Chaud. Il faisait chaud et même la climatisation n'arrivait pas à réguler la température de cette masse de corps collés les uns aux autres. Ils avaient d'abord pensé à garder les fenêtres fermées, pour conserver le peu de fraîcheur que crachait péniblement la ventilation fatiguée mais il leur avait vite fallu se rendre à l'évidence : ils allaient finir par étouffer. A force de compromis et autres négociations digne d'un bras de fer entre police et preneurs d'otages, ils étaient arrivés à un terrain d'entente. Toutes les trente minutes, la rotation changerait : un heureux élu gagnerait le droit de s'asseoir du côté passager avant et ainsi le privilège d'être juste devant le ventilateur, de choisir la musique et de ne pas s'agglutiner aux autres à l'arrière. Ce même chanceux serait celui qui, à la rotation suivante, se retrouverait du côté passager arrière, soit à côté de la fenêtre ouverte, où l'air était torride à en mourir et dont le siège avait exagérément été penché vers l'avant pour pouvoir faire rentrer tous les bagages dans le coffre. Seul Sero, au volant, garderait sa place tout au long du trajet.
Ce qui ne devait être qu'une broutille au départ s'était vite transformé en monumentale galère. Ils avaient déjà, l'année précédente, fait une heure de voiture pour se rendre à la mer tout un week-end et le voyage s'était déroulé sans accroc. Le van Suzuki blanc que Sero avait hérité de sa grand-mère quand il avait passé son permis n'était pas de toute première jeunesse, mais il roulait et c'était tout ce qui importait. Ils s'étaient figuré que quatre heures de route au lieu d'une ne serait qu'un détail et qu'ils arriveraient bien vite à destination.
C'était là leur première grosse erreur. La deuxième arriva bien assez tôt, mais nous y reviendrons.
Pour l'heure, la rotation était la suivante. Côté passager avant, Mina et derrière elle, plié en deux et écumant de rage, Bakugou. Kaminari et Kirishima se partageaient les deux sièges restants avec le sac glacière, dont les deux grandes bouteilles d'eau s'asséchaient plus vite qu'une jeune fille au contact de Mineta. Et si Sero avait d'abord tenté de le cacher pour ne pas s'attirer les foudres de ses amis mais il avait vite fallu se rendre à l'évidence : ils étaient perdus. Le village dans lequel ils avaient loué le bungalow dans lequel ils passeraient la semaine était loin de tout et c'était bien pour cette raison qu'ils l'avaient choisi : pas de réseau, pas d'ennuis, pas de raisons de penser au boulot. L'inconvénient était que, sans réseau, pas moyen non plus de s'appuyer sur le GPS pour retrouver son chemin. L'appareil avait commencé à dysfonctionner dès qu'ils étaient sortis des routes nationales et indiquait désormais qu'ils se trouvaient quelque part dans l'Océan Pacifique.
Fort heureusement, en plus d'un van fort laid et d'un sapin désodorisant parfum « sport » — quoi que cela veuille dire —, Chiyo Sero avait laissé à son petit fils une carte routière du Japon plus vieille qu'eux mais assez complète pour qu'ils puissent s'en sortir. A partir de ce moment, la musique fut momentanément bannie de la Seromobile et le copilote hérita de la tâche de guide. Mina, sérieuse dans son devoir malgré les grosses gouttes de sueur qui roulaient dans son cou et ses cuisses qui allaient finir par fusionner avec le siège, faisait d'incessants allers-retours entre les panneaux et la carte.
— Alors, normalement, si on continue tout droit sur trois kilomètres, on devrait arriver à un embranchement et on pourra tourner à gauche, direction Umishibaîjô et ensuite…
— Comment ça, normalement ?! hurla Bakugou depuis le siège arrière. Tu sais lire une carte ou tu sais pas lire une carte ?!
Il tenta maladroitement de passer ses bras vers l'avant pour subtiliser son bien à la copilote, mais l'angle de son siège restreignait trop ses mouvements pour qu'il songe à tenter quoi que ce soit sans se détacher.
— Umishibaîjô ? s'étonna Kirishima. C'est sur notre route, ça ? On ne devait pas passer par Ijimanaka ?
— Oui, répondit Mina, un brin agacée. On tourne par là, et ensuite, une fois qu'on l'a dépassé — ah, tiens bien la gauche, on devrait sortir dans pas longtemps — on remonte vers Misakikô et comme ça, on arrivera plus vite, ça nous évite de faire un détour.
— Un raccourci ? Tu es sûre de…
— Ecoute, Kirishima, le coupa Sero, qui commençait à voir venir la dispute. Pour l'instant, c'est Mina la copilote, alors on suit ce que dit Mina.
Kirishima se renfrogna un peu mais accepta. C'était de bonne guerre. Il vida les dernières gouttes de la bouteille d'eau et se repencha sur son portable. Avec un peu de chance, ils capteraient le réseau à un moment ou à un autre et pourraient enfin s'appuyer sur de la technologie pour revenir sur le bon chemin. Mais ce moment n'arrivait jamais et le cercle barré le narguait toujours en haut de l'écran.
Les kilomètres s'égrenèrent au même rythme que les minutes. A force de changements de copilote et tout autant de nouvelles stratégies de route, le petit van blanc chemina bringuebalant sur les routes japonaises, tournant à droite ou à gauche selon les caprices de l'Élu du Côté Passager Avant. Bien sûr, cette autorité de droit divin n'empêchait pas les autres de commenter, arguer et contester chaque décision, jusqu'à la motion de censure. Cela se termina en un pugilat général, où Mina criait sur Kaminari parce qu'il avait confondu la droite et la gauche quinze kilomètres auparavant, Kirishima criant plus fort pour ramener sa petite amie à la raison, Kaminari criant encore plus fort pour être entendu de Sero et Bakugou criant encore encore plus fort pour le simple plaisir d'être le plus bruyant.
Sero y mit un terme brutal, en écrasant la pédale de frein alors qu'ils passaient sur une minuscule route qui se frayait un chemin entre deux champs d'ananas. La Seromobile se stoppa net au milieu de la voie et il fusilla chacun de ses comparses d'un regard si noir qu'il parvint même à faire taire Bakugou.
— Kaminari ! gronda-t-il ensuite.
— Hii ! Oui… qu… quoi ?
— C'est quoi le prochain gros village sur notre route ?
Kaminari se plongea dans la carte, les dents plantées dans la lèvre inférieure, tous les regards braqués sur lui. Un autochtone juché sur sa pétrolette les dépassa, les dévisageant d'un air curieux. Il fit cent mètres, s'arrêta, puis repartir dans leur direction jusqu'à arriver à la hauteur de la fenêtre conducteur du van.
— Eh bah, les enfants, vous êtes perdus ? demanda-t-il dans un grand sourire édenté.
— Tu rêves, papi, on sait très bien et ce qu'on… hhhhrrrrmmmf
« hhhhrrrrmmmf » pouvant être traduit dans ce cas précis par : « Diantre, me voilà trahi par mon bon ami qui me fait taire d'une main plaquée sur la bouche ».
Sero profita des quelques secondes de répit offertes par Kirishima pour opiner et laisser le vieillard lui indiquer, avec une précision toute relative, le chemin vers la prochaine station service. Ils y arrivèrent sans trop de difficultés et sortirent tous en trombe de la voiture, pressés de se dégourdir les jambes. On tira à la courte paille : Sero hérita du plein tandis que Mina devait s'occuper du ravitaillement. Les autres furent missionnés d'interroger les passants pour savoir si quelqu'un connaissait le chemin vers leur destination. Autant par sagesse que par esprit de conservation, Kaminari et Kirishima décidèrent d'y aller seuls et laissèrent Bakugou faire le tour du pâté de maison pour se détendre un peu. Ils se rejoignirent tous autour du van, tant bien que mal garé à l'ombre.
— Et voilà ! s'exclama Mina en tendant un esquimau à tout le monde.
Ils se rafraîchirent en silence, préférant ne pas songer à la route qui les attendait ensuite. Kaminari fut le premier à briser le silence :
— Tu veux pas que je prenne le volant un peu ? proposa-t-il à Sero. Tu dois être crevé.
Personne ne répondit mais l'atmosphère se glaça d'un seul coup, au souvenir des événements de l'année passée. Plus jamais, s'étaient-ils promis en sortant, par miracle sains et saufs, du tour de conduite de Kaminari. Plus. Jamais. La situation devrait être désespérée avant qu'ils en arrivent à de telles extrémités. Une fois la stratégie établie pour la fin du voyage, ils remontèrent en selle avec l'idée que, cette fois, ils iraient droit au but.
Un embranchement raté suivi d'un « ah non, fais chier, on fait pas demi-tour, on tournera à la prochaine » plus tard, ils se trouvèrent de nouveau perdus et incapables de repartir sur leur chemin d'origine sans s'égarer encore plus. Désormais, ils longeaient le littoral, signe qu'ils devaient être tout de même un peu sur la bonne voie, du moins si on en croyait les dires de la vieille dame de la station service.
— Tu piques du nez, fit remarquer Kirishima à Sero quand il s'arrêtèrent pour échanger les places.
— Je commence un peu à fatiguer…
Ils s'échangèrent un regard inquiet, bien conscients de ce que cet aveu impliquait. Sero tenta tout ce qu'il put, de la boisson énergisante au distributeur en passant par un petit footing autour du parking mais rien n'y fit. La pression de la journée, bien aidée par la chaleur, l'avait terrassé. Kaminari hérita du volant et Kirishima, dans sa grande bonté, offrit le siège du milieu à Sero pour qu'il puisse s'y reposer, quitte à lui-même devoir passer encore trente minutes dans le siège penché.
Ce fut là leur deuxième erreur.
La première partie du trajet se passa sans encombres et par « première partie » est entendu « les douze minutes et quarante-sept secondes avant que le pneu avant gauche ne rencontre fatalement un nid de poule qui vu la taille tenait plutôt du nid d'autruche ». La soubresaut secoua tout l'habitacle, renversa une valise en équilibre précaire au fond du coffre et réveilla Sero. Le silence tomba.
— On a crevé, commenta calmement Bakugou et c'était rarement bon signe quand « calme » et Bakugou se trouvaient accolés.
— M… Mais non, balbutia Kaminari, on roule bien, tout va bien.
— Je te dis qu'on a crevé, putain ! La bon dieu de roue est juste en dessous de moi, alors si je te dis qu'on a crevé, c'est qu'on a crevé !
Bon gré, mal gré, Kaminari se rangea sur le bas-côté, et tous purent constater que, sans grande surprise, Bakugou avait raison et que la roue avant côté passager était déchirée sur dix bons centimètres en plus d'être complètement à plat.
— C'était un cratère ! hurla Bakugou en empoignant Kaminari par le col. Un bordel de putain de sa mère le cratère ! Comment tu as fais pour pas le voir ?!
Mina, au désespoir, s'assit contre la rambarde de sécurité, les genoux contre la poitrine et poussa un profond soupir. Sero et Kirishima, autant parce qu'ils étaient des chevaliers servants que parce qu'ils y étaient un peu forcés, décidèrent de prendre les choses en main. Ce n'était rien de dramatique. Il suffisait de mettre la roue de secours, de rejoindre leur lieu de vacances, qui devait être à moins de vingt minutes de là et ils aviseraient au calme, une fois posés, reposés rafraîchis et rassasiés.
Kirishima et Sero ouvrirent le coffre et sortirent aussi peu de valises que possible pour accéder à la trappe qui recouvrait la roue de secours. Jamais dans sa vie il n'eut autant envie de hurler.
— Les gars…
Tous les regards se tournèrent vers lui.
— On a plus la galette…
…parce qu'on l'a utilisée l'année dernière, complètèrent-ils tous mentalement, alors que Kaminari se ratatinait de plus en plus. Kirishima, dans un réflexe surhumain, arriva à retenir Bakugou avant qu'il ne décide de définitivement égorger leur compagnon à l'Alter électrique et au sens du code de la route bien à lui.
Dix minutes de désolation, accablement et autres « on est foutus » plus tard, il fut décidé qu'il fallait faire quelque chose et ne pas se laisser abattre. Quelqu'un irait dans le village le plus proche, en quête d'un garage ou d'au moins un peu de réseau, pour pouvoir appeler une dépanneuse. Et par quelqu'un, on sous-entendait évidemment Kaminari, jugé unique responsable de les avoir collés dans ce pétrin. Il était sur le point de partir quand, comble du miracle, une dépanneuse passa à côté d'eux. C'était la première bonne nouvelle de la journée et il était déjà dix-sept heures passées. Le conducteur s'arrêta, leur demanda s'ils avaient un problème et, après quelques pourparlers, accepta de tracter le van jusqu'au garage le plus proche.
— Je vais pas pouvoir tous vous prendre par contre, mais si vous marchez dix minutes par là, toujours tout droit, vous arriverez à Oshihara, vous pourrez vous poser là le temps qu'on change le pneu.
Enfin, enfin, après des heures d'infortune, enfin la chance leur souriait. Ce ne serait qu'une question d'heure avant que la roue soit changée et qu'ils reprennent la route des vacances. D'ici à dix-neuf heures, ils seraient allongés sur la plage et tout ça ne serait plus qu'un lointain souvenir.
Sero, plus réveillé que jamais, grimpa dans l'habitacle de la dépanneuse, laissant momentanément ses amis sur le bord de la route. Quand il raconta sa journée à leur bon samaritain, celui-ci éclata de rire.
— Eh ben, on peut dire que vous en avez bavé ! Vous allez où comme ça ?
— On va à Kotemagaku, on a loué un bungalow dans le camping près de la mer.
L'homme l'observa avec des yeux ronds puis se mit à rire de plus belle.
— Mais qu'est-ce que vous faites dans le coin ? Kotemagaku, c'est carrément de l'autre côté de la presqu'île. Et en plus, la route est barrée à cause du glissement de terrain, vous allez en avoir pour deux bonnes heures à faire le détour !
Le son de ses propres songes presque couverts par l'hilarité du chauffeur, Sero retira ce qu'il avait pensé un peu plus tôt. Là, vraiment, il n'avait jamais eu autant envie de hurler.
