Comme tous les jours, Dabi consacra une heure à sa séance d'entraînement. Il n'avait jamais été un grand fan de musculation mais il devait s'entretenir, au risque de tomber en morceaux. La vie de vilain demandait une condition physique au top, s'il ne voulait pas plier face au premier héros venu. Et puis, s'il avait eu quelque chose à tirer de sa misérable enfance en compagnie de son enfoiré de père, c'était bien ce sens inébranlable de la discipline qu'on s'était efforcé de lui inculquer au delà du raisonnable.

Il avait réussi à fixer un semblant de barre de traction avec du matériel récupéré dans leur squat du jour et avait même dégoté un tatami pas trop moisi pour servir de tapis pour les exercices au sol. Depuis que le bar avait succombé à l'attaque des héros, Shigaraki tenait à ce que toute l'Alliance reste ensemble, pour être sûr de réagir au plus vite en cas de nouvelle offensive. Giran était chargé de leur trouver des endroits où crécher, promettant toujours monts et merveilles, mais il leur servait invariablement les mêmes excuses en les conduisant vers de vieux bâtiments abandonnés, tous plus délabrés les uns que les autres. Dabi ne s'en plaignait pas ; comparé à certains endroits où il avait passé ses années d'errance après s'être enfui de chez lui, les squats de Giran lui faisaient l'effet d'un palace.

Agrippé à sa barre de fortune, il fit une traction, puis deux, avant d'apercevoir de l'autre côté de la porte, une silhouette bien connue qui l'observait. Il fit mine de ne pas le voir et continua son exercice comme si de rien n'était. Si Shigaraki lui voulait quelque chose, il n'avait qu'à le demander lui-même. Bien décidé à ne pas céder, il enchaîna les montées et les descentes mais, au bout d'un moment, il devint clair que Shigaraki ne dirait rien et Dabi commençait à fatiguer.

— Je peux t'aider ou tu es juste venu pour mater ? demanda-t-il, faisant tout pour ne pas laisser transparaître l'épuisement dans sa voix.

Une nouvelle fois, Shigaraki resta muet. Pour mater, donc. Dabi fit encore une montée avant de se retrouver à bout de forces et de se retrouver contraint à descendre. Il reprit son souffle, puis fit voler son t-shirt avant de se lancer dans une série d'abdos. Le tissu, imprégné de sueur, commençait à lui coller à la peau et le démangeait ; il ne se dénudait pas pour que son boss profite mieux du spectacle, jamais de la vie. Jamais. Alors qu'il récupérait entre deux exercices, les bras en croix, Shigaraki vint se pencher au-dessus de lui.

— Apprends-moi à m'entraîner comme toi.

Ce n'était pas une demande, mais bien un ordre. Dabi se redressa, se demandant ce qui pouvait bien passer par la tête de Shigaraki. Avec un Alter comme le sien, prendre de la masse ne lui servirait pas à grand-chose ; mais certes, augmenter sa résistance et pourquoi pas sa vitesse lui conférerait un avantage certain. L'important pour lui était d'arriver à toucher son adversaire sans que celui-ci ne lui brise les os au passage. Éviter les obstacles ne servait à rien quand on pouvait les réduire en poussière d'un claquement de doigts.

— C'est très soudain.

Shigaraki qui, pour une fois, ne portait aucune main devant son visage, détourna le regard, une moue contrariée lui déformant les lèvres.

— Le Maître ne m'a fait améliorer que mon Alter. Mais à vous voir tous vous battre, je me dis que ce serait sans doute bien que je travaille aussi ma condition physique.

Dabi ne pouvait que se ranger à ces arguments. C'était bien de pouvoir compter sur son Alter mais il fallait aussi pouvoir se débrouiller sans, ne serait-ce qu'en prévision de tomber sur des types du style d'Eraserhead.

Il observa Shigaraki de haut en bas, puis de bas en haut et se rendit compte à quel point il était maigrichon. Pas qu'il ait jamais fait figure de Musclor à ses yeux, mais il ne le voyait tout de même pas si chétif. Ce n'était pas gagné s'il voulait arriver, sans faire de miracles, au même niveau que Mister Compress et ne parlons même pas de l'élever au même rang que Magne ou même Twice.

— Bon, tu vas commencer par me montrer ce que tu sais faire, dit Dabi en se levant pour lui laisser la place. On va d'abord travailler ta souplesse, sinon, tu vas finir par te blesser. Assieds-toi là, jambes tendues, et essaie de toucher tes pieds. Tu peux écarter un peu les jambes, si tu veux.

Sans grande conviction, Shigaraki se déchaussa et s'exécuta. Dabi n'avait pas placé la barre très haut, mais ce fut à peine si son élève parvint, après force tentatives et autres grognements, à atteindre ses orteils du bout de son majeur, et Dabi soupçonna que ses longs doigts l'avaient pas mal aidé.

— Eh ben, on en est pas sortis, soupira-t-il, l'arête du nez pincée entre deux doigts.

— Comme si tu pouvais faire mieux, répliqua Shigaraki.

Piqué dans sa vanité, et parce qu'il ne pouvait pas résister à la tentation de lui rabattre son caquet, Dabi s'assit au sol et, sans le moindre effort, se baissa jusqu'à ce que son torse entre en contact avec le béton crasseux. Il ne se releva que quand une masse solide l'atteignit à l'épaule, masse qui se trouva être une des chaussures rouges de Shigaraki.

— Au lieu de me prouver que tu as des gènes de mollusque, tu pourrais pas te rendre utile et m'entraîner comme je te l'ai demandé ?

Pour renforcer encore le message, Shigaraki croisa les bras et poussa un long soupir, ce qui n'eut d'autre effet que de faire rire Dabi. Depuis qu'il le connaissait, il avait appris que, sous ses airs taciturnes, Shigaraki avait aussi des côtés enfant gâté, qui ressortaient quand il n'obtenait pas ce qu'il voulait immédiatement. Ces petits caprices l'agaçait au début, mais plus le temps passait, plus il le côtoyait et plus il se surprenait à les trouver attendrissantes. Ils lui donnaient envie de l'asticoter encore plus, pour le voir bouder encore plus. Les vieilles habitudes de grand frère avaient la vie dure. Il réfléchit un instant, se demandant ce qu'il convenait de faire à présent. Il songea d'abord à lui demander de faire une série de pompes, mais se ravisa. Il fallait garder un peu de fun pour plus tard.

— Je vais te montrer comment t'étirer correctement, déjà. Ça ne sert à rien de se muscler si tu te fais un claquage à la première occasion.

Il lui fit signe de s'allonger, ce que Shigaraki fit sans trop broncher. Une fois cela fait, Dabi s'agenouilla à côté de lui, prit d'une main sa cheville et de l'autre son genou, qu'il le força à plier et poussa le tout vers l'épaule de Shigaraki.

— Le plus important pour l'instant, ça va être de travailler tes jambes, expliqua-t-il en poussant encore un peu le genou de Shigaraki vers le haut de son corps. Il faudra que je t'apprenne à faire des tractions aussi, ça peut servir, mais on n'en est pas là pour l'instant.

Il poussa encore, sentant Shigaraki se détendre petit à petit. Ce n'était pas un grand progrès ; il était encore raide comme la justice et grimaçait à chaque fois que Dabi prolongeait l'étirement. Il soupira de soulagement à la seconde où il fut enfin libéré, mais déchanta vite quand il se rendit compte que Dabi s'attaquait à l'autre jambe.

— Tu me fais mal, protesta-t-il en essayant de retirer les mains de Dabi de son mollet.

— C'est parce que tu manques d'entraînement.

— Non, c'est parce que tu me tords la jambe.

Dabi ricana de plus belle. Au début, il pensait en avoir marre au bout de cinq minutes, mais finalement, il s'amusait comme un petit fou. Ce n'était pas souvent qu'il avait l'occasion de se retrouver dans une position pareille avec le toujours trop sérieux Shigaraki. Et puis, il ne lui rendait pas service par pur esprit de bonté non plus. S'il l'entraînait convenablement, Shigaraki aurait une dette envers lui.

— Tu devras être capable de faire ce genre d'étirements tout seul, alors suis, un peu. Tu dois sentir que ça tire à l'arrière de ta cuisse. Juste là.

Joignant le geste à la parole, il plaça une de ses mains sur la cuisse de Shigaraki, qui l'observait, figé comme un lapin dans les phares d'une voiture. La jambe était si petite, aussi fine que celle d'une femme, et Dabi devinait la texture rêche de la peau sous le pantalon noir. Mentalement, à mesure qu'il y faisait glisser ses doigts, il récita ces schémas d'anatomie appris par coeur : bandelette de Maissiat, biceps crural... demi-tendineux… grand adducteur.

— Eh, bas les pattes !

Shigaraki protestait, mais ne fit pas pour autant le moindre mouvement pour se dégager. Dabi, lui, renonça à retirer sa main quand il vit le voile rouge qui petit à petit envahissait le visage de son boss. Il n'avait pas réfléchi en le touchant de la sorte, ne voulant qu'estimer la quantité de travail à fournir, mais si c'était Shigaraki qui voulait donner cette tournure aux événements, qui était-il pour oser désobéir ? Lentement, très lentement, pour donner le temps à Shigaraki de refuser s'il le voulait — et éviter par la même occasion de finir en un petit tas de poussière — Dabi s'approcha de lui. C'était un petit jeu dangereux et il le savait bien ; mais c'était bien pour cette raison qu'il y jouait sans hésiter.

— Il y a plus d'une façon de se dépenser, tu sais…

Shigaraki ne bougeait toujours pas, ses yeux mi-clos fixant toujours Dabi. Celui-ci prit le menton de Shigaraki au creux de sa main, la deuxième toujours à la même place. On avait vu plus romantique pour danser le tango horizontal qu'un tatami délavé au milieu d'un squat poussiéreux, mais il ne comptait pas lui faire le coup du champagne, petites bougies et pétales de roses non plus. Une lueur prédatrice brillant dans la pupille, Dabi se pencha vers Shigaraki. Leurs lèvres se frôlèrent.

— Oh, super, tu as pu installer la barre, finalement !

Dabi se détourna de Shigaraki à la vitesse de l'éclair pour apercevoir Twice dans l'encadrement de la porte. Il contemplait, ravi, l'installation plus ou moins solide que Dabi avait bricolé à la parallèle du linteau, avec une vieille barre à mine rouillée qu'il avait trouvée dans un tas de gravats en arrivant. Mais son attention fut vite détournée par la vision de ses deux compères et de leur position à peine compromettante.

Personne ne bougea. Au dehors, on entendait le vent, et Dabi n'aurait pas été étonné de voir passer entre eux un tumbleweed chargé de poussière du désert.

— Toutes mes excuses.

Twice fila dans le couloir, conscient qu'il venait d'être témoin de quelque chose qu'il ne faudrait surtout répéter à personne. Il ne lui fallut pas quatre secondes pour passer de nouveau sa tête dans la pièce.

— Protégez-vous, hein.

La chaussure de Shigaraki vola, lancée par la main experte de Dabi. Twice ne dût qu'à ses réflexes légendaires de ne pas la prendre en pleine poire. Il partit, cette fois pour de bon. Shigaraki, lui, avait profité du grabuge pour se dérober et enfilait sa chaussure restante, cherchant l'autre du regard dans le couloir. L'embarras lui dévorait encore le visage.

— Tu t'en vas ? demanda Dabi, sans pouvoir contenir la totalité de sa déception.

— Il y a trop de passage ici, on n'a pas moyen de… s'entraîner dans le calme.

Il lança un regard à Dabi, qui comprit que c'était le moment ou jamais. Un rictus aux lèvres, il maudit silencieusement Shigaraki. C'était donc ça, son plan depuis le début. Faire le premier pas et laisser Dabi, comme un idiot, parcourir tout le reste du chemin. Et s'il pensait s'en tirer si facilement… il avait bien raison.

— Il y a un cagibi qui ferme à clé de l'intérieur juste à droite en sortant, dit Dabi, une main dans les cheveux, faussement nonchalant. C'est plus étriqué mais on aura qu'à se serrer un peu.

Shigaraki lâcha la boucle de son lacet et adressa un grand sourire à Dabi, qui ne put encore une fois s'empêcher de pester intérieurement. Il venait de se faire avoir en beauté mais il n'arrivait pas à en vouloir à Shigaraki. Au contraire, même.

— Va pour le cagibi.