Vendredi 5 juillet

Elle avait pris beaucoup trop de temps. Bien trop de temps. Elle regarda une nouvelle fois sa montre, elle était en retard de dix minutes !

Mina pesta intérieurement. Elle pria pour qu'Eijiro l'attende. Ok, elle savait qu'il l'attendrait de toute manière, mais pourvu qu'il ne l'attende pas longtemps ! Enfin, ça faisait déjà dix minutes. Minimum. Sûrement quinze, le connaissant. Oh et puis, pourquoi arrivait-il toujours en avance, lui, aussi ? râla-t-elle.

Ce n'était absolument pas la faute du garçon, mais pas la sienne non plus. Après tout, choisir une robe, de jolies chaussures (qui coutaient bien trop cher), préparer ses cheveux, bien trop pénible à la sortie de la douche, et se maquiller sans trop en faire, c'était bien trop de choses à penser ! Tout ça pour plaire à un homme qui n'allait même pas voir le tiers de tout ce qu'elle avait fait et réfléchit pour lui !

Bon, et pour elle aussi. Après tout, les jolis sous-vêtements, ce n'était pas pour lui qu'elle les avait mis, ni au cas où il se passerait quelque chose. Elle n'espérait absolument rien de cette soirée. Du tout. Après tout, ils ne se connaissaient que depuis peu. Elle avait beau nier en bloc, au fond, elle savait pertinemment que c'était faux.

Elle s'arrêta de marcher suite à sa réflexion. La vitrine d'un magasin lui renvoya son reflet. Celui d'une jolie jeune femme, non loin de la trentaine. Sa robe lui enserrait les hanches, avec sa taille marquée dont le haut plus ample suggérait sa poitrine seulement. Elle en dévoilait assez sans trop en montrer.

La cage thoracique comprimait, elle reprit sa marche. C'était bête. Elle avait connu plusieurs personnes, elle avait déjà eu le cœur brisé et elle ne pensait même pas finir par rencontrer quelqu'un qui partagerait sa vie, et encore moins qui lui plairait. Elle en faisait trop, non ?

Non, pas du tout !

Presque certaine, elle se remit en marche. Ce qui ne l'empêcha pas de penser que ça n'allait sûrement pas marcher, comme à chaque fois.

Elle soupira. Si elle se dépêchait, elle arriverait à temps pour la séance, mais il ne serait peut-être plus là.

Son téléphone sonna. Perdue dans un sac à main bien trop grand, elle dut s'arrêter pour le trouver.

Un message d'Eijiro s'afficha : « Tu vois que j'aurais dû venir te chercher… »

Quel enfoiré ! Certainement pas !

Elle commença à trottiner. Mauvaise idée en talon, mais tant pis ! Elle ne faisait pas du sport pour rien et ce n'était pas des chaussures qui allaient la ralentir ! Puis, elle n'était plus qu'à deux cents mètres, il lui suffisait de tourner encore une fois à gauche et elle y serait !

Le vent souffla plus fort. Même les éléments luttaient contre elle ! il n'y en avait pas eu de la semaine et voilà qu'il se levait ! Il n'était même pas froid, en plus, et elle allait transpirer !

Elle accéléra le pas, elle l'avait fait attendre, et, plutôt que de s'énerver, il avait préféré lui envoyer un message pour se moquer. Il devait avoir pleinement confiance en lui. Elle se maudit en sachant qu'elle accourait face à sa sottise.

Plus que cinquante mètres. Vingt mètres.

– Eijiro !

L'homme, dos contre un mur, releva la tête de son portable. Elle était arrivée à temps ! Bon, seulement par rapport à l'horaire de la séance, pas à celui de son rendez-vous, mais c'était déjà un bon début.

Plus que dix mètres !

Plus que trois mètres.

Plus que trois mètres, sans chaussure.

Eijiro éclata de rire. Mina beaucoup moins.

Son talon venait de se coincer dans une bouche d'aération. Elle était bloquée. À cause d'une grille d'égout. À quelques mètres de son potentiel petit-ami. Mort de rire.

Une goutte de sueur glissa le long de son dos.

Elle voulait que son sourire disparaisse, en même temps qu'elle. De colère, elle tira un peu plus sur sa chaussure.

– Calme-toi, tu vas te faire mal ! lança Eijiro, le sourire toujours présent.

– Tu te moques de moi !

– Je ris de la situation, c'est pas pareil…

Elle le foudroya du regard, mécontente. Il s'approcha et lui tint les mains.

– Je préférerais éviter que tu tombes, surtout avec une aussi jolie robe, ce serait dommage de l'abimer, continua-t-il.

Cet homme était un vrai dragueur. Mais tellement beau ! Mina secoua sa tête, elle ne devait pas se faire avoir par de jolis compliments. Surtout pas après qu'il se soit moqué d'elle ouvertement !

– Tu es sûre que tirer dessus est une bonne idée ? demanda-t-il.

– Comment tu veux que je l'enlève autrement ? râla-t-elle.

Si elle n'avait pas été en retard, elle n'aurait pas couru, n'aurait pas mal aux jambes, aurait fait attention aux égouts et surtout, ne viendrait pas de casser son talon.

Après un grand moment de solitude et de silence entre eux, le nouvel éclat de rire d'Eijiro ne passa pas inaperçu.

La jeune femme était poursuivie par la malchance aujourd'hui, mais il valait mieux en rire qu'en pleurer, non ?

Il se calma presque instantanément à la vue des yeux brouillés de Mina.

Pouvait-on vraiment pleurer pour des chaussures ?

– Mina… C'est pas grave…

Pour éviter de lancer une pique, elle se mordit la langue. Et la lèvre. Avant de presque hurler, de colère :

– Bien sûr que si ! Des Louboutins à presque cinq cents euros ! cria-t-elle, je suis obligée d'en pleurer !

Les passants présents s'arrêtèrent, ou chuchotèrent.

Se sentant encore plus bête, Mina se fit violence pour ne pas laisser des larmes d'exaspérations coulaient.

Ce fut lorsqu'Eijiro entoura sa taille de ses bras qu'elle releva la tête.

– Qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-elle.

– Un câlin de réconfort !

C'était stupide, pensa-t-elle. Autant qu'être aussi triste pour des chaussures. Mais c'était un cadeau, qui valait cher de surcroit, même si ce n'était que des chaussures aux yeux des autres.

Lentement, toujours une moue collée au visage, elle posa ses mains sur les épaules d'Eijiro, avant de les glisser dans son dos et de lui rendre son étreinte. En deux semaines, c'était la première fois qu'ils étaient aussi proches. C'était étrange, et elle eut l'impression que son cœur allait sortir de sa poitrine. À l'entente des battements de celui d'Eijiro, elle sut qu'il devait penser la même chose. Il sentait bon le gel douche à l'amande.

Les rayons du soleil dansaient dans une lueur orangée, l'air était accablant. Elle grimaça… elle devait empester suite à sa course sous cette chaleur.

À regret, elle s'écarta un peu, malgré un sourire.

Sans la laisser le temps de plus réfléchir, Eijiro la souleva tout en la gardant contre lui. Prise de court, Mina lança la seule remarque qui lui vint en tête :

– Ça aussi, c'est pour me réconforter ?

Entamant son pas, il rit à sa remarque avant de répondre :

– Non, ça, c'est pour t'emmener dans la salle de cinéma, j'ai déjà acheté les places, mais je ne peux pas te laisser marcher pieds nus, quand même !

Plus rouge qu'un coquelicot, elle essaya de bredouiller une excuse et de descendre, sans y parvenir. Il avait plus de force qu'il n'y paraissait le bougre ! Certes, Mina était fine, mais pas légère puisqu'elle était tout en muscle, il allait se fatiguer à un moment donné, non ?

Passant les portes, Eijiro fit un signe de tête aux personnels de l'accueil, qui lui sourirent, certainement amusés de la situation.

Le visage caché comme elle le pouvait, Mina souffla :

– Tu les connais au moins ?

– Non, mais je leur ai dit que j'attendais une femme sublime qui m'avait probablement posé un lapin, alors ils doivent être compréhensifs… et ils ont dû voir ta chaussure.

Soudainement pâle, cette dernière le fusilla du regard.

– Dis-moi que c'est une blague.

– Pas du tout, sourit-il.

Si seulement il était possible de se transformer en souris, et cette fois, par pour connaître les ragots, mais bel et bien pour disparaître, elle aurait été preneuse !

Coulant un regard en biais, elle observa le profil d'Eijiro. Le nez droit, bien qu'un peu retroussé, les lèvres charnues, et les yeux d'un marron étonnant, il avait tout pour plaire. Elle ne comprenait même pas pourquoi il n'était pas déjà pris avec toutes les qualités qu'ils avaient. Elle ne lui avait même pas trouvé un seul défaut jusqu'à présent.

Ah si : Le manque énorme de décence et de réserve. Il parlait bien trop facilement aux gens, preuve en était, les hôtes du cinéma !

Ils arrivèrent jusqu'à la salle, Eijiro poussa la porte sans problème et s'avança jusqu'à la moitié des rangées.

– Au milieu, ça te va ?

– Oui, ce sera bon… Je peux marcher jusqu'à mon siège, tu sais…

Il la tint plus fermement à sa remarque avant de répondre :

– Hors de question, je n'ai pas envie que tu tombes.

Elle leva les yeux au ciel, avant d'être soigneusement déposée à sa place. Tout était encore éclairé, et le peu de personnes présentes avait pu voir leur spectacle ridicule. Malgré tout, elle avait la poitrine enflammée. Son estomac chavira, c'était ça, avoir des papillons dans le ventre ?

– Tout va bien ?

Elle plongea ses yeux dans les siens. Les mots lui manquèrent. Comment pouvait-on expliquer à quelqu'un à quel point sa présence lui semblait familière, normale, alors qu'on la connaissait si peu ? Comment pouvait-elle lui dire qu'elle pensait enfin avoir trouvé une personne qui lui correspondait, et qu'elle avait tellement peur que ça rate qu'elle n'avait qu'une envie : fuir pour ne pas se meurtrir davantage ?

– Mina ? demanda-t-il à nouveau.

– Oui ?

– Tu n'as pas l'air très bien, articula-t-il.

Il devait penser qu'elle ne l'avait pas compris, la première fois.

– Je vais bien, je me sens juste bête.

Eijiro eut un nouveau sourire.

– Tiens, j'ai eu la même remarque hier, commenta-t-il.

Curieuse, elle ne put s'empêcher d'entamer la conversation. L'intensité des lumières baissa, le film ne devait plus tarder à commencer. Il lui expliqua quand même sa journée de la veille.

– J'ai des cours de boxe le jeudi, et hier un nouveau est venu… Il est plutôt balèze ! Il a jamais fait de boxe, mais pratique d'autres sports de combat, ça doit aider. Quand je lui ai demandé ce qu'il l'a amené, il m'a répondu qu'il devait se défouler parce qu'il se sentait vraiment trop con… Il a vraiment dit con, hein, ajouta-t-il pour se défendre.

– Et toi, tu l'as réconforté en lui disant que c'était pas vrai, n'est-ce pas ? plaisanta-t-elle sans une once de méchanceté.

– J'ai essayé, mais il m'a remballé… Il est vraiment malpoli, mais pas mauvais, je pense.

– Tu lui as dit de revenir pour qu'il prenne la correction du siècle, au moins ?

Il s'approcha d'elle, dans la pénombre. Il baissa la voix alors que le film commençait :

– J'lui ai pas dis ça comme ça ! chuchota-t-il, mais j'lui ai dit qu'il pouvait toujours revenir lundi, je serai là pour l'aider à se lâcher. Après tout, il avait l'air vraiment mal.

Leur épaule collée et leur visage proche l'un de l'autre faisaient tourner la tête à Mina, cependant, elle essaya de se concentrer sur l'histoire qu'il lui racontait.

– Tu lui as demandé son nom au moins… Tu sais même pas qui c'est, faudrait peut-être te renseigner sur les personnes avant de vouloir les aider à tout prix… râla-t-elle en murmurant, bien qu'amusée.

– Il s'appelle Bakugo, et moi, j'ai pas besoin d'enquêter pour savoir si ce sont des bonnes personnes ou pas, se vanta-t-il.

Tandis que le silence emplissait la salle, à la réponse, Mina cria un juron.


Bien, dites-moi que je suis pas la seule à adoré ce chapitre, autant à l'écrire, qu'à le relire !