Chapitre 17

Après m'être relevé avec l'aide de Katniss, Pollux nous annonce que la sortie est juste au-dessus de nous. Katniss monte l'échelle en premier, ouvre la trappe, en émerge et se fige. En dessous, nous ne pouvons pas voir ce qu'il s'y passe mais je sens que quelque chose n'est pas normal.

Nous la voyons tirer une flèche et je m'empresse de la rejoindre, Gale sur mes talons.

Nous arrivons sur une buanderie où une femme, les cheveux magenta, dans une robe bleue, nous regarde de ses yeux dénués de vie, gisante sur le sol. Une flèche dans le cœur.

- Fouillez l'appartement, elle n'était peut-être pas seule, suggère Gale.

Lentement et prudemment, pièce après pièce, nous faisons tous le même constat.

- Il n'y a personne, j'annonce.

- A votre avis, combien de temps avons-nous avant qu'ils comprennent que certains d'entre nous sont peut-être encore en vie ? interroge Katniss.

- Pas longtemps, admet Gale. Ils savent que nous cherchions à remonter. L'explosion va peut-être les tromper quelques minutes, mais ils ne vont pas tarder à trouver notre point de sortie.

Katniss s'approche d'une fenêtre, en écarte les rideaux et observe la rue. Cressida la rejoint avant d'annoncer qu'elle connait cet endroit.

Je me retourne vers le corps sans vie de la malheureuse qui habitait ici. Voilà que Snow nous a forcé à prendre une vie de plus. Je repense à Finnick, perdu à tout jamais dans les bas-fonds de la capitale. Jackson, tuée par des pièges ou des mutants. Et finalement, le Douze, qui n'a pas eu une chance d'être épargné.

Je m'assois sans m'en rendre compte sur le canapé et mord un des coussins. Je ne veux pas finir comme eux. Ce court moment partagé avec Katniss m'a fait prendre conscience que, tant qu'elle est à mes côtés, je veux vivre. Je ne veux pas mourir. Je ne peux pas l'abandonner.

J'aimerai tellement retrouver ma vie d'avant les Jeux, où je l'observais de loin et que je pouvais apprécier une Katniss pleine de vie. Où je rejoignais mes amis les vendredis soir. Où je jouais aux cartes les dimanches avec mon père.

Tout ce que Snow m'a enlevé.

Je ne me suis pas rendu compte que j'avais de nouveau entaillé mes poignets en tirant sur mes menottes avant que Katniss ne recherche les clefs dans sa poche. Je comprends immédiatement.

- Non ! je m'écrie. Je les garde. Elles m'aident à tenir le coup.

- Tu pourrais avoir besoin de tes mains, me lance Gale.

- Quand je me sens sur le point de déraper, je tire sur mes poignets et la douleur m'aide à me concentrer, j'explique.

Katniss abandonne et se dirige vers les armoires pleines de vêtements. La prochaine étape va être de bouger d'ici en vitesse.

Nous devons nous déguiser le plus possible afin de nous dissimuler sous les tonnes de vêtements. Heureusement, il fait si froid au Capitole que personne ne se questionnera de voir une bande de cinq personnes sortir en manteau et en botte à fourrure.

Cressida et Pollux risquent de croiser des connaissances ici. Gale, lui, a fait plusieurs apparitions dans les spots de propagande ainsi que durant les interviews des proches des tributs pendant les Jeux : qui ne connait pas le fameux cousin du geai moqueur ? Quant à Katniss et moi, nos noms sont sur toutes les lèvres des habitants de Panem.

Une fois apprêtés, chaussures changées, cachés sous des perruques et du maquillage de toutes les couleurs, nous pouvons sortir.

La neige a fait son apparition en peu de temps.

Cressida nous embarque dans les rues du Capitole. Nous croisons des habitants mais personne ne semble nous reconnaitre. Ils discutent de la rébellion. Des pénuries. Et du geai moqueur. Nous continuons notre route en longeant quelques logements lorsque nous croisons une troupe de Pacificateurs. Au moins une bonne trentaine. Nous nous écartons brusquement, comme des citoyens modèle du Capitole -alors que mon cœur semble cesser de battre. Puis nous nous remettons en route après qu'ils nous aient dépassés.

J'entends Cressida au loin : « Je réfléchis ». A quoi ?

Avant d'avoir pu répondre à cette question, des sirènes d'alarmes retentissent dans chaque allée. A travers une fenêtre, j'aperçois l'écran d'une télévision diffuser nos portraits. Tout Panem est au courant de notre survie. Nous ne sommes plus en sécurité nulle part.

- Je connais un endroit, annonce Cressida. Ce n'est pas l'idéal. Mais on peut toujours essayer.

Nous déboulons dans un jardin privé mais ressortons par le portail sur une ruelle arrière. Il y a beaucoup moins de monde, ici. Cressida joue les guides en justifiant notre présence ici avec un terrible accent.

- Attendez seulement de voir les prix ! Croyez-moi, ils sont deux fois moins cher que sur les avenues !

Elle s'arrête devant la vitrine d'un magasin de sous-vêtements. Il a l'air fermé car tout est éteint mais elle pousse quand même la porte qui s'ouvre en un carillon. Nous arrivons dans un lieu rempli de peau de bêtes dont la forte odeur m'agresse le nez. Nous sommes seuls. Cressida ne tourne pas autour du pot et file droit vers le fond de la boutique, Katniss sur les talons. Pollux, Gale et moi les suivons.

La personne derrière le comptoir se redresse pour nous faire face. J'étouffe un cri de surprise. Elle a les traits tirés et la peau tatouée de bandes noir et or. Son nez est aplati, sa lèvre supérieure est gonflée et ses joues sont affublées de longues moustaches.

L'image même de l'abus d'esthétisme du Capitole.

- Tigris. Nous avons besoin d'aide, annonce Cressida en enlevant sa perruque.

Je me demande vaguement si elle a choisi volontairement ce nom pour accompagner son apparence. Puis je me souviens, dans des Jeux lointains, d'une styliste de ce nom-là. Mais elle était bien moins grotesque. Peut-être a-t-elle fait la chirurgie de trop pour en finir comme ça. Peu importe, je ne m'y attarde pas.

- Plutarch a dit qu'on pouvait vous faire confiance, assure Cressida.

Alors, c'est une des rebelles du Capitole. Elle tente de deviner nos identités sous nos déguisements, quand Katniss lui facilite la tâche et dévoile son visage, enlevant les écharpes et la perruque la dissimulant.

Tigris émet un son entre le feulement et le gémissement. Elle se remet sur ses pieds et disparait derrière le comptoir. Elle nous fait signe d'approcher alors que Cressida et Katniss conversent dans le silence d'un regard. Katniss fini par avancer et un coup d'œil à Gale m'indique qu'il a armé son arc, prêt à défendre son amie en cas de guet-apens. Nous avançons jusqu'à voir que notre hôte a ouvert une trappe amenant sous le magasin. Katniss la dévisage d'un air paniqué avant de demander :

- Est-ce que Snow vous a banni des Jeux ? Parce que je suis là pour le tuer, vous savez.

La femme lui sourit pour toute réponse, battant l'air avec sa queue. Je suis impressionné par son souci du détail.

Je l'entends descendre des marches et tirer sur une ficelle. Je devine qu'elle a dû allumer la pièce. Je suis au milieu des marches quand Katniss arrive en bas et que Tigris referme la trappe derrière nous. J'ai l'affreuse impression d'être retourné dans les entrailles monstrueuses du Capitole mais à part les peaux de bêtes à l'odeur assez forte, rien n'est susceptible de nous agresser ici. Nous sommes dans une petite cave, sans porte ni fenêtres. Humide, mais ça fera l'affaire.

Gale semble sur le point de s'évanouir tellement son visage est pale, j'en avais presque oublié son affreuse coupure au cou. Au fond de la pièce, un petit évier est mis à disposition. Je créer une couchette de fortune pour Gale avec les fourrures à ma disposition pendant que Katniss fait couler l'eau, d'un premier abord pleine de rouille mais qui s'éclaircit au bout de quelques minutes. Je débarrasse Gale de ses armes et il se couche. Katniss commence par lui nettoyer sa plaie au cou. En une grimace, elle sort de son sac des aiguilles et du fil puis entreprend de recoudre le cou de Gale.

Je l'observe jouer les guérisseuses. Et soudain, à sa place, je vois sa mère. Des images qui me paraissent venir d'une autre vie, dans la cuisine de sa maison au Village des vainqueurs, me parviennent. Et quand elle le force à prendre des cachets, je suis de nouveau transporté ailleurs. Mais cette fois, je suis dans la grotte des premiers Jeux avec elle, lorsque je me vidais de mon sang alors que je m'étais fait transpercer la jambe d'un coup d'épieu.

Je remarque à peine qu'elle m'a enlevé mes menottes pour nettoyer mes poignets en sang alors que j'étais dans mes pensées. Elle y installe un bandage avant de remettre mes entraves.

- Tu as intérêt à les garder propres, me prévient-elle, sinon l'infection risque de s'étendre et …

- Je sais ce qu'est un empoisonnement du sang, Katniss. Même si ma mère n'est pas guérisseuse, dis-je en la coupant, tachant de lui faire passer le message.

Oui, je me souviens qu'elle m'a sauvé la vie. A ma grande surprise, elle me regarde avec un petit sourire.

- Tu m'avais dit exactement la même chose dans nos premiers Jeux. Réel ou pas réel ? demande-t-elle

- Réel. Et tu as risqué ta vie pour récupérer le médicament qui m'a sauvé ? je m'enquiers

- Réel, répond-elle dans un haussement d'épaule. C'est grâce à toi si j'avais encore une vie à sauver.

- Ah bon ?

Je ne cache pas mon étonnement. Qu'est-ce qu'elle veut dire par-là ? Je pensais qu'elle avait réussi à se sauver seule. Que, même si je l'ai fait sans hésiter, elle n'avait nullement besoin de moi auprès d'elle. Et voilà qu'elle sème le doute avec une simple petite phrase, m'intimant que j'ai joué un rôle clé dans sa survie. J'essaye de démêler le vrai du faux. Je sens mes poignets se tendre sur mes menottes avant de me souvenir que je dois éviter de salir les bandages. Je me détends alors d'un coup et je vois qu'elle me fixe toujours.

- Je suis si fatigué, Katniss.

- Va dormir, me dit-elle.

- D'accord mais tu dois m'attacher à l'escalier, je décrète. Je ne veux pas jouer les mauvais somnambules.

Elle accepte. Je me retrouve attaché dans une position pas très agréable mais c'est toujours mieux que ses nombreuses heures debout dans ce placard à balai, ou pendu par les mains. Je m'endors rapidement.

La fatigue m'a emporté de telle sorte que j'ai l'impression que quelques minutes seulement se sont écoulées avant mon réveil.

J'ouvre lentement les yeux sur Pollux, Cressida et Katniss, assis sur leurs couchettes respectives sans un bruit. On me dit qu'on est en fin d'après-midi. Mon estomac à l'air d'attendre que Gale se réveille à son tour pour se manifester. Je m'attends à ce qu'on sorte les conserves pour se nourrir -car mon estomac devient carrément impatient- mais Katniss me coupe dans ma suggestion.

- Je vous ai menti, annonce-t-elle. Sur tout. Il n'y a aucune mission spéciale pour Coin. Il n'y a … que mon plan. Ma vengeance contre Snow et la seule chose qui me pousse à avancer : le tuer.

Elle marque une pause pour nous laisser le temps de digérer son annonce. Sauf que je le savais déjà, puisque Jackson me l'a avoué la nuit dernière.

- Tous ceux qui sont morts le sont à cause de moi. J'ai menti, conclu-t-elle.

Personne ne sait quoi lui répondre. Mais, après un long moment, c'est Gale qui brise le silence :

- Katniss, on savait tous que tu mentais avec ton histoire de mission secrète pour assassiner Snow.

- Toi, peut-être, rétorque-t-elle. Mais les soldats du Treize n'en savaient rien.

- Penses-tu vraiment que Jackson a cru une seule seconde que tu opérais sous les ordres directs de Coin ? Bien-sûr que non, répond Cressida à sa propre question. Mais elle avait confiance en Boggs, et il est clair qu'il tenait à ce que tu continues

- Boggs ne savait même pas ce que j'envisageais de faire, poursuit Katniss.

- Tu l'as déclaré devant tout le monde au Commandement ! s'écrie Gale. C'était même une de tes conditions pour devenir le geai moqueur. « C'est moi qui tuerai Snow ».

Katniss ouvre la bouche pour répliquer mais la referme. Puis refait de nouveau la même chose avant de déclarer :

- Oui, mais pas comme ça. C'est un désastre complet.

- Je crois au contraire que cette mission est une franche réussite, admet Gale. Nous avons infiltré le camp ennemi, ce qui prouve que les défenses du Capitole ne sont pas inviolables. Nous faisons les gros titres de tous les flashs d'informations. Nous avons mis la ville entière en ébullition.

- Tu peux être sûr que Plutarch est aux anges, ajoute Cressida.

- Parce que Plutarch se moque des pertes humaines. Tant que ses Jeux sont un succès, lâche Katniss.

Gale et Cressida tentent de la convaincre par tous les moyens. Moi, je n'entends que des objections de soldats finement préparés à perdre des vies pour poursuivre leur mission. Ça m'en donne presque la nausée et j'ai détaché la conversation depuis longtemps quand Katniss se tourne vers moi pour me demander mon avis. Je n'ai pas besoin de réfléchir longtemps avant de répondre :

- Je crois… que tu ne te rends toujours pas compte… de l'effet que tu peux avoir.