Que s'est-il passé sur les rives du lac Prespa ? Et qu'y avait-il dans le journal de Roman ? La réponse tout de suite !

Katymyny : Une rencontre entre Rogue et Thierry serait très intéressante, en effet, mais dans cette histoire ça me semble compliqué à mettre en place. Si ça se produit un jour, je ne me fais pas de souci pour notre imprimeur : c'est plutôt Rogue qui ne supporterait pas le choc :)


Chapitre 22 - Dans les flammes

Un Portoloin spécial leur permit d'atteindre rapidement le lieu du drame : la rive d'un lac plantée d'une herbe fleurie où se dressaient quelques tables de pique-nique ainsi qu'une petite aire de jeux pour enfants ; un peu plus loin, un hangar et un ponton où étaient amarrés de petites barques et des pédalos. L'endroit devait être prisé des promeneurs et des touristes, en temps normal. Aujourd'hui, un cordon d'agents en robes d'uniforme rouge et noir entourait le périmètre. À quelque distance, sur le lac, une île était en feu.

On les dirigea vers un homme en tenue civile qui contemplait l'incendie, debout au bord de l'eau, mains dans les poches. Après de brèves présentations, l'inspecteur Kelmendi de la police magique d'Albanie leur résuma la situation, en italien afin que Roman puisse suivre.

« -On tenait le lac sous surveillance à cause de la stryge. Depuis qu'elle s'en est pris à cette famille qui faisait du pédalo, le mois dernier, on a obtenu que les autorités moldues déconseillent aux gens de venir par ici – ils ont dit qu'il y avait une pollution des eaux. On patrouille régulièrement mais vos deux collègues étaient censés régler le problème tous seuls.

-C'est la procédure habituelle, en effet, confirma Stoya. Une stryge, ce n'est pas bien compliqué.

-Au petit matin, nos patrouilleurs ont donné l'alerte : un incendie venait de se déclencher sur cet îlot, poursuivit le capitaine avec un mouvement du menton en direction des flammes. À l'aspect du feu et de la fumée, ils ont tout de suite soupçonné une origine magique, on leur a donc envoyé des renforts pour boucler le secteur et essayer d'en savoir plus. »

Hautes et d'un rouge très vif, les flammes dégageaient une épaisse fumée dont le panache devait se voir à des kilomètres. La vigueur de l'incendie et les étranges formes que revêtaient les flammes, même à cette distance, évoquaient un peu un Feudeymon ; la fumée, noire et dense, charriait des scories verdâtres. Magique, sans conteste. Roman aurait même parié sur de la magie noire. Pourrait-on encore faire passer cela pour un méfait de la pollution ?

« -Mes hommes ont trouvé votre collègue, le plus jeune, juste là, dit l'inspecteur en indiquant le sol à ses pieds. Il avait réussi à regagner la rive à la nage, mais il était salement brûlé. Très salement brûlé. Il a dit qu'ils avaient pisté la stryge jusque sur cette île et que son équipier était toujours là-bas. Ensuite il s'est évanoui et on l'a évacué vers l'hôpital magique de Tirana. »

Roman sentit son estomac se retourner. Jarek était resté sur l'île... L'inspecteur Kelmendi, toujours mains dans les poches, observait les flammes d'un air songeur.

« -Je ne suis pas un grand spécialiste des créatures néfastes, fit-il pensivement, mais ça, ça ne ressemble pas à l'œuvre d'une stryge. »

Roman ne pouvait qu'en convenir.

« -Ça ne ressemble pas non plus à l'une de nos techniques de chasse, ajouta-t-il.

-Il faut qu'on y aille, décréta Stoya d'un ton décidé. On ne peut pas partir du principe qu'il n'y a plus rien à faire pour Jarek avant même d'avoir essayé.

-Je vous accompagne, dit l'inspecteur. Si ce n'est pas une stryge, c'est peut-être quelque chose qui dépend de ma juridiction, ou de celle des Aurors. »

Stoya n'essaya pas de discuter.

« -Nous avons de quoi assurer les premiers soins sur place, s'il le faut, indiqua-t-elle. Avant de partir, j'aimerais juste envoyer des instructions à notre bureau à Budapest.

-Mettez-les sur parchemin, je les ferai expédier par hibou express. »

Tandis que Stoya griffonnait un message à l'intention de Nikki, l'inspecteur ordonna qu'on approche l'une des barques sur lesquelles les touristes moldus faisaient du canotage.

« -Mik doit être arrivé, à cette heure-ci, expliqua rapidement Stoya à Roman. Je veux qu'il aille auprès de Sacha à l'hôpital. Nous l'y rejoindrons dès que nous aurons terminé ici. Nikki s'occupera de prévenir les autres, bien qu'il n'y ait pas grand monde au bureau en ce moment.

-Tu penses qu'il y a une chance que Jarek... »

Roman n'acheva pas sa phrase. Les hiboux express volaient vite, et eux-mêmes n'avaient pas traîné en route ; malgré tout, plusieurs heures s'étaient écoulées depuis le déclenchement de l'incendie. Mais Stoya carra la mâchoire, un reflet d'acier dans ses yeux saphir.

« -Si je ne le pensais pas, moi aussi j'attendrais nos propres renforts avant de prendre des risques », répondit-elle fermement.

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« Un scandale silencieux », « Le secret le mieux gardé de l'histoire », « Un poisson d'avril en mai ? », « La honte de l'Amérique », « Mensonges d'État », « La fin d'un monde ? », « Libérons-les, libérons-nous ! » : les titres et les slogans n'en finissaient plus de fleurir sur les manchettes des journaux et les prospectus de campagne. Crickey et Alifair avaient espéré que les rumeurs d'abolition de l'esclavage des elfes dans les anciennes colonies provoqueraient quelques remous dans l'opinion publique : en réalité, ce fut un raz-de-marée. À l'exception de Sentinelle qui se tenait prudemment en retrait, les journaux de l'opposition furent les premiers à relayer ce qu'ils présentèrent comme « la tentative de désinformation la plus ridicule du vingtième siècle ». Après que la Gazette du sorcier et quelques autres eurent reçu confirmation de l'étranger et certifié la véracité de la nouvelle avec à peine deux cents ans de retard, ils furent forcés de revoir leur copie ; l'information fut dès lors qualifiée de « grave faux-pas des gouvernements d'hier dont les sorciers d'aujourd'hui paient les pots cassés, sans parler des elfes, une erreur dont notre ministère de la Magie ferait bien de se garder. »

« -Ça veut dire qu'ils s'inquiètent de ce que les elfes étrangers paient aussi les conséquences de cette erreur, ou du fait que maintenant on doit les payer pour leurs services ? » s'interrogea Alifair.

Installée sur son transat à l'ombre du mûrier, elle sirotait un Tequila Sunrise en parcourant la presse. Une fois n'est pas coutume, elle avait acheté le titre le plus spéciste qu'elle ait pu trouver, pour la bonne raison qu'ils étaient bien plus diserts sur la question des elfes que les journaux mainstream. Ces derniers attendaient sans doute de savoir où soufflait le vent de l'opinion publique avant de prendre position ; pour l'instant, ils se contentaient de relater les faits avec une neutralité particulièrement rare dans la presse magique. Le Ministre lui-même s'en tenant à une prudent réserve, seules les feuilles de chou les plus obscures et les plus excentriques prônaient l'abolition, Le Chicaneur en tête. Mais, bien sûr, depuis que la liberté de la presse avait été restaurée – ou instaurée, nuançait perfidement Alifair – plus personne ne lisait Le Chicaneur, hormis son public traditionnel d'hurluberlus.

« -Xenophilius Lovegood ferait bien de se renseigner sur son sujet avant de diffuser ses écrits, observa Crickey, assise dans un second transat, la dernière édition du Chicaneur la dissimulant presque entièrement aux regard. Il ne suffit pas d'un décret pour abolir un lien magique, surtout un si ancien qu'on ne peut en dater la création. »

Crickey n'avait jamais eu de temps à perdre avec des sornettes telles que celles publiées par Mr Lovegood. Mais sa maîtresse lui avait fait remarquer qu'en tant qu'experte britannique de la question des elfes, elle devait se tenir au courant de tout ce qui se disait sur le sujet. Bien que Crickey récusât ce titre, elle ne pouvait nier que, grâce à l'héritage d'Amelia Bones, personne dans le pays n'en savait plus qu'elle sur le chapitre des abolitions.

« -Ça pourrait bien devenir un élément décisif de la campagne, déclara Alifair, les orteils en éventail pour faire sécher le vernis qu'elle y avait appliqué avant de commencer sa lecture. Si les candidats acceptent de se mouiller un peu. »

Les premières chaleurs passées, le soleil était devenu trop timide pour les shorts et débardeurs, aussi la Moldue se contentait-elle pour l'heure de découvrir ses pieds et ses épaules avec des pulls à large encolure et des sandales à talons de quinze centimètres.

« -Weal Enys et Pandora Nott seront tous les deux en meeting la semaine prochaine, nota Crickey. Ils doivent s'attendre à ce que la question leur soit posée.

-Ce sera intéressant de voir si ce bon vieux Weal renoue avec son égalitarisme radical des premiers temps, ricana Alifair, un rien sceptique. Et comment Pandi-Pandora soutiendra l'esclavage des elfes sans passer pour une affreuse réac pro-Mangemorts...

-Ce ne sera pas difficile, répliqua tranquillement Crickey. La servitude des elfes est une tradition très ancienne. Elle constitue la base de leurs relations avec les sorciers, ainsi que le fondement de leur identité en tant qu'espèce et qu'individus. L'appartenance à une famille est source de dignité, aucun elfe ne voudrait en être privé. Lorsque les gouvernements des anciennes colonies ont obligé les maîtres à libérer leurs serviteurs, beaucoup d'elfes ont vécu cela comme une punition et une injustice. Ce n'est pas être favorable aux idées des Mangemorts que de vouloir éviter un tel traumatisme aux elfes d'aujourd'hui.

-Mouais... Tu penses que ce sont ces arguments-là qu'elle mettra en avant ? La position des elfes eux-mêmes sur le sujet ? » fit Alifair.

En réalité, elle n'était pas loin de le croire elle-même. Pandora Nott n'avait rien d'une idiote : elle savait ce qui était admissible dans le monde de l'après-guerre, et ce qui ne l'était pas. Affirmer que son premier souci était de respecter l'identité et les traditions des elfes ne pourrait que toucher cet électorat déjà hostile par principe à toute idée d'émancipation. Et même si l'écrasante majorité des elfes voterait en suivant la consigne donnée par leurs maîtres, ceux-ci soutiendraient logiquement la candidate anti-abolitionniste, quels que soient ses arguments.

« -Ce ne sera peut-être pas la seule à raisonner comme ça, réfléchit Alifair tout haut. Kingsley, ou même Enys, pourrait dire la même chose, en fixant l'émancipation des elfes comme un but à atteindre à plus long terme, après une période de sensibilisation, d'éducation, d'accompagnement au changement ou je ne sais pas comment ils appelleraient ça... Mais cet objectif ne serait sûrement pas celui de Pandora.

-C'est en effet la position du Ministre, mais il a demandé à Crickey, si elle évoquait ce sujet avec Miss Alifair, de la prier de n'en rien dire avant qu'il se soit exprimé publiquement », expliqua l'elfe du bout des lèvres.

Lorsque Kingsley l'avait reçue après avoir lu sa note sur les abolitions à l'étranger, il n'avait pas fait mystère de son opinion. Sachant que Crickey ne serait pas en mesure de garder le secret si Alifair l'interrogeait, il avait tablé sur la discrétion de la Moldue. Même si l'elfe savait que sa maîtresse ne se formaliserait pas de cette consigne, elle ne voulait surtout pas avoir l'air de lui donner un ordre.

« -Ça ne m'étonnerait pas qu'Enys et Madame Pandora attendent précisément une déclaration de Kingsley avant de se positionner, dit Alifair. C'est vrai, il vaut quand même mieux savoir ce que pense l'adversaire avant de se déclarer contre. »

Tournant une page de son journal, elle se retrouva face aux portraits animés des trois concurrents à l'élection : Kingsley, jeune, fringant, charismatique, un sourire éclatant de publicité pour dentifrice aux lèvres ; Enys, rondouillard et dégarni, petite moustache, jovial, l'image même de la prospérité ; Pandora Nott, de loin la plus âgée, port altier, brushing impeccable, regard assuré, très femme d'affaires. Trois profils travaillés pour séduire, chacun à sa façon : l'homme moderne, fin connaisseur des rouages administratifs et également homme d'action ; le self-made man avisé qui saura faire tourner la boutique ; l'héritière de valeurs et traditions séculaires fondatrices de l'ordre social.

« -Toujours pas de nouveau candidat en vue ? » demanda Alifair.

Ils avaient été cinq, à un moment donné, mais les deux autres s'étaient désistés. Ce gringalet boutonneux de Stan Rocade prétendait s'être porté candidat à la suite d'une mauvaise blague impliquant deux verres de whisky Pur Feu et une potion d'Idées fumeuses. Quant à Angus McLaggen, son comportement pendant la guerre faisait l'objet d'une enquête, des courriers anonymes l'accusant d'avoir dénoncé des Nés-Moldus aux Rafleurs ; fondées ou non – car elles avaient opportunément surgi avec l'annonce de sa candidature – ces accusations avaient ruiné toute chance de succès.

« -Pas pour l'instant, répondit Crickey. Xenophilius Lovegood laisse entendre que Célestina Moldubec pourrait avoir l'intention de se présenter mais Crickey en doute. Contrairement à Mr Lovegood, elle ne croit pas que Miss Moldubec ait été reine des Amazones dans une vie antérieure. Du reste, même si c'était vrai, elle ne voit pas ce que cela changerait.

-Dommage que ce Lovegood ne soit pas candidat, observa Alifair d'un ton léger. Lui, au moins, il aurait peut-être des choses marrantes à dire.

-On ne gouverne pas un pays en énonçant des absurdités, Miss, déclara Crickey avec sérieux. Surtout quand on prend ces absurdités pour des vérités.

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À l'approche de l'îlot, la chaleur devenait difficilement supportable, sans parler de la fumée qui leur piquait les yeux et attaquait leurs poumons. Avant de s'administrer un sortilège de Têtenbulle, l'inspecteur Kelmendi prit une giclée de l'inhalateur qu'il portait toujours sur lui. Asthmatique, comprit Roman. Comme Kriszti. Une affection autant répandue chez les sorciers que parmi les Moldus, contre laquelle la magie restait impuissante.

« -Qu'est-ce qui peut bien brûler comme ça ? s'interrogea l'inspecteur en scrutant depuis leur barque les flammes écarlates dont la vigueur ne faiblissait pas. Cette île n'est qu'un caillou pelé.

-Vous entendez ? » demanda Stoya.

Roman tendit l'oreille. À travers sa propre bulle de protection, il percevait nettement le ronflement de l'incendie. Et, en-dessous, tel un contrepoint, une sorte de grincement aigu à hérisser les poils.

« -Qu'est-ce que c'est que...

-Regardez ! » s'écria tout-à-coup l'inspecteur en pointant le doigt vers l'îlot.

Les langues de feu se tordaient vers le ciel, prenant des formes de serpents sinueux, de buissons ardents, de papillons géants aux ailes embrasées. Roman plissa les yeux pour mieux voir ce que désignait Kelmendi. Entre deux voiles rouges ondulants, il distingua soudain une silhouette humaine, debout au milieu des flammes.

« -Jarek !

-Non, dit Stoya. Il serait parti en fumée depuis longtemps dans cette fournaise. »

La bulle qui lui permettait de respirer déformait ses traits harmonieux. Roman s'aperçut néanmoins que son visage s'était durci, acéré, revêtant l'air d'oiseau de proie qu'elle prenait quand la colère réveillait ses instincts de Vélane. Retroussant ses manches, elle se leva, ses yeux étincelants fixés sur la silhouette au milieu des flammes.

« -Restez dans la barque, leur enjoignit-elle d'une voix que Roman ne reconnut pas, son poing gauche fermement serré autour de sa baguette.

-Quoi ? s'étrangla-t-il. C'est hors de question !

-Hors de question, confirma posément Kelmendi. Il ne s'agit clairement pas d'une stryge et, quoi que ce soit, nous ne vous laisserons pas l'affronter seule, Madame.

-Dans ce cas, mes preux chevaliers, restez derrière moi, répliqua-t-elle de cette même voix étrange mais avec son ironie familière. Ne vous approchez pas d'elle. Je pense savoir ce que c'est et, croyez-moi, c'est au-delà de vos compétences. »

Sur le moment, en dépit de la transfiguration de la directrice, Roman pensa qu'elle se vantait un peu.

Stoya fut la première à prendre pied sur l'îlot. Baguette brandie dans sa main gauche, la droite également levée, un petit geste lui suffit pour coucher les flammes environnantes. Touchant terre à sa suite, Roman fit jaillir de l'eau de sa propre baguette, mais le coup de vent de l'inspecteur Kelmendi fut plus efficace pour repousser l'incendie. Du coin de l'œil, Roman constata que le profil de Stoya s'était encore acéré, ressemblant plus que jamais à un bec d'oiseau. Elle ouvrit la bouche, et le cri qui en sortit fut en tout point semblable au grincement strident qu'ils avaient entendu depuis la barque : une plainte angoissante, inhumaine.

Ayant étudié la théorie des créatures magiques, Roman savait parfaitement ce qu'était une Vélane. Avant de rencontrer Stoya, il en avait croisé à deux reprises, dont une fois pendant un match préparatoire à la Coupe du Monde de Quidditch – Roman n'était pas un inconditionnel de ce sport, mais l'un de ses amis avait gagné des places pour le match grâce à un jeu-radio. Mascottes de l'équipe bulgare, les Vélanes s'étaient alors comportées comme elles le feraient quelque temps plus tard lors de la finale : surnaturellement séduisantes, elles avaient offert au public une chorégraphie de toute beauté avant de se mettre à lancer des boules de feu quand les mascottes de l'équipe adverse leur avaient sifflé des obscénités. Roman savait donc parfaitement à quoi ressemblait une Vélane en colère. Mais une Vélane livrant un combat acharné était un spectacle nouveau pour lui, et il aurait parié son nécessaire à barbe que personne au TNT n'avait jamais rien vu de pareil, pas même John.

Au milieu des rideaux de flammes, la lutte entre Stoya et son adversaire ressemblait presque à une danse, une danse mortelle et déchaînée. Hurlant tous les deux d'une voix qui faisait se dresser sur leur tête les cheveux de Roman et de l'inspecteur, ils se poursuivaient, s'esquivaient, se feintaient dans un déluge de boules de feu. De la main gauche, Stoya lançait des sorts qui claquaient tels des fouets ; de la droite, elle contrôlait les flammes, les chassant loin d'elle pour les pousser vers la silhouette tourbillonnante, insaisissable, dont le feu semblait prolonger les bras d'ailes écarlates. Restés près de la barque où ils s'efforçaient de se protéger eux-mêmes de l'incendie, Roman et Kelmendi ne pensaient même pas à s'approcher tant la violence du duel les sidérait. Ni l'un ni l'autre n'était Auror ; ni l'un ni l'autre n'avait affronté de mage noir en combat singulier, ni livré bataille lors d'une guerre de sorciers : comme l'avait dit Stoya, ce qui se déroulait sous leurs yeux dépassait leurs compétences.

Enfin, après plusieurs minutes qui leur parurent durer des siècles, le combat prit fin. Glissant à terre, Stoya contourna les défenses de son adversaire ; lancé comme un uppercut, son dernier sortilège le cueillit sous le menton et le projeta en l'air, loin au-dessus de l'îlot. Il retomba à quelques centimètres à peine, inconscient, et s'effondra sur le sol enflammé.

« -Parfois, il n'y a rien de mieux qu'un Expelliarmus pour finir en beauté », commenta Stoya, hors d'haleine.

Un constat que ni Severus Rogue, ni Harry Potter n'aurait désavoué.

L'ennemi vaincu, il restait encore à éteindre l'incendie, ce qui fut fait promptement. À grand renfort de vent magique, ils couchèrent les flammes jusqu'à les étouffer, ce qui permit également de disperser une bonne partie du nuage toxique. Ils inondèrent ensuite le sol pour éteindre les dernières braises. Le roc noirci et fondu avait pris de curieuses formes ; par endroit il s'était effrité, ailleurs il était vitrifié. Des stries d'un vert malsain veinaient la terre cendreuse.

« -Je vais appeler les Aurors à la rescousse, décréta l'inspecteur Kelmendi en sortant son inhalateur. Personne ne mettra un pied sur cette île sans autorisation spéciale avant qu'on en sache plus. Je veux que, dans les deux heures, on la rende inaccessible aux Moldus. Tout ça pue la magie noire à plein nez, si vous me passez l'expression.

-Vous ne croyez pas si bien dire », approuva Stoya.

Elle avait retrouvé son apparence normale. Si sa robe bleue avait roussi par endroit et s'était imprégnée de sueur, son austère chignon blond de lune n'avait, pour ainsi dire, pas bougé, sauf pour une petite mèche que la directrice recoiffa d'un geste machinal. Dominant de toute sa taille la silhouette effondrée, elle la ligota d'un coup de baguette.

« -Dites aux Aurors qu'il va leur falloir une cellule spéciale, conseilla-t-elle. Un feu comme celui-là ferait fondre les protections magiques ordinaires.

-Qu'est-ce que c'est, au juste ? » demanda Kelmendi.

Au côté de Roman, il s'était rapproché pour examiner leur prise. D'apparence humaine, c'était une femme aux traits aigus singulièrement beaux. Grande, mince, le teint d'une pâleur maladive, elle avait de longs cheveux couleur d'argent terni ; ses ongles étaient recourbés comme des serres. Roman savait que, sous ses paupières cernées de mauve, ses yeux étaient d'un bleu opaque, éteint. Ce fut lui qui répondit à la question.

« -C'est une Vélane grise. »

Il n'en avait jamais vu auparavant, mais il savait que ce phénomène se produisait parfois : lorsqu'une Vélane s'adonnait à la magie noire, son apparence en était affectée. Le fait était rarissime car le mode de vie traditionnel de cette espèce proscrivait les pratiques maléfiques. Quant à celles qui, à l'image de Stoya, faisaient le choix de vivre parmi les sorciers, elles se conformaient à leurs lois et tabous socio-culturels. Leurs talents magiques et leur charme ensorcelant suffisaient amplement à leur assurer un statut social qui satisfaisait les plus ambitieuses.

« -On aurait confondu ses traces avec celles d'une stryge ? s'étonna Kelmendi, perplexe. Et même vos collègues s'y seraient laissés prendre ?

-Pourquoi une Vélane, même grise, aurait-elle attaqué des Moldus et massacré du bétail comme une bête assoiffée de sang ? » renchérit Roman.

Le visage fermé, Stoya contemplait sa congénère toujours inconsciente, étendue à ses pieds. Dégoût, pitié, colère, indifférence : il était impossible de deviner ce qu'elle ressentait.

« -Le mal l'a sans doute trop rongée, dit-elle. Elle ne doit guère être plus qu'un animal doué de parole, à l'heure qu'il est. Un animal aux abois. »

Roman croyait Stoya sur parole, bien que la mince silhouette évanouie évoquât plus un ange déchu qu'une bête à l'allure humaine.

« -Jarek ! » se souvint-il tout-à-coup.

Il regarda autour de lui comme s'il espérait voir son collègue surgir de derrière un repli de terrain fondu, mais ils étaient seuls sur l'île.

« -Le sous-sol, dit l'inspecteur. Il doit y avoir des cavernes, sinon elle n'aurait pas pu se cacher ici. Vos collègues pensaient qu'elle – enfin, la stryge – y avait fait son nid. »

L'entrée fut difficile à localiser parmi ce fouillis de roche tourmentée, mais ils finirent par dénicher, entre deux blocs inclinés qui lui faisaient comme un portique, un simple trou dans le sol d'où partait une volée de marches s'enfonçant dans les profondeurs de l'îlot. Sa baguette tendue à bout de bras pour éclairer aussi loin qu'il le pouvait sans y descendre, Roman ne tarda pas à distinguer un objet sombre au pied de l'escalier : une chaussure. En sortait une cheville parée d'une socquette bleue d'où s'échappait un mollet poilu.

« -Il est là ! »

Ils se précipitèrent au bas des marches. Prostré, Jarek présentait de graves brûlures ainsi que des coupures superficielles et même une ou deux morsures, mais il était vivant. Pendant que Stoya et Roman lui administraient les premiers soins, l'inspecteur Kelmendi leva haut sa baguette allumée pour scruter l'espace autour de lui.

Ils se trouvaient dans une vaste caverne aux murs de roc brut. Dans un coin, un amoncellement de tissus crasseux, les restes d'un feu de camp et quelques os signalaient l'endroit où la Vélane grise avait fait son nid, assez semblable, finalement, à celui d'une stryge. Un large bassin de pierre était creusé au centre de la caverne, rempli d'une eau noire qui dégageait une répugnante odeur douceâtre. Tout autour, d'autres traces de foyer, des bougies éteintes dont la cire avait fondu en flaques pâles mêlées de cendre, divers objets que l'inspecteur ne chercha pas à identifier, et des taches sombres évoquant du sang séché. Un froid poisseux régnait sous la terre, les imprégnant jusqu'aux os. Pourtant, ni l'étrangeté du lieu, ni la puanteur, ni cette atmosphère malsaine n'expliquaient le malaise que ressentait Kelmendi en cet instant : c'était comme si tous ses organes internes s'étaient contractés, noués sous l'effet du froid – et de la peur.

« -Qu'est-ce que c'est que cet endroit ? »

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Sacha, l'auxiliaire, dormait lorsqu'ils arrivèrent à l'hôpital. Assis à son chevet, Mik leur donna à voix basse les informations dont il disposait.

« -Ils lui ont administré un somnifère puissant pour l'aider à supporter les premières heures. À son réveil, il devrait moins souffrir, mais ils n'en sont pas sûrs. Ces brûlures sont coriaces, à ce qu'il semble.

-Elles le sont, confirma Stoya d'un air sombre. C'est un feu maléfique qui les a causées. »

En peu de mots, ils racontèrent à Mik ce qu'ils avaient découvert sur l'îlot, ainsi que dans son sous-sol.

« -Cette caverne, c'était l'endroit le plus nocif où j'aie jamais mis les pieds, déclara Roman en frissonnant. On pouvait presque sentir la magie noire vibrer dans les parois.

-Tu es un grand sensible, Romi, décréta Stoya. Ceci dit, c'était sinistre. Les Aurors vont certainement placer le site sous scellés au cas où il serait encore dangereux. »

À son arrivée, Jarek avait immédiatement été transporté en salle de soin où des médicomages traitaient ses brûlures. On ne l'amènerait pas dans la chambre avant au moins une heure. La conversation s'étiola pendant l'attente, jusqu'à ce que Stoya se souvienne de quelque chose.

« -Qu'est-ce que c'était, ce dont tu voulais me parler avant qu'on parte ? demanda-t-elle à Roman. À propos du loup-garou ?

-C'est Marijana qui m'en a parlé à mon retour de Mykonos, quand je suis allé déjeuner chez elle, répondit-il en tirant le journal du sac où il l'avait fourré en même temps que sa trousse de secours. Un massacre épouvantable perpétré dans un monastère yougoslave à la fin du mois d'avril. Les dates concordent, la violence aussi.

-La police magique n'a rien signalé, objecta Stoya. Pourtant ils sont sur le qui-vive.

-Les Moldus eux-mêmes ne l'ont découvert que deux-trois jours plus tard, expliqua Roman. Apparemment, la tuerie a commencé avant la pleine lune, d'après leurs spécialistes, et avec des... des techniques humaines.

-Qu'est-ce qui te fait dire que Greyback est dans le coup, alors ? interrogea Mik. Tu ne vas pas faire comme John et te mettre à le voir partout ? »

Roman secoua la tête, le visage défait. Après ce qui venait de se passer sur le lac Prespa, il n'avait aucune envie de replonger dans le sillage sanglant du loup ; mais il le fallait.

« -Les Moldus ont relevé des traces de griffes, des empreintes de pattes et des morsures de canidé, mais pas de poils animaux alors qu'il aurait dû y en avoir une certaine quantité, expliqua-t-il. Ils ont aussi trouvé sur les corps pas mal d'écorchures moins nettes qui ont pu être faites par des ongles, et des... des marques de dents. De dents humaines. »

Il prit une profonde inspiration avant de conclure.

« -Il peut s'agir d'un Moldu déséquilibré aux instincts cannibales, accompagné d'un grand chien ou d'un loup sans pelage. Ou d'un loup-garou féroce doublé d'un assassin dont la sauvagerie serait encore montée d'un cran. Dans le doute, je pense qu'il vaut la peine de vérifier. »


À votre avis, Greyback ou pas Greyback, pour le massacre du monastère ? Et cette Vélane, que vient-elle faire dans cette galère ?