Chapitre 20

Encore un peu endormi, je me lève d'un bond. Je m'attends à voir quelqu'un nous attaquer mais il n'y a personne. Je discerne Finnick, qui jette Mags sur son dos et s'enfuit, puis Katniss m'attrape le bras un peu fort en me tirant à sa suite. Je remarque quelques cloques sur sa peau.

- Quoi ? Que se passe-t-il ? je demande

- Une espèce de brouillard. Un gaz empoisonné. Allez, Peeta !

J'aperçois le brouillard, qui me semble inoffensif à première vue. Je suis les autres tant bien que mal, me prenant les pieds dans à peu près chaque liane qui me barre le chemin. Katniss est devant moi et je vois qu'elle se force à rester à mes côtés plutôt que de partir loin en courant. Je me sens vraiment comme un poids sur ses épaules. Elle doit le sentir car elle me rejoint, m'attrape la main et me dit :

- Regarde mes pieds. Essaie de marcher dans mes pas.

Elle part devant moi et, en effet, ça m'aide, mais le brouillard nous rattrape. Je suis satisfait d'être derrière pour pouvoir protéger mon alliée avec mon corps : de minuscules gouttelettes de brouillard nous arrivent dessus en nous brulant tel que j'ai l'impression d'avoir plongé des morceaux de mon corps dans le four à pain encore fumant. Et encore, cette douleur semble plus chimique que dû au feu. Nos combinaisons ne nous en protègent absolument pas car je sens des parties de mon dos qui me brûlent, tout comme mon visage et mes bras.

Finnick se stoppe en apercevant notre retard et nous crie des encouragements. Une impression de ne plus contrôler ma tête commence à me submerger, si bien que ma jambe nouvellement remplacée se prend dans la végétation dense. Je m'écrase par terre et Katniss m'aide à me relever pendant que mes muscles semblent m'abandonner. Je ne vois plus que d'un œil : est-il possible que ce brouillard rende aveugle ? Je me le demande quand Katniss me regarde d'un air horrifié, gémissant mon nom. Je sens sa panique lorsqu'elle me tire si fort qu'elle me fait de nouveau tomber. Puis ses bras commencent à trembler de manière incontrôlable, et je comprends alors que le brouillard s'attaque directement à notre système nerveux. Et si j'en crois mon état, j'en arrive à penser qu'il a obligé mes jambes à me désobéir délibérément.

Je vois cette masse blanche se rapprocher dangereusement, et mon instinct de survie prend le dessus. Je ne sais pas comment mais je continue d'avancer en pensant uniquement à nous sauver, Katniss et moi. Finnick nous rejoint et m'attrape sous l'épaule, ce qui m'aide à accélérer. Voyant que ça fonctionne bien, Katniss tente de faire de même mais au bout d'une dizaine de mètres, Finnick s'arrête.

- Ça ne sert à rien, dit-il. Je vais devoir le porter. Peux-tu prendre Mags ? demande-t-il à Katniss

Elle acquiesce et porte Mags sur ses épaules non sans mal, mais elle peut avancer. Mes jambes refusent toujours de m'obéir lorsque je veux sauter sur le dos de Finnick, mais il a une telle force qu'il m'y hisse lui-même. Il part devant et je me sens totalement vulnérable, d'autant que Katniss est resté en arrière avec Mags sur les épaules, et je n'arrive même pas à tourner la tête pour l'apercevoir.

Nous prenons la direction de la plage, et j'espère que cette dernière pourra nous débarrasser de ce brouillard mangeur de cerveaux. Finnick me tend un trident que je tâche d'attraper du mieux possible. Quelques mètres plus loin, nous entendons un bruit sourd d'une chute. Finnick se retourne et nous découvrons Katniss et Mags, par terre, se débattant autant avec la végétation qu'avec les spasmes de ses muscles. Finnick s'en rapproche.

- Je n'y arrive plus, dit-elle. Tu peux les prendre tous les deux ? Partez devant et je vous rejoindrais.

Même si je réfléchis au ralenti, je vois tout de suite que Finnick ne pourra pas nous porter tous les deux malgré ses muscles. Ce qu'il confirme.

- Non. Je ne peux pas les prendre tous les deux. Mes bras ne fonctionnent plus. Je regrette Mags, je ne peux vraiment pas.

Alors que je m'attendais à ce qu'il nous abandonne ici avec Katniss, je vois Mags se lever, me planter un baiser sur les lèvres pour partir droit dans le brouillard. Mon cri refuse de sortir de ma gorge, et Katniss parait tout aussi abasourdie. Le corps de Mags se prend de violentes convulsions et elle s'écroule sur le sol. Le son du canon retentissant nous annonce qu'il est trop tard pour essayer de la sauver. Finnick le sait, il fait alors volte-face et reprend la route. J'entends Katniss l'appeler dans un gémissement rauque, mais les bruits de pas me confirme qu'elle nous suit.

J'ai l'impression que certaines parties de mon corps sont déjà mortes, d'autres continuant d'essayer de survivre afin de ne pas me laisser périr, perdu dans le temps et l'espace qui ne signifient actuellement plus rien. Les jambes de Finnick se dérobent sous lui, et nous nous écrasons tous les deux, moi sur lui. Je sens son corps -ou le mien ? Je ne sais plus- faiblir sous l'assaut de convulsions qui semblent ne jamais s'arrêter. Une masse vient m'écraser, si légère que j'en viens à penser qu'on nous a déjà enterrer, avant qu'un souffle m'indique que ce doit être Katniss.

Je ne vois plus rien, je ne sens plus rien, à part la brulure intense qui me coupe le souffle. Ma respiration revient quand je sens Katniss rouler à côté de nous.

- Ca s'est arrêter, dit-elle (mais personne ne semble comprendre alors elle reprend :) Le brouillard s'est arrêté.

Je ne sais comment mais j'arrive à tourner la tête pour voir que le brouillard a stoppé sa course, comme si un mur transparent l'empêchait de passer. Mon corps me laisse la possibilité de rouler sur le côté pour m'éloigner de Finnick. La masse blanche s'élève de plus en plus haut.

Peut-être que les Juges ne veulent pas nous voir mourir si vite. Peut-être nous réservent-ils plutôt une lente agonie, à laquelle nous sommes en train d'être victime. Et dire que je ne suis même pas capable de me lever pour au moins protéger Katniss. Lui assurer qu'elle aura un vrai avenir en sortant vivante d'ici. Je sens mon collier chaud s'écraser contre mon cœur. Je me cramponne à l'espoir qu'elle survivra, et qu'elle pourra se raccrocher au pendentif attaché à mon cou, qui lui est destiné. J'espère que Haymitch aura la présence d'esprit de l'enlever ce mon corps avant qu'on m'enterre. Si seulement il n'a pas totalement fondu à force de bruler, sous le poison du gaz blanc.

Mon regard est attiré par une forme qui bouge au-dessus de nos têtes, dans les arbres. Des animaux nous observent. Je me rappelle avoir déjà vu des animaux identiques dans de précédents Jeux, et ils n'avaient rien de sympathique. Ils étaient même très agressifs. Le temps que je me souvienne du nom, je peux enfin prévenir mes amis. Le son qui sort de ma bouche n'est pas très audible mais j'espère quand même qu'ils m'ont compris.

Ses quelques minutes de repos m'ont permis de me remettre les idées en place et je tente tout ce que mon corps est encore en mesure de m'offrir pour nous sortir de là. Le bruit des vagues au loin m'indique que nous ne sommes pas loin de la plage. Je me mets tant bien que mal sur les genoux, puis je descends la pente en rampant. Mon corps et mes blessures me font souffrir le martyr, mais je connais déjà ça, pour avoir eu à travailler à la boulangerie, à porter de lourdes charges malgré de fortes brûlures. J'entends Katniss et Finnick me suivre.

Je me souviens, lorsque mes brulures à la boulangerie ne saignaient pas, que mon père les frottait avec du sel et que ça me guérissait en une nuit seulement. Le lendemain, la brulure laissait place à une croute sèche. C'est dans cet état d'esprit que mon seul et unique but actuel est de nous amener tous les trois à l'eau salée qui a de grande chance d'être notre dernier espoir.

Arrivé sur la plage, je m'écroule et tente de reprendre des forces. Heureusement, Katniss a compris ce que je voulais faire et se met dans l'eau en première. Après un premier cri de douleur, ses traits s'adoucissent sous l'effet du soulagement. Lorsque je peux enfin bouger, je l'imite et m'approche de la mer, y plongeant ma main.

Une douleur intense sort de mes plaies, puis comme prévu, elle s'évacue en même temps de la poudre blanche qui sort de mes cloques, tel du lait dans de l'eau. Je m'aperçois que je tiens toujours le dernier trident de Finnick, je le pose donc près de moi puis je m'immerge totalement et m'oblige à frotter tout mon corps dans l'eau salée. Je me sens rapidement mieux, le poison sort de mon organisme et je peux enfin reprendre le contrôle de mes muscles lorsque je plonge ma tête toute entière dans l'eau et que mes spasmes disparaissent.

Une fois sorti d'affaire, je rejoins Katniss. Elle s'empresse de faire couler un peu d'eau sur Finnick qui n'a pas eu le courage d'y plonger comme nous. S'il n'est pas immergé, il va falloir qu'il se dégage de sa combinaison afin de purger sa peau cachée par la tenue. Les deux coquillages qui se trouvent sur la plage devraient faire l'affaire pour lui découper le haut de la combinaison.

Nous commençons par soigner ses bras. Le poison qui sort des cloques repart comme il est venu, dans un léger brouillard filamenteux. Finnick gémit, ce qui effraie Katniss qui regarde à droite et à gauche, alerte. Il est clair que nous sommes actuellement dans une mauvaise posture si nous avons besoin de nous protéger.

Maintenant que nous nous sommes occupés de ses plus grosses blessures, Katniss suggère que nous le mettions dans l'eau. Sa tête n'en est pas loin mais si nous le tirons tout bêtement, il s'y noierait. Je désigne ses pieds en un geste explicatif, et nous en attrapons chacun un, tachant de les diriger petit à petit dans l'eau. Puis nous immergeons lentement ses mollets. Et ses genoux. Nous arrivons progressivement à y mettre tout son corps et sa guérison est aussi rapide que la nôtre. Il est installé la tête sur les genoux de Katniss et le voir bouger les bras m'arrache un sourire.

- Il ne reste plus que ta tête, Finnick. Ce n'est pas le plus agréable, mais tu te sentiras beaucoup mieux après, lui dis-je.

- D'accord, tente-t-il de dire, la gorge encore trop douloureuse, en nous tendant ses mains.

Nous les attrapons puis il se met sur les genoux, et enfin plonge le visage dans la mer.

- Je vais aller mettre un arbre en perce, m'annonce Katniss.

- Laisse-moi d'abord creuser le trou, je réponds en me souvenant de l'effort à fournir. Reste avec lui pendant ce temps. C'est toi la guérisseuse.

Je récupère le couteau que j'avais installé dans la ceinture de ma tenue et je pars à la recherche d'un arbre. A une dizaine de mètre de la plage, j'en trouve un grand qui me parait être l'idéal, car en plus, il me fournit une vue dégagée sur Katniss que je peux surveiller. J'y plante mon couteau, le tourne dans l'écorce, puis le ressort.

Je continue un bon moment puis me perds dans mes pensées, qui divaguent vers Mags. J'étais trop étourdi pour y penser jusqu'alors, mais maintenant pleins de questions se bousculent dans ma tête. Que s'est-il passé réellement ? Je me souviens des paroles de Finnick lorsque Katniss n'était plus en mesure de porter Mags. « Je ne peux pas les prendre tous les deux. Mes bras ne fonctionnent plus. Je regrette Mags, je ne peux vraiment pas. ».

Pourquoi ne nous a-t-il pas abandonner nous, pour fuir avec Mags ? Parce qu'il savait qu'elle allait devoir mourir tôt ou tard ? Dans l'état d'esprit des Jeux, alliance ou pas, il était censé privilégier Mags qui était de son district, voire même de sa famille, étant mentor avec lui depuis des années. Il nous a sciemment sauver la vie. Si le compte est bon, c'est la deuxième fois en vingt-quatre heures que j'aurai dû mourir, supposé que Finnick n'avait pas été là. C'est à ce moment que j'entends la voix de Katniss, discrète mais alerte :

- Peeta ? Tu peux venir une seconde ?

- D'accord, j'arrive, je réponds. J'y suis presque. Là, ça y est. Tu as le bec ?

- Oui, mais je crois que tu ferais mieux de venir jeter un coup d'œil. Sans geste brusque si tu veux bien.

Sans geste brusque ? Quoi, elle a peur que je la poignarde ou quelque chose dans le genre ? Je me tourne vers elle, essoufflé par mon effort, et je comprends que le ton de sa voix correspond à son regard avertit. Il se passe quelque chose que je ne sais pas encore. Je lui fais confiance et j'acquiesce tranquillement. Je me rapproche d'eux du pas le plus doux possible, quand je sens un souffle me chatouiller le visage. Je lève doucement les yeux, et tout s'embrase très vite.

J'ai le temps de voir qu'une vingtaine de singes, voire plus, me courent après. Je lève mon poing contenant le couteau et je commence à me défendre du mieux possible. Le premier qui me saute dessus se plante le couteau au niveau de l'abdomen. Je le repousse le plus loin possible mais d'autres singes sont déjà à mes trousses. Je ne tente même pas de fuir sachant qu'ils sont beaucoup plus rapides que moi, évoluant de liane en liane avec leurs griffes et leurs crocs sortis. J'entends Katniss hurler :

- Des mutations génétiques !

Il n'y a rien de naturel dans ses singes en effet. Katniss et Finnick accourent vers moi pendant que je continue de fendre l'air de mon couteau en signe de défense. Je vise du mieux que je peux leur gorge, leur cœur ou leur poitrine. Je vois mon alliée se faire taillader la cuisse et le bas du dos et me jette sur le singe en un coup de couteau.

Nous nous retrouvons tous les trois, dos à dos, en triangle et totalement encerclés par les singes qui nous toisent d'un air mauvais. L'odeur du sang arrive à mes narines sans que je ne m'en rende compte. J'entends Katniss crier de nouveau.

- Peeta ! Ton carquois !

Mon quoi ? Je me retourne et je vois qu'elle n'a plus de flèche. Elle a un couteau mais elle semble très mal à l'aise avec, et je me souviens qu'elle m'a passé un carquois rempli de flèche qui est dans mon dos -je l'avais oublié. Me détournant des singes, je retire mon carquois et lui lance.

Pendant ce temps, son couteau me rase l'oreille, mais je n'entends aucun son indiquant qu'il a atteint sa cible. Puis je distingue Katniss en train de me sauter dessus. Le temps que je me demande pourquoi, le corps de la droguée du Six tombe par terre à mes pieds en un fraquas, les crocs d'un singe dans sa poitrine. Sans réfléchir, je plante mon couteau dans le dos de l'animal sans m'arrêter. Lorsque je le vois desserrer les mâchoires, je l'éloigne d'un coup de pied furieux.

- Venez ! Venez donc ! je crie, fulminant de rage.

Cependant, les singes battent en retraite et repartent au fin fond de la jungle. Comme s'ils en avaient reçu l'ordre.

Je me penche sur le corps de la femme du Six.

- Charge-toi d'elle, me crie Katniss. On te couvre.

Je la prends dans mes bras comme une poupée de chiffon. Elle n'essaye pas de se dégager, et je vais en direction de la plage. Je la dépose sur le sable et reste à ses côtés.

Une tache rouge sang s'agrandit au niveau de sa poitrine, Katniss s'empresse de découper sa combinaison. L'emplacement de la plaie me laisse penser que sa blessure a atteint le poumon. Ou le cœur. On ne peut plus rien faire, nous en sommes tous les deux conscients.

Elle a un teint cireux et des restes de camouflage sur la tête. Elle devait être douée, finalement, car je ne l'ai pas aperçue avant qu'elle ne sorte de sa cachette. Elle tient fermement la main de Katniss dans la sienne. Finnick nous annonce qu'il va surveiller les arbres, et nous restons tous les deux auprès de la malheureuse qui agonise.

Je repense à la manière dont Haymitch est resté présent près de Maysilee avant qu'elle ne meure, lui tenant la main et l'accompagnant dans son dernier souffle. C'est tout ce que je peux désormais offrir à cette femme dont je ne connais même pas le nom. Je m'accroupie près d'elle et lui caresse les cheveux. Je souhaite qu'elle parte dans le meilleur état d'esprit possible, et non en restant figé dans la vision d'horreur des évènements qui viennent de se passer. Je trouve le premier sujet de conversation intéressant qui me vient à l'esprit :

- Chez nous, avec ma boite de peinture, j'arrive à obtenir toutes les couleurs imaginables. Du rose pâle comme la peau d'un bébé, ou foncé comme la rhubarbe. Du vert comme celui de l'herbe au printemps. Du bleu qui scintille comme la glace au-dessus de l'eau.

Je l'observe me regardant intensément, tâchant de faire la dernière chose qui lui reste à faire : écouter ma voix.

- Une fois, j'ai passé trois jours à mélanger des teintes pour reproduire des rayons de soleil sur de la fourrure blanche, je continue. Je pensais qu'il me fallait du jaune, tu vois, alors qu'en fait c'est beaucoup plus compliqué que ça. J'ai dû essayer toutes sortes de couleurs. Les appliquer l'une après l'autre.

Elle semble se calmer mais pointe son doigt sur sa blessure, dessinant des tourbillons dans son propre sang. Je décide de poursuivre :

- Je n'arrive toujours pas à représenter des arcs-en-ciel. Ils disparaissent si vite. Je n'ai jamais le temps de les fixer. Juste un peu de bleu ou de violet ici et là. Et puis, ils s'évaporent. Et il ne reste plus que le ciel.

Voilà ce que je souhaite. Qu'elle parte sur l'image magnifique d'un rayon de soleil et d'un arc-en-ciel. Qu'elle ne pense plus à l'horreur de ce qui vient de se produire, mais qu'elle se plonge plutôt dans le merveilleux monde des couleurs. Sa main tremble lorsqu'elle la tend vers moi, la pose sur ma joue et y dessine ce que j'imagine être une fleur.

- Merci, je chuchote. Ça m'a l'air très beau.

Elle me sourit, puis pousse un gémissement d'enfant. Sa main retombe mollement et le canon retentit. Encore une fois, ce qui vient de se passer n'a aucun sens.

Elle s'est sacrifiée pour me sauver la vie