Quand son père est stressé, il cuisine toujours ses plats d'enfance préférés alors Stiles n'est pas surpris d'entrer dans la cuisine et de voir la kasza manna mijoter sur le feu. Le miel est déjà sur la table et Stella cherche le sirop de mûre.
« Stiles. », dit John. « Viens faire couler le café. »
Stella sort la tête du réfrigérateur. « Je peux - »
« Chocolat chaud pour toi. »
Depuis qu'elle est toute petite, Stella essaie de faire comme Stiles et John. Cependant, elle ne grommelle pas, ce matin. Elle se contente de prendre la confiture et de la mettre sur la table à côté du miel. Puis elle saisit la main de Derek et s'assoit à côté de lui.
La kasza manna est bonne. C'est chaud et nutritif, sucré. À chaque fois, Stiles se souvient de ces week-ends paresseux avec son père et sa mère, puis avec son père et Stella. Il a hérité des souvenirs de son père aussi, en un sens. Parfois, John raconte que Claudia faisait de la kasza manna pour lui, et quand il raconte l'histoire il a l'accent aussi. Stiles n'a jamais rencontré sa babcia. Elle est morte avant qu'il soit né, mais il pense parfois qu'une part d'elle vit dans les petits rituels familiaux de ce genre.
Derek a l'air un peu renfermé au premier abord, comme s'il s'attend à ce que le shérif le bombarde de questions, mais il ne connaît pas son père et, plus important, il ne sait pas ce que signifie ce petit déjeuner ici. Petit à petit, il finit par se détendre en mangeant quand il devient évident que John ne va pas commencer un interrogatoire.
Stiles jette des coups d'œil à Derek pendant qu'il mange et il sent son visage chauffer à chaque fois qu'il croise son regard.
Punaise, il doit arrêter ça avant que son père ne le remarque.
Il lui lance un regard.
Trop tard.
Il essaie de ne pas s'étouffer avec sa nourriture.
John n'ouvre la bouche que quand Stella commence à débarrasser la vaisselle sale.
« Derek. », dit-il et son ton est mi-paternel, mi-professionnel. « Je pense que l'on doit parler, tu ne penses pas ? »
Et Stiles reste là, l'estomac noué, alors que Derek raconte tout au shérif.
Il lui parle des loups-garous, lui dit qu'il en est un de naissance, comme la plupart de sa famille. Il parle des chasseurs, du code qu'ils sont supposés suivre. Il raconte que Kate Argent a violé ce code quand elle a fait brûler sa maison avec toute sa famille à l'intérieur.
L'expression de John est sérieuse et ses yeux brillent. Stiles sait qu'il se souvient de l'incendie, lui aussi. Il était là, cette nuit, juste un adjoint, et Stiles se souvient qu'il a pleuré, le matin suivant, pour tous ces gens qui ont été tués. Il se souvient du câlin que son père lui avait fait, un peu trop serré, comme s'il avait peur de le laisser partir.
Derek raconte que Laura et lui sont allés à New York, mais sont revenus à causes des rumeurs d'un alpha sauvage sur leur territoire. Ils ne savaient pas, ils n'auraient pas pu deviner, que c'était Peter.
« Et c'est Peter qui faisait ça, mais pas vraiment ? », demande John, les lèvres plissées.
Derek regarde Stiles.
« C'est l'infirmière qui le contrôlait. », explique l'adolescent. « Avec de la magie. »
« Ça existe aussi, ça ? »
« Pourquoi pas, hein ? », répond Stiles en haussant les épaules.
« Okay. », soupire le shérif. « Mais il n'a pas tué ta sœur ? »
« Non. L'infirmière, elle... »
« Et ça nous amène à hier soir. », reprend Stiles quand c'est évident que Derek ne peut pas terminer sa phrase. « Kate est venue à Beacon Hills pour l'alpha qui a tué tous ces gens – c'était Peter, du coup,... le conducteur de bus et les mecs dans les bois. Mais c'était eux qui avaient allumé l'incendie ou étouffé l'affaire, alors c'est pas une grande perte, hein. »
John le fixe du regard.
C'est vrai. Officier de la loi, tout ça.
« Et Kate devait surveiller l'hôpital. », continue Stiles. « Elle a dû comprendre que Stella faisait la lecture à Peter. Je suppose qu'elle ne pouvait pas l'atteindre à la maison, après t'être rentré dedans, elle a vu une opportunité et l'a saisie. Elle a enlevé Stella. »
La petite frissonne et reprend une gorgée de chocolat chaud.
« Mon Dieu, fiston. », dit John. « Quand j'ai dû te laisser dans la voiture... »
Encore une phrase inachevée, parce que les mots ne suffisent pas.
« Je comprends. Tu as dû faire un choix. J'aurais fait la même chose, papa. Je serais allé avec Stella aussi. »
« Viens-là, gamin. » John éloigne sa chaise de la table pour faire de la place.
Stiles se penche vers lui pour un câlin gênant.
Son père lui met quelques tapes sur l'épaule avant de le relâcher. « Il y a une chose que je ne comprends pas. Comment tu as fait pour te retrouver mêlé à tout ça ? »
Stiles échange un regard avec Derek.
« Oh, je sais ! », s'écrie Stella en reposant sa tasse. « C'est parce que Scott est un loup-garou, lui aussi ! »
Stiles doit bien reconnaître une chose. Stella sait faire ses révélations.
OoOoOoOoOoOoO
Derek rentre chez lui après le petit déjeuner.
Chez lui ; une carcasse de maison brûlée dans les bois.
Chez lui, où toute sa famille a péri.
Chez lui, sur la tombe de Peter.
Stiles passe la journée dans un état second. Il s'inquiète pour Derek, tout seul dans cette vieille maison. Derek, qui n'a pas de téléphone. Stiles ne peut donc pas le bombarder de messages pour savoir comment il va.
Stella et lui passent le reste de la journée à s'empiffrer de sushis et à regarder Cauchemar en cuisine.
Leur père fait des aller-retour toute la journée. Officiellement, il ne travaille pas, mais s'il veut pousser l'enquête dans le bon sens, il doit être là. Stiles a le sentiment qu'il va passer beaucoup de temps au travail jusqu'à ce que l'affaire soit classée.
« Faites attention à qui vous appelle, et ne répondez-pas à la porte. », dit-il quand il rentre pour le déjeuner. « Des journalistes. »
« Des journalistes de L'acheteur avisé de Beacon Hills ? », renifle Stiles.
« Non, un peu plus gros que ça, en fait. Mais ne t'en fais pas, ça se calmera dans les prochains jours. N'allez pas sur les réseaux sociaux, okay ? »
« D'accord. », dit Stiles. Il n'a aucune intention d'éviter les réseaux sociaux, mais il peut se contenter de regarder sans poster pour le moment.
Dans l'après-midi, il entend le moteur crachotant de la mobylette de Scott. C'est très bruyant – il a besoin d'un nouveau silencieux, quelque chose comme ça – et le moteur coupe brusquement avant qu'il n'y ait des coups à la porte.
« Mec ! », s'exclame Scott. « Est-ce qu'il y a une voiture de la télé devant ta maison ? »
« C'est possible. Rentre vite avant qu'ils arrivent. »
Scott ferme la porte et enclenche le verrou. « Il s'est passé quoi, hier soir ? Allison dit que sa tante est morte, et on raconte partout que ton père s'est fait enlever ? Et que Stella et toi, vous étiez avec lui ? »
« La tante d'Allison et ses petits copains chasseurs ont essayé de nous tuer. Elle a eu Peter Hale. C'était l'alpha. »
« Quoi ? », demande Scott, bouche bée. « t'es sérieux ? »
« Je crois que j'aurais pas pu inventer ça, même si je l'avais voulu. D'ailleurs, papa est au courant pour les loups-garous, du coup. Il sait que tu en es un. Ah, et c'est Derek l'alpha, maintenant. »
« Mec... » Scott cligne des yeux un moment, avant de lever son sac à dos. « Heureusement que j'ai amené des Doritos. »
OoOoOoOoOoOoO
Certaines choses méritent un paquet de Doritos, d'autres en demandent trois. Heureusement, Scott en a apporté trois. Ils s'assoient sur le canapé, Stella coincée entre eux deux, et regardent Cauchemar en cuisine en mangeant des Doritos.
« J'ai tout manqué. », remarque Scott plus d'une fois, et Stiles a un petit peu envie de lui mettre son poing dans la figure.
Scott et lui sont meilleurs amis depuis toujours et hier soir, Scott n'était pas là. D'accord, Stiles a dit à Allison de ne pas aller dans la forêt mais ça lui reste un peu en travers de la gorge, parce qu'il a dit la même chose à Jackson, non ? Et Jackson est venu. Il a été étrangement héroïque en plus, ce qui annule probablement le fait qu'il ait ignoré la requête de Stiles de rester en dehors de tout ça.
C'est irrationnel d'en vouloir à Scott, mais depuis quand Stiles est rationnel ? Mais il essaie de faire passer son irritation avec des Doritos, et il essaie de ne pas penser que Scott n'a probablement même pas pensé à lui hier soir parce que, comme l'a dit Jackson, il devait être bien occupé avec Allison au motel. Rien ne crie au romantisme comme une moquette moche, des traces mystérieuses et un mini-frigo qui ne peut rien garder au frais.
Ça n'a pas de sens et Stiles le sait, mais le savoir ne fait rien pour dissoudre cette rancœur quand il doit expliquer à Scott tout ce qu'il s'est passé hier soir et les jours d'avant, parce que l'autre n'était pas là pour lui.
« Mec. », répète encore Scott en secouant la tête. « Tout ça, c'est fou. »
Et Stiles pense Non, pas fou. Effrayant. Terrifiant, même. Je pensais que papa et Stella allaient mourir, et toi, tu étais où ?
Mais il se force à sourire. « T'as vu ça ! »
Il suppose que Scott et lui sont toujours bons amis, même s'ils ne sont pas aussi proches qu'avant. Les gens grandissent et s'éloignent, non ? Peut-être que c'est ce qui est en train de se passer, ou peut-être que c'est juste un bug, un nid-de-poule sur la route, et ils s'en remettront bientôt. Peut-être que Stiles pense trop – c'est un peu sa marque de fabrique – et il ne devrait pas mentalement autopsier leur amitié quand il est encore sous le choc des événements.
« Hé. », dit-il. « Tu peux me rendre un service ? »
Scott sourit. « Bien sûr. »
« Papa ne veut pas que Stella ou moi quittions la maison. » Stiles mange un autre Doritos. « Tu peux aller à la maison des Hale et dire à Derek qu'il est invité à dîner ? »
Scott a l'air surpris. « Euh, oui, je peux faire ça. »
« Merci. »
OoOoOoOoOoOoO
« Coucou, Derek ! », s'exclame Stella quand Derek apparaît devant leur porte à sept heures, l'air perdu. « Entre ! Papa est au boulot, alors on mange des sandwichs au fromage grillé. Tu aimes ça ? »
La bouche de Derek tressaute. « Oui. »
Stiles ferme la porte et verrouille derrière le loup-garou.
« Merci, pour ça. », dit celui-ci. Il a l'air gêné.
« On te devait bien ça, pour les sushis. », lui sourit Stiles.
Derek fronce les sourcils. « Non. Les sushis, c'est parce que Stella a fait tomber les siens à cause de moi. »
« Eh bien, disons qu'on n'a plus besoin de savoir qui doit quoi ? »
Derek sourit légèrement. « Je suppose, d'accord. »
« On a aussi préparé la chambre d'amis. », déclare Stiles en levant la main pour faire taire toute objection. « Non. Tu restes là jusqu'à ce que tu trouves un endroit qui a des murs et un toit. De préférence quelques meubles aussi. Tu nous as sauvé la vie, Derek. Et ce n'est même pas pour ça, pas vraiment. »
Derek le regarde avec méfiance.
« Tu dois rester là. », dit Stella en défiant Derek du regard. « Tu es notre ami. »
« Tu es notre ami. », acquiesce Stiles. Il passe ses doigts le long du bras de Derek, un geste qui trahit probablement plus que de la simple amitié. « Reste ? »
L'expression de Derek s'adoucit et il hoche la tête. « D'accord. Je reste. »
Stiles essaie de ne pas sourire trop fort.
Stella n'a pas cette retenue. Elle rit aux éclats en dansant dans toute la cuisine.
