Bonjour à tous, j'espère que vous allez bien.

Voici le prochain chapitre, j'ose espérer qu'il vous plaira.
En attendant, je vous embrasse,

Tendrement,

Lou De Peyrac.

Chapitre 18 :

Mak cogna d'un doigt contre la porte en bois brun et celle-ci s'ouvrit presque immédiatement, laissant apparaître une tignasse rousse et de grands yeux verts.

- Salut Poulette ! S'exclama Anna alors que Mak fut déjà heureuse simplement face à la vision de l'enthousiasme de la rouquine.

- Hey, sourit l'adolescente.

- Tu as ma came ?

Sans répondre, Mak tendit un gros pot cartonné devant Anna. Les yeux de la rouquine brillèrent alors qu'elle attrapait l'objet glacé.

- Trois chocolat, comme promis, précisa Mak.

- C'est bon, tu peux entrer, accepta Anna en se décalant pour laisser passer l'adolescente qui prit le temps de déposer son sac et ses chaussures dans l'entrée. Elsa bosse dans le salon, précisa la rouquine.

- Elle bosse encore ? Demanda Mak.

En ce samedi, Elsa lui avait bien dit ce matin avant qu'elle ne prenne son service au glacier, qu'elle avait des copies à corriger, mais il était tout de même 16h à présent, et Mak n'aurait jamais pensé que corriger des copies puisse être si long.

- Cherche pas… chuchota Anna en levant les yeux au ciel. J'ai essayé de la faire décrocher toute la journée.

- Hm, je vois… répondit la jeune fille en ayant ce dernier mois bien apprit à connaître l'esprit parfois bien trop acharné du travail de son professeur.

- Je suis dans ma chambre si vous avez besoin de moi, bon courage ! Sourit Anna en offrant une tape se voulant motivante sur l'épaule de Mak qui se dirigea ensuite vers le salon.

Là, elle trouva Elsa, assise sur le canapé, une montagne de copies éparpillées sur la table basse et même sur le sol, ne laissant sur la table une place que pour une tasse de thé fumante.

- Bonjour, jeune fille, déclara Elsa sans même relever les yeux de la copie qu'elle lisait, un feutre rouge dans la main droite qu'elle mordillait légèrement du bout des lèvres, les sourcils froncés, l'air tout à fait concentré.

- Salut, répondit Mak en se laissant tomber sur le canapé.

L'adolescente attendit quelque seconde, laissant le temps à son professeur de décrocher un peu de sa correction, souriant niaisement en la regardant. En sentant un poids près d'elle, Elsa accorda enfin un regard vers son élève et sourit avant de déposer un doux baiser sur sa joue.

- Excuse-moi, il faut absolument que je termine ça, précisa-t-elle en ébouriffant les cheveux de son élève.

- Qu'est-ce que c'est ? Demanda Mak alors qu'Elsa retournait déjà à sa copie.

- Les dissertations de ta classe, répondit distraitement l'enseignante pendant que Mak se laissait aller contre le dossier du canapé, les mains repliées derrière la tête.

- Tu as corrigé la mienne ?

Elsa voulu répondre que la copie de son élève avait été la première qu'elle avait corrigée exactement comme elle le faisait depuis le début de l'année, mais grimaça simplement en lui tendant la feuille griffonnée que Mak lui avait rendu hier.

Mak saisit la copie et écarquilla les yeux en bloquant sur la note qui lui sauta aux yeux comme un carton rouge.

- Il va vraiment falloir qu'on revoie cette notion, souffla Elsa en voyant le regard d'incompréhension de son élève.

- Un 7 ? Mais comment j'ai pu avoir un 7 ? Demanda Mak sans y croire.

Elle qui avait été davantage habituée à recevoir au moins dix points de plus depuis le début de l'année n'en revenait pas.

- Tu m'as fait un hors sujet… soupira Elsa en affichant malgré tout un air compatissant. Et encore, j'ai essayé de grappiller des points là où je pouvais, assura-t-elle en reprenant la copie. Mais si ça peut te rassurer, tu n'es pas la seule, toute la classe s'est planté, je vais vous refaire un cours là-dessus. Je ne sais même pas si je vais compter cette dissert', elle va faire baisser la moyenne de tout le monde…déclara-t-elle pensive, en observant la succession de mauvaises notes qui se présentaient sur sa table basse, n'ayant jamais aimé devoir bâcher ses élèves.

- J'ai terminé mon projet d'art, déclara soudain Mak en gardant son regard dans le vide.

Les copies d'Elsa ne furent alors qu'un lointain souvenir. Celle-ci posa son feutre rouge et se tourna vers son élève.

- Rider m'en a parlé, avoua-t-elle. Elle était d'ailleurs furieuse que tu n'aies pas voulu lui montrer, elle l'attend depuis deux semaines, sourit l'enseignante.

Mak pencha la tête sur le côté en réalisant que son professeur était au courant depuis ces deux dernières semaines et qu'elle avait eu la délicatesse, encore une fois, d'attendre qu'elle lui en parle quand elle jugerait le moment opportun. L'adolescente connaissait Rider et sa fâcheuse manie de raconter la vie de ses élèves en salle des profs. Il était donc par déduction évident qu'Elsa savait que ce projet d'art portait sur la dépression maladive de Madame Lichtenstenner.

- J'attendais de pouvoir te le montrer, tu veux bien ? Demanda Mak, presque incertaine de ce qu'elle allait faire.

Elsa sourit sereinement et hocha simplement de la tête. Mak lui rendit son sourire et sortit une clé USB de sa poche avant d'aller la brancher sur l'écran plat.

Elle revint ensuite silencieusement en attrapant la télécommande au passage. Elle s'assit au bord du canapé, les coudes posés sur les genoux, l'air tendu. Elsa, elle, attendait patiemment. Enfoncé dans le canapé, elle jetait quelques regards protecteurs sur son élève et enfin, posa une main douce sur le bas de son dos.

Sans le savoir, ce fut le signal dont Mak avait besoin pour lancer la vidéo.

Elsa reporta son attention sur l'écran plat alors qu'une voix d'homme s'enclenchait sur une image filmée d'une femme en train de dormir.

Bonjour, vous êtes bien sur le répondeur de Monsieur Lichtenstenner, je ne suis pas disponible pour le moment. Laissez un message et je vous rappellerai ultérieurement, disait la voix masculine, et Elsa devina sans peine qu'il s'agissait de la voix du défunt père de Mak. Une voix grave et traînante qui devait être absolument parfaite pour lire des contes de fée avant d'aller dormir.

En visuel, la femme se tournait et se retournait au creux des draps de son lit. Ses sourcils se fronçaient par moment et sa lèvre tremblait.

- Ta mère est si belle, murmura Elsa sans décrocher du regard la télévision.

Un léger sourire étira les lèvres de Mak.

Après un instant de silence alors que la vidéo défilait toujours, des messages vocaux se diffusèrent par-dessus les images. Elsa comprit d'après les dires de Madame Lichtenstenner enregistrés sur la boite vocale, que ce soir-là, la petite famille avait rendez-vous au cinéma.

Mon amour, on vous attend toujours. Je commence à m'inquiéter, rappelle-moi, s'il te plaît.

Puis une autre voix masculine, cette fois plus enfantine, prit la parole par-dessus le film d'une mère en proie à des cauchemars :

Papa, c'est Jim. On a raté la séance. Maman ne t'en veut pas, rappelle-la juste. Enfin, tu la connais, elle commence à flipper quoi…

Elsa fronça les sourcils en comprenant bien malgré elle que ces enregistrements dataient du jour de l'accident. Le corps de l'enseignante se crispa, cette compile faisant remonter en elle des sentiments qu'elle pensait avoir enfouis depuis bien longtemps.

Comme pour garder le visionneur du projet attentif, l'image changea et bientôt, on vit Madame Lichtenstenner en train de siroter une tasse de thé, enroulé dans un plaid sur un fauteuil de salon.

Un nouveau message se lança, la voix était faible et brisée, presque imperceptible :

Bonsoir chéri...c'est toi qui t'occupais de la facture de gaz… je ne sais même pas qui est notre fournisseur. Enfin tu dois mieux savoir que moi, rit presque la voix de Madame Lichtenstenner. Déjà deux semaines que tu m'as laissé et je paye encore ton abonnement téléphonique comme si ça allait te faire revenir… Je crois que ta fille va mieux, elle réapprend à marcher. Elle ne parle pas beaucoup, mais bon tu la connais, là-dessus, elle a pris de toi… Tu la verrais avec ses béquilles, elle m'a déjà cassé un vase, rit-elle encore. C'est celui que tes parents m'avaient offert, tu sais le jaune que je détestais. J'imagine qu'après tout ça, ils ne m'en voudront pas…

Elsa grimaça en prenant conscience que même si elle connaissait cette histoire à travers ce que Mak avait bien voulu lui dire, elle n'était pas là, et bien des détails lui manquaient encore. L'enseignante serra les dents en se rendant subitement compte que son élève avait non seulement dû apprendre à vivre sans son père, mais également apprendre à vivre avec un corps à réparer. Elle ne put alors s'empêcher d'imaginer une petite Mak, une jambe dans le plâtre, déambuler dans les couloirs du lycée, sans doute un sac trop lourd sur le dos… Elsa s'en voulu presque de ne pas avoir été là et, instinctivement, sa main caressa le dos de Mak.

Sur l'écran, Elsa vit la mère de Mak relever la tête de sa tasse, comme si elle entendait quelque chose. Elle la vit alors se promener dans la maison, à la recherche d'on ne savait quoi, on ne savait qui. Puis elle la vit se rasseoir et recommencer ce manège plusieurs fois au cours de la vidéo comme si la solitude était quelque chose qui lui sciait mal, une habitude qu'elle ne voulait pas prendre.

La jeune voix masculine qu'Elsa avait devinée comme étant celle de Jim, reprit :

Salut Papa, bah l'ambiance à la maison est pas dingue hein… Mak sait plus marcher et Maman sait plus rien faire… Et moi… je vais m'éloigner de tout ça. J'ai une opportunité sympa dans l'armée. Je sais pas si c'est par lâcheté… mais… j'ai besoin de vivre ma vie sans toi, tu vois… Si je reste dans cette maison, je vais finir par me foutre en l'air… Je sais que c'est pas bien mais… de toute façon t'es plus là pour m'en vouloir, hein… termina Jim en retenant mal un sanglot mêlé à un brin de colère.

Elsa avala difficilement en écoutant ces paroles. Cette colère contre l'être qui avait abandonné… Elle ne s'en souvenait que trop bien. Combien de temps avait-elle haït ceux qui l'avaient quitté ? L'enseignante se surprit à vouloir que cette vidéo s'arrête, craignant de mal supporter la suite.

Enfin, l'image montra de nouveau Madame Lichtenstenner allongée dans son lit. Le regard vide, les yeux mouillés.

Bonsoir Papa, dit une voix qu'Elsa aurait reconnu entre mille, la voix de Mak. A l'entente de cette voix, l'enseignante rata une respiration. Je suis allé acheter des chaussures aujourd'hui. J'ai demandé à la vendeuse de me faire 50% de réduction puisque je n'ai qu'une seule jambe valide en ce moment, j'crois qu'elle a pas compris… sourit la voix avec un brin d'espièglerie qui voulait percer la tristesse, faisant sourire Elsa également. Mais cela n'empêcha guère une larme solitaire, qu'elle ne sut retenir, de perler au coin de son œil… et la taquinerie vite envolée, le rire se dilua en un sanglot brisé, intime, brut et sans faux-semblant. Le genre de sanglot qu'on préférait garder pour soit.

Il faut que j'y arrive sans toi, mais c'est pas facile… murmura la voix comme si elle avouait le secret le mieux gardé du monde, et Elsa fut heureuse que Mak ne prête aucune attention à elle, lui permettant de sécher la larme qui s'était échappée de son âme.

L'image devint noire, ne laissant au spectateur que l'option forcée de se confronter à la voix profonde, déchirée, lacérée et presque insoutenable de Mak en fond. Sans son, sans musique, sans retouche, juste la voix d'une jeune fille écorchée vive, touchée, mise à terre, qui tentait encore de survivre en priant pourtant pour qu'on l'achève.

Je sais pas vraiment si tu m'as sauvé en m'éjectant de cette voiture… et moi… je sais pas si je t'ai tué en étant dans cette voiture… Après un silence pesant, la voix reprit, Maman dit que de toute façon, je ne peux rien y faire. Elle a sans doute raison, tu disais souvent qu'elle a toujours raison… Je te promet rien, mais je vais essayer. A plus.

On entendit alors un téléphone qu'on raccrochait, puis un silence de mort, bien plus douloureux que le précédent. Un silence qui annonçait la fin du projet et de sa torture brutale.

Aucune des deux ne parla pendant de longues secondes. Aucune des deux ne bougea non plus. Elsa tenta de ralentir les battements de son cœur alors qu'elle repensait à ce qu'elle venait de voir. Elle n'était pas prof d'Arts Plastiques, mais jamais, ô grand jamais elle n'aurait pensé voir un projet porteur d'un tel message réalisé par une élève de niveau Terminale.

Bien plus qu'un projet, cette vidéo était une thérapie, un traumatisme concentré de trois minutes. Trois minutes de témoignage presque barbare, une tranche de vie qu'Elsa avait vu défiler en se sentant malgré elle voyeur de quelque chose qu'on avait cherché à cacher durant toute ces années. Elle se dit d'ailleurs, qu'à la place de Mak, elle n'aurait jamais pu présenter devant toute une classe trois minutes de pure vérité si personnelle.

- Alors ? T'en penses quoi ? Demanda une voix à côté d'elle qui la fit rapidement sortir de ses songes.

L'enseignante tourna la tête et croisa le regard inquiet de son élève, mourant d'impatience de connaître son avis sur la question.

- Je...hm, balbutia-t-elle, n'ayant pas vraiment eut le temps de préparer une réponse ni de digérer ce qu'elle venait de voir.

- Tu détestes ? Demanda Mak, craintive en voyant son professeur qui ne réagissait pas. L'adolescente fronça d'ailleurs les sourcils en remarquant l'œil rougit d'Elsa, elle se demanda un court instant si celle-ci avait pleuré.

- Non ! Répondit immédiatement Elsa qui voyait son élève se méprendre. Non, je ne suis pas prof d'Art, mon avis ne compte pas mais…

- Il compte pour moi, intervint Mak.

- Mais c'est un très bon projet, reprit Elsa en soupirant, lâchant la pression qu'elle avait retenu tout au long de la vidéo. Vraiment, très qualitatif et largement au-dessus d'un niveau de Terminale, appuya-t-elle en se redressant du canapé, passant une main sur son visage comme pour effacer tout ce que ce projet avait fait remonter à la surface.

- Mais ? Demanda Mak en voyant bien qu'un mais voulait venir.

Elsa grimaça en souriant tout de même, inspira, puis demanda :

- Tu te sens capable de montrer ça devant toute ta classe ?

- Pourquoi pas ? Demanda Mak en fronçant les sourcils. Tu n'aimes pas ?

- Lichtenstenner, j'aime énormément ce que tu as fait, assura de nouveau Elsa en se retenant de lever les yeux au ciel. C'est juste que… ce que tu m'as montré est très personnel et très lourd. Tu penses que tu pourras assumer un travail si fort devant ta classe et un jury ?

- Je l'assume bien devant toi, répondit Mak en haussant les épaules, ne voyant absolument pas le message que son professeur tentait de lui faire passer.

Elsa analysa une seconde le visage de son élève et devina sans peine que l'adolescente avait dû visionner son projet un nombre de fois incalculable pour se permettre de rester ainsi impassible devant elle. L'enseignante savait mieux que personne que ce genre de reflex étaient tenaces et durs à éradiquer. Elle rêvait seulement du moment où Mak ne ferait plus semblant devant elle, elle se doutait pourtant que ce travail serait long, très long. Elle avait d'ailleurs été surprise de découvrir un projet si intime fait par son élève. Elle prenait seulement conscience que l'Art était un véritable exutoire pour sa petite amie. Qu'il était bien plus naturel pour elle de monter de toute pièce une vidéo crève-cœur et un peu coupe-gorge que d'avoir une discussion.

Un sourire tendre traversa les lèvres de l'enseignante qui se permit de prendre la main de Mak dans la sienne, ce qui étonna l'adolescente.

- Moi, je connais ton histoire et…

Et je t'aime… eut envie de dire Elsa, mais les mots restèrent à la porte de ses lèvres.

- Et je ne te juge pas, reprit-elle. Au bac, tu seras devant des personnes qui seront payés pour te juger, ils sont parfois intransigeants, tu sais, sourit-elle enfin en pinçant les lèvres.

- Tu penses que je vais me planter ? Demanda l'adolescente en grimaçant, ressentant le besoin d'être rassurée non seulement par Elsa, mais aussi par Madame Lange.

- Je n'ai pas dit ça, ma belle… rectifia Elsa, et Mak remarqua que quand il s'agissait de parler de quelque chose qui concernait son père de près ou de loin, le surnom ma belle revenait dans la bouche de son professeur. Il y a d'ailleurs peu de chance que tu te plantes avec un projet comme ça, je dis juste qu'il sera laborieux d'en parler dans le sens où tu y es directement attachée.

- Mouais… répondit vaguement Mak en haussant les épaules. Je verrai sur le moment, conclut-elle, ne désirant finalement pas entendre de nouvelles mises en garde.

Les épaules d'Elsa s'affaissèrent un peu alors qu'elle était à deux doigts de lui dire qu'elle n'assumerait jamais un travail de cette envergure devant quelqu'un qu'elle ne connaissait pas, que le visionnage de ce projet lui ferait bien plus de mal qu'elle ne le pensait, qu'avec cette vidéo, elle enterrait son père une bonne fois pour toutes et qu'elle doutait qu'elle soit prête pour faire une chose pareille, surtout le jour du bac.

Mais Elsa savait aussi que son élève, même si elle feintait l'incompréhension, avait tout à fait comprit pourquoi elle l'avait tant prévenue et que le message était passé. Mak n'était simplement pas prête à l'entendre et si elle devait se fendre pour présenter son projet, Elsa serait là pour la soutenir. Cette dernière observa Mak encore une petite seconde, comme pour lui laisser une chance, une dernière chance, de revenir en arrière. Mais voyant que l'adolescente ne réagissait pas et fixait son regard sur leurs mains entremêlées, l'enseignante jeta un œil à ses copies et déclara :

- Bon ! Assez de philo pour aujourd'hui, tu ne crois pas ? Sourit-elle en rassemblant ses copies, désirant changer les idées de la jeune fille.

- J'ai cru que tu ne dirais jamais ça, rit Mak en se levant pour récupérer sa clé USB.

À ce moment-là, Anna sortit de sa chambre, suivie de près par Joséphine.

- Tout va bien les filles ? Demanda-t-elle, se disant que l'appartement avait été bien calme jusque-là.

- Oui, j'arrête le boulot, je finirai demain, répondit Elsa en fourrant tout dans son sac.

- Wow… en deux ans que tu es prof, c'est la première que j'entends ça de ta part, s'étonna la rouquine. Mak, tu fais des miracles, appuya-t-elle en embrassant la joue de sa sœur. Tu as pleuré ? Demanda-t-elle discrètement en voyant ses yeux rougis.

Elsa hocha la tête négativement sans offrir de réponse, ne souhaitant plus parler de ça. Alors, Anna n'insista pas.

- Au fait, tu lui as dit pour l'anniversaire d'Ariel ? Demanda innocemment Anna, bien plus pour changer de sujet qu'autre chose.

- L'anniversaire d'Ariel ! J'avais oublié ! S'exclama Elsa en se frappant le front.

- Comme tous les ans… soupira Anna en se dirigeant vers la cuisine.

- Qu'est-ce que tu étais censé me dire ? Demanda Mak, ne comprenant pas vraiment leur échange.

- Elsa voudrait que tu rencontres ses potes, lâcha Anna en préparant deux tasses de chocolat chaud et une de thé en se souvenant que le chocolat chaud n'était pas dans les préférences de Mak.

Celle-ci resta stupide devant cette révélation, ne sachant véritablement pas quoi répondre, n'étant pas prête à faire face à ça.

Wow… ça, c'était pas prévu… pensa-t-elle.

Elsa voulu répliquer qu'elle n'avait jamais envisager ce genre de rencontre, que ce petit complot était totalement monté par ses amies, mais choisit de se taire, ne désirant pas faire croire à son élève qu'elle n'apprécierait pas une soirée en sa compagnie.

- Rencontrer tes amis ? Mais quand ? Demanda Mak en se tournant vers Elsa.

- Et bien, ma sœur a complètement zappé de t'en parler, mais c'est prévu pour ce soir, répondit distraitement Anna en prenant sa voix de donneuse de leçon qui d'ordinaire agaçait tant Elsa.

Le cœur de Mak loupa un battement et ses yeux s'écarquillèrent.

Ça, c'était doublement pas prévu… pensa-t-elle en essayant de ne pas paniquer.

- Que moi, je rencontre tes amis, ce soir ? Demanda Mak en fixant son professeur, ayant besoin de l'entendre une nouvelle fois.

- Euh… oui, c'est l'idée… répondit Elsa en se grattant nerveusement l'arrière de la tête, n'aimant pas la situation dans laquelle elle mettait son élève.

Un silence traversa le salon.

- Bon, je vous laisse vous décider, moi, je vais me préparer, déclara Anna en déposant les tasses sur la table, ne prenant que la sienne pour se diriger vers sa chambre, toujours Joséphine sur les talons.

Anna partit, le silence ne s'en fit que plus lourd.

- Je ne te force à rien, tu sais. Tu as le droit de refuser, se sentit obligé de préciser l'enseignante en voyant le malaise qui s'était installé dans son appartement.

- Je sais c'est juste… l'adolescente grimaça. Enfin tu vois…essaya-t-elle, espérant qu'Elsa comprenne d'elle-même.

Elsa sourit en arquant un sourcil, ayant l'impression de retrouver cette jeune adolescente qui peinait tant à lui décrocher deux mots après ses cours dans la salle 206. Et d'ordinaire, Elsa parvenait à lire dans ses silences, mais là, la tâche s'avérait plus compliquée.

- Non Lichtenstenner, je ne vois pas. Explique-moi, réclama doucement Elsa, avançant d'un pas, jurant qu'elle ne supportait plus que Mak n'arrive pas à lui parler à cœur ouvert.

Mak grimaça encore, elle détestait vraiment ce genre de conversation.

- Tu es certaine que tu veux que je rencontre tes amis ? Demanda-t-elle.

- Bien sûr, répondit immédiatement l'enseignante. Tu en doute ? Demanda-t-elle en avançant encore d'un pas.

Mak, n'étant pas préparé à la voir si grande devant elle, baissa les yeux comme elle aimait le faire quand il s'agissait de parler de sentiment.

- Non, dit-elle en haussant les épaules. C'est juste… répéta-t-elle en remarquant seulement en le disant qu'elle tournait comme un disque rayé. Enfin tu vois… soupira-t-elle.

Elsa sourit de plus belle, combla la distance qui les séparait et passa un bras autour de son élève, rapprochant doucement son corps du sien.

- Non, toujours pas jeune fille. Aller, on respire et on m'explique, taquina-t-elle, ayant appris à remarquer que Mak se livrait bien plus facilement lorsque l'humour entrait en jeu.

L'adolescente releva les yeux quand elle sentit le bras d'Elsa s'enrouler autour de ses reins. D'une main timide, elle attrapa le col de la chemise de son professeur, jouant avec.

- Je suis ton élève et j'ai 17 ans…murmura-t-elle à l'oreille de l'enseignante comme si c'était un sale petit secret. Elles avaient seulement tendance à oublier que, plus qu'un sale petit secret, leur relation demeurait un crime.

- C'est vrai ? Pas possible ! Se moqua Elsa en affichant un air étonné surjoué, faisait rire Mak qui enfouit sa tête au creux de son cou.

- Ils vont me trouver stupide ! Entendit Elsa contre son épaule.

L'enseignante leva les yeux au ciel en perdant l'une de ses mains dans la tignasse bleue.

- Tu n'es pas stupide alors je ne vois pas pourquoi tu leur ferais cette impression.

- Et s'ils se mettent à parler politique, comment je vais faire ? Râla l'adolescente un peu plus fort qu'elle ne le pensait, le son de voix étouffé par la chemise d'Elsa.

- Pourquoi parleraient-ils de politique ? Demanda Elsa en retenant un rire en sentant le souffle de son élève lui chatouiller la peau.

- Parce qu'ils sont adultes et que les adultes parlent toujours de politique à un moment ou à un autre… baragouina la jeune fille en serrant un peu plus le col d'Elsa entre ses mains.

- On n'est pas un adulte accompli à 24 ans, et ce n'est pas parce que tu ne maîtrise pas le sujet de la politique, que tu n'en maîtrise aucun, déclara doucement Elsa en caressant distraitement les cheveux bleus.

Elle avait deviné que Mak la voyait souvent comme quelqu'un de mature et responsable, un modèle à suivre même si elle ne comprenait toujours pas pourquoi. Elle n'était qu'une jeune prof vivant en collocation avec sa sœur, d'autres modes de vie faisaient sans doute davantage rêver. Mais pas pour Mak apparemment.

- Hm… répondit l'adolescente en haussant les épaules, peu convaincue.

Elsa plissa les yeux alors que son regard se fixait sur les tasses fumantes qui les attendaient sagement sur la table. L'enseignante sourit davantage, et demanda totalement au hasard :

- Qui a inventé le chocolat chaud ?

- Je ne sais pas ! Répondit immédiatement l'adolescente en enfonçant un peu plus son visage contre la chemise d'Elsa.

- Menteuse, chantonna Elsa en un murmure. Qui ? Répéta-t-elle, sachant pertinemment que Mak ne résisterait pas longtemps à donner la réponse à la question, que Mak ne résistait jamais à une occasion de partager un éclair de science, comme Elsa aimait les appeler.

- Les mayas, il y a environs 2000 ans… grogna l'adolescente en sachant qu'elle était en train de se faire avoir.

- Tu vois, quand tu veux, tu maîtrise des tas de sujet… murmura Elsa, ne perdant jamais son sourire satisfait. Tu n'as rien à ajouter ?

- Non, trancha la jeune fille en fourrant ses mains dans ses poches, affichant un air grognon. Elle resta pourtant contre le corps de son professeur, même si elle l'agaçait tant dans l'instant, à comprendre mieux que personne comment fonctionnait son cerveau.

- Tu es sûre ? Demanda l'enseignante.

Mak hésita une seconde, puis céda.

- En médecine, on l'utilisait pour traiter les maux d'estomacs, tu es contente ? Répondit Mak en relevant enfin des yeux boudeurs, décidant qu'elle s'était assez imprégnée du parfum de son professeur.

Elsa rit de bon cœur cette fois.

- Je le serais davantage si tu m'embrassais, répondit-elle en jetant un regard taquin vers Mak, la surplombant de toute sa hauteur.

Mak avait bien compris depuis longtemps qu'il lui était humainement impossible d'embrasser Elsa si celle-ci ne se décidait pas à se pencher. Leur différence de taille était si flagrante que l'adolescente peinait parfois à atteindre ses lèvres même quand elle se hissait sur la pointe des pieds. Et aujourd'hui, Mak sentit que son professeur était bien plus disposé à l'embêter qu'à l'aider. Aujourd'hui, elle ne pouvait que la remercier intérieurement de ne pas avoir choisi de mettre des talons hauts.

Alors, n'étant pas prête à se laisser abattre, et voyant qu'Elsa n'était définitivement pas décidée à se baisser, Mak passa d'abord des bras un peu canailles autour du cou de l'enseignante. Puis délicatement, elle avança d'un pas, marchant volontairement sur les baskets d'Elsa, comme elle le faisait avec son père pour apprendre à marcher, se hissant ainsi à la hauteur de son professeur.

- Malin, consentit Elsa en sentant les petits pieds écraser légèrement les siens alors que ses lèvres n'étaient qu'à quelques millimètres de celle de l'adolescente.

- Étant donné que tu ne fais que de te moquer de ma taille, et aucun effort, il faut bien que je trouve des stratagèmes. Et sache que je n'ai pas oublié le message du nouvel an, rappela Mak d'une voix qu'elle voulait solennel bien qu'un peu rieuse.

Elsa grimaça, il est vrai qu'elle avait espéré que Mak oublie ça.

- Ce n'est qu'un détail, se défendit-elle. Petit comme toi, ajouta-t-elle, ne sachant pas s'arrêter quand il s'agissait de blaguer sur ce sujet.

- Tais-toi… soupira Mak en prenant possession des lèvres d'Elsa, jugeant que la plaisanterie avait assez durer.

Elsa se surprit à gémir légèrement sous ce contact auquel elle ne s'était pas préparée. Bien vite pourtant, elle sut rendre le baiser, comme toujours, tant attendu.

Elles profitèrent de l'instant, se retrouvant avec joie, se plaisant à s'étreindre et à encore se découvrir. Et enfin, après quelques battements de cœur, elle se séparèrent et se sourirent mutuellement.

Mak descendit des pieds de son professeur et déclara :

- D'accord pour ce soir, mais tu ne me lâche pas, prévint-elle en pointant un index devant Elsa.

- Je n'en avais pas l'intention, assura Elsa en ébouriffant les cheveux bleus.

Deux petites heures plus tard, Elsa attrapa ses clés et fourra nonchalamment son téléphone dans le fond de son sac. Elle vérifia ensuite que toutes les lumières de l'appartement étaient éteintes et que Joséphine avait suffisamment à manger pour la soirée pendant que Mak jouait avec elle sur le canapé du salon.

La sonnerie de l'appartement retentit, les faisant sursauter toutes les deux.

- Anna ? Kristoff est en bas ! Cria Elsa.

La rouquine sortit rapidement de sa chambre, prit le temps d'embrasser son chat et se dirigea vers la sortie.

- A tout à l'heure ! S'exclama-t-elle joyeusement avant de s'enfuir.

- Anna ne part pas avec nous ? Demanda Mak en fixant la porte que la rousse venait de claquer.

- Non, Kristoff l'emmène, expliqua Elsa. J'ai pensé qu'un trajet au calme avant cette soirée te ferait du bien et nous savons que ma sœur n'est pas calme, sourit-elle en passant un bras dans la lanière de son sac.

Mak sourit en remerciant intérieurement le ciel de lui avoir donné une copine qui pensait toujours à son bien-être. Pour ça, Elsa était parfaite.

- Tu es prête ? Demanda Elsa.

Mak délaissa Joséphine, se leva et hocha seulement de la tête en soufflant un bon coup.

- Tu as deux heures de routes pour te détendre avant qu'on arrive, précisa Elsa.

Deux heures pour stresser un peu plus… pensa l'adolescente face à cette situation toute nouvelle.

Elsa sourit en voyant son élève rassembler silencieusement ses affaires. Une fois la tâche accomplie, Mak se posta devant son professeur, attendant la suite. Le sourire d'Elsa s'élargit alors qu'elle lançait un trousseau de clés que Mak rattrapa sans peine. L'adolescente baissa les yeux sur l'objet et reconnu les clés du 4x4. Sans oser trop y croire, elle demanda :

- Ça veut dire quoi ça ?

- Tu conduis ? Proposa Elsa.

- T'es sérieuse ? Demanda Mak en cachant mal sa joie. Tu veux que je conduise ta voiture ? Genre, sur une vraie route ?

- Et bien, à présent tu sais conduire et ça t'évitera de ruminer et d'angoisser durant tout le trajet.

Elle est vraiment trop forte… pensa sincèrement Mak qui voyait Elsa passer maître dans l'art de trouver des stratagèmes pour que son cerveau se mette en pause.

L'adolescente sauta au cou de son professeur, souriant toujours plus. Conduire avec elle lui avait tant manqué.

- On y va ? Demanda-t-elle, impatiente.

- Tu roules prudemment et tu écoutes ce que je te dis, prévint Elsa en prenant un ton de voix moralisateur.

- Oui, Chef ! Promis Mak en attrapant son sac.

Elles sortirent et s'engouffrèrent rapidement dans la voiture rouge. Elsa fut heureuse de voir de nouveau Mak régler le siège et les rétroviseurs à sa taille. Elle ne s'en était pas douté, mais ça lui avait manqué. Mak attacha sa ceinture et démarra.

- Bon, tu te souviens de ce qu'on a vu ensemble ? Tu te sers de tes rétroviseurs et tu penses à embrayer avant chaque vitesse. On va passer par des petites routes, mais si tu sens que tu fatigue, tu me le dis et je reprendrais le volant, énuméra Elsa en attachant sa propre ceinture.

- C'est le moment où tu regrettes de m'avoir confié ta caisse ? Taquina Mak en passant la marche arrière.

- Non, mais je sais que je suis la plus responsable de nous deux, fit tout de même remarquer Elsa.

Mak ne put s'empêcher de lever les yeux au ciel en souriant malgré tout.

Sans offrir de réponse, l'adolescente sortit du petit parking et s'engagea sur la route pour sortir d'Arendelle sous l'œil toujours vigilent de son professeur.

Elsa paramétra le GPS en ajoutant qu'elle la guiderait tout de même et qu'elle ne la laisserait pas seule derrière ce volant. Mak pensa que son professeur se faisait tout de même beaucoup de souci pour pas grand-chose.

Elsa se détendit lorsqu'elles furent sorties d'Arendelle. Il était déjà 19h, les routes étaient calmes, et la nuit était déjà tombée, elle pouvait donc enfin respirer. Le peu de voitures qu'elles croisaient roulaient au pas, comme pour profiter du calme qu'offrait ce début de soirée. Dehors, il faisait froid, un froid qui anesthésiait le temps qui passe et prolongeait le temps qu'il reste. Elsa avait immédiatement actionné le chauffage et leurs corps crispés s'étaient détendu au rythme de la chaleur naissante au cœur de l'habitacle. Une épaisse buée s'était immiscée sur les vitres, rendant le moment d'autant plus intime, comme si le ciel lui-même avait choisi de protéger leur relation aux yeux de quelques regards indiscret.

One of us de Joan Osborn sortait des enceintes, faisant battre les doigts de Mak sur le volant au rythme de la musique. Et Elsa se surprit à aimer ce moment comme si c'était quelque chose qu'elles partageaient régulièrement, une habitude qui aurait été bien vite prise. Elsa se plaisait à penser qu'elle aurait pu aller n'importe où avec elle, simplement pour apprécier un moment comme celui-ci. Pour pouvoir tourner la tête et la voir au volant de sa voiture, l'esprit serein, le pieds appuyant légèrement l'accélérateur, chantonnant distraitement la musique qui les guidait.

L'enseignante expira longuement en se laissant aller contre son siège et caressa sans même s'en rendre compte la cuisse de l'adolescente du bout des doigts. Mak sourit sans quitter le pare-brise des yeux et passa la troisième sans accroc avant de venir poser sa main sur celle de son professeur.

Elsa perdit son regard à travers sa fenêtre, heureuse de sentir la petite main sur la sienne.

Etait-ce à cause de la musique ? Ou parce qu'un sentiment de liberté totale venait l'étreindre ? Mais Mak sentit son pied appuyer un peu plus sur l'accélérateur alors qu'une voiture se traînait un peu devant elle. L'adolescente regarda rapidement dans son rétroviseur, actionna son clignotant et accéléra davantage en déviant sur la gauche, puis doubla la voiture avant de se rabattre sur la droite.

- Tu conduis de mieux en mieux, fit remarquer Elsa qui n'avait pas frémit une seule fois durant la manœuvre.

- J'ai un bon professeur, sourit seulement l'adolescente en optant pour une vitesse de croisière, désirant quelque part ne jamais arriver à destination pour faire durer l'instant.

- Charmeuse, sourit Elsa en caressant la cuisse de l'adolescente de son pouce.

Mak ne répondit pas, sachant que c'était inutile et qu'avec Elsa, elle était effectivement un peu charmeuse. Chose qu'elle n'avait jamais été avec personne avant elle. Elle savait pourtant que ce n'était pas le cas de son professeur.

Alors que les premières notes de True Sorry d'Ibrahim Maalouf commencèrent à se faire entendre timidement dans la voiture, Mak demanda :

- Tu veux bien me parler des copines que tu as eu avant moi ?

Elsa tourna la tête, surprise par la question qui la prit un peu au dépourvu.

- Qu'est-ce que tu voudrais savoir ? Demanda-t-elle, comprenant malgré tout, la curiosité un peu malsaine de son élève.

Mak haussa les épaules en écoutant seulement les mélodieuses notes du trompettiste.

- J'aime bien ce que tu écoutes, fit-elle simplement remarquer, ayant besoin de le faire savoir à son professeur, elle ne savait trop pourquoi.

Elsa observa une seconde Mak et devina que celle-ci désirait toujours une réponse au sujet dangereux qu'elle avait lancé.

- Ma première copine, j'avais 16 ans, commença Elsa. Mais des circonstances qui ne concernent que moi ont fait que je me suis éloignée d'elle. Malgré moi, je lui ai brisé le cœur, ajouta-t-elle et Mak sentit la main se crisper sur sa cuisse.

- J'imagine que ce sont des choses qui arrivent, dit simplement l'adolescente en se rappelant que l'amour était volage et que seul un fou pouvait prétendre avoir un contrôle dessus.

- Après ça, j'ai eu d'autres histoires, le plus souvent avec des filles rencontrées dans des bars.

- Beaucoup ? Ne put s'empêcher de demander l'adolescente sans perdre la route des yeux.

L'enseignante hésita, ce qui n'échappa pas à Mak.

- Quelques-unes, répondit Elsa même si Mak savait que quelques-unes était un euphémisme pour dire beaucoup.

- De longues relations ? Demanda-t-elle, portée par sa curiosité.

- Pas vraiment, hormis Honeymaren, une fille avec qui je suis resté quelques années.

- Qu'est ce qui s'est passé ?

- Nous n'avions pas les mêmes projets, mais elle ne voulait pas le voir. Elle rêvait de voyager, de faire sa vie ailleurs. Je l'ai quitté pour qu'elle puisse se laisser une chance d'accomplir ce à quoi elle aspirait, expliqua Elsa.

- Donc tu lui as brisé le cœur… en conclut Mak d'une voix impassible.

Elsa grimaça en sachant pourtant que son élève avait raison.

- C'est une manière de voir les choses, oui, avoua-t-elle en baissant les yeux, quelque part honteuse de se souvenir de toute ces filles qu'elle avait rencontrées, branchées, puis délaissées.

- Tu es donc du genre briseuse de cœur… déclara Mak toujours sur le même ton qui ne montrait rien, le ton qu'Elsa détestait, l'ayant associé à un énième moyen de défense.

L'enseignante eu un pincement au cœur en prenant conscience que, dans l'instant, Mak se défendait d'elle. Un silence pesant passa dans la voiture, ne laissant, encore une fois, entendre qu'Ibrahim Maalouf. Elsa ouvrit la bouche, ressentant le besoin de préciser que jamais elle ne l'avait vu comme un cœur à briser, mais plutôt comme un cœur à entretenir, à protéger, à réparer. Et comme si elle avait lu dans ses pensées, Mak demanda :

- Suis-je différente des autres ?

Elsa sentit avec peine la main de Mak quitter la sienne alors que celle-ci passait la cinquième. Et, douloureusement, l'enseignante vit la main se poser sur le volant et non reprendre sa place sur la sienne.

- Me croirais-tu si je te disais que oui ? Demanda Elsa en luttant contre l'envie de lui rappeler qu'elle risquait un aller simple en prison en étant avec qu'elle, qu'il y avait tout de même peu d'aussi convaincante preuve d'amour.

Mak plissa les yeux à cette question et prit le temps de doubler une nouvelle voiture. Elle avait tant envie d'y croire et la réponse lui apparaissait presque évidente.

Mais d'un autre côté, si Elsa avait véritablement connu tant de femme, pourquoi changerait-elle maintenant ? Et qui plus est, pourquoi changerait-elle pour quelqu'un comme elle ? Ces femmes devaient sans doute avoir son âge, son expérience, un passé et un avenir construit. Alors pourquoi s'enticherait-elle d'une gamine qui n'avait même pas encore perdu son innocence ? Un vent de panique passa dans la tête de l'adolescente. Comment ferait-elle lorsque le moment se présenterait ? Elle n'avait jamais pensé à un fucking mode d'emploi pour faire l'amour à une femme… Et de ce qu'elle avait entendu, toutes les femmes étaient différentes. Cela voulait-il dire qu'il lui faudrait, non seulement un mode d'emploi pour faire l'amour à une femme, mais plus encore, un mode d'emploi pour faire l'amour à Elsa Lange… Shit… elle n'avait jamais vraiment penser à ça.

Elle se révélerait sans doute stupide et maladroite, exactement comme à chaque fois qu'elle faisait face à une situation nouvelle, et Elsa la délaisserait, exactement comme elle avait délaissé toutes ces filles avant elle. Comment faisaient les gens normaux, la première fois ?

- Ta première fois, c'était à quel âge ? Demanda Mak, se fichant pas mal de passer du coq à l'âne, son cerveau tournant bien trop vite pour garder une certaine cohérence dans la conversation.

Elsa cru s'étouffer en entendant cette question qui sortait de nulle part. Mais qu'est-ce qui avait bien pu se passer dans la tête de son élève ? Elle avait parfois encore du mal à la suivre, elle et son petit cerveau survolté.

- Hum… 18 ans, de mémoire, répondit l'enseignante, n'en revenant pas de répondre à cette question.

- Et… Mak hésita, allait-elle vraiment poser cette question ?

- C'était lamentable, intervint Elsa en souriant sereinement, ayant pris conscience de la guerre qui se déroulait dans la tête de son élève, car à son âge, elle avait eu les mêmes doutes.

Mak, surprise, lui jeta un rapide regard et rougit un peu en reportant son attention sur la route.

- J'étais terrifiée, continua l'enseignante. Et l'autre fille l'était tout autant, sourit-elle à ce souvenir. On était jeune et personne ne nous apprend à faire ces choses-là. Alors on l'a fait un soir, dans sa chambre, chez ses parents. On était malhabile, c'était difficile mais on en avait envie et là… Elsa inspira, son père est entré dans la chambre.

Mak écarquilla les yeux.

- Mais vous étiez…

- Complètement nues, oui, rit presque Elsa. Autant dire que le petit-déjeuner du lendemain était étrange, même si son père s'est fait aussi discret que possible sur le sujet, le pauvre. Mais j'en garde malgré tout un merveilleux souvenir, sourit l'enseignante. Ce que je veux dire, c'est que même si tout ne se passe pas comme tu l'avais prévu, si tu aimes la personne avec qui tu choisis de le faire, ça ne peut que bien se passer, expliqua-t-elle en perdant de nouveau son regard au travers de sa fenêtre.

Avec bonheur, elle sentit la petite main de Mak se poser sur celle qu'elle avait laissé sur sa cuisse.

- Tu dis que personne ne nous apprend ces choses-là mais… toi, tu m'apprendras ? Demanda Mak en rougissant, la voix faible, le regard statique.

Elsa, qui s'attendait un peu à ce genre de demande en ne pensant tout de même pas que Mak oserait lui demander, sourit tendrement en jetant un regard sur cette jeune fille qui, c'était flagrant, rêvait de perdre son innocence dans ses bras, et répondit doucement :

- Si tu le souhaite, oui, je peux t'apprendre.

L'adolescente sourit, rassurée.

- Repose ta question, réclama Mak.

Elsa serra la petite main dans la sienne et demanda encore :

- Me croirais-tu si je te disais que tu es différente ?

Mak sourit alors sereinement et répondit en étant cette fois-ci tout à fait certaine de sa réponse.

- Oui, souffla-t-elle à présent en paix avec elle-même.

Un nouveau silence passa dans cette voiture, seule témoin de la promesse qui venait de les lier alors que la musique jouait ses dernières notes.

- Ibrahim Maalouf, dit soudain Elsa.

- Hum ? Demanda Mak qui s'était laissé avoir par la tranquillité de l'instant, autorisant son esprit vagabonder au fil des kilomètres qu'elle parcourait.

- Ce que j'écoute, précisa Elsa qui s'était rendu compte qu'elle n'avait jamais offert de réponse à cette remarque. C'est un trompettiste qui excelle dans son domaine. Je t'emmènerais à l'un de ses concerts un jour, dit-elle en y croyant vraiment, se permettant d'oublier tout le reste.

- Promis ? Demanda Mak qui rêvait d'y croire autant qu'elle.

- Promis, assura Elsa en caressant tendrement la petite main qui ne quitta plus la sienne pour le reste du trajet.