ? Mais de quoi tu parles ?
-Eh bien, de Greyback, répondit Roman, lui aussi perdu. Je pense que c'est lui qui est derrière tout ça. Une telle sauvagerie, ça ne peut être...
-Écoute, je ne sais pas de quoi tu parles, et je m'en fiche, coupa abruptement Stoya. On a d'autres préoccupations plus urgentes pour le moment. Il s'est passé quelque chose de grave au lac Prespa, avec Jarek et l'auxiliaire dont il assure le tutorat. Il faut qu'on y aille tout de suite. Avant que ça tourne encore plus mal. Prends ta baguette, ta trousse de premiers soins et tout ce qui pourra t'être utile pour une mission de secours. Je te retrouve devant l'entrée dans deux minutes. On se passera de formulaires. »
On se passera de formulaires : ces quelques mots suffirent à Roman pour comprendre à quel point l'affaire était grave.
Pfiou, ça y est, je crois qu'on a fait le tour du triste destin d'Alifair la veinarde, et je n'y reviendrai plus (et elle non plus, d'ailleurs). Il y a trop de choses à faire entre le loup-garou, les Pitiponks, les élections et maintenant le lac Prespa... sans oublier Nate et les Malefoy !
