Ave !
J'espère que vous allez bien, et je suis très heureuse de vous retrouver pour ce qui est l'avant-dernier chapitre de cette fanfiction. Il a été très compliqué à corriger/lâcher, tout simplement parce l'approche de la fin me rend nerveuse (qu'il est dur de laisser partir ses histoires !). Un gros merci à d'elfe (oui, Arthur peut faire de la politique quand il s'y décide, et heureusement, il est tout de même supposé devenir roi, il est temps qu'il s'y mette ! Je suis très heureuse que cette fin de chapitre t'ait plu !), ainsi qu'aux copines Sun Dae V et AppleCherryPie. Grâce à leurs encouragements pendant le Nano, j'ai beaucoup avancé sur cette fic, et leurs formidables reviews (coeurs et paillettes sur vous les filles) m'ont vraiment surmotivée.
Je vous laisse retrouver nos deux amoureux, et je vous retrouve un peu plus bas. Bonne lecture ;)
Chapitre 18
Nec spe, nec metu
Isaura savoure sa pomme un sourire aux lèvres. Marcus vient de quitter la pièce, heureux de son supposé malheur, enorgueilli de son obéissance. Elle a baissé les yeux devant lui certes, mais pour s'empêcher de les lever au ciel. Et si elle a gardé la bouche fermée, c'est pour éviter de l'insulter. Isaura sait où elle va et où elle ira. Elle a décidé que rien ne l'arrêtera, et sûrement pas Marcus.
Trois semaines se sont écoulées depuis la rencontre avec Tristan chez Licinia. Isaura n'a pas quitté la maison depuis, et n'a pas revu son amant. Mais s'il lui manque, elle reste tout de même entière. Tout cela n'est qu'une question de temps. Marcus n'est qu'un homme et il est loin d'être le meilleur d'entre eux : jamais il ne fera le poids. Elle recouvre d'un filet de miel son quartier de pomme, souriant toujours. Pourquoi ne sourirait-elle pas, après tout ? Elle aime et elle est aimée.
Isaura en est sûre, elle ne finira pas comme sa mère, à errer dans une maison qu'elle ne verra jamais comme la sienne, à effrayer des enfants qu'elle aura mis au monde à contre-cœur. Elle refuse de devenir aussi froide qu'elle, glacée par les regrets. Personne ne verra Isaura comme un fantôme qui ne se réchauffe même pas près du feu. Elle ne rira jamais sans joie. Elle rira fort sous les baisers de Tristan, comme elle a ri l'autre jour en le retrouvant chez Licinia. Sans peur, sans retenue, comme on rit quand son cœur déborde de tant de bonheur qu'on pourrait en pleurer.
Marcus l'imagine brisée. Il l'imagine malléable comme de l'argile, mais Isaura est devenue dure comme le fer quand il s'agit de lui. Elle ne fera plus un seul pas de côté et plus une seule erreur. Elle prépare et songe à sa fuite avec la détermination d'un chef de guerre, et cela, jamais il ne l'imaginera.
Tristan aime Isaura, et Isaura aime Tristan. Longtemps, l'idée que Marcus le découvre l'a terrorisée. Curieusement, elle éprouve une douce satisfaction depuis qu'ils ont parlé devant lui. Elle a vu Marcus se décomposer devant ce qu'il ne comprenait pas. Elle sait qu'il s'est trouvé ignorant, et cela peut-être pour la première fois de sa vie. Marcus piétine devant une montagne qu'il ne pourra jamais escalader, et qu'Isaura, elle, domine de toute sa hauteur.
Que Marcus bombe le torse. Isaura, elle, sourit sans avoir besoin qu'on la regarde pour le faire.
XXXX
— Je suis flattée que vous acceptiez de me rendre visite sans la présence de notre invité de la dernière fois.
Licinia a toujours ce sourire énigmatique et un peu moqueur sur les lèvres. Isaura n'a pas autant envie de rire qu'elle. Tristan est loin du Mur, et comme à chaque fois, elle a peur qu'il n'y revienne pas.
— Vous êtes déçue.
Isaura la fuit du regard et pioche une pâte d'amande qu'elle mange sans plaisir.
— Votre compagnie m'est agréable, Licinia, dit-elle tout de même.
— Mais bien moins que celle du chevalier Tristan, sourit encore sa nouvelle alliée. Il est temps de me raconter comment vous vous êtes fourrée dans une telle situation.
Isaura soutient son regard curieux, et elle hésite à raconter son histoire à Licinia. Personne n'aime vraiment l'entendre. Peut-être est-ce différent quand Tristan la raconte.
— Vous l'avez soigné lorsqu'il était blessé, c'est bien cela ?
— Oui, quand j'habitais encore chez mon père.
Isaura ne parvient pas à retenir un sourire. Elle se revoit, timide, et lui, impatient de sortir de son lit. Elle sent encore sa peau brûlante sous ses doigts tremblants, et sa peur de mal faire. Elle entend à nouveau sa voix pleine d'assurance, qui l'avait déjà tant troublée.
— Et vous êtes tombée immédiatement sous le charme de ses yeux noirs ?
— Je ne sais pas.
Elle a répondu si vite qu'elle en est elle-même surprise. Isaura ne sait pas vraiment quand elle s'est mise à aimer Tristan. Parfois, elle a l'impression que cela a commencé à leur premier regard, aux premiers mots qu'ils ont échangé, car quand elle y pense, comme maintenant, son cœur semble prêt à éclater. Elle songe aussi souvent à cette fois sur la route qui l'amenait à Marcus, près du feu, quand sa main a touché la sienne, et qu'elle a eu si froid, puis si chaud. Parfois, elle se demande si elle ne l'aime pas depuis trop longtemps, et trop fort, pour se souvenir de quand elle a commencé. L'avenir est si peu envisageable sans lui que les jours passés le sont devenus tout autant.
— Vous ne me faites pas confiance ? s'amuse Licinia.
Isaura est gênée. Licinia ne semble pas s'en formaliser et s'étend un peu plus dans les coussins de son fauteuil.
— Jamais je ne dirais quoique ce soit, Isaura.
Licinia est devenue plus grave, et le ton de sa voix change assez pour qu'Isaura relève la tête et croise son regard.
— J'ai été mariée deux fois, et je n'ai pas besoin d'un troisième mariage pour en être lasse. En réalité, je suis lasse de beaucoup de choses et je n'ai pas cœur à vous vouloir du mal.
— Vos mariages... commence Isaura avant de brusquement s'interrompre.
Elle n'a pas l'habitude de la parole aussi libérée de Licinia, pas chez une femme romaine que Marcus ne se méfie pas de la voir fréquenter.
— Ils ont été de ceux qu'on ne regrette pas de voir prendre fin, sourit Licinia. J'imagine que je dois vous souhaiter le même bonheur.
Isaura baisse les yeux et cela amuse Licinia.
— Ne sous-estimez pas le nombre de femmes qui souhaitent la mort de leur mari.
— Je ne souhaite pas la mort de Marcus.
Licinia sourit et la fixe intensément, elle le sait sans avoir besoin de relever les yeux.
— Si je viens à savoir que mes filles souhaitent la mort de leur époux, je ne leur en voudrais pas. On ne prie jamais pour la mort de quelqu'un qui vous traite bien.
Isaura ne veut pas continuer cette conversation. Les mots de Licinia lui font sentir le poids de Marcus sur elle. Elle se redresse lentement et se force à sourire, mais Licinia la devance.
— Vous ne lui avez pas donné d'enfants, n'est-ce pas ? Pas même une fille.
Isaura secoue négativement la tête et regarde encore ailleurs.
— Volontairement ?
Isaura se redresse, tenaillée par la crainte. Celle d'être jugée, et celle d'être peut-être enceinte, ou sur le point de l'être, maintenant que Brangien n'est plus là pour lui donner tous ses breuvages.
— Marcus veut un fils, dit Licinia. Peut-être, deux. Si vous les lui donnez, il vous laissera tranquille et se contentera d'une maîtresse, ou des servantes.
Licinia ne dit rien pendant quelques secondes et Isaura ne sait pas quoi répondre. Peut-être parce qu'il y a rien à répondre de satisfaisant.
— Quoique, vous êtes belle. Les épouses laides ne connaissent pas leur chance. (*)
XXXX
— Je n'arrive pas à croire que je fasse une chose pareille...
Isaura prend le bol encore trop chaud entre ses mains et souffle sur le liquide brûlant.
— Tu n'as rien fait, Iana. Tout ce que tu as fait, c'est me préparer une infusion. Personne ne saura que Brangien a préparé le mélange et comment il est arrivé dans cette maison. Je ne te dénoncerai pas, je te suis trop reconnaissante pour cela. Et personne ne s'imaginera ce que c'est.
Elle insiste du regard et Iana doit y lire assez de gratitude pour être rassurée.
— Et comment va Brangien ? Lancelot t'a-t-il donné des nouvelles d'elle ?
— Il a dit qu'elle allait bien.
Isaura contient à grand peine son agacement face à au manque de précisions de Iana, mais elle ne se risque pas à la vexer. Elle est la seule alliée qui lui reste entre ces murs, et elle n'est pas Brangien.
— Il n'a rien dit d'autres ?
— Non, Dame.
Isaura est déçue. Elle avait espéré des nouvelles de Brangien, et bien sûr, de Tristan. Le monde continue de vivre dehors, et pour elle, rien ne se passe. Tristan ne pouvait-il pas avoir un mot pour elle ? Elle a même rêvé à une fleur qu'il lui aurait fait parvenir, et qu'elle aurait faite précieusement sécher pour la garder.
— Vous avez besoin d'autre chose, ma Dame ?
Iana est une servante, et pas une sœur ou une amie. Pas même une compagne. Elle ne joue pas aux dés avec elle, et ne sait pas apaiser la douleur qui se propage si facilement en elle. Lentement, elle finit de boire la mixture sans quitter Iana des yeux.
— Je veux savoir ce qu'il advient de Brangien. C'est important.
— C'est que...
Isaura insiste du regard et Iana hoche la tête en triturant ses mains. Il y a une crainte presque enfantine dans son geste, et Isaura se souvient qu'elle est jeune, et qu'elle aussi. Doucement, le son de ses bracelets accompagnant ses pas, elle s'installe sur le tapis de sa chambre.
— Je m'ennuie, et il y a longtemps que je n'ai pas joué aux osselets.
Iana semble hésiter, mais finit par s'installer près d'elle. Du coin de l'œil, Isaura s'amuse de son enthousiasme. C'est une jolie fille, avec un nez légèrement retroussé et des beaux cheveux bouclés. Ce n'est pas étonnant qu'elle plaise à Lancelot.
— À votre tour, Dame Isaura.
Les osselets s'entrechoquent dans sa main et Isaura songe qu'elle aimerait y jouer avec Brangien, et que si le monde est bien injuste avec elles.
— Je tiens beaucoup à Brangien, tu comprends ? dit soudain Isaura à Iana. Je n'ai pas un souvenir sans elle, je la connais depuis toujours, et elle m'est très chère. C'est mon amie.
Iana hoche la tête et ramasse les osselets qu'Isaura vient de lancer.
— Lancelot ne s'est pas attardé, je ne l'ai croisé que quelques secondes. Je vous promets que j'insisterai la prochaine fois.
Les osselets s'éparpillent sur le sol et Isaura sourit, satisfaite.
XXXX
— Laisse-nous seuls.
Isaura ne s'arrête pas de tisser, pas plus qu'elle ne lève les yeux vers Marcus. Iana quitte la pièce sans demander son reste, en fuyant presque comme une voleuse, sans même avoir attendu un regard d'approbation de sa part. Elle serait bien injuste de lui reprocher, cependant.
— Tu t'es entichée de la plus sotte, commente Marcus.
— Elle m'est agréable. Désires-tu que j'en prenne une autre auprès de moi ?
Elle a répondu d'une voix égale, ni agréable ni agressive. Isaura s'éteint quand Marcus est près d'elle. Elle n'est ni craintive ni brave : elle préfère ne pas vraiment le voir ni vraiment l'entendre, pour pouvoir plus simplement tout oublier. Marcus l'ignore et s'installe sur une banquette près d'elle, un regard attentif posé sur son ouvrage. Il ne dit rien, et si Isaura n'a pas envie qu'il parle, son silence la dérange. Marcus aime parler, et le fait qu'il reste muet n'augure rien de bon.
— Qu'est-ce qui t'a pris ?
Isaura est si surprise qu'elle s'arrête de tisser et le regarde. Les yeux de Marcus sont durs et insondables.
— Qu'est-ce qui t'a pris ? répète Marcus.
Isaura ne répond pas, parce qu'elle a peur, et parce qu'elle sait que Marcus ne veut pas vraiment de réponse. S'il avait voulu une vraie réponse, il l'aurait interrogée bien plus tôt. Il n'en aimerait aucune, de toute façon. Ce qu'il veut entendre, ce sont des regrets, et Isaura ne pourra pas les dire.
— Tu n'as rien en commun avec lui.
— Je n'en ai pas plus avec toi.
Elle a parlé sans réfléchir, à croire que cette bouche n'est pas la sienne. Elle doit garder le silence et fixer le sol d'un air honteux, voilà ce qu'elle doit faire.
— Nous sommes romains et chrétiens tous les deux.
Isaura esquisse un léger sourire qu'elle regrette aussitôt. Mais Marcus est bien naïf de croire que c'est important.
— Cela t'amuse ? Que t'imaginais-tu vivre avec un homme comme lui ? Je connais Tristan. C'est un homme qui ne croit en rien.
— Ce n'est pas parce qu'il ne prie pas Dieu qu'il ne croit en rien.
Isaura sent son cœur s'emballer. Quel est ce besoin de répondre à Marcus qui s'est emparé d'elle ? Pourquoi cette rage qui fourmille dans ses doigts, dans sa gorge, qui veut le faire taire et lui donner tort ? Et pourquoi lui pose-t-il ces questions, après toutes ces semaines ? Quel besoin a-t-il de la torturer à nouveau ?
— Tu es donc si sûre qu'il t'aime ?
Encore une fois, la voix de Marcus se teinte de moquerie.
— J'essaie de comprendre, rit-il encore.
— Tu n'y parviendras pas.
Marcus sourit et ses yeux deviennent plus sombres. Il s'enfonce un peu plus dans la banquette, comme pour lui montrer qu'il a tout son temps.
— Tu m'as trompé pendant des années Isaura, et tu en paies bien peu de conséquences. Le moins que tu puisses faire est de me répondre.
— Je ne sais pas quoi te dire, Marcus.
Il jubile de toute sa stature d'homme. Il imagine qu'elle ne connaît pas les réponses à ses questions. Il croit qu'elle se rend compte d'une erreur et que bientôt, elle se repentira. Et pourtant, elle brûle de tout dire. Elle brûle de parler de l'odeur de la pluie, de la chaleur de ses doigts, de l'ivresse que lui donne sa peau. Elle veut qu'il entende la joie qu'elle éprouve entre ses bras et le réconfort que lui procure chacun de ses gestes. Il faut qu'il comprenne qu'elle vit plus fort depuis qu'il est là, et qu'il fait froid quand on évoque un monde sans lui. Elle veut que Marcus sache qu'il n'est rien, que tout est plus grand que lui, et qu'elle s'en moque, parce que Tristan l'emmènera loin d'ici.
— Quel besoin avais-tu de te rendre malheureuse ? De nous rendre malheureux ?
Isaura est fatiguée. Elle est fatiguée de se mordre la langue, de toujours se taire. Elle ne peut plus voir le triomphe de Marcus. Elle veut le voir confus à nouveau, comme il l'a été en entendant l'amour dans les mots qu'elle a échangés avec Tristan. Elle veut le voir tomber encore dans son piédestal, et douter de ce qu'il ne comprend pas.
— Je ne me suis pas rendue plus malheureuse que je ne l'étais.
Voilà le sourire qui se fige, et la lèvre qui hésite à trembler. Isaura a peur, mais quelque chose en elle s'agite encore, et ce n'est pas un sursaut de crainte.
— À t'entendre, tu ne regrettes rien. Tu étais moins fière il y a quelques semaines. La bêtise de Tristan doit être contagieuse.
La fierté d'Isaura gèle un peu le sang qui s'était animé dans ses veines. Marcus ne comprend pas. Ce n'est pas qu'elle ne regrette rien, mais pour rien au monde, elle ne renoncerait à Tristan.
— J'aurais aimé que tout soit autrement, souffle Isaura. Je...
— Tu aurais aimé que Tristan soit riche et libre.
Le temps semble s'arrêter un peu et Isaura réfléchit. Les choses seraient bien différentes, si Tristan était romain, s'il était de son rang. Elles le seraient sans doute trop. Et doucement, elle secoue la tête. Elle ne veut pas d'un autre Tristan, qui la regarderait autrement, peut-être sans vraiment la voir.
— Alors, qu'aurais-tu aimé ?
Choisir. Isaura n'a pas besoin de réfléchir. Elle aurait voulu choisir. Elle aurait aimé choisir à quels yeux sourire, et dans quelle main glisser la sienne. Elle aurait voulu glisser un anneau à son doigt, et rire en s'allongeant dans leur lit. Elle veut la barbe piquante sur sa joue à toute heure du jour et de la nuit sans craindre les regards. Elle veut se réveiller sans se sentir dépossédée de tout.
— Tu n'es qu'une enfant. Tu es restée une enfant, crache sévèrement Marcus.
— Répudie-moi.
Cette fois, Marcus se décompose, elle l'a définitivement surpris. Isaura est elle-même stupéfaite de ce qu'elle vient de lui dire. Elle n'a plus toute sa tête, c'est certain. Et pourtant, elle ne baisse pas les yeux. Elle ne s'enfuit même pas, alors qu'elle devrait s'éloigner à toutes jambes, loin, et se cacher de la colère du mari qu'elle vient de bafouer encore.
— Que dis-tu ?
Marcus ne peut pas lui demander de répéter ce qu'elle vient de dire. Elle n'y parviendra pas. Ce n'est même pas elle qui a dit ces mots, alors comment pourrait-elle trouver le courage de les dire encore ?
— Tu me demandes de te quitter ? De te répudier ?
Isaura se lève et recule en voyant Marcus esquisser un mouvement vers elle. Un bibelot tombe à ses pieds et se brise. Il faut qu'elle parle, qu'elle explique. Qu'elle ne le pensait pas, qu'elle est bête, qu'elle ne réfléchit pas. Qu'elle s'excuse, et qu'il oublie. Ou bien qu'elle raconte, qu'elle dise qu'elle ne peut plus respirer ici, qu'elle n'est pas sa femme. Mais Isaura recule encore et se tait. La bouche scellée, elle voit Marcus lui tourner le dos et quitter la pièce, fermant la lourde porte derrière lui.
XXXX
Les jours passent sans que Marcus ne lui parle, et sans qu'il ne la répudie non plus. Isaura se méfie. Tristan est revenu au Mur et rien ne laisse supposer qu'elle le verra bientôt. Mais son absence lui est moins amère aujourd'hui, alors que les yeux inquiets de Brangien se posent sur elle.
— Vous êtes sûre d'aller bien ? Oh, c'est une question idiote, comme si vous alliez me dire la vérité alors que vous ne voulez pas m'inquiéter...
Isaura sourit et embrasse encore sa sœur de lait. Elle prend son visage entre ses mains et la regarde comme on s'enivre des choses qu'on aime. Brangien a les traits un peu plus tirés qu'à l'ordinaire, et sa figure est un peu amaigrie.
— Tu sembles fatiguée, s'inquiète Isaura.
— Je vais bien.
— Tu n'as pas bonne mine, insiste Isaura.
— Vous non plus.
La main de Brangien se glisse dans la sienne, serre ses doigts, et Isaura a envie de pleurer, parce qu'elle sait que personne ne sait la consoler comme elle. Mais Brangien sourit soudain et se redresse.
— J'ai un nouveau travail, à l'infirmerie. C'est grâce aux chevaliers et Artorius, bien sûr. C'était surtout pour le ménage, la lessive des linges... Mais un des médecins a l'air d'avoir compris que je savais nettoyer les plaies et faire quelques petites choses. Il m'a demandé de veiller un malade, l'autre jour.
— Je suis contente pour toi. Tu loges toujours avec l'amie de Vanora ?
— Pour le moment.
L'air clairement ennuyé de Brangien alerte Isaura, qui fronce les sourcils.
— Oh non, ne vous inquiétez pas. C'est une gentille fille mais elle fait venir des hommes... Et... Je ne dors pas très bien, c'est tout. Je ne sais pas si je vais réussir à regarder encore le chevalier Gauvain dans les yeux, d'ailleurs.
Isaura hausse les sourcils et Brangien glousse en essayant de cacher son sourire. L'air a l'air plus simple à respirer tout à coup.
— Gauvain ? questionne-t-elle.
— Je suis encore surprise qu'il ait pris le temps d'ouvrir la porte plutôt que de passer à travers après avoir réalisé qu'il était en retard à son entraînement, la tête coincée dans sa chemise... Il a failli partir sans ses bottes.
Isaura éclate de rire avec Brangien, sa main toujours dans la sienne, et tout paraît bien.
— Mais il me fait un peu de peine, car je crois qu'il voudrait que Paderna lui soit fidèle. Il est souvent après elle, et elle, elle n'a pas l'air d'en avoir grand-chose à faire. Elle ne parle que d'épouser un fermier. Mais ce n'est pas comme ça qu'on se trouve un mari.
Isaura se dit qu'elle n'en sait rien, parce qu'elle n'a pas eu à trouver le sien, mais Brangien a sans doute raison.
— Cette Dame Licinia, vous êtes sûre que vous pouvez lui faire confiance ? demande soudain sa sœur de lait.
— Je crois oui.
— Il faut être sûre, Dame.
— Je crois que j'ai envie d'en être sûre, sourit Isaura. Je te promets que tu n'as pas à t'inquiéter d'elle.
Brangien hoche la tête, pensive. Son air grave est un peu contagieux, et Isaura ne peut plus s'empêcher de la questionner sur ce qui la préoccupe tant.
— Comment va-t-il ?
Brangien hésite un moment et si pendant une seconde, Isaura imagine que c'est parce désapprouver toujours leur amour qu'elle ne veut pas répondre, le doute ne tarde pas à l'envahir.
— Brangien ?
Isaura entend le son tordu de sa propre voix.
— Je ne sais pas. Il va bien, je crois. Je ne le vois pas, vous savez.
— Je sais que tu le vois un peu, plus que moi, ou que d'autres peuvent te parler de lui. Comment va-t-il ? insiste-t-elle encore.
Brangien la regarde avec inquiétude, sans doute parce qu'elle craint de lui répondre, et Isaura se glace.
— Je ne sais pas Dame, je le connais peu. Mais je sais qu'il s'isole et se dispute avec les autres chevaliers souvent. Il m'a semblé être assez amer, et pas toujours très agréable, pour le peu qu'il parle.
— Avec qui se dispute-t-il ? Lancelot ?
— Je ne sais pas vraiment, mais je crois bien que le seul avec qui il ne dépasse pas les bornes est Artorius. Le chevalier Dagonnet l'a défendu aussi l'autre jour, quand ils parlaient de lui.
— Qui parlaient de lui ? Quand ?
Brangien rougit et baisse brutalement les yeux.
— Brangien ! s'impatiente Isaura. Tu en dis trop ou pas assez, et tu joues avec mes nerfs, je t'en prie.
— C'est que... Je n'ai pas d'amies, et j'ai un peu peur toute seule le soir chez Paderna, alors parfois, je vais chez Vanora, ou à la taverne, mais je vous promets que je ne fais rien qui... Je surveille et je joue beaucoup avec les enfants de Vanora.
C'est au tour de Brangien d'avoir la voix un peu tordue, et Isaura ne peut s'empêcher de serrer plus fort sa main.
— Ne te reproche rien de la sorte, lui dit-elle doucement.
— Il faudra se lever tôt pour me trouver perchée sur les genoux d'un ivrogne, vous savez, insiste Brangien. Et personne ne me fait d'ennuis, parce qu'ils croient tous que je suis la chasse gardée d'un chevalier.
— Lancelot, à tout hasard ?
— Oh, sûrement, balbutie Brangien. Bref, Tristan et Galahad ont failli se battre, l'autre soir.
— Avec Galahad ? s'étonne Isaura.
De tous les chevaliers, Galahad semble être le plus facile à vivre.
— Galahad parle souvent de ce qu'il fera quand il sera libre. Tristan...
Brangien s'interrompt mais Isaura n'a pas le temps d'insister qu'elle se reprend.
— Tristan, qui ne participait même pas à la conversation, lui a lancé qu'il était naïf, qu'il ne ferait jamais tout cela, parce qu'il mourrait avant. Galahad s'est fâché, et Gauvain aussi... Et les hommes boivent toujours trop.
XXXX
— Ah, je te cherchais.
Isaura se crispe. La voix de Marcus chante d'une joie trop anodine pour qu'elle le soit. Isaura s'agace, aussi. Où a-t-il pu bien la chercher ? Elle est éternellement dans sa chambre.
— J'ai donné l'ordre aux servantes de préparer tes affaires, des malles te seront montées.
Isaura fronce les sourcils d'incompréhension mais bien vite, son cœur se gonfle d'un espoir si fulgurant qu'il lui fait mal. Marcus la répudie. Il ne veut plus d'elle, il va la renvoyer. Elle a bien réfléchi. Elle sera renvoyée chez son père, et il lui suffira de tout faire pour faire fuir les hommes auxquels son père voudra la remarier. Ce ne sera pas difficile, elle aura déjà une mauvaise réputation suite à l'échec de son mariage avec Marcus. Et ce dernier ne se privera pas pour faire courir le bruit qu'elle est aussi folle que sa mère.
— Je crois qu'un autre air te ferait du bien. J'ai un beau domaine près de Isca Silurum, et cela fait longtemps que je suis pas allée vérifier de près ce qui s'y passe. J'en profiterai pour t'y installer.
Son cœur ralentit doucement, mais ne lui fait pas moins mal. Isaura peur de comprendre.
— La villa est grande, tu t'y plairas. Nous partirons dans trois jours.
Isaura a un pied dans le vide. Elle regarde Marcus sans même ciller, non pas par défi, mais parce que tout son corps a gelé d'un coup. Elle se répète en boucle, en l'espace de quelques secondes, ce qu'elle vient d'entendre, dans l'espoir d'y trouver un autre sens. Marcus s'éloigne sans cacher son sourire satisfait.
— Marcus !
Elle s'est levée dans un cri. Et maintenant qu'elle est là debout, elle songe à se jeter une nouvelle fois à ses genoux. Peu importe de triompher sur Marcus désormais.
— Je t'en prie, ne fais pas cela.
— Et pourquoi donc ?
— Marcus.
Elle a dit son prénom dans un souffle, et il faudrait être sourd pour ne pas entendre son désespoir.
— J'aurai l'esprit plus tranquille de te savoir loin d'ici et de lui. De toute manière, vivre au Mur devient trop dangereux pour toi. Tu aurais pu être tuée quand j'ai été attaqué.
Marcus est calme, de ce calme qui la terrifie parce qu'elle sait ce qu'il peut cacher. Mais peu importe combien Isaura a peur, il lui faut tout tenter. Elle refuse de ne pas repousser la porte qui se referme sur elle, pas après avoir passé autant de temps à rêver à ce qui pourrait se trouver derrière.
— Marcus, je t'ai déçu, je n'arrive pas à te donner d'enfant... Je ne suis pas l'épouse que tu désirais, pourquoi ne me quittes-tu pas ?
— Cela ne servirait pas du tout mes intérêts.
Marcus a dit cela avec la même voix calme, sur le ton d'une évidence insupportable à entendre.
— Mon alliance avec ton père est trop importante, et il est hors de question que je la risque à cause de ton adultère. Et ce n'est pas le moment de perdre le peu de faveurs des Bretons que j'ai encore. Tu vois, Artorius avait vu juste.
Le coeur d'Isaura a tellement ralenti, elle est si paralysée, qu'elle se demande si elle n'est pas en train de disparaître. Elle s'efface dans les murs de la maison, ou peut-être qu'elle s'effondre en des tas de minuscules morceaux de verre sur le sol.
— Pourquoi fais-tu cela ?
Peut-être que le cœur de Marcus ralentit lui aussi, parce qu'il perd un peu de son air satisfait. Ou peut-être qu'il réfléchit juste à comment achever de briser le sien.
— Il y a d'autres mariages avantageux dans ce monde. Tu n'auras même pas besoin d'assumer l'adultère, le simple fait que je ne te donne pas d'enfants suffirait à te débarrasser de moi.
— Je ne changerai pas d'avis.
Isaura veut arracher ses bijoux et les jeter au visage de Marcus, ou par la fenêtre, peu importe. Il faut qu'elle se libère de lui, et de cette solitude qui va être la sienne s'il l'envoie loin d'ici.
— Laisse-moi rester au Mur, je t'en prie. Cela ne changera rien pour toi. Marcus, tu ne m'aimes pas, tu ne maintiens ce mariage que pour tes affaires, alors pourquoi ?
Marcus ne daigne plus lui répondre et tourne à nouveau les talons. Isaura se dirige lentement vers sa banquette, sur laquelle elle a envie de s'écrouler. Peu importe son courage, le monde a décidé de l'étouffer dans l'œuf. Elle sera punie pour toujours pour avoir osé regarder ailleurs que la longue route pavée qui s'étendait à ses pieds.
Mais Isaura serre les poings. Sans le sourire menaçant de Marcus posé sur elle, l'air revient. Quitte à être maudite, elle veut que ce soit pour une route qui en vaut la peine. De celles sur lesquelles on n'est pas seule, et sur lesquelles on court sans regretter d'y rester. Il faut qu'elle voit Tristan. Peu importe s'il devient déraisonnable. Le temps n'est plus au bon sens et aux interminables trajets en chariot. Isaura a étouffé mille fois ses cris et maintenant, elle veut qu'on l'entende pour de bon.
XXXX
— J'ai de l'argent, Tristan.
La mine sombre, le chevalier reste silencieux. Ils se sont retrouvés chez Licinia, qui a prétendu vouloir faire ses adieux à Isaura. La bonté du geste n'a pas l'air de toucher Tristan, et il semble déjà penser à s'en aller. Isaura ne comprend pas.
— Avec de l'argent, on peut s'enfuir et recommencer une vie ailleurs, insiste-t-elle.
Le visage de Tristan est si fermé qu'elle ne parvient à y lire quoique ce soit, et elle trouve cela injuste. Elle le laisse toujours lire en elle comme dans un livre ouvert et lui reste toujours si secret, même dans un moment comme celui-ci.
— Marcus m'emmène loin d'ici demain, il faut faire quelque chose.
C'est à Tristan de l'emmener loin, avec lui, pas à Marcus. Isaura a l'impression de bouillir de panique, et l'absence de réaction de son amant l'agite plus encore.
— Je ne peux pas partir loin de toi.
Elle ne cache pas le sanglot dans sa voix, et Tristan relève enfin les yeux vers elle. Il doit voir dans les siens toute la peur qui s'y trouve, et tout l'amour qu'elle y met aussi.
— Tu ne peux pas le laisser m'emmener. Je ne veux pas te quitter.
Isaura attend que Tristan lui dise les mêmes mots, qu'il l'embrasse en lui promettant qu'il ne laissera personne l'emmener loin de lui, mais aucun mot de sort de sa bouche. Il est là, adossé contre le mur, les bras croisés, alors qu'elle voudrait les voir s'ouvrir pour s'y réfugier.
— Le temps presse et...
— Ce n'est pas possible, Yseult. Tu le sais.
Isaura retient un cri. Non, elle ne le sait pas. Ce qu'elle sait, c'est que dès demain, elle s'en ira loin, trop loin de lui, et qu'elle a l'impression de mourir rien qu'à y penser.
— Nous pourrions prendre un bateau.
— Nous serions pris avant de réussir à quitter l'Empire, et même l'île. Je ne peux pas m'enfuir comme cela, encore moins avec l'épouse d'un des romains les plus influents de la région. Et nombreux sont ceux qui me reconnaîtraient.
— Alors que proposes-tu ?
Tristan ne répond pas, et avec un lent effroi, comme si elle s'enfonçait dans des sables mouvants, Isaura comprend que c'est parce qu'il n'a rien à proposer. Tristan ne veut pas la retenir.
— Tu ne feras rien.
— Et qu'est-ce que je pourrais faire, au juste ?
La voix de Tristan vibre de colère, de la même colère qui la brûle elle aussi, et qu'elle voudrait ne pas voir dirigée contre elle. Isaura ravale les sanglots qui l'envahissent et s'approche un peu plus de lui.
— N'importe quoi, mais quelque chose. Ne me laisse pas partir comme cela, sans savoir ce qu'il adviendra.
— Peut-être que nous nous sommes assez menti.
Après un instant de flottement, quelque chose en Isaura se rompt. C'est une douleur violente, qui rend tout plus trouble autour d'elle au fur et à mesure qu'elle la comprend.
— Tu n'as pas le droit.
Tristan détourne le regard et secoue la tête comme si elle était une enfant capricieuse. Isaura voudrait le gifler pour lui rappeler ce qu'ils sont.
— Tu n'as pas le droit, répète-t-elle.
— Arrête.
Mais Isaura ne veut pas se taire. Elle ne veut pas le laisser tranquille, comme elle l'a fait tant de fois, car elle a besoin des mots qu'elle doit arracher de sa bouche maintenant. Tristan ne la laissera pas seule.
— Tu ne pas faire cela. Tu aurais été courageux toute ta vie pour devenir lâche quand j'ai le plus besoin de toi ?
— Ce n'est pas de la lâcheté.
Mais Isaura l'entend en peine, parce qu'elle n'écoutera pas ses excuses. Elle veut crier sur le monde entier, tout refuser, et sortir cette douleur qui lui martèle la poitrine. Tristan ne souffre-t-il pas, pour oser renoncer ? Ne l'aime-t-il pas autant qu'elle l'aime ?
— Et bien qu'est-ce ? De la prudence ? se fâche-t-elle. Tu n'as pas manqué de courage sur les champs de bataille, ni pour me séduire. Il en fallait du courage, pour me parler à cœur ouvert comme tu l'as fait ! Où était ta prudence, lorsque tu m'as dit toutes ces choses dans les jardins ? Quand tu t'es faufilé jusqu'à ma chambre pour me dire que tu refusais de renoncer à moi ? Où était ta prudence, lorsque tu me rejoignais dans mon lit, au nez de Marcus ? Tu n'as jamais manqué de courage, pourquoi faut-il que tu le perdes maintenant ?
— Tu sais que ce n'est pas vrai.
— Je ne sais rien du tout, Tristan ! Tout ce que je sais, c'est que je ne veux pas partir, et que tu n'as même pas l'air de songer à me retenir un peu.
Tristan lui brise le cœur, à tenter d'éloigner le sien. Elle ne veut pas le voir détourner les yeux et ignorer sa voix.
— Nous ne pouvons pas fuir, finit-il par dire.
Sa voix est presque trop ferme pour qu'elle y croit, mais quelque chose dans le visage de Tristan la dissuade d'insister. Ce n'est pas de la peur, ni de la colère. C'est autre chose, comme une immense fatigue, qui la gagne aussi. Ils ne peuvent pas s'enfuir.
— Que vais-je faire ? Qu'est-ce que je dois faire ? Je ne peux pas vivre là-bas. Je serai trop loin de tout.
Elle sera trop seule, là-bas. Elle sera seule, et sans jamais voir que Marcus, et peut-être d'autres gens qui ne compteront pas. Elle ne verra plus Tristan, et ne pourra même plus espérer le croiser, ou rêver à le rejoindre. Brangien sera si loin elle aussi, plus loin qu'elle l'est déjà, et sans Brangien pour veiller sur elle, Isaura sait que rien ne pourra aller bien.
— Tristan ! insiste-t-elle encore.
Il faut qu'il dise quelque chose, quelque chose qui arrêtera le froid qui l'empêche de respirer. Isaura est prête à tout mais elle ne peut pas porter tout cela toute seule, pas si Tristan se contente d'être une ancre qui les laissera couler.
— Dis quelque chose ! Fais quelque chose !
— Et que veux-tu que je te dise ? Que je te mente ?
Isaura est tentée de répondre oui. Elle veut que Tristan lui mente, qu'il rende le monde plus doux qu'il ne l'est. Elle veut croire qu'elle n'a pas à s'inquiéter, parce qu'ils ne seront pas séparés, qu'elle n'aura pas à rester avec Marcus.
— Tu ne peux pas quitter Marcus, et il veut t'envoyer à Caerllion (**) ! Je ne suis pas libre. Tu sais que nous ne pouvons rien faire.
Isaura sent qu'elle s'affaisse sous le poids des mots de Tristan, parce qu'elle ne veut pas les entendre.
— Tu m'as fait jurer des centaines de fois que je te suivrai, que j'étais ta femme... balbutie-t-elle. Que nous fuirions ensemble, un jour.
Tristan regrette, elle le voit dans la façon dont ses yeux noirs veulent raisonner les siens.
— Ne dis rien, souffle-t-elle. Je ne veux pas entendre parler de bon sens. Que nous ne puissions pas fuir ensemble maintenant, c'est une chose.
Sa voix tremble encore, et elle ne veut pas qu'elle tremble. Elle veut qu'elle soit pleine d'assurance pour que Tristan n'ait d'autres choix que de de l'écouter.
— Mais quand tu seras libéré de Rome, tu viendras me chercher.
— Marcus s'y attendra.
Tristan est si pragmatique qu'il lui paraît presque insensé. Elle lui parle de promesses, et lui parle déjà d'obstacles.
— Ou bien je viendrais à toi, et peut-être que nous attendrons quelques mois, pour qu'il baisse sa garde, ou bien... Nous trouverons une solution. Tu as toujours trouvé le moyen de ne pas me quitter.
Elle s'approche encore et colle son front contre le sien. Mais Tristan, après l'avoir laissée faire, s'éloigne un peu.
— Tristan.
Sans répondre, et sans la regarder vraiment, il dégage l'anneau qu'il porte autour du cou de sous sa chemise. L'anneau qu'elle lui a donné, avec lequel elle l'a rassuré, et promis tant de choses. Isaura inspire et relève la tête, des sanglots plein la gorge, parce que Tristan la quitte. C'est lui qui la répudie, lui qui la rejette, quand il devait être celui vers qui elle devait courir.
— Je ne pourrai pas venir te chercher, dit-il simplement. Nous avons été...
Tristan ne finit pas sa phrase et secoue la tête. Qu'allait-il dire ? Qu'ils ont été idiots ? Imprudents ? Naïfs ? Isaura a l'impression qu'on lui arrache le coeur.
— Je n'en veux pas. Je ne le reprendrai pas, dit-elle alors qu'il lui tend le bijou.
Isaura ne parvient pas à le dire, mais elle, elle veut toujours être sa femme. C'est lui qui ne veut plus d'eux, et pourquoi l'accepterait-elle ?
— Garde cette bague. Je veux que tu l'aies avec toi jusqu'à ce que nous nous retrouvions, pour que tu penses à moi. N'oublie pas ce que nous nous sommes promis.
— Yseult...
— Garde la bague, insiste-t-elle encore. Quand nous nous reverrons, tu pourras me la rendre et la passer à mon doigt.
Tristan la regarde et l'écoute, mais ne lui répond pas. Il secoue la tête et passe une main sur son visage fatigué. Isaura songe que Tristan a vieilli, que ses traits sont devenus plus durs. Elle se demande si lui aussi, trouve qu'elle a changé. Peut-être que ses joues sont plus creuses, et sa peau plus terne. Les derniers mois ont été éprouvants, et Isaura voit son reflet dans le miroir. L'ombre qu'elle devine a l'air d'être fatiguée.
Isaura colle à nouveau son visage contre le sien et l'embrasse. Pour chaque baiser qu'elle lui donne, elle en donne un autre pour ne pas qu'il soit le dernier. Son cœur se gonfle, il lui fait presque mal, et elle s'accroche à lui comme elle l'a fait le soir où ils se sont aimés pour la première fois. Peut-être plus fort encore. Cette fois, elle n'a pas peur de se perdre, mais que Tristan lui échappe.
XXXX
Marcus somnole, bercé par le rythme du chariot sur les pavés. Isaura elle, l'observe, envieuse de ce luxe qui lui permet de s'endormir sans peine, et sans s'inquiéter de rien. C'est sans doute que personne ne lui manque, et qu'il ne craint personne non plus.
Maintenant que Marcus ne l'observe plus, Isaura ne se force plus autant à retenir les larmes qui font briller ses yeux. Quelque chose s'éteint doucement en elle depuis qu'elle a quitté Tristan, et depuis qu'elle sait qu'il ne viendra ni la voir, ni la chercher. Elle espère, cependant. Elle espère qu'elle lui manquera trop, et qu'il ne pourra pas résister à venir lui rendre visite. Combien de fois ont-ils succombé ? Pourquoi cette fois serait différente ? Une mission sur l'île enverra forcément Tristan près de sa nouvelle demeure, et comment pourrait-il renoncer à venir la voir ?
Pourtant, Tristan a voulu lui rendre la bague. Et au fond d'elle, elle a peur, parce que Tristan renonce. Isaura ferme les yeux. Quel luxe a le chevalier lui aussi, de pouvoir songer à renoncer à eux. Dort-il comme Marcus, sans craintes, sans regrets ? Est-elle seule à être malade de s'éloigner de lui ? Isaura a l'impression de n'être plus faite que de vide, d'avoir un trou gigantesque dans le ventre, mais est-ce pareil pour lui ?
Elle inspire et sèche une larme. Elle a dû renoncer à tant de choses, depuis qu'elle est enfant. Et maintenant, elle se sent comme une petite fille, bien seule, alors que le monde continue de décider pour elle de ce qui doit la faire sourire. Pourquoi personne ne voit combien tout cela est cruel ? Combien elle est seule, et combien elle aime ? Que faut-il qu'elle fasse, pour qu'ils la laissent respirer sans serrer sa gorge entre leurs doigts ?
Le feu qu'elle croyait avoir en elle continue de s'éteindre alors que la réalité la frappe. Elle ne verra plus Tristan. Elle ne sentira plus l'odeur de la pluie dans ses cheveux, et cela la terrifie, parce qu'elle ne se souvient plus d'une Isaura sans Tristan (***). Comment fait-il pour détourner ses yeux si vite des siens ? Isaura ne respire déjà plus alors qu'elle comprend que sa route ne croisera plus la sienne. Elle va mourir en étant la femme de Marcus, et cette pensée la remplit de rage, d'une rage si folle qu'elle se redresse en pensant à sauter du chariot.
Après tout, Isaura n'a rien à perdre, à part une vie à rire sans joie, et elle s'est promise que ce ne serait jamais le cas. Son sang la brûle à nouveau, d'une chaleur qui n'est pas celle de l'amour, mais qui semble pouvoir la dévorer tout autant. C'est une braise menaçante sur laquelle elle n'a étrangement pas peur de souffler.
(*) La réflexion sur la chance des épouses laides est une pensée propre à Licinia, qui, habituée aux mariages politiques, pense que les épouses dont le physique ne plaît pas à leurs mais sont laissées tranquilles, puisque délaissées au profit d'autres femmes. On rappellera cependant que les violences et les viols sont une question de contrôle, et non d'amour ou de désir. Je tenais juste à préciser cela en passant.
(**) Caerllion est le nom gallois de Caerleon, alias Isla Silurum en latin, la ville à proximité du domaine de Marcus, et qui se situe dans le sud du Pays de Galles actuel. C'est d'ailleurs l'un des emplacements imaginaires de Camelot, la cour du Roi Arthur, dans une partie de la lttérature arthurienne.
(***) Dans la légende, l'amour de Tristan et Isaura est si intense qu'il est inconcevable d'y renoncer, vous l'aviez déjà compris : "Belle amie, si est de nous : ni vous sans moi, ni moi sans vous". L'idée qu'Isaura ne parvient plus à envisager quoique ce soit est directement lié à cette citation mélancolique du Lai du Chèvrefeuille de Marie de France (poétesse médiévale qui a entre autres écrit une des traces écrites les plus anciennes sur la légende de Tristan et Iseult).
Quant à la bague qui est présente depuis plusieurs chapitres dans l'histoire, elle fait référence à l'anneau de jaspe vert que Tristan et Iseult s'échangent, symbole de leur amour, et qui permet à Tristan de prouver qui il est à Iseult, et qu'ils s'appellent l'un l'autre.
Le titre de ce chapitre, "Nec spe, nec metu" est une locution latine qui signifie "Sans espoir et sans crainte", dont je pense, vous avez compris le sens à la lecture du chapitre.
Je crois que comme Isaura, vous aimeriez être dans la tête de Tristan. Il n'y a que moi pour y être, mais je crois que vous devinez certaines choses, perspicaces comme vous êtes. Malheureusement, Isaura n'y est pas non plus.
La fiction comprendra encore un chapitre et un épilogue. En attendant, j'espère que ce chapitre vous a plu ! N'hésitez pas à laisser vos impressions, qui m'encouragent : je mets beaucoup d'énergie dans l'écriture de cette histoire, beaucoup d'émotions aussi, et j'aimerais parfois savoir un peu plus si elles ont l'impact que je désirais.
Prenez soin de vous, et à bientôt !
