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Épilogue : Les ombres perçoivent les ombres
Mercredi 6 août 2014
Un mois est passé depuis notre départ.
La ville de Ioujno-Sakhalinsk abrite une petite population d'environ trois cents personnes civiles, sans compter les militaires japonnais et russes. Au début, voir autant de visages inconnus m'avait profondément terrifiée. Je ne voyais que des menaces de partout, que des gens aux intentions imprévisibles. Cela avait été pareil pour Yui et Mio, toutes les trois étions particulièrement perturbées par le soudain changement, malgré l'aide psychologique mise en place pour les nouveaux arrivants. Ici, il fallait évidemment travailler pour avoir de quoi manger. Dès notre arrivée, on nous avait donné un appartement et quelques vêtements, un appartement, ainsi que des tâches à faire. Que ce soit s'occuper des bêtes, des plantations, du ménage, d'aller aider sur les bateaux de pêche, aménager ou explorer la ville, il y avait toujours quelque chose à faire.
Une lourde pluie tapait contre le tissu de la devanture de la laverie. À l'intérieur, le linge tournait dans les machines à laver, et Yui et moi attendions la fin des cycles pour ramener les draps et les uniformes propres à l'inventaire. Assises sur des chaises en plastique, devant une table de jardin placée juste à l'extérieur, nous mangions des sandwichs aux œufs accompagnés d'une bouteille de lait de chèvre. Ces trois aliments constituaient la majorité de mes repas, le pain, les œufs et le lait, venant des réserves de farines et de l'élevage des animaux. Parfois, on avait du poisson, selon la pêche du jour. Faire pousser des légumes était difficile par ce climat, c'était long et la plupart finissaient dans l'assiette des gens importants.
Jusqu'ici tout c'était bien passé, et pourtant, je continuais à stresser, comme si j'attendais l'instant ou tout allait mal tourner... décidément, sur les routes j'essayais de trouver un endroit en sécurité, et dès que je trouvais cet endroit, je souhaitais retourner sur les routes. Qu'est-ce qui n'allait pas, chez moi ? Avais-je était trop blessée au point de ne plus pouvoir me reposer quelque part ? Je regardais la pluie ruisseler pensivement, éclairée par notre petite lampe à pile, profitant de l'odeur du béton mouillée qu'étrangement, j'appréciais.
– Hé Ricchan, t'as entendu, ils vont essayer d'organiser des veillées avec de la musique, lança Yui la bouche à moitié pleine.
Perdue dans ma contemplation du petit ruisseau d'eau coulant dans le caniveau, je répondis la première chose me passant par la tête.
– Mh-mh. Il paraît qu'ils veulent aussi instaurer un système monétaire...
Yui soupira. Apparemment j'avais loupé le sens de sa phrase, alors elle l'explicita sans attendre.
– C'que j'voulais dire Ricchan, c'est qu'on pourrait peut-être s'inscrire en tant que musiciennes. T'en penses quoi ?
– Aah... Et tu crois que tu sais encore jouer de la guitare ? taquinais-je.
Plus d'un an sans pratiquer une seule fois, je me demandais si moi-même, j'arriverais à reprendre la batterie. Peut-être que, dès les baguettes en main, mes réflexes reviendraient tout seuls, comme le vélo. Yui sembla également de cet avis.
– Pff, bien sûr ! Et ça fera plaisir à Mio de jouer avec toi. Vous deux, on dirait pas que vous sortez ensemble !
Je grommelais en croisant les bras.
– Hé, c'est difficile, c'est pas comme si je pouvais l'inviter au restaurant ou au cinéma.
– Je sais pas, propose lui... de t'accompagner nourrir les poules.
Silence. J'éclatais immédiatement de rire devant l'absurdité de cette idée, Yui avait dit ça d'un ton tellement sérieux ! Elle se mit également à rire en s'étranglant à moitié avec sa bouchée de sandwich. Elle allait beaucoup mieux depuis qu'on était arrivées ici, son visage avait reprit des couleurs, cela me soulageait. Pouvoir rire aussi innocemment avec elle était tellement agréable.
– Je vois que vous vous amusez bien !
Armée d'un parapluie, Mio débarqua en plein milieu de notre fou rire, alors que j'arrivais à peine à reprendre ma respiration.
– Ricchan veut te proposer un rencard au poulailler, articula Yui.
– Quoi ? N'importe quoi, c'était ton idée et c'était une idée complètement débile !
L'ancienne bassiste se mit également à rire doucement. Malgré son obligation de se priver de soleil tous les cinq jours, je constatais qu'elle ne gardait pas de séquelles. Elle se sentait simplement très fatiguée après être restée le jour, et dormais alors la plupart du temps la nuit d'après. Mais une fois qu'elle pouvait retrouver les rayons, tout rentrait dans l'ordre. Le seul hic était que j'ignorais tout de ce qu'il se passait lorsqu'elle était enfermée. Mio ne voulait pas m'en parler, je supposais que c'était un sujet un peu délicat, mais je le gardais dans un coin de ma tête.
– Est-ce que vous avez encore un peu de temps ? demanda Mio en jetant un coup d'œil à l'intérieur de la laverie.
– Oui, on est en pause déj', lui affirmais-je.
Techniquement nous étions plutôt en pause "on attend que le linge finisse d'être lavé en mangeant", mais c'était presque la même chose. Mio semblait vouloir nous montrer quelque chose d'important, nous la suivîmes donc en se serrant du mieux que l'on pouvait sous le parapluie pour éviter d'être complètement trempées. Les lampadaires de la rues étaient éteints, même si nous avions de l'électricité produite par une centrale thermique, elle était tout aussi rationnée que la nourriture. La nuit était particulièrement noire à cause des lourds nuages de pluie, alors nous suivions les lumières ds bidons de feu postés contre les bâtiments, à l'abri sous divers devantures de magasin.
Mon amie – que dis-je, ma petite-amie ! – nous arrêta devant un ancien entrepôt non loin du port. Il était étrangement illuminé à l'intérieur, mais uniquement par des bougies. Quelques personnes étaient assises sur des chaises en plastiques postées en rangées devant un grand nombres de meubles. Des commodes et des bibliothèques, toutes en métal, étaient alignées contre le mur du fond, sur lesquels étaient posées un nombre impressionnant de bougies.
– Ils ont installé un autel ici, expliqua Mio. J'ai pensé qu'on pouvait allumer une bougie... pour nos familles et nos amies.
J'acquiesçais en silence. Je n'étais pas spécialement croyante, alors prier des dieux ou des esprits n'était pas dans mes habitudes. Je préférais simplement m'arrêter pour repenser à mes proches disparus... peut-être devrais-je faire cet effort, cet fois. Normalement, j'évitais, car c'était trop dur, car le chagrin à l'idée de ne plus jamais les revoir était trop envahissant, car je ne voulais pas les imaginer morts ou déchiquetés par les monstres. Mio et Yui allumèrent chacune une bougie, et s'assirent sur des chaises. je les imitais. Durant quelques minutes, je pris le temps de penser à mes parents et à mon frère, me souvenir de leurs visages, de leurs voix, de leur présence. Je fis de même pour Mugi et Azusa, qui n'avaient pas eu la même chance que nous.
Nous restâmes en silence un long moment, avant de quitter l'autel. Dehors la pluie n'avait pas diminué, elle était lourde mais rafraichissante à la fois. Nous marchâmes ensemble, sous une grande arche de béton délimitée par des piliers, qui devait être l'emplacement d'un marché, avant. Dessous, un groupe d'enfant était rassemblés, assit par terre en arc de cercle, ils écoutaient un homme parler. Ce fut Mio qui brisa le silence en premier.
– Dites, est-ce que vous comptez aller aux cours ?
Apparemment, il y avait une forme d'école, dans cette ville. Des professeurs faisant des classes à certaines heures cherchaient toujours du monde, que ce soit les plus grands pour enseigner aux plus petits, ou juste pour réapprendre à étudier. De mon côté, tout ce que ça m'inspirait, c'était juste l'étonnement de voir des enfants plus jeunes que nous étant toujours en vie.
– Je pense que ça serait une bonne idée qu'on s'inscrive, continua Mio.
J'émis un marmonnement blasé, peu enthousiaste à l'idée de reprendre des études.
– Sérieusement ? C'est pas apprendre à faire des équations qui va nous servir et en plus... je dois te préciser que c'est en russe ? Des maths en japonais c'est déjà galère, mais alors là...
– Pas forcément, il y a peut-être un professeur japonais... ou qui parle anglais.
Même si je n'étais pas l'élève la plus assidue, j'avais tout de même des notions d'anglais qui étaient entrées à force de réviser pour les examens. Mais tout de même...
– Moi j'y vais ! s'exclama Yui. Ça m'fera une excuse pour rester tranquille sur une chaise au lieu de courir partout.
D'accord, Yui marquait un point, ça ne me ferait pas non plus de mal de pouvoir faire marcher autre chose que mes bras et mes jambes. Glander sur les bancs de l'école me manquait, tiens. Et peut-être que mon cerveau avait besoin de réfléchir à des problèmes plus complexes que mes tâches quotidiennes pour ne pas ramollir...
– Bon, bon. Ça ne coûte rien d'essayer, cédais-je en soupirant.
Enfin, pour l'instant, notre problème était d'aller récupérer le linge. Les militaires de l'inventaire n'aimaient pas les retards. J'étais tout de même pressée de retourner dans l'appartement qui nous avait été attribué pour me reposer sur le canapé. Quel dommage qu'on ait pas le droit d'utiliser les appareils non indispensables tel que les lecteurs dvd. Et la plupart des livres et des bandes dessinées étaient en russe. À force, j'allais forcément finir par parler russe, avec tout ça.
Alors que l'on marchaient sur le trottoir, un petit mouvement attira mon regard, et je me stoppais en fixant la rue sur ma droite. Mais il n'y avait rien.
Il m'arrivait de les apercevoir.
Au détour d'une ruelle, dans la pénombre d'une maison, derrière un véhicule, derrière une fenêtre. Du coin de l'œil, pendant une demi-seconde, se glissant dans l'obscurité. Les ombres. Mais ce n'était jamais clairement, insaisissables tels des anciens souvenirs. À chaque fois, je pouvais trouver une explication, mon esprit me jouait des tours, il avait tendance à imaginer des choses dans le noir de la nuit. J'avais essayé d'aborder une nouvelle fois le sujet avec Yui et Mio, mais rien n'en était ressorti.
Alors, d'un accord tacite, nous les ignorions.
– Ritsu ! Arrête de rêvasser !
Je me retournais vivement, laissant cela derrière moi, et accéléra le pas pour rejoindre mes amies. Arrivée rapidement à leur hauteur, j'attrapais la main de Mio, la serrant comme pour me raccrocher à cette réalité. Elle me sourit, et me tira près d'elle pour m'offrir un coin de parapluie.
Qu'importe ce qu'était ces choses. Tant que j'étais avec mes amies, je continuerais à avancer, à me forcer un chemin.
Je ne laisserais pas les étrangetés de ce monde changeant se mettre sur notre route.
[Fanfic terminée ! Et voilà, ça a été le parcours du combattant, mais je suis contente de lui avoir offert une fin. Merci a ceux qui ont prit la peine de review, je sais que je ne le montre pas et que je ne répond généralement pas aux coms, mais ça me fait toujours plaisir !
je serais curieuse de savoir ce que les lecteurs pensent de "l'identité" des ombres. il y a une explication mais je l'ai volontairement laissée implicite.
Cette histoire est donc finie, mais je mets juste un "épilogue alternatif" en bonus, car il était déjà écris.]
