Elizabeth

Je me sens idiote d'avoir été angoissée à l'idée de venir ce soir, parce que je m'éclate.

Je suis désormais assise sur une banquette à côté de Meliodas et nous sommes en plein débat avec Gilthunder et Galand. Gilthunder et moi pensons que les enfants ne devraient pas regarder plus d'une heure de télévision par jour, mais Galand et Meliodas ne sont pas d'accord. Cela fait plus de vingt minutes que nous nous chamaillons à ce sujet. J'ai honte de l'admettre, mais je ne m'attendais pas à ce que des joueurs de hockey s'expriment aussi bien à propos de choses qui ne concernent pas le sport.

– Les enfants doivent être dehors ! Ils doivent faire du vélo, capturer des grenouilles et grimper aux arbres ! insiste Gilthunder en gesticulant, pinte de bière à la main. Ce n'est pas bon de les laisser enfermés face à un écran toute la journée.

– Je suis d'accord avec tout ce qu'il dit, sauf avec les grenouilles, parce que c'est gluant et dégoûtant, je rajoute.

Les mecs éclatent de rire.

– Espèce de mauviette, se moque Galand.

– Oh, allez Ellie, laisse une chance aux grenouilles, proteste Gilthunder. Tu sais qu'en embrassant la bonne, tu peux planer et avoir des hallucinations ?

– Je n'ai aucune envie d'embrasser une grenouille.

– Pas même pour avoir le prince ? demande Galand.

– Non, pas même pour avoir le prince.

Gilthunder boit une grosse gorgée et me fait un clin d'œil.

– Qu'en est-il d'embrasser autre chose ? Tu es contre toute embrassade, quelle qu'elle soit ?

Je sens mes joues atteindre leur rougeur maximum, mais je ne pense pas qu'il essaie d'être vulgaire, alors je réponds sur le même ton que lui.

– Non, je suis tout à fait pro-embrassade. Du moment que j'embrasse quelque chose qui a bon goût.

Gilthunder et Galand éclatent de nouveau de rire et se mettent à siffler, mais Meliodas ne se joint pas à eux. Je tourne la tête vers lui et découvre un regard brûlant. Je me demande s'il est en train d'imaginer ma bouche sur son… non, non. Je préfère ne pas y penser.

– Bon sang, il faut vraiment que quelqu'un empêche ce mec de monopoliser le jukebox, déclare Gilthunder lorsqu'un énième morceau de Black Sabbath emplit le bar.

Nous nous tournons vers le coupable, un habitué avec une longue barbe rousse et une grimace permanente qui donne la chair de poule. Dès que le karaoké s'est arrêté, Barbe Rousse a foncé sur le juke-box pour y mettre toute sa monnaie. Visiblement, il a choisi une playlist rock, qui pour l'instant n'est composée que de Black Sabbath, Black Sabbath, etencore du Black Sabbath. Ah, et une chanson de Led Zeppelin sur laquelle Galand a perdu sa virginité, paraît-il.

Notre débat vire sur le hockey, Galand essayant de nous convaincre que le poste de goal est le plus important de l'équipe tandis que Gilthunder passe son temps à le huer. La chanson de Black Sabbath se termine et – Dieu merci – elle est suivie par « Tuesday's Gone » de Lynryd Skynryd. Elle est à peine commencée que je sens Meliodas se crisper à mes côtés.

– Qu'est-ce qui ne va pas ?

– Rien, répond-il.

Il se racle la gorge, puis il se lève en m'emmenant avec lui.

– Danse avec moi, dit-il.

– Sur ce morceau ?

Je suis d'abord surprise, puis je me souviens qu'il adore ce groupe. D'ailleurs, je crois bien que ce morceau est dans la playlist qu'il m'a envoyée la semaine dernière.

– Depuis quand tu danses, Cap'tain ? ricane Gilthunder.

– Depuis maintenant, marmonne Meliodas.

Il me mène à la minuscule piste devant la scène, sur laquelle nous sommes les seuls à danser. Je suis horriblement mal à l'aise, mais Meliodas me tend la main et je n'hésite qu'une fraction de seconde avant de la prendre. S'il veut danser, alors dansons. C'est le moins que je puisse faire étant donné tout ce qu'il a fait pour moi ce soir.

On peut reprocher de nombreuses choses à Meliodas Demon, mais personne ne peut dire qu'il ne tient pas sa parole. Il est resté scotché à moi toute la nuit, à surveiller mes verres, à attendre devant les toilettes, à s'assurer que je ne me fais pas harceler par ses amis ou par les autres habitués du bar. Grâce à lui, j'ai pu baisser ma garde pour la première fois depuis des années. Je n'arrive pas à croire que j'ai pu douter de lui.

– Tu sais que cette chanson dure sept minutes ?

– Je sais, répond-il, et j'ai la nette impression que quelque chose le chagrine.

Meliodas ne se colle pas à moi et il n'essaie pas de se frotter contre moi. Nous dansons comme dansent mes parents. Meliodas pose une main sur ma hanche tandis que l'autre tient fermement la mienne, et ma main libre repose sur son épaule. Il appuie sa joue contre la mienne et sa barbe de trois jours me donne la chair de poule. Lorsque j'inspire, son après rasage boisé remplit mes poumons et je me sens soudain légère et joyeuse. Je ne comprends pas ce qui m'arrive. J'ai chaud et j'ai des picotements et… c'est l'alcool. C'est forcément l'alcool. Meliodas et moi avons convenu que nous n'étions qu'amis.

– Howzer s'amuse bien, je dis en cherchant désespérément à me distraire de ce que je ressens.

Meliodas suit mon regard vers le fond de la salle où Howzer est pris en sandwich entre deux belles blondes qui sont toutes deux en train de lui mordre le cou.

– On dirait, ouais.

Son regard est lointain et sa voix est distante. Il est évident qu'il n'a pas envie de parler, alors je me tais et je fais de mon mieux pour ne pas me faire écraser par le poids de sa virilité. Cependant, j'ai des frissons chaque fois que sa barbe frotte ma joue et que son souffle chaud chatouille ma mâchoire. La chaleur de son corps me brûle, son parfum m'enveloppe et sa main sur la mienne me démange. Je ne sais pas ce qui me prend, je promène mon pouce sur la paume de sa main.

Meliodas retient brusquement sa respiration.

Ouais, c'est forcément l'alcool. Il n'y a pas d'autre explication aux sensations qui s'emparent de mon corps, la douleur dans mes seins, les pulsations entre mes jambes ou les fourmillements dans le creux de mes reins.

La chanson se termine et j'expire, soulagée, avant de faire un pas en arrière.

– Merci pour la danse, marmonne Meliodas.

Je suis peut-être pompette, mais je n'invente pas la tristesse qui émane de lui.

– Eh, qu'est-ce qui ne va pas ? je demande.

– Rien, dit-il. C'est juste… cette chanson…

– Qu'est-ce qu'elle a ?

– Elle ravive des souvenirs, c'est tout.

Son silence dure si longtemps que je pense qu'il ne va pas en dire plus.

– C'était la chanson préférée de ma mère. Ils l'ont passée à son enterrement.

Je retiens mon souffle.

– Oh, Meliodas, je suis désolée.

Il hausse les épaules comme si ce n'était rien.

– Meliodas…

– Écoute, j'avais le choix entre danser et fondre en larmes, d'accord ? Donc ouais, merci pour la danse, dit-il en évitant la main que je tends vers lui. Faut que j'aille pisser. Ça va aller, toute seule ?

– Ouais, mais…

Il s'en va à pas de géant avant que j'aie pu finir. Je le regarde partir en luttant contre la tristesse qui m'assaillit. J'ai envie de le suivre et de l'obliger à en parler, mais… Oui, je dois le suivre.

Je fais un pas déterminé en avant, et je m'arrête net, nez à nez avec mon ex.

– Maël !

– Elizabeth… salut, répond-il, clairement mal à l'aise.

Il n'est pas seul. Une grande et jolie rousse lui tient la main.

Je n'ai pas vu Maël depuis que l'on s'est quittés, l'hiver dernier. Il est en sciences politiques, donc nous n'avons aucun cours ensemble et nous n'avons pas d'amis en commun. On ne se serait pas rencontrés si Diane ne m'avait pas traînée à Boston pour ce concert. C'était une petite salle où jouaient des artistes locaux, et Maël était le batteur d'un des groupes. Nous avons passé la soirée à discuter et nous avons découvert que nous étudiions tous les deux à Briar, alors il nous a ramenées, Diane et moi.

Après ça, nous sommes devenus inséparables. Nous sommes restés ensemble huit mois et j'étais folle amoureuse de lui. Il disait qu'il m'aimait aussi, mais après qu'il m'a larguée, je me suis demandé s'il n'était pas resté avec moi par pitié.

Tu ne peux pas penser comme cela.

Ce sont les paroles de Margaret et, soudain, j'ai désespérément besoin d'entendre sa voix tandis que tous mes doutes ressurgissent. J'ai arrêté de la voir lorsque je suis partie à la fac, et si j'ai continué à l'appeler de temps en temps, ce n'était pas la même chose. Sa voix me semblait moins chaleureuse et réconfortante sans son divan moelleux et le parfum de lavande qui embaumait son bureau.

– Comment tu vas ? demande-t-il.

– Bien. Super bien, même. Et toi ?

– Je n'ai pas à me plaindre, dit-il en se forçant à sourire. Ah si, le groupe s'est séparé.

– Ah merde. Je suis désolée, qu'est-ce qui s'est passé ?

Il joue avec l'anneau à son sourcil et je me souviens de toutes les fois où j'ai embrassé ce piercing lorsqu'on était au lit.

– C'est Tarmiel, répond-il. Tu te souviens qu'il menaçait toujours de partir en solo ? Eh bien, il a fini par décider qu'il n'avait plus besoin de nous. Il a décroché un contrat avec une maison de disques, et lorsqu'ils lui ont dit qu'ils voulaient qu'il joue avec leurs propres musiciens, il a accepté sans broncher.

Je ne suis pas du tout surprise par ce que me dit Maël. J'ai toujours pensé que Tarmiel était un abruti pompeux et arrogant. D'ailleurs, il s'entendrait à merveille avec Gowther.

– Je sais que c'est nul, mais c'est sans doute mieux comme ça. Tarmiel aurait fini par vous lâcher tôt ou tard. Au moins c'est arrivé avant que vous ayez signé quoi que ce soit.

– C'est ce que je dis, moi aussi, dit sa copine en le regardant. Tu vois, quelqu'un d'autre est d'accord avec moi.

Quelqu'un d'autre. C'est tout ce que je suis ? Je ne suis pas l'ex de Maël ni son amie, pas même une connaissance. Je suis juste… quelqu'un d'autre. J'ai l'impression de ne pas avoir compté pour Maël et je me sens horriblement insignifiante.

– Je suis Emily, dit la rousse.

– Enchantée, je réponds, mal à l'aise.

Maël n'a pas l'air en meilleure posture que moi.

– Alors, euh, tu as le spectacle d'hiver, bientôt ?

– Ouais, je prépare un duo avec Gowther. Et ça m'a tout l'air d'être une grosse erreur.

Maël hoche la tête.

– En même temps, tu t'en es toujours mieux sortie toute seule, dit-il.

Sa remarque me fait l'effet d'une gifle. Qu'est-ce qu'il insinue ? Que je n'ai aucun problème à me faire jouir toute seule mais que je n'y arrive pas avec un partenaire ? C'est ça qu'il a voulu dire ? Je sais que c'est mon manque de confiance qui parle. Maël n'est pas aussi méchant. Et Dieu sait qu'il a essayé, le pauvre.

Quoi qu'il en soit, j'ai l'impression d'être une moins-que-rien.

– Bref, c'est sympa de te revoir, mais je suis venue avec des amis, alors…

Je fais un signe de tête en direction de Gilthunder, Galand et Ban, et Maël fronce les sourcils.

– Depuis quand tu traînes avec les hockeyeurs ?

– Je donne des cours au capitaine et… on traîne ensemble parfois.

– Ah. Cool. Ok, alors… à plus.

– Ravie de t'avoir rencontrée ! s'exclame Emily.

J'ai la gorge serrée en les regardant partir main dans la main. Je déglutis, puis je pars me réfugier dans les toilettes, clignant rapidement des yeux pour refouler mes larmes.

D'ailleurs, pourquoi je pleure ? Je repense aux conseils de Margaret et je dresse la liste de toutes les raisons pour lesquelles je ne devrais pas pleurer.

Maël et moi ne sommes plus ensemble.

Je ne l'aime plus.

Ça fait des mois que je fantasme à propos de quelqu'un d'autre.

Je sors avec Arthur Pendragon ce week-end.

Toutefois, ces rappels ne servent à rien, et mes larmes ont redoublé. Après tout, quelles chances Arthur et moi avons-nous vraiment ? Même si l'on se voit plusieurs fois, même si l'on devient suffisamment proches pour être intimes, qu'est-ce qui se passera quand on couchera ensemble ? Et si tous les problèmes que j'avais avec Maël refaisaient surface ? Et s'il y avait vraiment quelque chose qui n'allait pas chez moi et que je ne pouvais plus jamais avoir de rapports normaux ?

Je cligne furieusement des yeux, refusant de pleurer en public.

– Ellie ? (Meliodas sort des toilettes et fronce les sourcils en me voyant.) Eh, qu'est ce qui se passe ? demande-t-il d'une voix angoissée en prenant mon visage dans ses mains.

– Rien, je marmonne.

– Tu mens, dit-il en essuyant mes larmes avec ses pouces, refusant de lâcher mon visage. Pourquoi tu pleures ?

– Je ne pleure pas.

– Je suis en train d'essuyer tes larmes, Ellie. Donc tu pleures. Maintenant, dis-moi ce qui ne va pas. Merde, est-ce que quelqu'un t'a emmerdé ? demande-t-il en pâlissant. Je n'étais parti que quelques minutes, je suis vraiment désolé.

– Non, ce n'est pas ça, promis.

Les traits de Meliodas se détendent légèrement.

– Alors qu'est-ce qui t'a mise dans cet état ?

Je ravale le nœud dans ma gorge et je décide de lui dire.

– Je viens de croiser mon ex.

– Ah, le mec avec qui tu étais l'an dernier ?

– Il était avec sa nouvelle copine, je réponds en hochant la tête.

– Merde. Ça a dû être gênant.

– Ouais. Elle est magnifique, Meliodas. Vraiment belle, je dis en me sentant de plus en plus jalouse et amère. Je suis sûre qu'elle a des orgasmes qui durent des heures.

Meliodas a l'air perdu.

– Euh, ouais, ok. Je ne comprends pas tout, mais… très bien.

Non, pas « très bien », justement. J'ai été stupide de penser que je pouvais être une étudiante normale. Je suis brisée. Je ne cesse de me répéter que le viol ne m'a pas détruite, mais c'est faux. Ce monstre n'a pas seulement pris ma virginité, il a volé ma capacité à faire l'amour et à ressentir du plaisir comme une personne normale. Comment je suis censée avoir une vraie relation ? Avec Maël, avec Arthur, avec n'importe qui, alors que je ne peux pas…

Je dégage brusquement les mains de Meliodas de mon visage.

– Laisse tomber. Je dis n'importe quoi. Allez viens, je veux un autre verre, j'annonce en sortant des toilettes.

– Elizabeth…

– Je veux un autre verre, je répète en le poussant pour lui passer devant et aller au bar.