Pendant les jours qui suivirent, Prune se concentra sur ses travaux de fin de semestre. Elle et Chani avaient imaginé un projet ambitieux pour le cours d'Architecture, qui leur demandait beaucoup de recherche et de synthèses, et elle se lança à corps perdu dans l'exercice. Quand elle n'était pas en cours, elle travaillait sur ce projet pour l'avancer au maximum, des articles noircis de notes alourdissant son tote bag plus que de raison. Elle devait admettre que ce rythme ascétique avait un grand impact sur sa charge mentale. Elle avait de plus en plus de mal à s'endormir, quant à la qualité de son sommeil, ce n'était pas mieux.

Nathaniel l'accompagna aux trois cours d'Art Moderne suivants. Elle arrivait en avance et partait parmi les premiers, plus attentive aux blagues de son ami qu'au contenu des leçons. Ses connaissances en Art Moderne en pâtissaient sûrement, mais elle arrivait à se changer les idées. Sa colère envers son professeur l'habitait toujours. Le temps faisait son œuvre, et sa rage semblait diminuait. Enfin, elle tentait de s'en convaincre.

Ce matin, Nathaniel était passé la chercher au dortoir, comme à son habitude. Depuis qu'ils avaient établi ce petit rituel, Yeleen s'arrangeait pour quitter la chambre avant sa colocataire et ne plus avoir à croiser son ami peu recommandable. La jeune femme se gardait bien aussi de lui faire ses remarques habituelles sur le désordre sur son bureau, ou les papiers gateaux au pied de son lit. Prune s'en accommodait volontiers.

Saisis par le froid hivernal, Nathaniel et elle remontèrent les allées du campus pour se rendre au bâtiment d'art. Son ami avait réussi à attraper un rhume, et reniflait presque à chaque pas. Ils atteignirent l'amphi avec quelques difficultés : des élèves sortaient, d'autres entraient, d'autres encore restaient là, le nez en l'air, hébétés par le manque de sommeil et les heures de bourrage de crâne propres aux révisions.

Prune dut un peu jouer des coudes pour se frayer un chemin et atteindre la porte de l'amphi, Nathaniel et ses mouchoirs dans son sillage. Une dizaine d'élèves de sa promo étaient déjà assis, d'autres entraient avec eux. D'un regard, elle vit que ni son professeur, ni sa petite sorcière préférée n'étaient arrivés. Elle emmena Nathaniel au sixième rang, et ils s'installèrent à leur place de d'habitude, près du mur.

Peu après, Rayan passa les portes de la salle. Son manteau gris perle fermé par une ceinture à la taille, il frissonnait, visiblement transi de froid. La chaleur relative des lieux ne sembla pas le réchauffer. Il retira son manteau, son visage de marbre. Prune ne l'avait plus vu sourire depuis des jours. Lui qui avait toujours eu un air avenant, se déplaçait dans les couloirs les épaules voûtées désormais.

Nathaniel se moucha une énième fois à sa droite.

« Je bais mourir… » se plaignit-il, le nez rouge et irrité.

Prune vit Chani passer les portes à son tour, un gros livre de la BU dans les bras. Elle la vit saluer leur professeur, et se trouver une place au second rang. Intriguée, Prune prit son téléphone pour envoyer un message à son amie. Elle aurait pourtant juré l'avoir vu chercher une place dans leur direction.

« Je suis avec Nathaniel, on est en haut de l'amphi, près du mur. »

A quelques rangs de là, Chani sortit son téléphone, et le consulta une seconde. Puis elle le prit à deux mains pour taper quelque chose. Prune reçut une réponse peu après.

« Je sais, je vous ai vus. Mais comme je t'ai dit, je n'approuve pas ce que Nathaniel et toi faites. Mon avis importe peu, vous faites bien ce que vous voulez, je ne vous juge pas. Je veux que tu saches que je comprends que Mr Zaidi t'aies blessée, mais je ne suis pas d'accord avec la façon dont tu gères les choses. Alors je t'aime toujours, tu es toujours mon amie, mais quand tu es comme ça avec Nathaniel, je préfère rester de mon côté. Passe un bon cours Prune . »

Le cœur de la jeune femme se serra dans sa poitrine.. Elle leva les yeux, Chani était tournée vers elle. Son amie lui fit un sourire triste, puis se rassit correctement.

Nathaniel ouvrit un énième paquet de mouchoirs. « Qu'est-ce qu'il y a ?

- Rien... » Prune rangea son téléphone.

Le cours commença. Prune prit en pleine face le fait que Chani décide de ne plus s'associer à elle. Ce n'était pas faute d'avoir essayé de la raisonner, Chani avait été plus que patiente sur le sujet. Le moral encore plus bas que quand elle était entrée dans l'amphithéâtre, Prune comprit que son amie trouvait son attitude immature et stérile.

Nathaniel la poussa du coude. A la moue confuse que son amie lui répondit, il passa un bras autour de ses épaules et déposa un baiser sur sa tempe.

Au même moment, le regard de Prune croisa celui de son professeur, alors qu'il remettait son micro-cravate en place. Ses pupilles vert d'eau captèrent le moment d'affection, ses yeux se plissèrent.

Elle leva les yeux au ciel, et se reconcentra sur son carnet de mémoire. Cette colère qu'elle pensait atténuée lui était revenue bien vite, et ne la quitta pas de tout le cours.

Quand Rayan donna congé à ses élèves après trois heures, Les deux amis descendirent les marches de l'amphithéâtre. Prune aurait voulu rattraper Chani pour s'expliquer avec elle, mais la voix de son professeur s'éleva par-dessus le brouhaha des élèves, et convoqua son nom.

« Prune. Une minute, s'il vous plaît. »

Son ton était ferme, mais quand elle leva les yeux vers l'estrade, il avait déjà reporté son attention sur ses notes.

Des frissons la saisirent tout à coup. Pourquoi voulait-il lui parler ? Alors que l'amphi n'était pas vide ? Qu'allait-il lui dire encore ? Est-ce qu'il allait l'afficher devant toute la classe ?

Nathaniel glissa ses doigts dans les siens, il l'avait sentit se raidir à la demande de leur aîné.

« Tu veux qu'on sorte ? »

Prune prit son courage à deux mains. Elle était plus forte que ça. Que lui. Que les mots horribles qu'il avait pu lui dire.

« Non. Viens. »

Raffermissant sa prise sur la main de son ami, elle l'emmena vers l'estrade. Elle vit Rayan leur jeter des coups d'oeil nerveux alors qu'ils montaient les marches. Quand ils se présentèrent devant le bureau, leurs poignes ainsi liées, Rayan continua à ranger ses écrits d'une façon assez abrupte.

« Je suis ravi que votre suivant se plaise dans ce cours, mademoiselle Velásquez, cependant je remarque que vous n'êtes plus attentive, et que vous préférez discuter. C'est votre choix, mais vous dérangez vous compagnons de classe, qui eux aimeraient suivre le cours. Et… et je n'ai toujours pas reçu votre rapport sur le Untitled #43. »

Prune se sentit insultée. Il ne la regardait même pas. Non content de lui avoir manqué de respect par le passé, il se contentait maintenant de la sermonner sans même daigner lever les yeux vers elle.

Elle serra la main de Nathaniel encore plus fort dans la sienne, pour éviter d'arracher ses notes stupides à son professeur.

« Je vous ai envoyé mon rapport sur Untitled #43. Vous ne savez pas consulter votre boîte mail ? »

Et Rayan, et Nathaniel, écarquillèrent les yeux au ton acerbe qu'elle venait d'utiliser. Rayan eût l'air assez surpris pour enfin lever les yeux de son bureau.

« Je vous demande pardon ? » lui retourna-t-il, son regard l'invitant à reconsidérer à qui elle était en train de s'adresser.

Prune se mordit l'intérieur des joues. Elle ne baisserait pas les yeux, elle ne ferait pas le gros dos. Elle avait été assez victimisée dans sa vie, elle s'était promis que plus personne ne l'insulterait sans en subir les conséquences.

« Je n'ai pas à vous décevoir. Je ne vous dois rien. Vous n'avez pas ce genre de prise sur moi. »

Son professeur fronça les sourcils, confus : « Q-Quoi ? »

Prune prit une profonde inspiration et planta son regard dans celui de l'homme en face d'elle pour l'accabler de nouveau, mais sa détermination vola en éclat quand une lueur affligée passa dans les yeux verts d'eau. Les traits de son professeur se contractèrent imperceptiblement, il se pencha de quelques centimètres à peine vers elle, et murmura si bas qu'elle-même eût du mal à entendre :

« Je ne voulais pas vous blesser. »

Son cœur se serra si fort dans sa poitrine qu'elle fit un pas en arrière, presque apeurée. Elle fronça les sourcils pour se redonner un air dur, sans y parvenir. Son directeur de mémoire semblait observer sa réaction, et attendre une réponse, une remarque, quoi que ce soit.

La main de Nathaniel fermement ancrée dans la sienne, elle l'emmena à sa suite et s'enfuit de l'estrade d'un pas rapide.

Rayan la regarda presque courir hors de l'amphi, impuissant. Il eût à peine le temps de soupirer que Melody gazouilla à sa gauche :

« Professeur ? »

Il tourna son visage vers elle, après avoir prit une seconde pour recomposer son expression.

« Ah… Melody. Vous… vouliez quelque chose ? » Il avait un goût amer dans la bouche.

Elle lui fit un de ces sourires, il ne savait toujours pas s'il s'agissait d'un sourire normal et qu'elle était juste naturellement crispée, ou si c'était de l'hypocrisie.

« Je voulais savoir si vous aviez besoin que je vous refasse le dossier pour la session 8 ?

- Euh... Oui… Oui, je veux bien, » balbutia-t-il, perdu dans ses idées noires.

Melody se pencha vers lui par-dessus le bureau :

« Je suis désolée pour Prune. Elle a vraiment un comportement qui ne correspond pas aux standards de l'université. »

Rayan fronça les sourcils : « Je vous demande pardon ?

- Et bien… Ramener Nathaniel…

- Vous connaissez le jeune homme avec qui elle était ? »

Melody leva les yeux au ciel : « Oui, lui et moi étions très proches au lycée, Prune… était dans le même groupe d'amis que nous. Mais il a bien changé. C'était vraiment quelqu'un de bien, avant, il avait de l'avenir. Mais bon… Et maintenant, j'imagine qu'elle a enfin ce qu'elle a toujours convoité. »

Soudain, Rayan comprit. Prune l'avait mentionné la fois où il l'avait ramenée du restaurant. Alors, le garçon dont Melody avait été amoureuse et dont Prune était très proche c'était… Nathaniel ? Elle lui avait expliqué que Melody avait toujours été amère avec elle parce qu'elle était proche de lui, même si il ne s'était jamais rien passé. Ça lui semblait si étrange que quelqu'un de stricte comme Melody puisse s'amouracher d'un type comme le jeune homme négligé qu'il voyait passer dans sa classe depuis une semaine. En effet, il avait dû beaucoup changer.

« Enfin, ça ne m'étonne pas vraiment d'elle. » soupira exagérément son assistante.

La rage et l'incompréhension de Rayan ne s'était pas amoindris, mais la remarque était trop mordante pour qu'il réussisse à l'ignorer.

« C'est-à-dire ?

- Et bien… Prune est gentille, mais… déjà au lycée, elle s'occupait toujours de ce qui ne la regardait pas. Elle se fiche toujours dans des histoires… »

Rayan grinça des dents : « Si c'est pour dire du mal de vos camarades, ce n'est pas la peine de me faire perdre mon temps. » Il rassembla ses notes précipitamment.

Melody resta bouche bée, interdite : « Ra… Rayan, je suis désolée si j'ai dit quelque chose de déplacé, je… Je ne voulais pas vous froisser. »

Il soupira. Il ramassa rapidement ses affaires et se dirigea vers la sortie sans un seul autre mot pour son assistante.

.

Prune traîna son ami jusqu'au dehors, l'air froid de l'hiver lui mordit les joues et l'aida à se ressaisir. Nathaniel l'observa une minute en silence. Il se moucha, puis sortit une cigarette et l'alluma au coin de ses lèvres. Il exipra le premier nuage de fumée, et se décida à prendre la parole.

« Ça voulait dire quoi, c'était un genre de code ?

- Je… je pense que c'était plus quelque chose que j'avais besoin de dire à haute voix, que vraiment une remarque pour lui…

- Il t'a dit quoi après ? J'ai pas entendu.

- R-… Rien d'important. Il m'a soûlée. »

Il caressa sa tête avec affection. « Hey… ça va aller ?

- Oui… Oui, t'inquiète. » grommela-t-elle en grattant nerveusement le vernis sur ses ongles.

Elle posa sa tête contre le torse de son ami et il la berça doucement contre lui, compréhensif.

Rayan sortit du bâtiment, et ils furent la première chose qu'il vit de la cour. Le moment de tendresse le fit s'arrêter net, avant de baisser la tête et de continuer sa route. Les deux amis n'avait rien loupé de la scène.

« Il s'en remettra jamais ton prof, lui chuchota-t-il à l'oreille. En même temps, il m'a traité de racaille de bas-étage.

- C'est bien vrai, t'es au moins une racaille de luxe, se moqua gentiment son amie. Bon, je dois aller en cours maintenant, sauf si tu veux venir en cours d'art antique et médiéval avec moi.

- Non, y'a des limites à ce que je suis prêt à endurer. »

Elle sentit sa main glisser dans le bas de son dos, et la réajusta. « Dans la cour, Nath, t'abuses ! En plus on en a parlé de ce genre d'initiatives, hmm ? »

Ce à quoi il répondit par un petit rire narquois. « Tu passes chez moi ce soir ?

- Tu m'avais pas dit que tu voyais ta soeur ? »

Il passa une main sur sa joue : « Ah oui putain… c'est vrai.

- Donc non.

- T'es sûre ? » il sortit un nouveau mouchoir et s'en servit, le nez rouge. « Je veux dire, ce serait le moment i-dé-al pour renouer votre amitié si profonde...

- Même pas dans mes rêves les plus pacifiques. »

Les deux amis se saluèrent, puis Prune s'en alla vers sa prochaine classe. Sa petite sorcière favorite lui adressa un petit sourire quand elle vint s'asseoir à côté d'elle, mais elle ne lui adressa pas un mot de l'heure. Prune ne s'en sentit que plus mal.

A la fin du cours, elle lui proposa d'aller travailler à la BU ensemble, ce que Chani accepta. Elles s'y rendirent, s'assirent à une table, et se mirent au travail en silence.

Au bout de dix minutes, Prune n'en pouvait plus. Chani était restée les yeux baissés sur son livre sans rien dire, sans un seul mot pour elle.

« Chani, parle moi... » murmura Prune, triturant nerveusement la manche de son pull.

La petite blonde leva enfin les yeux vers elle, et lui fit un sourire triste : « Je t'ai déjà dit ce que j'en pensais, Prune. Tu fais ce que tu veux avec Nathaniel, je ne t'en veux pas, mais j'ai le droit de ne pas être d'accord.

- Je sais… Chani… »

Cette dernière haussa des épaules. Prune vit son amie la sonder du regard, puis fermer son ouvrage : « Viens, on va prendre un thé dans ma chambre. »

Leur session de travail n'avait été que de courte durée. Elles ramassèrent leurs affaires et retournèrent au dortoir.

Prune s'assit en tailleur et prit le coussin pentacle contre elle, observant son amie, soucieuse. Sur son bureau en bois sombre, Chani fit un petit cercle de bougies qu'elle alluma, et posa les tasses au milieu. Elle ajouta quelques herbes séchées au fond des tasses, puis les sachets de thé, et versa l'eau bouillante. Elle ajouta une cuillerée de miel dans chacune, et touilla dans le sens inverse des aiguilles d'une montre pendant une minute, puis changea de sens, l'air satisfaite.

Intriguée, son amie scruta chacun de ses mouvements, mais n'en commenta aucun.. Chani souffla sur les flammes des bougies pour les éteindre, puis donna une tasse à Prune, et vint s'asseoir sur le lit avec elle.

Son amie aux cheveux bleus prit la parole : « Tu m'en veux, Chani ?

- Non, je ne t'en veux pas. Je te l'ai dit, monsieur Zaidi n'aurait pas dû te dire tout ça, c'était… vraiment méchant et gratuit de sa part. Je sais qu'il t'a blessée, énormément. Je comprends que tu sois partie te réfugier dans les bras de Nathaniel.

- Je ne me suis pas vraiment… »

Mais Prune ne termina pas sa phrase. Chani avait raison.

Son amie lui prit la main : « Prune… Tu as le droit d'être proche de Nathaniel. Tu as le droit de sortir avec lui, de coucher avec lui, qu'importe. Mais… se servir de Nathaniel pour faire payer monsieur Zaidi… Je trouve que c'est immature, et franchement, je ne pense pas que ce soit digne de toi. »

Prune soupira. « Il… Je lui ai fait confiance… Il m'a... » Elle sentit sa gorge se serrer. « Je ne comprends pas comment il a pu être si… horrible… avec moi...

- Il faudrait peut-être lui demander... » Chani lui dit avec une mine désolée.

« Je- !… Je lui ai demandé, crois-moi, je… je lui ai demandé, il… il n'a fait que de m'enfoncer encore plus… »

Chani ne rajouta rien. Son petit soupir de frustration n'échappa pas à son amie, qui sentit une pointe de culpabilité percer son cœur.

Les deux étudiantes se remirent au travail dans un silence pesant.