Cinq mois plus tard

- Le projet « Opaline » est un projet qui prend en compte les différences de chacun, qui sait que les cracmols ne peuvent pas pratiquer la magie, mais qui admet, qu'elle fait entièrement, purement et simplement partie de leurs vies. C'est un programme d'insertion qui permettra à chacun de faire valoir ses compétences, d'intégrer une école, une académie. C'est une réforme, qui permet aux enfants sans pouvoirs magiques d'intégrer Poudlard, et d'y suivre des cours tels que l'étude des moldus, l'arithmancie, l'étude des runes, les potions, la botanique ou encore l'astrologie, avec un programme adapté, pour leur permettre de s'intégrer dans la communauté moldue, ou dans la communauté sorcière. C'est un projet qui abolit les disparités. Parce que chacun doit pouvoir être en mesure d'obtenir ce qu'il mérite.

Le discours de Colin est applaudi, et je me lève avec la foule, pour l'imiter, fière de mon frère. Le projet « Opaline », qui malgré toutes mes protestations porte mon nom, n'est encore qu'une ébauche. J'ai été consulté, comme plusieurs cracmols pour son élaboration, et je sais que ce projet sera une réussite.

- Je rêve ou tu pleures ? murmure Colin qui est descendu de l'estrade.

- Non, c'est juste la saison du pollen. Tu sais à quel point j'y suis sensible !

- Bien sûr petite sœur ! sourit-il. Tu as des nouvelles d'Isaak ?

- Toujours en mission.

Cela fait plus de deux semaines qu'il est parti maintenant. Il est souvent mandaté en ce moment, pour traquer Ombrage et les Autres. On a découvert très peu de choses sur Ed, en fouillant son domicile. On a retrouvé plusieurs documents français. Je repense à ce qu'il m'a dit, et je l'imagine plus jeune en train de errer dans les rues de Paris… J'ai de la peine pour cet homme-ci. Qui sait ce qu'il a réellement traversé ? Il aurait pu devenir une toute autre personne dans d'autres circonstances… S'il n'avait pas été abandonné, si quelqu'un lui avait montré, si quelqu'un l'avait aimé. Puis je me souviens qu'il a fait le choix de haïr, de tuer, de se venger, de créer les Autres.

Certaines rumeurs affirmaient qu'ils étaient en Chine… Je n'aime pas vraiment savoir Isaak aussi loin et aussi exposé. Notre relation fait de lui une cible. Les Autres doivent sûrement penser que je suis responsable de leur fuite. J'ai mis en danger Ed, leur meneur. J'ai toujours peur pour Isaak, à chaque instant de la journée. Je sais que lui aussi, il a peur pour moi, et que c'est pour ça qu'il veut enfermer lui-même tous les Autres qui se trouveront sur sa route.

- Mais il rentrera bientôt, je poursuis.

Il rentre toujours. Comme moi. Qu'importe le temps que ça nous prend. Colin me sourit tendrement et pose une main réconfortante sur mon épaule. Une fille aux cheveux courts et blonds me rentre dedans.

- Désolé, s'excuse-t-elle.

- Ce n'est pas grave.

Elle me regarde longuement, avant d'écarquiller les yeux :

- Tu es Opaline Wallergan.

- Et toi Dominique Weasley ! je fais sur le même ton.

- Je suis beaucoup moins célèbre que toi ! plaisante-t-elle. Je suis flattée que tu me reconnaisses.

Je hausse les épaules en l'écoutant me complimenter sur la couleur de mes cheveux. Nous discutons longuement toutes les deux, et c'est étrange, mais c'est comme si nous étions destinées à nous rencontrer… La vie est si étrange.

oOo

- Mademoiselle Wallergan ! Fait jovialement une voix derrière moi.

Je me retourne lentement vers monsieur Potter, qui a un sourire en coin.

- Loin de moi l'idée de paraître désagréable, mais vous n'avez plus rien à faire ici !

A son ton, je devine qu'il en est ravi. Il doit être soulagé de savoir que les enfants cracmols sont désormais entre de bonnes mains, et qu'ils ne souffriront plus à cause des Autres. Je me balance sur la pointe des pieds, mal-à-l'aise, face à lui.

- Je voulais voir Teddy. Pour lui demander des nouvelles d'Isaak, je bégaie légèrement.

Cet abruti est du genre à ne jamais répondre à mes lettres. Il pourrait bien être mort depuis cinq jours que j'en saurais rien… Je m'inquiète pour lui. Je sais qu'il est un auror doué, bien qu'un peu trop téméraire, mais c'est plus fort que moi. Je sais ce dont les Autres sont capables.

- Isaak Hartley, hein ? Hausse un sourcil le directeur du Bureau des Aurors.

- Il me semble que c'est son nom effectivement, je bredouille avant de me rendre compte de la stupidité de ma réponse.

- Il devrait rentrer aujourd'hui.

Mon sourire s'illumine immédiatement et un poids s'enlève. Mes épaules deviennent plus légères et je me mets à respirer normalement. Je vais bientôt pouvoir revoir Isaak, me blottir contre lui et lui crier dessus pour ne pas avoir répondu à mes lettres. Même si je sais pertinemment qu'il est compliqué pour un auror de communiquer avec ses proches lorsqu'il est en mission… Crier avec Isaak, sur Isaak, pour Isaak, c'est vraiment l'un de mes passe-temps préféré.

- C'est bien, comment-t-il. Je suis content de vous voir comme ça.

- Comment ça, « comme ça » ?

- Heureuse.

Je hausse les épaules. J'ai trouvé un équilibre depuis peu. Je vais en cours, j'étudie ce que j'aime, je rends visite à ma famille. J'ai des amis moldus, des amis sorciers. Finalement je ne suis plus coincé entre les deux. Je tire partie du meilleur des deux mondes, moldu et sorcier. C'est ce que j'aurais du faire depuis longtemps…

- Et je suis aussi soulagé de voir que vous arrivez à vivre normalement malgré toutes les épreuves que vous avez traversées, termine l'homme.

- Ce n'est pas toujours facile.

- Je ne prétends pas le contraire.

Nous nous regardons mutuellement et je sais qu'il me comprend parfaitement. Cette culpabilité, d'être responsable de la mort de personnes, ce fardeau que l'on doit supporter parce qu'on a placé sous nos têtes des responsabilités malgré nous… Harry Potter connaît tout ça.

- Ce que les médias appellent « L'affaire Opaline » m'a beaucoup touché vous savez. Je n'ai pas eu une enfance particulièrement heureuse, soupire-t-il. Le sort de tous ses enfants…

Ses traits se tirent douloureusement uns à uns sur son visage.

- On aurait du agir. S'empêcher de rester aveugle…

- Ça ne sert à rien de s'en vouloir. Maintenant il faut tirer des conséquences de tout ça, je souris faiblement.

- Et nous l'avons compris. En partie grâce à vous.

Je sais que les choses changeront lentement. L'important, c'est qu'elles changement. Qu'importe le temps que ça mettra. Je fais confiance en des personnes comme Harry Potter, Hermione Granger , à mon frère et à Isaak pour tout ça. Les Autres sont toujours là…. Même si j'ai peur, j'ai cet espoir que tout ira bien.

- Vous méritez d'être heureuse.

- Je sais, j'affirme.

- Quand vous le verrez, dites à Isaak qu'il n'est pas obligé de venir demain… Je lui accorde un jour de repos.

Mon cœur fait plusieurs bonds dans ma poitrine.

- Cool. Je veux dire merci, je me reprends.

Harry Potter s'esclaffe doucement et gratte légèrement sa cicatrice du bout des doigts.

- Et si jamais vous avez besoin de parler…

- J'imagine que vous avez des choses plus importantes à faire que de jouer les psychologues, je plaisante.

- J'aime bien parler avec vous, rit-il franchement.

Je comprends que sa porte me sera toujours ouverte. Et que si mes cauchemars reviennent, il sera capable de les entendre….

oOo

Je me réveille doucement, bercée par la respiration calme et régulière d'Isaak qui a passé un bras sur mon épaule. Il me serre fort contre lui.

Et sa voix résonne dans ma tête un « Tu ne vas pas disparaître hein ? »…

Je crois qu'il a toujours peur que je m'en aille. Mais je n'en ai pas l'intention. Je me sens bien avec lui. Mieux. Il calme mes névroses, les comprend. Ma tête repose sur son torse nu, et je le regarde dormir un instant. Il a un petit sourire insolent en coin, même dans son sommeil, et je caresse son front, pour chasser cette éternelle bouclette qui lui tombe entre les deux yeux. Je m'extirpe de son emprise. Il fait toujours nuit et la montre d'Isaak, posée sur sa table de nuit, indique deux heures du matin. Je prends le premier vêtement qui me tombe sous la main, un t-shirt à Isaak, et m'habille discrètement. Je quitte sa chambre sur la pointe des pieds, pour descendre à la cuisine, boire un verre d'eau. Isaak habite toujours ses parents, parce qu'il est trop souvent en mission pour avoir un « chez-lui ». Du coup, je me sens un peu comme une clandestine quand je suis dans le manoir des Hartley, et même si je le connais par cœur, je continue de m'y perdre. J'arrive jusqu' à la pièce sans encombre et me sers un grand verre d'eau.

- Opaline ?

- Madame Hartley ! je couine.

Je couvre mes jambes nues et serre les pans de le t-shirt d'Isaak, que j'ai enfilé à la va-vite. Je rougis et cache mon visage derrière mes cheveux.

- Euh… Je…, je bredouille.

Je désigne mon verre d'eau.

- Je vais euh… , je bredouille.

Elle hausse un sourcil, et immédiatement, je devine de qui Isaak tient son air taquin, mi provocateur, mi insolent. Je décide de m'enfuir, sans demander mon reste, quand elle m'arrête :

- Tu prendras quoi demain au petit-déjeuner ?

Je me mortifie, avant de lui répondre et de rejoindre la chambre d'Isaak que je secoue :

- Qu'est-ce qui t'arrive ? Maugrée-t-il en se réveillant.

- Ta mère.

- Quoi ma mère ?

Il ouvre un œil, puis l'autre.

- Je suis descendue boire un verre.

- Dans cette tenue ? s'exclame-t-il en désignant son t-shirt et mes cuisses nues.

- Ta mère m'a vue.

Il hausse un sourcil l'air de dire « Et alors ? ». Je le frappe fort à l'épaule :

- T'aurais pu me dire que ta mère est insomniaque ! Maintenant elle sait !

- De quoi, « elle sait » ?

- Pour nous ! je couine de nouveau.

- Bien sûr qu'elle sait ! Ça fait quinze ans que j'en pince pour toi, bougonne-t-il en replongeant sous la couette.

Il m'agrippe par la taille, et se niche contre moi. Je gémis doucement :

- Quand elle m'a demandé ce que je voulais manger au petit-déjeuner, j'ai répondu de la pizza.

Il s'esclaffe dans mon cou et je le frappe encore une fois avant de me retourner pour essayer de l' étouffer avec mon oreiller :

- Tu sais comment je panique quand je suis sous pression ! je couine.

- Arrête d'en faire toute une histoire Opaline, et rendors-toi.

- Mais jhummpfff…

Il m'a bâillonné la bouche grâce à un sort.

- Bonne nuit mon cœur.

Il le paiera cher demain.

Le lendemain, le lit est vide quand je me réveille. Je descends les escaliers, prenant mon courage à deux mains, après m'être habillée convenablement. La mère d'Isaak me sourit :

- Je t'ai pris une calzone dans une pizzeria moldue ! Tu la trouveras sur la table de la cuisine.

J'entends le rire d'Isaak de là où je me trouve, alors que je me liquéfie sur place.

oOo

- Allez garde le rythme Lydia !

- C'est pas facile ! s'essouffle-t-elle en continuant d'agiter les bras.

Je continue d'enchaîner les mouvements, et le petit Félix nous suit, les yeux écarquillés devant l'écran. Toutes ces couleurs doivent l'intriguer. Monsieur Thomas tape dans ses mains, et encourage sa femme. Nous les battons sans peine, Lydia et moi. Nous avons bien trop d'expérience.

- Une autre ? s'exclame Lydia, toujours pleine d'énergie.

- Maman a besoin d'une pause ! geint Padma.

Nous rions toutes les deux, et je m'assois à même le sol, autour de la petite table sur laquelle est posée une assiette de cookies.

- Ils sont mangeables ! me glisse Isaak à l'oreille.

- Nous avons acheté cette télévision et cette console de jeux la semaine dernière, m'apprend Dean. Lydia nous en parlait tout le temps ! On a dû faire installer l'électricité dans notre maison. Le technicien nous a prit pour une famille conservatrice…

- Lydia nous a dit que quand tu la gardais, vous jouiez souvent à ce jeu.

- C'est vrai, j'admets. Je suis devenue une excellente danseuse ! je m'esclaffe.

- Je devrais peut-être m'acheter une télévision moi aussi, fait Isaak pensif.

- C'est très divertissant ! lui conseille Dean.

- J'imagine…, souffle Isaak les yeux brillants.

Il a une sourire en coin que je ne préfère pas interpréter. Mon regard tombe sur la Gazette du sorcier. L'enfant des Malrad a sa photo en couverture, avec plusieurs autres cracmols. En voyant les visages de Camila, à George, et quand je pense à tous les autres enfants cracmols toujours maltraités, mon cœur rétrécit. Mais dans ces-moments, ceux où j'ai envie de pleurer en songeant à eux, je me dit que certains ont eu plus de chance. Je sais par mon père que l'enfant des Malrad a été adopté par un couple de sorciers français, deux hommes qui l'emmènent tous les jours visiter des châteaux parce que l'enfant adore ça, et que dès qu'il en voit un, il sourit. Mon père m'a montré des photos. Ça me console un peu. Je ne peux pas me réjouir totalement en pensant à Camila, éternellement pensionnaire à Sainte-Mangouste, ou à George, qui n'a toujours pas de famille…

- Allez Opaline, danse avec moi ! m'entraîne Lydia.

Nous lançons une nouvelle chanson sur la console, et manettes en main, je me remets à danser, en entendant Isaak murmure derrière moi un « C'est décidé, demain, j'achète une télévision ».

OOo

- Comment tu vas ?

- Ça peut aller.

Justin sert sa tasse de café encore brûlante dans ses mains. Son regard est un peu triste, mais ses lèvres sont étirées. Le bar dans lequel nous nous sommes donnés rendez-vous est plein à craquer. C'est étrange de se retrouver dans un lieu comme celui-ci : ni lui, ni moi n'aimons les endroits bondés. Peut-être que l'on craignait l'intimité…

- Tu m'as manqué, murmure-t-il.

- Tu m'as manqué aussi.

Justin est mon meilleur ami. Ce que j'ai vécu avec lui durant ces deux dernières années, je ne pourrais, ni ne veux l'effacer.

- J'imagine qu'on avait juste besoin de temps pour … remettre de l'ordre, souffle Justin.

- Oui…. Ma vie a été un peu chamboulée dernièrement.

- Tu me racontes ?

Je grimace. Comment lui dire qu'un psychopathe que je connais depuis toujours a essayé de faire de moi sa marionnette ? Ce serait compliqué.

- J'ai repris contact avec ma famille.

- C'est bien.

- Justin… je voulais te dire que je suis désolée.

- Pourquoi ?

- Je n'ai pas été une bonne amie pour toi.

Justin passe une main dans ses cheveux, et fronce le nez.

- Tu t'améliores.

- J'espère.

- Tu t'améliorais encore plus si tu m'offrais ma prochaine bière !

- Tu perds pas le nord toi, je grogne en riant légèrement.

Nous trinquons, faisant tinter nos deux tasses l'une contre l'autre. Justin me comprend parfois si bien… Il a toujours été présent pour moi, et je veux l'être pour lui. Je ne veux pas que ça change…

- Y'a la blonde là-bas qui te fait des appels de phares …, je pouffe.

- Où ça ? se retourne-t-il.

Je lui désigne la fille accoudée au bar qui le dévore des yeux, et je m'esclaffe tout doucement. La vie continue. Et j'ai trouvé cet équilibre dans ma vie, entre la magie, et la normalité. Entre les sorciers, et les moldus. J'ai trouvé ma petite vie.

- Tu réhabites chez tes parents ? me demande Justin. Je suis passé devant ton appartement et il avait l'air désert. Bob ne traîne plus dans le quartier non plus…

- Pas vraiment. Je vadrouille un peu…, je me tortille mal-à-l'aise, sans oser lui dire que je dors souvent chez Isaak, en attendant de trouver un nouveau logement : celui dans lequel je vis, m'est devenu insupportable. Il me rappelle trop de mauvaises choses, trop de mauvais moment…

- Tu vas me les présenter ? me demande-t-il en riant.

- Qui ça ?

- Tes parents Opaline !

Et ça sonne comme une ancienne blague entre nous, alors je me mets à rire avec lui, jusqu'à lui répondre sérieusement :

- Oui. Tu es mon meilleur-ami après tout…

J'aimerais aussi lui présenter les parents de Lydia. Lui montrer qu'elle va bien, qu'elle est épanouie, pas livrée à elle, qu'elle n'a pas vraiment disparue... Justin mériterait de savoir. J'espère qu'on m'autorisera à le lui montrer comme Lydia est heureuse…

oOo

- C'est super ma chérie !

- Je suis fière de toi Opaline !

Je souris à mes parents. Je viens d'obtenir mon diplôme d'étude pré-clinique et peut désormais commencer un master, à travailler dans un hôpital pour être former au métier de pharmacienne. Ça a été compliqué, mais j'ai rattrapé mon retard accumulé à cause de tout ce qui s'est passé. Je me présenterais peut-être une nouvelle fois à l'école des maîtres des potions de Londres. Mais une chose est sûre : j'ouvrirai ma boutique un jour, avec Nilam. Avec des médicaments moldus, et des potions sorcières…

- Moi aussi, je suis fier de toi, murmure Isaak dans mon dos.

Il m'a enserré au niveau de la taille et je m'appuie légèrement contre lui.

- C'est vrai ?

- Oui…

Je l'embrasse tout doucement, avant d'être interrompue par mon frère :

- Vous êtes dégoûtants !

- Colin ! le gronde ma mère.

- Quoi ? C'est ma petite sœur ! Avec Isaak ! Ça fait bizarre.

- Je croyais que tu « savais depuis longtemps que ça finirait comme ça ! » Je me moque en lui rappelant ce qu'il nous a dit, quand on a annoncé à toute la famille qu'on était ensemble Isaak et moi.

- Entre « savoir » et « voir » , y'a une énorme différence ! Grimace Colin.

- Tu t'y feras ! plaisante Clara. Oh viens Opaline ! Il faut qu'on parle de ta robe de demoiselle d'honneur !

Elle m'arrache à Isaak, que je regarde en le suppliant du regard. Mais ses yeux me font très clairement comprendre, qu'il se moque bien de mon malheur et de savoir que je vais passer les deux prochaines heures, à éplucher des magazines de mariage. Isaak sort, une cigarette dans les mains, mais je me lève, pour la lui enlever :

- J'aimerais bien te garder près de moi pour au moins les trente prochaines années. Et si tu t'évertues à vouloir attraper un cancer du poumons, c'est franchement pas gagné.

Isaak regarde sa cigarette, en réfléchissant :

- J'en ai plus besoin de toute façon.

- Non, tu n'en as plus besoin, je reprends en posant mes lèvres sur les siennes.

Il me donne son paquet, le tout dernier et se met à sourire débilement.

- Je compense le futur manque de nicotine en dopamine !

J'éclate de rire en déposant mes lèvres sur son faux sourire, qui se transforme en un vrai. Je ne manquerais plus jamais de dopamine avec lui, je le sais…

- T'es vraiment un crétin, je murmure, amusée.

oOo

- Quelqu'un peut me passer le sel ?

- Oui bien sûr Janet !

Isaak lance le sel en direction de sa sœur, et je le regarde, me passer juste sous le nez.

- Soyez un minimum civilisés devant notre invitée ! s'indigne leur mère.

- Quelle invitée ? ironise Isaak. Ce n'est qu'Opaline !

Je lui donne un violent coup de pied sous la table, et il lâche sa fourchette, qui atterrit directement dans son assiette.

- La prochaine fois, il faudra que tes parents se joignent à nous ! s'enthousiasme-t-elle en ignorant la grimace de douleur de son fils.

- Oui ! je hoche la tête sans trop savoir quoi dire d'autre.

- Papa ne vient pas ? Demande Janet.

- Non, il travaille ! lui apprend Isaak.

- Il travaille trop, souffle leur mère. Et toi aussi ! fait-elle en direction de son fils.

- Il faut bien que quelqu'un attrape Ombrage, Ed et toute cette clique de dégénérés

- Je n'aime pas trop l'idée de savoir Isaak en train de traquer les Autres…

- Et je vais sûrement avoir encore plus de boulot je pense, se plaint en poursuivant Isaak.

Je lui souris tendrement, fière de lui. Mes lèvres s'étirent un peu plus, quand il regarde Tommy droit dans les yeux :

- Ça sera du travail à plein temps d'être ton tuteur à la formation d'auror après tout !

Tommy lâche à son tour sa fourchette, surpris. Isaak et lui, ne se sont jamais réellement entendus. Je crois qu'Isaak le tient pour responsable de beaucoup de choses… Notamment de l'absence récurrente de leur père. Madame Hartley a accepté Tommy dans sa famille, comme s'il s'était son fils. Son mari l'a pourtant trompé, alors qu'elle était enceinte de Janet. Quand elle a découvert l'existence de Tommy, quand elle a su que sa mère l'avait abandonné, elle n'a pas hésité un instant. Les doigts d'Isaak cherchent les miens sous la table, et ils s'entrelacent aux miens.

- Merci Opaline, murmure la mère des trois enfants avec émotion.

Mon corps entier se crispe instantanément, et je me raidis.

Merci, crime, merci, crime… Merci pour ton crime…

Je revois Camila Salzerman et son sourire.

Je revois mes mains pleines de sang.

Et les doigts d'Isaak me rappellent que ce ne sont que des images dans ma tête…

Ce n'est pas réel.

Isaak me couve du regard silencieusement, et caresse mon poignet. Je ne supporte toujours pas que l'on me remercie. Mais pour la première fois depuis la mort de Salerman, je ressens une chaleur dans mon cœur… Elle est à peine perceptible, mais elle est quand même là.

- Ce n'est rien Madame Hartley.

OOo

Je me balade sur le chemin de traverse, plus libre que jamais. Le visage d'Ed est placardé dans toutes les rues. Je ne sens plus du tout les regards moqueurs. Je ne les imagine plus non plus. J'ai fait la paix avec les sorciers. Enfin, les moins stupides. Et finalement, ça en représente une bonne poignée… Parfois, des gens nous arrête et me félicite, ou me disent qu'ils me soutiennent et que les changements qui vont être faits à Poudlard et dans la communauté sorcières sont formidables, que j'ai fait changer les choses. Je suis devenue une vraie célébrité. Nilam, à côté de moi, grogne un peu, parce que d'après elle, il fait trop chaud. En passant devant les boutiques, on s'imagine la nôtre. Nilam veut une devanture rouge et bleue, moi, quelque chose de plus discret. Elle a déjà tout en tête, de la décoration, aux potions et médicaments que l'on y vendraient… Parfois, j'aimerais avancer le temps pour la voir en vrai, cet apothicaire encore imaginaire. Un jour, ça deviendra réel.

- Tiens, j'aperçois des amis…, fait Nilam en désignant du doigts un groupe d'adolescents.

- Tu me les présentes ? Je lui demande.

Elle hausse les épaules et s'avance vers eux. Je reconnais Rose Weasley, ainsi qu'Albus Potter qui me sourit timidement :

- J'adore tes cheveux.

J'observe Nilam lever les yeux au ciel :

- Flirte pas avec ma cousine Potter !

Ce dernier se met à rougir et commence à se disputer avec Nilam.

- Scorpius Malfoy, se présente un blond.

Je m'esclaffe en entendant ma cousine vociférer des insultes à Potter, plus inventives les unes que les autres. Je salue Scorpius ainsi que la brune aux longs cheveux qui se fait discrète depuis que nous nous sommes approchés d'eux Nilam et moi. Elle évite mon regard, et baisse les yeux. Elle ne se présente pas et personne ne le fait à sa place, tant elle arrive à s'effacer, se montrer discrète. Pourtant, moi je la vois. Et ça m'intrigue.

Nous passons un bref instant avec les amis de Nilam et au moment de se dire au-revoir, la brune qui s'est cachée tout du long, se met à ma hauteur et lève enfin les yeux.

Je les ai déjà vu ces yeux.

Chocolat chaud. Ils ont la même couleur que le chocolat chaud.

Elle passe une main dans ses cheveux et ouvre la bouche hésitante :

- Je suis désolée.

J'ai l'impression qu'elle va se mettre à pleurer.

Mais je n'arrive pas à bouger, ou à parler pour la réconforter, parce que mon être entier s'est figé depuis que j'ai reconnu ses yeux. Ils sont en tous points identiques à ceux d'Ed, mais eux, ils n'expriment ni colère, ni indignation. Non. Ceux de l'adolescente n'expriment que de la honte.

- Je suis vraiment désolée, pour tout, ajoute-t-elle avant de partir avec ses amis qui nous saluent une dernière fois.

Je me tourne vers Nilam :

- C'était qui, la brune aux longs cheveux ?

- Allénore ?

Je hoche la tête.

- Quel est son nom de famille ? Je demande.

- Je ne sais pas. Un truc français. Rameaux je crois. C'est une née-moldue.

Une née-moldue ? Française ?

Allénore Rameaux … Elle n'a pas le même nom qu'Ed, qui est Richards, et pourtant…

Au fond de moi je le sens. C'est elle. C'est la fille d'Ed.

Puis je me dis que c'est ridicule. Vraiment ridicule, et que mon esprit divague.

oOo

- Qu'est-ce que tu fais ici ? me demande-t-elle d'un ton glacial.

- Je voulais te voir, je déglutis en fermant douloureusement les yeux.

Polly est devant moi. Ses cheveux ont été coupé assez courts, et rebiquent dans tous les sens. Ses yeux bleus n'ont aucun éclat, et sont ternes.

- Je savais que ça se terminerait comme ça, me fait-elle. Que je finirai mes jours à Azkaban. Mais je m'en fiche. Ça en vaut la peine.

- Comment peux-tu dire ça ? je fronce les sourcils. Des gens sont morts !

- Tôt ou tard...

- Arrête avec ça ! je la coupe. On n'a pas toujours ce qu'on mérite. Toi, tu ne méritais pas ça. Tu ne mérites pas d'être ici, Polly. Tu ne méritais pas qu'on te frappe et qu'on te tabasse toute ton enfance. Tu méritais mieux qu'une amie comme moi, et tu méritais mieux qu'une cellule comme seule perspective d'avenir !

Elle hausse les épaules :

- Je m'en fiche, répète-t-elle. Les Autres me délivreront un jour.

- Ils sont loin, les Autres… Personne ne viendra Polly.

- Tu es bien pathétique Opaline, la cracmole, amie avec les sorciers qui ne veulent pas d'elle.

- Tu te trompes polly. Les gens ne sont pas tous mauvais, ou tous gentils.

- Tu verras Opaline. Ce n'est pas terminé.

Je me lève, pour quitter le parloir. Isaak m'avait pourtant prévenu que Polly était totalement fermée. Mais il reste encore tant de questions. Les Autres sont toujours quelque part, ont des armes, savent faire appel aux détraqueurs… De quelles atrocités sont-ils encore capables ?

- Opaline ! Tu ne trouveras jamais ta place ici ! Pas dans ce monde, pas avec eux ! hurle Polly à travers le couloir.

Je l'ignore.

Parce que je me suis longtemps demandé quelle était ma valeur.

L'opaline, ce n'est pas une pierre précieuse très connue, ou appréciée.

J'ai longtemps pensé que j'étais coincée dans un entre-deux, que je n'avais ma place nulle part.

Petite, je pensais qu'aucun lieu n'était fait pour moi, que personne ne m'aimait vraiment.

C'était trop vite oublier mon père, ma mère, mon frère. Puis Nilam, ma famille. Puis Justin. Puis Lydia. Puis Isaak… La liste s'allonge un peu plus, des gens en sortent, des gens y rentrent, mais j'imagine que c'est l'histoire de la vie, que c'est commun à toutes les personnes qui vivent sur la Terre.

Je me suis imaginée trop souvent ce que les autres pensaient de moi, qui ne pratique pas la magie, alors qu'elle est imprégnée dans nos quotidiens. Quelque part, au fond de moi, je pensais être nulle. Une ratée. Une erreur.

« Opaline, bonne à rien, mauvaise en tout ».

Mais j'ai arrêté de me demander quelle était ma valeur.

La petite fille a grandi. Les doutes ressurgissent parfois. Ils se taisent plus facilement qu'autrefois.

Parfois je ferme les yeux et j'ai peur, parce que je sais que les Autres sont encore là, et que ce n'est pas terminé.

J'ai appris à m'aimer. A aimer cette partie de moi qui ne peut pas faire de magie.

C'est peut-être comme ça, quand on apprend à être heureux. Quand on apprend à s'aimer.

Après tout, peu importe la valeur d'Opaline.