Chapître 22 – Des pensées qui nous assaillent

A la fin des cours au Queen's College, les deux meilleures amies s'apprêtaient à quitter l'établissement pour rentrer au manoir Blackmore. Elles marchaient dans les couloirs.

« Tu sais… J'ai repensé à ce qu'a dit M. MacPherson… », Dit Anne pensive.

Diana était à l'écoute, et se contenta d'attendre la suite.

Les yeux émerveillés, la jeune rouquine s'exclama, « N'est-ce pas romantique de tout sacrifié par amour Diana ?! »

La jeune brune se contenta d'acquiescer avec un sourire, elle qui n'avait jamais été réellement amoureuse avait du mal à comprendre ce que voulait dire son amie. Pour la jeune fille, sa courte expérience avec les garçons avait été un échec, elle n'avait réussi qu'à faire souffrir un garçon. Une part d'elle s'en voulait encore, mais après tout elle n'avait voulu qu'expérimenter de nouveaux horizons, Jerry lui avait au moins offert ceci. Pour elle, cela n'avait été qu'un petit jeu sans conséquence, mais pour le jeune homme c'était beaucoup plus, malheureusement elle ne l'avait compris que trop tard.

L'étudiante rousse continua ainsi son monologue, son air devint soudain mélancolique « Je me demande… si j'en serais capable… Tout quitter par amour. Je ne sais pas si j'aimerais vivre à Toronto, bien que je n'y sois jamais allée. Je ne suis pas sûre d'aimer vivre à la ville Diana. Charlottetown passe encore, car je suis toujours sur l'Ile du Prince Edouard, et la grandeur n'a pas grand-chose à voir avec Toronto je suppose. Il paraît que c'est encore plus grand que Montréal ! Et j'étais déjà impressionnée par cette ville ! Et puis… je crois que j'aimerais vivre à Avonlea, je ne me vois pas vivre ailleurs. Mais… »

Diana qui voyait son amie sombrer dans une profonde déprime l'interrompit, « Tu as encore tout le temps d'y penser. Et puis Gilbert... »

Ce fut alors au tour de la jeune brune d'être interrompu, Anne venait d'avoir une révélation, tout à coup, elle devint anxieuse, « Il ne pourra jamais vivre à Avonlea ! Je viens seulement d'y penser, mais il n'a jamais cessé de dire qu'il ne voulait pas être médecin de campagne, il a de plus grandes ambitions, il veut changer les choses. Que pourrait-il bien faire ici ?! » Se demanda-t-elle d'un ton dramatique.

Puis sarcastiquement, Diana demanda à son amie, « Tu dis que tu es sûre de vouloir vivre à Avonlea, mais même pour toi rien n'est sûr. »

« Oh mais j'en suis sûre Diana ! Je n'ai jamais connu d'endroit aussi magnifique ! », S'exclama la jeune rousse sûre d'elle.

« Ca voudrait dire que tu prendrais la place de Miss Stacy ou alors tu devras faire des navettes quotidiennes pour aller enseigner dans d'autres villages voisins. » Releva sa fidèle âme sœur fière d'elle, certaine d'avoir changer la façon de penser de son amie.

« Oui… je n'avais pas vu les choses comme ça non plus, pourquoi je n'y avais jamais réfléchis avant… ? » Se questionna-t-elle toujours aussi songeuse.

Les deux jeunes filles étaient enfin sorties de l'établissement quand elles aperçurent Josie, Jane, Tillie et Ruby, assises toutes les quatre sur un banc bordant l'allée menant à Queen's.

Anne décida de passer devant les jeunes filles sans même les regarder, on pouvait voir le visage de Ruby qui était rempli de remords, quant à Josie même si elle ne voulait pas l'admettre, celle-ci se sentait coupable, elle avait été trop loin cette fois.

Les deux âmes sœurs marchèrent alors la tête haute, et ignorèrent le groupe de filles. C'est alors que Tillie et Jane se levèrent pour les rejoindre, au grand désarroi des deux jeunes blondes qui étaient à présent seules sur le banc.

Tillie commença à taquiner la rouquine, « Alors Anne…Qu'as-tu fait avec Gilbert ce week-end ? Oh ! T'a-t-il déjà fait sa demande ? » Demanda-t-elle avec un sourire espiègle. Jane ne disait rien mais était aussi particulièrement curieuse.

Anne s'empressa alors de répliquer maladroitement, « N-Non ! Absolument pas ! »

La jeune fille aux formes généreuses lui répondit en lui faisant un clin d'œil, « Oh je vois… Tu ne peux pas nous dire ces choses là… » Dit-elle en souriant, allusive.

Diana regardait d'un mauvais œil cette dernière.

Jane a son tour fit une réflexion, « Hum… Et dire que tu seras sans doute la première d'entre nous à te marier, tu seras aussi peut-être la première à avoir des enfants. Tu ne comptes rien faire après Queen's n'est-ce pas ? »

Cela irrita l'étudiant rousse, « Que…Quoi ?! »

Jane poursuivit son résonnement, « Eh bien… Si tu te maries et que tu as des enfants, il est normal que tu restes à la maison. Enfin… à moins que tu sois comme ma sœur... Mais Prissy n'aspire plus à être une bonne épouse.»

Diana interrompit d'un ton sec cette dernière, « Prissy a pris certainement la meilleure décision de sa vie. Tu ne peux pas comparer M. Phillips et Gilbert ! »

Anne resta alors silencieuse durant un instant, puis soudain, elle s'emporta, « Vous n'avez que ça à la bouche ! Mariage, enfants ! Je vais seulement avoir 17 ans ! Pourquoi je me torture inutilement ainsi ! Les garçons ne pensent-ils qu'à se trouver une femme qui garde les enfants à la maison ?! », Sur ces mots, la jeune rousse poursuivit seule le trajet pour se rendre au manoir, laissant derrière elle les trois filles.

Diana jeta un regard noir aux deux jeunes filles, qui montrait clairement qu'elle désapprouvait ce qui venait de se produire.

Du côté de Toronto, Gilbert venait de terminer ses cours, il était seul dans sa chambre, il s'apprêtait à étudier, il allait tendre le bras pour prendre un manuel qui était posé sur sa table de nuit, quand il hésita un instant, et ouvrit finalement le tiroir.

On pouvait apercevoir le petit coquillage blanc, et juste à côté de celui-ci était posé une petite pochette en velours.

L'étudiant aux boucles brunes prit alors la pochette et l'ouvrit, une bague s'y trouvait, celle-ci avait appartenu à sa mère. Un sourire se dessina sur son visage, il pouvait enfin imaginer Anne qui porterait cette bague au doigt un jour, il n'aurait jamais pu penser à quelqu'un d'autre. Il avait essayé de se convaincre du contraire il y a des mois de cela.

Mais quand ce dernier répétait sa scène de demande en mariage, et qu'il pensait qu'Anne l'avait rejeté après ce fameux soir aux ruines, et qu'il imaginait de toutes ses forces que c'était à Winifred qu'il devait faire cette demande, les mots semblaient confus et peu naturels. Ce matin là, il avait pensé, « Si c'était Anne, je saurais exactement quoi dire. », mais dans son esprit la rouquine était hors de portée à ce moment là.

Heureusement, aujourd'hui la situation avait radicalement changé. Mais une crainte persistait toujours, et si Anne le rejetait ? Il savait précisément comment faire sa demande, il avait eu le temps d'y réfléchir durant toutes ses semaines, et ce, malgré ses études qu'il lui prenait tout son temps.

Il continua à fixer la bague entre ses doigts, alors qu'il était allongé sur son lit, quand soudain, Jack fit son entrée dans la chambre, Gilbert ne s'y attendait pas il sursauta, le bijou fila alors des doigts du jeune homme, elle tomba au sol et roula jusqu'aux pieds de son compagnon de chambrée.

Le jeune roux se pencha pour ramasser cette dernière, Gilbert était quant à lui gêné, il fronça les sourcils et avait les yeux grands ouverts, il se racla la gorge et se dirigea vers son ami, « Hum ! C'est à moi. », Dit-il en arrachant la bague des mains de son ami.

Ce qui amusa Jack, il déclara alors en riant, « J'ai bien vu… »

Le jeune brun eut envie de changer de sujet car il était beaucoup trop pudique pour se confier en cet instant, « Alors… Tu penses que tu as fait bonne impression tout à l'heure chez les Stuart ? Enfin surtout auprès d'une certaine personne ? » Demanda-t-il amusé.

« Ne m'en parle pas s'il te plait, j'ai essayé de ne pas y penser le restant de l'après-midi… », Le jeune roux avait un air dépité sur le visage.

Jack s'assit sur son lit puis se ressaisit, « Donc… tu vas chez les Stuart ce samedi ? »

Gilbert s'installa au bureau qui était proche de son lit pour étudier et répondit en même temps d'un ton neutre, « Oui, c'est bien ça. », puis un sourire espiègle apparut sur son visage, « Tu voudras te joindre à moi…? »

Son camarade de chambrée devint alors nerveux, « N-Non non ! Je pense qu'il serait préférable que je m'abstienne cette fois, si c'est pour rester muet comme une carpe durant une après midi entière ça ne servirait à rien ! »

Le jeune brun rit aux éclats suite à la remarque de son ami, puis il prit son stylo en main et commença alors à étudier.

À Charlottetown, Anne était rentrée précipitamment suite à sa dernière conversation avec les filles, toutes ses remarques lui étaient montées à la tête, elle avait besoin de se retrouver seule et au calme pour être seule avec ses pensées.

Elle passa le seuil de la porte du manoir, et allait commencer à grimper les escaliers, quand elle fut interrompue dans sa marche, « Mlle Shirley-Cutbert. » Ce ton tout à fait ferme et autoritaire ne pouvant provenir que de Miss Blackmore.

La jeune rousse se retourna alors et répondit poliment, « Oui Madame. », mais en réprimant un certain agacement d'être encore une fois gênée dans sa quête d'isolement.

Miss Blackmore s'avança et déclara, inflexible, « J'ai repensé à votre escapade de ce weekend, et je crois que je devrais me montrer un peu plus ferme à votre égard, alors j'ai décidé que jusqu'à la pause de Noël, vous auriez un couvre feu différent de celle des autres filles. Il vous sera interdit de traîner après les cours, vous devriez rentrer directement, et je n'accepterais pas de retard. »

Le visage d'Anne qui était jusque maintenant le plus neutre possible pour ne pas faire passer la moindre émotion négative, était sur le point de défaillir, mais elle se ressaisit, « Madame, j'avais pensé me rendre à Avonlea ce week-end, vous n'allez pas m'empêcher de m'y rendre ? »

La dame stricte inspira fortement et répondit, « Eh bien, vous vous doutez bien que je ne permettrais plus aucune escapade. Étant donné que rien ne me garantie que vous alliez bien à Avonlea pour vous rendre chez votre famille, je peux envisager que quelqu'un vous escorte jusqu'à la gare afin qu'il s'assure que vous preniez le bon train. »

La jeune rousse se retenait si fort de ne pas réagir depuis plusieurs minutes, que cette fois-ci c'était trop, impulsivement elle lâcha, « Croyez-vous que les garçons aient autant de restrictions dans leur résidence ? Je suis persuadée que mon…ami, lui, n'a eu aucun souci à son retour, et qu'absolument personne ne lui a posé de question ! Oh oui ! Je suis sûre que tout le monde se fiche bien de ce que peut faire un garçon tandis que les filles doivent restés discrètes et dociles ! Miss Blackmore je trouve cela inadmissible que vous vous immiscez ainsi dans nos vies de cette façon. Et sachez, que je n'accepte pas non plus que notre courrier soit ainsi ouvert avant que vous nous le remettiez ! Je partirais vendredi après midi pour Avonlea et ceci avec ou sans chaperon, je ne pense pas que vous désirez aussi me séquestrer dans ma chambre pour que je n'en sorte plus ? », Cette dernière question fut posée hautainement.

La maîtresse de lieux perdit ses mots durant un instant, elle ne s'attendait pas à ce que la jeune rousse réagisse ainsi, alors elle répondit simplement, « Qu'il en soit ainsi. », puis elle tourna les talons.

Anne respira un grand coup, elle n'y croyait pas elle-même, elle venait de faire des remontrances à Miss Blackmore. Mais cette fois c'était trop, elle désirait se ressourcer à Avonlea, et personne ne pouvait empêcher cela.