Chapître 21 – Des changements non sans conséquences
Dans sa chambre, au campus de l'Université de Toronto, Jack avait passé son dimanche le nez dans ses bouquins, sans son camarade de chambrée, le temps lui semblait un peu plus long que d'habitude.
Celui-ci n'avait pas lié d'autres amitiés sur le campus, le jeune homme peu sûr de lui, préférait alors rester dans sa chambre toute la journée. Soudainement, il fit tirer de son ennui lorsqu'il vit Gilbert passer la porte.
Le jeune roux ne s'y attendait pas, il fit un sursaut, « Gil-Gilbert ! Mais qu'est-ce que tu fais là ?! »
Le jeune brun fronça les sourcils, confus, « Je suis rentré…? »
Jack se leva de son lit, et prit un air désolé, « Oh…je vois. »
Ce qui fit réagir le jeune étudiant alors qu'il était en train de défaire son bagage, « Et que vois-tu… ? » demanda –t-il interloqué.
« Anne t'as renvoyé, j'en déduis que ça s'est mal passé… Je ne t'attendais pas avant demain. », Dit-il se grattant la tête.
« Je ne suis pas allé jusque Charlottetown, à vrai dire, Anne était partie pour me rendre visite ici à Toronto. » déclara-t-il avec un petit sourire aux coins des lèvres.
Le rouquin réagit aussitôt, « Désolé, conclusion précipitée, j'aurais dû remarquer cet espèce de sourire. Et donc… ? », l'interrogea t-il curieux.
Gilbert baissa la tête pour détourner les yeux de son ami, on pouvait percevoir une certaine pudeur, « Nous… sommes restés ensemble à Montréal. »
Jack sourit et s'exclama, « Veinard ! »
Le jeune brun acquiesça et ne put s'empêcher de lâcher un petit rire.
Un peu plus tard, les deux jeunes gens étaient en chemin pour aller dîner à la cafétéria du campus.
Sur la route, Gilbert s'était arrêté à un panneau d'affichage, il y avait différentes annonces, l'une d'elle retint l'attention du jeune étudiant en médecine.
Ce qui attira également son ami, « Tiens… L'enseignement t'intéresse maintenant ? »
Le jeune brun détacha l'annonce, et mit le morceau de papier dans sa poche, « Disons que… mes réserves d'argent vont finir par s'épuiser si je ne trouve pas rapidement un emploi. »
Le rouquin déclara d'un ton des plus sérieux, « Tu sais, si tu as besoin de quoique ce soit, je peux.. », ce dernier fut couper net par son ami, « Non, ce n'est pas nécessaire, mais merci à toi. », dit-il en tapotant l'épaule de celui-ci.
Les deux jeunes étudiants reprirent leur route, Jack était songeur, quelque chose le tracassait, « Tu sais, l'annonce que tu viens de récupérer, je connais cette famille, mon père s'était lié d'amitié avec Monsieur Stuart, il avait fait un don très généreux à sa clinique privée. Bref, tout ça pour dire que je connais cette adresse, si tu as besoin d'un guide.»
Gilbert acquiesça en souriant, « Bien sûr ! C'est vrai que j'oublie toujours que tu as vécu un petit temps ici. »
« J'y ai vécu peu de temps, mais suffisamment pour me souvenir des familles que j'ai pu y croiser. Et crois-moi que la famille Stuart m'a marqué plus que les autres, j'avais été proche de Ronald et Christine, les enfants de M. Stuart, ce sont des jumeaux, je me demande ce qu'ils deviennent… Quand j'ai emménagé en Nouvelle-Ecosse à Halifax, j'ai totalement perdu contact avec eux. », Déclara-t-il à nouveau perdu dans ses pensées.
« Dans ce cas tu m'accompagneras ! De plus sur l'annonce, il n'est pas indiqué pour lequel de ses enfants il cherchait des cours particuliers. », Souligna le jeune homme aux boucles brunes.
Jack commença à rire et confessa, « Oh ! j'en mettrais ma main à couper qu'il s'agit de Christine. Christine Stuart est de loin la moins disciplinée des deux. », Le jeune roux eut un léger sourire sur les lèvres, rêveur, il ajouta, « Elle était très mignonne, si je n'étais pas… moi…je lui aurais fait la cour. »
Les deux jeunes gens arrivèrent enfin devant la cafétéria, Gilbert se tourna vers son ami, « Tu sais, tu ne devrais pas te déprécier ainsi. Demain prépare-toi !» taquina t-il.
Le lendemain, du côté de Charlottetown, Anne et Diana se rendaient au Queen's College, depuis la veille, les deux jeunes filles avaient un sujet qui revenait sur le tapis sans cesse.
« Tu n'y échapperas pas Anne… », Fit la jeune brune en levant les yeux au ciel.
« Oh Diana s'il te plaît… », Répondit son amie d'un ton lasse.
« Tu ne pourras pas faire semblant de dormir à chaque fois qu'il abordera le sujet… », Dit-elle sarcastique.
L'étudiante à la chevelure rousse se stoppa dans sa marche, « C'est bien ça le problème, je n'ai pas pu. Il… je pouvais sentir son regard. Le rendre triste… C'est la pire chose. », Confia-t-elle pleine de regrets.
La raffinée Diana Barry ne put s'empêcher de retenir un rire. Alors Anne rejoignit son amie aussitôt, « Je peux savoir ce que tu trouves de drôle ? Ma situation n'est pas du tout amusante. », Déclara la jeune fille aux tâches de rousseur, contrariée.
Diana qui avait enfin fini de rire, lui répondit, « Tu trouves toujours le moyen pour te mettre dans ce genre de situation, je suis vraiment désolée d'en rire Anne. Mais…Gilbert et toi, vous agissez comme-ci vous étiez fiancés, alors qu'aucun engagement officiel n'a été prononcé, vous faites preuve d'une telle désinvolture… », Conclut-elle avec un petit sourire.
Cela fît soupirer la rouquine, puis elle répondit en souriant, « Peut-on m'en vouloir pour cela ? De vouloir passer le plus de temps possible avec le garçon dont je suis amoureuse. Oh Diana… le temps s'est écoulé si vite, que je ne regrette rien du tout, je veux bien être insouciante dans ce cas ! »
La jeune brune prit la main de son amie et lui dit, « En réalité, je t'envie beaucoup, et d'ailleurs les autres filles aussi, mais elles ne l'avoueront jamais toutes, surtout Josie… Sinon qu'as-tu retenu des lettres de Gilbert hier soir ?»
Anne prit un air des plus sérieux, et sortit la lettre qui était rangée dans sa besace, « Tiens, tu peux lire ce passage. »
Diana commença à lire le fameux passage à voix haute : « Pour répondre à ta question, que prétends-je être ? Eh bien, je ne peux décemment me définir comme un prétendant, puisque je ne peux me marier dans l'immédiat. Je pourrais très bien m'engager avec toi, mais comme tu as l'air de le penser, si je te demandais de faire une promesse d'engagement, c'est comme si je te maintenais enchainée indéfiniment. Ca ne serait pas juste pour toi. En réalité, je prétends seulement être tombé éperdument amoureux de toi, Anne. Maintenant que je connais la nature de tes sentiments, je ne désire que recevoir tes faveurs avec gourmandise. », Cette dernière rougissait presque lorsqu'elle termina de lire.
La rouquine manifesta aussitôt une crainte, « Mais le passage de cette lettre date de plusieurs semaines… Gilbert a dû revoir son jugement depuis, mais quoiqu'il en soit je n'ai pas encore lu toutes ses lettres, ça ne sert alors à rien de me monter la tête. J'espère qu'il ne le fera pas Diana, s'il me fait sa demande, j'ai bien peur de ne pas savoir quoi répondre. »
Plus tard dans la journée, les jeunes étudiantes étaient à leur cours de littérature anglaise, Anne et Diana s'étaient assises à l'écart des quatre autres filles.
Depuis que la jeune rousse était rentrée de Montréal, cette dernière avait quelques ressentiments vis-à-vis de Ruby et Josie. Diana avait bien tenté de raisonner son amie, mais la trahison était encore trop récente.
On pouvait voir Tillie et Josie en pamoison devant M. MacPherson, ce qui devenait une habitude, même Ruby s'y mettait, et ça ce n'était guère étonnant, car celle-ci admirait tous les beaux garçons quels qu'ils soient.
Et cela même devant le pauvre Moody, qui était à l'autre bout de la classe et voyait sa bien aimée agir de la sorte.
Soudain, un homme pénétra dans la classe, M. MacPherson alla à sa rencontre, « Je vous présente le Professeur Hamilton, il est professeur de littérature anglaise tout comme moi, s'il est ici, c'est pour rester en observation. Car il se trouve que j'ai l'intention de laisser ma place à M. Hamilton. »
Toute la classe fut surprise et la moitié des élèves semblaient bouleversés, en tête Tillie et Josie, la grande blonde leva alors la main pour poser une question, « Mais Monsieur, vous nous aviez pourtant bien dit que vous seriez notre professeur de littérature anglaise durant toute notre scolarité ici, ou au moins pour cette année… ? »
M. MacPherson prit un air solennel et déclara, « Il arrive que la vie prenne une direction qu'on n'aurait pas soupçonné. Néanmoins je vous laisse en de très bonnes mains. Cela sera ma dernière semaine de cours, après cela je partirais en Colombie Britannique. »
« M-mais c'est à l'autre bout du pays ! » Ne put s'empêcher d'intervenir Josie.
« En effet, mais que nous ne ferions pas par amour ? » répondit le professeur MacPherson.
C'était un coup dur pour la pauvre Josie, elle apprenait en une seule journée, que son coup de cœur partirait à des milliers de kilomètres et de plus pour vivre avec une femme.
n'avait pas l'air d'être un mauvais professeur, mais les jeunes filles avaient beaucoup moins d'enthousiasme pour celui-ci. Car effectivement ce dernier n'avait pas les même caractéristiques physique que son prédécesseur, il était plutôt petit et mince, et porter des lunettes rondes, une calvitie commençait à apparaître, néanmoins il avait les yeux d'un rêveur. Et Anne remarqua ce détail instantanément.
Parallèlement du côté de Toronto, Gilbert et Jack se rendaient à la demeure de la famille Stuart. Le jeune rouquin était le plus anxieux, car contrairement à Gilbert, il éprouvait une certaine appréhension de revoir après plusieurs années la fille qui avait fait chavirer son cœur.
Les deux étudiants furent accueillis par un majordome, ils patientèrent durant une demi-heure dans le petit salon, lorsque M. Stuart fit enfin son entrée.
M. Stuart était un homme âgé d'une cinquantaine d'années, il avait les cheveux noirs corbeau et d'épais sourcils, ce qui rendait son regard intense, non pas qu'il avait l'air dur, mais plutôt passionné.
« Alors… lequel de vous deux est M. Blythe ? », sur cette question posée de manière nonchalante, M. Stuart tendit la main devant Jack et Gilbert pour les saluer.
Gilbert se leva alors, et serra fermement la main du maître des lieux, « Enchanté M. Stuart, je me présente Gilbert Blythe, et voici mon camarade d'université, Jack Collins. », fit-il le plus poliment possible, le jeune roux l'imita.
« Je suis également enchanté, mon majordome m'a dit que vous étiez ici pour l'annonce. Mais vous me paressez encore jeune pour donner des cours particuliers, quel âge avez-vous ? », M. Stuart demanda cela avec une petite pointe d'amusement.
Jack fut surpris que M. Stuart ne l'ait même pas reconnu.
Le jeune homme aux boucles brunes ne s'attendait pas du tout à cette question, il tenta de garder la face, « Eh bien… J'ai actuellement dix-huit ans, mais je me dirige vers mes 19 ans, je pense avoir déjà eu une certaine expérience de la vie, j'ai dû être un adulte très vite. »
Jack regarda son ami d'un air peiné, il prit alors toute la mesure de l'enfance de celui-ci.
M. Stuart s'installa sur le divan en face des deux jeunes gens et déclara, « Je vois… Il est vrai que vous avez tout l'air d'être un jeune homme tout à fait respectable et… mature. Mais la vérité… c'est que… je souhaite élever l'éducation de ma fille Christine, celle-ci n'en fait qu'à sa tête, elle préfère se rendre à des bals et autres frivolités, plutôt que d'étudier. Ma fille est âgée de seize ans, et elle se rend sur ses dix-sept ans, elle fait ses classes dans un collège pour filles, mais je crains que les choses qu'elle y apprenne ne soient suffisantes, je songe d'ailleurs à la faire changer d'établissement. Enfin, tout ça pour dire, que je m'attendais à avoir quelqu'un de plus âgé, je ne tiens pas vraiment à ce que ma fille et vous-même développaient une relation trop intime, cela doit rester professionnel. »
Gilbert ne s'attendait pas à cette déclaration et affirma aussitôt avec force, « Oh monsieur, je peux vous assurer que je n'aurais aucune intention déplacé envers votre fille ! »
Le jeune roux qui était jusque maintenant silencieux ajouta fièrement, « Permettez-moi M. Stuart, mais je dois dire que je n'ai jamais vu un homme aussi amoureux, et je peux affirmer cela, sans même avoir déjà rencontré sa future fiancée. », Gilbert ne put dissimuler un sourire, il ne pouvait pas contredire son ami.
Puis timidement Jack demanda, « Alors… vous ne vous souvenez plus de moi ? Ni même de mon père le Docteur Collins ? »
M. Stuart allait réagir lorsqu'une jeune fille fit son entrée, « Eh bien, je vois que l'on fait des entretiens sans moi. C'est tout de même pour moi avant tout, père. »
Elle avait les cheveux sombres d'un noir corbeau tout comme son père, elle était coiffé d'un ruban rose. Elle n'était pas particulièrement la plus ravissante des filles, mais elle pouvait avoir un certain charme. Quand Jack la vit, il n'était plus capable de lever la tête, il était comme paralysé, ce qui fit un peu sourire son camarade de chambrée.
« Christine ! Tu n'avais pas ton club de lecture cet après-midi ? », Demanda son père agacé.
« Présentez-moi plutôt ces charmants jeunes hommes… », Dit-elle avec les yeux pétillants, ce qui mit mal à l'aise Gilbert, et fit rougir Jack.
La jeune brune s'installa aux côtés de son père.
« Je te présente Gilbert Blythe et son ami… euh… ? » M. Stuart réfléchit longuement, « M. Collins qui est apparemment le fils du Dr Collins, t'en souviens-tu ? », il questionna sa fille.
Jack n'osa regarder la demoiselle dans les yeux, puis enfin elle répondit, « Oh oui ! Ça me revient maintenant ! Nous avions fait des tas de parties de cache-cache étant enfant ! »
Le jeune roux leva la tête et acquiesça sans même ouvrir la bouche, il était comme paralysé.
Christine ajouta ensuite, « Enfin… J'imagine que c'est vous M. Blythe que nous allons engager ? », elle attendait confirmation, mais en réalité elle l'avait déjà décidé elle-même.
Son père se leva pour serrer la main du jeune étudiant, « Alors vous êtes engagé ! Nous allons instaurer un planning si vous le voulez bien. »
Gilbert ne pensait pas que ça allait se décider si rapidement, mais visiblement M. Stuart se sentait suffisamment en confiance avec le jeune homme.
En revanche, pouvait-on penser la même chose de la jeune brune… Elle le dissimula très bien, mais cette dernière trouvait l'étudiant en médecine, tout à fait à son goût.
