Bonjour/Bonsoir/Holà !

Ce recueil se constitue de textes produits lors des nuits du FoF, nuit d'écriture qui a lieu tous les mois durant le premier week-end, de 21h à 4h du matin, un sujet par heure. Allez jeter un œil si vous ne connaissez pas, c'est très sympa.

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Ce texte a été écrit pour la 121ème Nuit du FoF, pour le thème 1 « Elle ». Il fait suite aux deux OS précédents, dans lesquels Margaery avait eu un grave accident de la route en rentrant de chez Jaime et Brienne et en avait perdu la vue.

Pour ceux qui ne liraient qu'un chapitre çà et là, Jaime, Brienne et Tyrion étaient étudiants en pension indépendante au cœur de Port-Réal, chacun dans ses études, et ont réussi à rester très soudés au fil des années. Ils sont maintenant adultes. Jaime et Brienne ont une maison où ils vivent en colocation avec leur chat, et Tyrion est marié à Shae.

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Elle

- Brienne -

Au yeux de la plupart des gens (et par cette formulation convenue, Jaime aurait pu dire de tous les gens qu'il connaissait ou croisait dans sa vie, y compris son cher petit frère qui n'en revenait toujours pas de s'être à ce point trompé sur sa propre soeur) la vie de Jaime Lannister tournait depuis toujours essentiellement autour de femmes originales. C'était encore l'adjectif le plus neutre et le plus juste pour tâcher de définir toutes les femmes de sa vie sous la même appellation. Parce qu'il fallait évidemment en passer par Cersei. La première, la seule d'une certaine manière, qui avait été son monde et qui l'avait réduit à néant. Mais ce n'était pas pour elle et autour d'elle que Jaime avait organisé son monde durant toute sa vie d'adulte.

Parfois, Bronn lui demandait, pendant qu'ils faisaient de la paperasse (ce qu'ils détestaient l'un comme l'autre) pourquoi, bon Dieu, il n'avait pas déjà couché avec Brienne. Pourquoi ils n'étaient pas mariés et parents d'une flopée de marmots. Pourquoi ils n'étaient pas ensemble au sens physique alors que concrètement, ils l'étaient pour tout le reste. Jaime haussait les épaules. Il n'avait pas envie de se justifier. Ça le fatiguait d'avance.

Bri et lui, c'était une affaire bizarre depuis le début. C'était aussi la meilleure chose qui lui soit arrivée dans sa vie, et il se fichait comme d'une guigne qu'on puisse le penser bizarre. La première fois qu'ils avaient dormi ensemble dans le même lit, c'était la nuit qui avait suivi le mariage de Cersei. Jaime, Tyrion et Brienne avaient confié bébé-chat à la charge de Davos, le pizzaiolo qu'ils adoraient (et qui adorait les enfants et les animaux) pour partager une chambre d'hôtel le temps du week-end que durerait la cérémonie. Cérémonie infernale, bien sûr. Quand ils avaient regagné leur chambre, déjà envahie de leurs affaires, Bri avait pris son lit individuel et laissé aux garçons la primeur du lit double. Pour finir par les rejoindre une heure plus tard, en réalisant qu'aucun d'eux ne dormait. Jaime fixait le plafond avec le cœur au bord des lèvres.

- Pousse-toi, avait dit Brienne en lui donnant un coup dans le bras.

Il s'était décalé, et elle s'était glissé sous la couette, en pyjama bleu clair à étoiles. Tyrion s'était tassé contre le bord du lit de manière exagérée, en pestant faussement sur la place que prenaient les deux énergumènes élevés aux hormones de croissance. Brienne lui avait envoyé son coussin en plein visage, avait donné un coude de coude dans le nez de Jaime au passage, s'était confondue en excuses, et leurs nerfs avaient lâchés. Ils avaient éclaté de rire, tous les trois serrés comme des sardines. Jaime s'était endormi entouré par les deux personnes qu'il aimait le plus au monde et s'était réveillé le lendemain avec dans la tête la berceuse de Brienne, dans les narines la bonne odeur des pancakes que Tyrion était allé chercher, et devant les yeux la gamine qui s'était installée contre la tête de lit pour lire son manuel d'Histoire martiale tout en veillant sur son sommeil.

A l'époque, elle avait dix-sept ans.

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A présent, elle avait trente-deux ans, et elle dormait toujours dans le même lit que lui, assez souvent. Il ramenait des filles à la maison, parfois, mais il ne dormait que rarement avec elles. Elles étaient des étrangères. Il avait un problème avec l'idée de partager son intimité avec quelqu'un avec qui il ne voyait aucun avenir. C'était une chose de baiser, c'en était une autre de supporter le contact de la peau après l'acte, la chaleur d'un corps nu contre le sien, le souffle dans l'oreille. Quelques fois, il avait dû affronter la colère de sa conquête au petit matin, quand elle l'avait découvert sortant de la chambre de Bri où il avait fini la nuit.

Désormais, Brienne se prenait la tête pour une chose impossible. Margaery venait souffler chez eux. Profiter de l'éloignement familial, où tout le monde la choyait à vomir, paniqué à l'idée qu'il lui arrive quelque chose. Depuis que le verdict était tombé, les Tyrell l'étouffaient sans le vouloir. Ils avaient acquis tout un tas de trucs que Jaime qualifiait de « matos pour aveugle » avant de prendre conscience de l'intérêt que cela pouvait avoir. Margaery avait fini par craquer. Par débarquer chez eux en train, paniquée, en ayant appelé le jour-même pour les prévenir. Elle ne savait pas où aller. Jaime avait senti que ça puait à l'instant où Brienne était entrée dans la maison avec la pauvre Margaery, les yeux vides, les joues pleines de larmes qui avaient séché en traçant des sillons sur sa peau. Depuis que Margaery avait quitté l'hôpital, les deux femmes se téléphonaient presque tous les jours, mais elles ne s'étaient plus « vues ». Là, ça craignait.

Sauf que Brienne avait fait ce regard (celui qui disait « pitié »), et Jaime avait su qu'il allait encore se laisser mener par le bout du nez. Ça n'avait pas manqué. Ils avaient installé la jeune aveugle dans la chambre de Brienne et Bri avait emménagé dans celle de Jaime. Mais elle ne dormait pas vraiment. Elle réfléchissait toute la nuit, à en rendre le repos impossible. Bébé-chat dormait avec Margaery, et Jaime se retrouvait à cogiter lui aussi, sans même avoir la distraction de jouer avec les oreilles du vénérable matou.

Alors il faisait des propositions, tout seul, avec le silence pour seule réponse.

- Tu sais, tu peux changer de chambre.

- Tu sais, tu devrais lui parler.

- Tu comptes te rendre malade jusqu'à quel point ?

- Je sais que tu me crois pas quand je te dis que ça crève les yeux, mais elle n'osait déjà pas admettre que c'était visible quand elle y voyait clair, c'est pas maintenant qu'elle va bouger.

Il multipliait les réflexions débiles, poussait Brienne, la chatouillait, tentait de la mettre en colère. Pas moyen. Elle était terrifiée. Elle n'osait pas même dire quoi que ce soit. Chaque jour, elle allait aider Margaery en tout, quand elle le demandait, quand elle n'osait pas toujours le demander. Elle ne s'imposait pas non plus, n'infantilisait pas, organisait même des exercices pour développer l'autonomie de la jeune femme. Brienne allait jusqu'à suivre les cours de braille qu'un spécialiste venait donner à Margaery. Dès qu'elle rentrait du commissariat, elle s'y mettait, en signe de soutien. Et chaque jour, Jaime voyait un peu plus de douleur dans ses yeux. C'était d'autant plus violent que Margaery n'avait aucune chance de voir quoi que ce soit et que Brienne se contrôlait suffisamment pour que rien ne puisse filtrer par sa voix ou sa gestuelle. Tout était rôdé. Et pendant qu'il voyait ce spectacle depuis le bar de la cuisine, il ne pouvait que compter sur bébé-chat pour miauler de désespoir, lui aussi.

- Elle ne veut pas de ça, dit Brienne une nuit, vers deux heures du matin.

- Tu sais qu'on bosse à huit heures ? marmonna Jaime en se retournant.

Il ne pouvait pas prétendre qu'il dormait. Bri pensait si fort que c'en était assourdissant.

- Je ne peux pas gâcher notre amitié, dit encore Brienne. Pas comme ça. Elle a besoin d'une amie.

- A mon avis, elle ne dirait pas non à plus.

- ... Non.

C'était visiblement le fruit d'une longue réflexion dont Jaime ne voulait pas voir arriver la conclusion. Il était certain de ne pas l'aimer.

- Tu es épuisante. Refuser d'être heureuse à ce point, c'est pathologique.

- Tu peux parler.

- Quoi ? Je suis heureux, moi.

- Tu vis avec moi. Tu lèves des filles pour des coups d'un soir. Au mieux, elles tiennent un mois.

- Deux.

- Tu es pitoyable. Tu parles de moi, mais qui est toujours bloqué sur son traumatisme depuis des décennies ? Quand est-ce que tu vas te décider à avoir une vraie relation ?

- OK, tu sais quoi ?

Il se releva brusquement, alluma la lampe de chevet et braqua son regard dans celui de Bri.

- Avoir une relation amoureuse avec quelqu'un, ça veut dire quoi, classiquement ? Vivre ensemble, avoir des projets en commun, partager une certaine intimité, éventuellement avoir des enfants. On vit ensemble de façon définitive depuis des années. On se connaît par cœur. On s'est vu à poils plus de fois qu'on n'aurait dû, si je me base sur les lendemains de beuverie où on a dû se foutre l'un l'autre sous la douche. On a un budget pour les vacances et des destinations plein la tête. On envisage d'adopter un chien. On a repeint le salon l'été dernier et on a prévu de se charger de la cuisine l'été prochain. On doit accueillir mon frère, sa femme et son lardon quand elle aura fini par le pondre. On se dit absolument tout. On partage le même lit pratiquement neuf fois sur dix. Tu me piques mes pyjamas ! Quand t'as cru que t'étais enceinte l'année dernière, c'est moi qui suis resté à côté de toi à attendre que ce putain de test donne un résultat ! Alors oui, on ne couche peut-être pas ensemble, mais pour le reste, donne-moi un truc qu'on fait et qui ne se fasse pas en couple.

Brienne garda le silence. Elle avait le visage renfrogné, mais ses yeux brillaient un peu trop au goût de Jaime. Il soupira, et capitula. Se laissa tomber sur le dos et la serra contre lui – un peu trop brusquement, il se prit le front de la jeune femme dans la joue. Il éteignit la lampe, et le silence les enveloppa quelques instants. Brienne avait refermé ses bras sur lui pour le serrer, comme une bouée en plein naufrage. Il la sentait trembler, un peu. Crise de panique ? Contrôle illusoire ? Il ne demanda pas.

- On est en couple, andouille, dit-il après un long moment. Et je n'ai pas besoin de plus. Je ne veux pas plus. Si on avait plus, tu sais ce qu'il se passerait.

Il ne pouvait y avoir que Cersei. Pour la chair, pour les soupirs, pour les choses indécentes qui se faisaient en catimini, quand personne ne pouvait les voir ou les entendre, il n'y avait et il n'y aurait toujours que Cersei. C'était effrayant. Mais Jaime avait fini par s'y faire. Il se trouvait des filles pour un peu de bon temps quand il avait envie, mais il ne cherchait rien de sérieux car dès qu'elles retombaient, après l'orgasme, elles devenaient de pâles copies de Cersei et perdaient tout intérêt.

- Mais je suis heureux comme ça, reprit-il. Toi, non. Toi, tu pourrais avoir plus. Sans que ça veuille dire pour autant que ça change quoi que ce soit ou que ça soit mal.

- On n'est pas facile à accepter.

Jaime sourit dans le noir. « On » était un progrès. Au moins n'était-elle plus à se braquer sur l'idée qu'elle puisse être le problème.

- On est indestructibles, répliqua-t-il. On surmonte tout, pas vrai ?

C'était pour ça, au fond, décida-t-il plus tard dans la nuit, quand Brienne se fut endormie et que lui n'y parvenait toujours pas. C'était pour ça qu'il ne parlait pas de Brienne et lui aux autres. Il aurait été incapable d'expliquer ce que ça faisait de se réveiller tous les matins auprès de quelqu'un qui avait choisi de veiller sur son sommeil. Il aurait été incapable de justifier d'être simplement heureux – immensément heureux – de pouvoir partager son lit avec quelqu'un dont le contact ne le rebutait pas. Quelqu'un qui, le printemps venu, enfilait un débardeur et un short de pyjama bleu et blanc, avec des étoiles ridicules (un cadeau de Tyrion, que Bri adorait, évidement, parce qu'on pouvait être boxeuse, militaire et flic et adorer ces putains d'étoiles cousues de fils dorés ou argentés), et dont le bras nu contre le sien ne lui donnait pas l'impression d'étouffer. Quelqu'un même, dont le souffle ne lui était pas tout à fait insupportable, comme maintenant que Brienne s'était endormie la tête sur son épaule.

C'était des choses qu'il ne pouvait pas décrire. Alors il ne parlait pas d'elle.