my fire never goes out (i rise from my scars)
Chapitre 25
oOo
Au moment de fermer les yeux, Cersei pense que demain sera un autre jour, que ce terrible soir où un nouveau monstre a tenté d'abuser d'elle ne sera qu'un souvenir particulièrement déplaisant relégué au fin fond de sa mémoire, qu'elle se relèvera plus forte que jamais, comme une lionne, et que ce sera comme si rien ne s'était passé.
(Père, Robert, le Grand Moineau, Daenerys – tous ont essayé de la mettre à genoux et tous ont échoué, à chaque fois elle a redressé la tête, plus forte (folle) que jamais.)
C'est donc avec une certaine confiance qu'elle s'endort. Gaelon Nargaris n'est pas là, il ne peut pas l'atteindre, Tyrion et Joanna sont près d'elle, elle est avec sa famille, elle n'a rien à craindre.
Quelle erreur.
Lorsqu'elle se réveille en hurlant au beau milieu de la nuit, l'image du magistrat en train de lui arracher sa robe flotte encore devant ses yeux, elle sent ses mains sur son corps, il lui écarte les jambes et il va...
« Cersei ! »
Des mains sur son bras, elle a un violent mouvement de recul.
« C'est moi, Cersei, » dit Tyrion. « Tout va bien. Tu es en sécurité. Je suis là. Tout va bien. »
Elle s'oblige à acquiescer, elle tremble sans même s'en apercevoir. Des larmes se mettent à couler sur ses joues.
« Il... il était là, » murmure t-elle, horrifiée. « Il était là, au-dessus de moi et il... »
« Il n'y a personne dans cette pièce à part toi, moi et Joanna. »
Cersei a l'impression que ses émotions et ses peurs les plus profondes ont éclipsé sa raison, elle sait qu'ils ne sont que tous les trois et pourtant Gaelon Nargaris se balade dans la chambre et la toise de son regard malveillant.
Joanna, réveillée par ses cris, se met à pleurer.
« Je m'en occupe, » murmure Tyrion. « Ça... ça va aller, d'accord ? »
Le pauvre a l'air complètement dépassé, incapable de savoir quelle attitude adopter et elle ne peut pas lui en vouloir, pas alors qu'elle non plus ne sait pas quoi faire.
Elle passe les bras autour de ses jambes et appuie la tête contre ses genoux en prenant de grandes inspirations pour essayer de se calmer.
(Jamais elle n'a réagi comme ça auparavant. Elle a déjà subi bien pire, alors pourquoi est-elle autant affectée ? Qu'est-ce qui est différent ?)
Quelques minutes ou une éternité plus tard, Joanna finit par se calmer et se rendormir. Tyrion s'assoit sur le bord du lit. La lueur vacillante des bougies fait danser les ombres sur son visage et peut-être aussi dans ses yeux.
« Je ne peux pas dormir, » murmure Cersei. « Si je m'endors, il va revenir, je le sais. »
Son impuissance la rend folle. Pourquoi a t-elle aussi peur ? Pourquoi ne parvient-elle pas à passer à autre chose, comme elle l'a fait avec Robert et Euron Greyjoy ?
« Je pourrais t'apporter de l'essence de belladone... » propose Tyrion. « Tu ne rêveras pas, comme ça. »
Mais Cersei secoue frénétiquement la tête.
« Non, surtout pas. C'est... c'est ce qu'il a utilisé pour m'endormir, je le sais. Je ne veux plus jamais en prendre. Je ne veux pas dormir. »
« D'accord. D'accord. »
Tyrion se gratte le menton avant de s'allonger et de tourner la tête vers elle.
« Nous pouvons simplement... parler, si tu veux. »
« Toute la nuit ? »
« Pourquoi pas ? Je suis bavard. »
« Je ne suis pas sûre que nous ayons tant de choses que ça à nous dire. »
(Parler du passé est douloureux, parler du présent est atroce, parler du futur est terrifiant.)
Tyrion lui offre un petit sourire.
« Oh... ne t'en fais pas pour ça. »
Cersei hésite encore un peu et puis finit par céder et pose la tête sur l'oreiller.
« Très bien. Je t'écoute... »
« Un jour, je suis rentré dans un bordel avec un âne et une ruche... »
Quand elle réalise ce qu'il a en tête, elle l'interrompt aussitôt.
« Des blagues ? Vraiment Tyrion ? »
« Quoi ? » se défend t-il. « Mes blagues sont... »
« ...tout sauf drôles. »
« Ce n'est pas vrai. Quelle mauvaise foi ! Tu dis ça parce que tu n'as aucun sens de l'humour. »
« Espèce de... »
Tyrion est trop occupé à sourire pour entendre l'insulte qu'elle marmonne entre ses dents.
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(Bon, une longue dispute n'est pas ce que Tyrion avait en tête lorsqu'il lui a suggéré qu'ils pourraient discuter mais après tout, cela a le mérite de lui changer les idées.)
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Cersei a fini par tomber de fatigue au bout de quelques heures. Alors que le soleil se lève, Tyrion l'observe dormir, un pli soucieux barre son front.
Il sait qu'elle va tout faire pour prétendre que tout va bien mais il sent que les choses ne seront pas aussi simples.
Il ne peut s'empêcher de repenser à toutes les fois où elle l'a traité de monstre. Cela lui a t-il traversé l'esprit alors qu'un véritable monstre essayait de s'en prendre à elle ?
(Cela ressemble bien à une forme poétique de justice mais jamais Tyrion ne pourra considérer ce qui lui est arrivé comme cela. Aucune femme ne mérite ça, aucune.)
Il serre les dents. Il n'y aura aucune sanction envers Gaelon Nargaris, bien sûr. Les autres magistrats ne sont même pas au courant, ils n'ont pas vu – ou alors, et cette pensée le rend encore plus furieux, ils n'ont pas voulu voir ce qui était en train de se passer juste sous leur nez.
(Et quand bien même ils savaient, Tyrion est certain que cela ne changerait absolument rien. Gaelon est l'homme le plus puissant de la ville, et qu'est donc Cersei ? Une reine déchue. Une femme. Une prisonnière. Rien.)
Non, ce n'est pas vrai, se fustige t-il. Elle n'est pas rien. Pas pour moi.
Joanna s'est mise debout dans son berceau et l'appelle en tendant ses petites mains vers lui.
« J'arrive, petit lionceau. »
« Mère ! » dit-elle en tournant la tête vers Cersei. « Mère ! »
« Mère dort encore, Joanna. »
Mais elle secoue la tête avec obstination.
« Mère ! Mère ! »
« D'accord, d'accord. »
Il la dépose sur le lit et elle vient se blottir contre Cersei. Celle-ci ouvre péniblement les yeux.
« Mère ! Mère ! »
« Oh. Bonjour, mon petit lionceau. »
Elle se redresse et serre sa fille contre elle.
« Je t'aime tellement... »
Leurs regards se croisent et Tyrion lui sourit, il garde le silence mais ses yeux parlent pour lui, il lui fait comprendre qu'elle n'est pas seule, qu'il est là pour elle, qu'ils sont une famille et que tout va s'arranger.
Cersei semble lasse, très lasse, plus affectée qu'elle ne voudra bien lui laisser entendre.
Elle n'a pas la force de lui sourire.
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Je vais le tuer.
C'est ce que Cersei pense à chaque instant, ou presque, depuis qu'elle s'est réveillée.
Je vais le tuer.
Elle chasse le désespoir, l'égarement, la tristesse et les remplace avec sa plus vieille amie, celle qu'elle avait pourtant tenté de repousser à tout prix ces derniers temps, celle qu'elle accueille maintenant à bras ouverts, l'ancre dont elle a besoin pour ne pas sombrer.
La haine embrase son cœur plus ardemment que du feu grégeois.
Je vais le tuer.
Gaelon Nargaris l'a traitée comme un objet, un corps dont il pouvait disposer à sa volonté, une poupée, une proie, une lionne sans griffes.
(C'est d'ailleurs ce qu'elle est, en apparence – plus de couronne, plus de trône, plus de pouvoir. Un reliquat de la grande et glorieuse maison Lannister.)
Sans doute n'a t-il jamais entendu Les Pluies de Castamere, ou alors a t-il considéré que ce n'était qu'une simple chanson destinée à distraire les convives lors des banquets.
Un lion, messire, a toujours des griffes,
Et les miennes sont aussi longues et acérées,
Qu'acérées et longues les vôtres.
En essayant d'abuser d'elle, Gaelon Nargaris a commis la plus grosse erreur de sa vie – la plus grosse, et probablement la dernière.
Je vais le tuer.
Cela prendra le temps qu'il faudra mais Cersei se jure qu'elle le fera.
Ses mains se tacheront une nouvelle fois de sang.
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« Cersei, Alyssa est là. Elle aimerait te parler. »
Tyrion jette un œil dans la pièce. Cersei est assise sur son fauteuil préféré et regarde par la fenêtre d'un air absent.
« Fais-la entrer. »
La jeune femme entre doucement. Tyrion referme la porte et observe la scène avec une légère inquiétude.
(Il sait à quel point Cersei peut être imprévisible quand elle se sent blessée.)
« Comment... comment allez-vous ? » demande Alyssa d'une voix douce.
« Je survivrai. »
La voix de Cersei est dénuée d'émotions. Elle se tourne vers Alyssa.
« Vous m'avez sauvée. »
« Eh bien... oui. »
« Vous m'aviez prévenue. Vous m'aviez dit ce qu'il était. Que son âme était noire comme la nuit. »
Alyssa se contente de soupirer.
« J'aurais dû vous écouter. »
Cersei tourne de nouveau la tête vers la fenêtre et ne dit plus un mot. Alyssa hésite, comme si elle voulait ajouter quelque chose, mais se ravise et quitte la pièce, la tête basse.
Tyrion se demande lequel d'entre eux se sent le plus coupable.
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Les jours suivants sont tristes et sombres. Tyrion et Cersei bavardent toujours de longues heures jusqu'à ce qu'elle finisse par s'endormir, incapable de résister plus longtemps au sommeil. Parfois, elle le serre contre elle jusqu'à l'étouffer. Parfois, elle supporte à peine qu'il la touche et s'éloigne brusquement de lui.
D'anciennes ombres ont refait surface dans ses yeux et il les connaît, bien sûr qu'il les connaît.
(Ce sont les ombres qui empoisonnaient son regard quand elle était persuadée qu'il avait tué Joffrey, quand elle le voulait mort.)
Tyrion sait ce qu'elle a en tête.
Il sait qu'elle ne supportera pas de laisser les actes odieux de Gaelon Nargaris impunis.
Il sait qu'elle prévoit de le tuer.
Et il sait qu'il ne fera rien pour l'en empêcher.
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(Est-on un monstre quand on s'en prend à un autre monstre ?)
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Avec la haine est revenue autre chose.
La paranoïa.
Cersei ne peut s'empêcher de se sentir menacée en permanence, elle a l'impression que ses ennemis sont tapis dans l'obscurité et l'observent de leurs yeux malveillants, qu'ils lui sauteront dessus à la première occasion et...
Elle interrompt le cours de ses pensées.
Aussi, quand Tyrion lui propose timidement d'aller rendre visite à Norio et Alyssa, son premier réflexe est de refuser sur le champ.
« Non. »
« Cersei... je pense que ça te ferait du bien de sortir. Voilà des jours que tu n'as pas quitté cette pièce. »
Elle croise les bras sur sa poitrine et détourne le regard. Il lui effleure gentiment la main.
« Ne le laisse pas gagner. Tu es forte, je le sais. Il ne t'a pas brisée – personne n'a jamais réussi à le faire. Ne te laisse pas abattre, je t'en prie. »
Devant son absence de réponse, il insiste.
« Quelle est notre devise ? »
« Je rugis. Mais... »
« Précisément. Tu te rappelles du jour où ces adolescents s'en sont pris à moi ? Tu m'as sauvé, et tu m'as dit qu'un Lannister ne s'inclinait devant personne. Alors... ne t'incline pas, Cersei. Rugis. »
Les mots de son frère la touchent malgré elle. Bien sûr qu'elle n'a pas l'intention de se laisser abattre, bien sûr qu'elle compte rugir encore et encore, mais...
(Mais quoi ? Elle-même ne sait pas très bien.)
« Bon, d'accord, » finit-elle par céder.
« Parfait. »
Alyssa n'est pas là lorsque Norio les accueille. Le sang de Cersei bouillonne dans ses veines lorsqu'elle regarde le magistrat.
(Tous ceux qui ne sont pas nous sont nos ennemis – cette vieille certitude que Tyrion a tant souhaité lui faire oublier ressurgit, plus forte que jamais.)
Gaelon n'était pas digne de confiance, pourquoi Norio le serait-il davantage ? Compte t-il abuser de la naïveté de Tyrion et s'en prendre à lui ?
En cet instant, peu lui importe qu'il soit le mari d'Alyssa, peu importe qu'elle lui ait assuré que son âme était lumineuse. Cersei ne voit en lui qu'un autre ennemi.
Alors qu'il quitte le petit salon où il s'est installé avec Tyrion pour une raison ou une autre, Cersei, postée dans le couloir, l'attrape par le col et le plaque contre le mur.
« Touchez mon frère et vous mourrez en hurlant. C'est bien clair ? »
Norio déglutit et hoche brièvement la tête. Cersei le lâche et s'éloigne en trombe.
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« Votre sœur vient de me menacer. »
Tyrion manque de recracher le contenu de son verre de vin.
« Comment ça ? »
« Touchez mon frère et vous mourrez en hurlant. C'est ce qu'elle a dit. »
Sa mâchoire se décroche sous le choc.
« Je... je... »
Les mots lui manquent.
« Est-ce que... est-ce qu'il est arrivé quelque chose ? » demande Norio. « Alyssa semble plus distante depuis quelques jours, comme si elle avait quelque chose sur le cœur. »
Sa femme ne l'a donc pas mis au courant du drame qui a failli se produire, et Tyrion estime que ce n'est pas à lui de le faire.
« Je suis désolé, » offre t-il. « Ça ne se reproduira plus. Excusez-moi, il faut que j'aille parler à ma sœur. »
Tyrion retrouve Cersei dans les jardins, assise sous un oranger. Elle relève la tête en le voyant approcher. Il soupire.
« Écoute, Cersei... ce qui t'est arrivé... je n'ai même pas les mots pour le décrire tellement c'est immonde. Mais... je t'en prie, tous les hommes ne sont pas comme Gaelon. Norio est quelqu'un de bien, je le sais. »
Elle le dévisage sans répondre.
« Je suis... flatté que tu te préoccupes de ma survie. »
(Et c'est vrai, il ne peut pas s'empêcher de ressentir une drôle de chaleur dans son cœur parce que Cersei a menacé de tuer quelqu'un pour lui – venant d'elle, c'est sans doute ce qui se rapproche le plus d'une déclaration d'amour.)
« Cependant, il faut que tu aies confiance en mon jugement. Et je t'assure que Norio n'a pas de mauvaises intentions. Tu comprends ? »
Elle soupire, lasse, ou agacée, ou peut-être les deux.
« Tu es trop naïf, Tyrion. »
« Peut-être... mais j'ai envie de croire qu'il y a du bien dans ce monde. »
Cersei baisse la tête.
« J'imagine que je n'aurais pas dû réagir comme ça. »
Tyrion ne peut pas se résoudre à lui en vouloir, pas après ce qu'elle a vécu, alors il se contente d'amorcer un geste vers elle. Elle accepte son étreinte après une légère hésitation.
« J'ai compris, tu sais, » lâche t-elle. « J'ai compris pourquoi je suis autant affectée. Robert... il était mon mari. Ce qu'il me faisait subir... c'était attendu de moi, c'était normal. Et Euron... même si je ne voulais pas, il ne m'a pas forcée, c'est moi qui l'ai invité dans mon lit. Mais là, j'étais complètement impuissante. Je n'étais pas la reine, je ne pouvais pas me défendre... je n'avais aucun contrôle. »
Il sent ses larmes couler dans son cou.
« Je ne veux plus jamais être impuissante, » souffle t-elle. « Je ne veux plus jamais être une lionne sans griffes. »
« Tu ne l'es pas, » assure t-il. « Tu ne l'es pas. »
Il appuie son front contre le sien.
« Tu es une survivante. Et tu survivras. Je le sais. »
(Et il sait aussi que Gaelon Nargaris n'aura pas cette chance.)
