Chapitre 17
"Tu n'es pas seule"
Une semaine que la dernière des Takumi luttait à chaque instant pour continuer de vivre. La jeune fille était épuisée, seule, désespérée, peinée et pauvre. Le lendemain de l'enterrement de Kurai, elle était retournée au travail. Son patron et ses collègues n'avaient eu de cesse de lui dire qu'elle pouvait prendre sa semaine, se reposer. Elle les avait poliment remercié et avait continué de servir les clients. Qu'est-ce qu'une semaine de repos aurait pu changer à sa souffrance ?! Elle n'avait plus personne sur qui elle pouvait compter. Sa mère était morte en couche, son père les avait abandonné, Mikasa était décédé après avoir été renversée, Tsuyo avait été assassiné, et Kurai s'était suicidé. Qu'est-ce qu'elle aurait fait isolée dans cet appartement ? Ce foyer qui avait été rempli de rires plus souvent que de larmes, qui renfermait bien trop de souvenirs douloureux qu'elle ne supportait plus, car teintés d'un sentiment amer d'abandon. Un lieu de vie devenu bien trop grand pour elle et qu'elle n'avait plus les moyens de payer, mais qu'elle ne pouvait se résoudre à quitter.
Lily avait l'impression de perdre la tête. Elle ne savait plus quoi faire. Elle avait reçu la veille la facture de l'enterrement de Kurai et elle s'était écroulée dans son salon. Elle ne pouvait pas arrêter le lycée, car ça serait cracher sur le sacrifice que ses frères avaient fait en y renonçant. Elle ne voulait pas quitter cet appartement, mais sans un salaire plus important, elle devrait faire une croix dessus... Je dois faire choix... pensa-t-elle en dévisageant l'établissement scolaire.
Elle avait repoussé ses réveils, épuisée d'être rentrée si tard du travail et terrifiée à l'idée de faire face à ses camarades de classe. Elle avait prit son temps sur la route, regrettant déjà son vélo offert par ses frères. Le peu qu'elle avait reçu en le vendant lui avait permis de remplir le frigo pour, elle l'espérait, le mois. Elle soupira discrètement et patienta à l'abri des regards, attendant que son professeur n'arrive pour pénétrer dans sa salle de classe. Elle n'avait pas la force de subir les regards inquiets des deux Sohma. Elle avait évité Haru, Momiji, et Tohru. Elle avait résilié l'abonnement téléphonique pour faire des économies ce qui avait été grandement utile pour ne pas avoir à répondre à leurs questions.
La Takumi se faufila rapidement dans la salle de cours quelques secondes avant leur professeur, ignorant les murmures de ses camarades et la tentative de Momiji de prendre de ses nouvelles avortée par l'entrée de leur enseignant. Elle lutta de toutes ses forces pour rester éveillée pendant cette matinée de cours. Elle se rendit compte à plusieurs reprises qu'elle piquait du nez sur son cahier et rattrapait difficilement son retard. Quand la cloche annonça la pause du déjeuner. Elle attrapa vivement son petit sac de bento, son manteau ainsi que son écharpe et se précipita à l'extérieur de la salle. Elle entendit clairement Momiji l'appeler, mais l'ignora fermement. Elle profita de la foule pour le semer dans les couloirs.
L&M
Le vent souffla et se glissa sournoisement le long de son corps. Lily se replia un peu plus sur elle-même, en espérant préserver un peu de la chaleur qu'elle avait pu glaner dans la salle de classe. Elle s'était réfugiée dans un coin éloigné de l'établissement. Aucun de ses camarades de classe n'avait eu l'idée saugrenue de déjeuner dehors avec le froid hivernal qu'il faisait. Le mois de janvier était glacial. Elle renifla quelque peu et refoula un frisson. Elle mordit doucement dans le petit sandwich qu'elle s'était préparé la veille. Elle n'avait pas eu le temps de faire mieux lorsqu'elle était rentrée de son travail. Même si elle avait eu le temps, elle devait économiser ses repas. Chaque yen était précieux.
L'odeur délicieuse de la cafétéria lui chatouilla doucement les narines et les larmes lui montèrent aux yeux. Un curry... Elle planta de nouveau ses dents dans le pain, ignorant le goût supplémentaire de ses larmes. Elle ne goûterait plus au curry de Kurai...
Lily sursauta quelque peu quand une chaleur se diffusa sur ses deux joues. Durant un instant fou, elle crut qu'elle était retournée dans le passé et que sa bouche était pleine de ce délicieux ragoût préparé par son cadet et qu'ils étaient à ses côtés, se chamaillant. Elle releva la tête et découvrit Momiji devant elle, la détaillant avec inquiétude. Lorsqu'il vit son expression, il écarquilla les yeux. Derrière son épaule, la jeune fille pouvait discerner Hatsuharu l'observant calmement. Malgré sa vision floue, elle parvint à apercevoir un éclat d'agitation assombrir ses pupilles.
Sans qu'elle ne puisse rien y faire, la Takumi éclata en sanglot. Elle avait atteint ses limites. Elle ne pouvait plus se battre seule. Elle avait besoin d'aide. Elle ne savait plus quoi faire. Savoir que les deux cousins avaient bravé le froid glacial de ce mois de janvier la fit s'écrouler.
« Je vais vous laisser », perçut-elle le bœuf dire au lapin avant que ses pleurs et sa douleur ne la rendent sourde.
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Lily ne sut combien de temps elle passa à pleurer, mais elle fut reconnaissante à Momiji de ne pas avoir cherché à parler. Il était resté accroupi face à elle, les mains posées sur ses joues. Il n'avait rien dit. Il s'était contenté d'écouter ses sanglots comme s'ils étaient des mots qui traduisaient les sentiments qui la ravageaient. Quand elle put enfin avoir une pensée lucide, elle fut surprise par ce comportement. Plus jamais elle ne dirait que Momiji ne pouvait pas être sérieux. Il était certes très immature, enfantin et si petit en apparence, mais il venait de lui prouver qu'il pouvait être une épaule solide sur laquelle elle pouvait s'épancher et s'appuyer pour se relever.
Le lapin s'était absenté quelques minutes et il était revenu avec deux canettes de café chaudes et un paquet de nounours en guimauves, faisant sourire légèrement la Takumi. Elle avait murmuré un remerciement auquel il avait répondu par un de ses rictus si particulier : joyeux, enfantin, naïf et si chaleureux.
« Lily... souffla-t-il doucement après un instant de silence. Nous sommes amis. Tu peux te confier à moi. Je suis prêt à t'écouter. »
La jeune fille le détailla quelques secondes, avant de perdre son regard sur la canette de café qu'il venait de lui offrir. Une boule se forma dans sa gorge et elle se concentra sur la chaleur qui se diffusait dans ses paumes, réchauffant tout son être. Elle se mordit la lèvre avant de prendre une inspiration afin de regagner un semblant de contrôle sur elle-même.
« Le soir où tu m'as invité chez Shigure-san... Quand je suis rentrée, Kurai s'était... Il s'est suicidé... J'ai essayé... Mais c'était trop tard... », bafouilla-t-elle en sentant de nouveau les larmes lui brûler les yeux.
La main du lapin vient enlacer la sienne afin de la soutenir dans son récit et elle le remercia intérieurement de sa présence attentive et silencieuse.
« Je ne sais plus quoi faire, Momiji... souffla-t-elle en se recroquevillant sur elle-même alors qu'une pointe de douleur traversait son corps. Je suis toute seule... J'ai utilisé toutes les économies pour payer les factures de l'hôpital, les funérailles... Je ne sais pas si je vais pouvoir payer le loyer, l'électricité, l'eau... Ce n'est que ma première journée à l'école depuis... Je suis épuisée... Je fais le plus d'heures possible pour pouvoir avoir un bon salaire, mais ce n'est pas suffisant. Si je veux garder l'appartement, je vais devoir abandonner l'école... Mais... Avec mes frères, on avait fait un pacte... Je continuais mes études et ils s'occupaient des factures... Ils étaient si fières que je sois une lycéenne... J'aimerais au moins finir le lycée... Pour eux... Mais si je continue, comment je vais faire pour survivre ?! Je suis toute seule... », expliqua-t-elle avant de se remettre à pleurer.
Momiji s'agita quelque peu sur le banc pour lui faire face. Il frotta doucement son bras en espérant que cela lui donnerait un petit peu de réconfort.
« Je pensais que je pourrais survivre à la mort de Tsuyo... Je n'étais pas toute seule... Je pensais que j'arriverais à surmonter ça car Kurai était toujours à mes côtés. Qu'on ferait comme d'habitude : se protéger mutuellement... Jamais... Je n'ai pas pensé qu'il pourrait se suicider... Je ne sais plus quoi faire... »
Le lapin posa sa main sur sa joue, tournant doucement le visage de la jeune fille vers lui. La Takumi plongea ses yeux bleus embués de larmes dans ceux chaleureux du Sohma. Il déposa délicatement son front contre le sien et ferma les yeux. Ses deux mains enserrèrent fermement les siennes. Ils restèrent ainsi quelques minutes. Lily eut l'étrange impression que le lapin tentait de lui insuffler du courage. Il rouvrit les yeux, mais ne s'écarta pas.
« Tout ira bien, Lily. Je vais prendre soin de toi... Tu n'es pas seule. Je suis là... » chuchota-t-il.
Le souffle de Momiji balaya doucement le visage de Lily. Elle resta un instant troublée par ces mots. Des mots dont elle avait cruellement besoin en cet instant difficile. Elle hocha légèrement la tête ayant peur qu'il ne s'éloigne d'elle. Inquiète que sa voix ne trahisse son émoi, elle pressa les mains du lapin, espérant qu'il ressente sa gratitude.
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Le lampadaire en face de son immeuble grésilla et Lily frissonna. Rentrer si tard n'a rien de rassurant... pensa-t-elle. Elle resserra son manteau autour d'elle pour se protéger du vent et accéléra le pas, désireuse de retrouver la chaleur et la sécurité de l'appartement. Elle monta rapidement les escaliers et manqua de les redescendre sur les fesses en se figeant brutalement sur son pallier. Elle cligna des yeux en avisant la silhouette devant sa porte.
« Tu ne mentais pas en disant que tu faisais le plus d'heures possible... », lança Momiji en se redressant.
La Takumi perçut distinctement ses genoux craquer et elle se demanda depuis quand il était assis devant son appartement, dans le froid. Elle se rapprocha rapidement de lui et déverrouilla sa porte avant de le faire rentrer.
« Va t'installer dans le salon. Il y a un plaid sur le canapé. Je vais préparer du thé » annonça-t-elle rapidement en allumant les lumières.
Le lapin n'écouta pas ses conseils et la suivit dans la cuisine. Lily fit une grimace quand ses yeux se posèrent sur l'évier rempli de vaisselles sales.
« Désolée pour le désordre... Ces derniers temps, je n'ai pas vraiment eu de temps à consacrer au rangement et au ménage, souffla-t-elle piteusement.
- Tu n'as pas à t'excuser. Je comprends parfaitement. Et puis, en comparaison avec la maison de Shigure, cet appartement est un exemple d'ordre et de propreté.
- J'ai trouvé que c'était très bien entretenue chez ton oncle, répondit-elle, confuse.
- C'est grâce à Tohru... Shigure-nii-san est incapable de tenir une maison... Quant à Yuki, on va dire que ranger et nettoyer ne font pas partie de la liste de ses talents... Mais le pire, c'est sa cuisine... Je ne sais pas comment ils ont fait pour survivre aussi longtemps sans Tohru... Arrête de ranger, Lily ! Et enlève ton manteau ! s'exclama-t-il.
- Très bien... soupira-t-elle en récupérant la bouilloire. Et Kyo-kun ? interrogea-t-elle distraitement en lui servant une tasse fumante.
- Kyo a dû se débrouiller seul très jeune, malgré qu'il ait été adopté par Kazuma-san, dit-il nonchalamment, mais la jeune fille sentit son malaise.
- Je vois... Qu'est-ce que tu fais ici aussi tard, Momiji ? demanda-t-elle, curieuse mais contente de sa présence qui éloignait temporairement ses mauvais souvenirs.
- J'ai réfléchi et je pense avoir une idée pour t'aider, déclara-t-il avec son entrain habituelle. J'ai demandé à mon oncle Hatori, le dragon, s'il pensait que ça serait possible qu'Akito accepte que je t'héberge temporairement. »
Lily manqua de s'étouffer avec son thé et dévisagea le lapin.
« Hatori m'a conseillé de voir directement avec notre chef de famille, Akito... Ça n'a pas été simple, mais il a accepté à condition que tu ne t'aventures pas dans certains endroits du domaine, annonça-t-il, ravi.
- Momiji... Je suis touchée par ce geste, mais je ne veux surtout pas déranger le chef de ta famille ou toi, commença-t-elle à refuser.
- Tu ne me dérangeras pas ! Je vis seul dans cette maison. Il y a une chambre inutilisée qui est prête à t'accueillir. Tu ne seras pas très loin de l'école ou de ton travail. Tu auras juste à contribuer aux frais de nourriture.
- Je ne sais pas, Momiji...
- On pourra s'entraider pour les devoirs. Et puis, on ne sera pas seul chacun de notre côté... J'ai vraiment envie de t'aider, Lily... Ça me ferait vraiment plaisir que tu viennes vivre avec moi. Tu connais déjà notre secret... », insista-t-il en lui prenant la main.
La Takumi se mordit la lèvre inférieure et détailla leurs mains. Son regard balaya son appartement. Elle avait bien réfléchit et elle avait déjà décidé de changer de logement pour un plus abordable avec son salaire. Malgré sa précédente décision, la proposition du Sohma venait de la chambouler. Elle devrait quitter ces murs bien plus tôt que ce qu'elle avait imaginé. Cela signifiait qu'elle allait faire le premier pas pour tourner la page, pour clôturer un chapitre important de sa vie et en écrire un nouveau rempli d'inconnu et d'incertitude.
L'annonce de Momiji était une véritable main tendue. Elle allait pouvoir continuer le lycée comme tous les autres étudiants et continuer de travailler au restaurant en diminuant ses heures. Cela lui permettrait d'économiser pour se préparer sereinement à la fin du lycée. Cela l'autoriserait de nouveau à avoir la possibilité de faire des choix pour son avenir au lieu de subir comme elle devait le faire à l'heure actuelle.
Lily soupira et embrassa de nouveau le lapin du regard. Un sourire fleurit sur les lèvres du Sohma alors qu'elle acceptait avec émotion cette main tendue qu'il lui offrait. Momiji se leva rapidement de sa chaise et la prit dans ses bras en riant. Il se transforma en lapin, faisant rire doucement la jeune fille qui ne cessait de le remercier.
