S'il en avait eu la capacité physique, Alphonse savait qu'il aurait tant de fois battu des paupières qu'il aurait écopé d'un mal de crâne impressionnant. A défaut, il se contentait de fixer Helena comme s'il venait de lui pousser une deuxième tête, alors que son esprit essayait d'ingurgiter comme il le pouvait l'information.
Une partie encore rationnelle de son intellect lui soufflait tranquillement qu'il était impossible qu'Helena soit une Ishbal. Leur ethnie présentait des caractéristiques physiques inédites, qui les démarquaient de tous les autres peuples du pays, et de leurs voisins. Les livres ne mentaient pas tous les Ishbal avaient les cheveux blancs et les yeux rouges, couvant sous le teint mat de leur peau brulée par le soleil. Helena…
Par réflexe, il porta son regard à la masse de cheveux rendue informe par la sueur, et les mèches d'un blanc mousseux qui encadraient son visage sec. Il avait conclu dans un premier temps à un quelconque traumatisme. Le corps était extrêmement sensible au stress, la brusque décoloration de ses cheveux aurait pu être parfaitement explicable avec autre chose que la génétique. Un choc, un abus, un effet de mode, même. Certaines personnes avaient des goûts étranges et des pratiques qui l'étaient également.
Mais une autre partie de son cerveau, elle, hurlait de manière complètement hystérique. Il ne savait pas quoi faire de ces hurlements.
_ Je croyais… commença-t-il, désorienté. Je pensais que les Ishbal… enfin, je…
_ Métisse, coupa Helena, l'empêchant gentiment de s'empêtrer dans ses questions, qui venaient désormais se précipiter au bord de sa bouche inexistante. Mon père était d'Amestris, ma mère, d'Ishbal. C'est ce qui m'a sauvé. Ces petits bébés là.
Amusée —il n'y avait pourtant pas de quoi l'être— elle se tapota les paupières, soulignant ses yeux d'un bleu bien trop sombre, bien trop profond, pour la rattacher sans hésiter au peuple du désert. Oui, décida subitement Alphonse en acquiesçant, il était presque impossible de la soupçonner d'être une traitre à son pays si l'on ne s'attardait pas sur sa silhouette. Mais pourtant, comme venait de le souligner Edward… En y regardant de plus près, les indices étaient flagrants et plus qu'incriminants.
Fullmetal retrouva sa place au pied du lit, assis en tailleur sur les couvertures en prenant soin d'éviter les trop longues jambes de sa collègue. Ses yeux ne quittant pas les siens, il poussa le plateau vers elle.
_ Raconte.
Ӝ. Ӝ. Ӝ
Le soleil était fait de plomb, brulant la lande désertique devant eux et accablant le sable sous leurs pieds. Le vent avait cessé de souffler, après les rafales de la nuit qui avaient secoué leur véhicule et désormais, c'était le souffle des soldats qui s'étaient coupés sous la chaleur déjà écrasante.
Avec le temps, Eric pensait s'y être habitué. Alors qu'il sortait de la fourgonnette et souriait à ses camarades en faction qui trouvaient la force de pousser des exclamations ravies en les voyant débarquer, il se rendit compte que non. La sueur coulait encore dans le col de son uniforme, ses lèvres étaient déjà sèches et ses yeux commençaient d'ores et déjà à le piquer méchamment.
Il était toujours stupéfiant de constater que des hommes, des femmes et des enfants, vivaient chaque jour dans cette fournaise infernale.
Eric ramassa du plat de la main ses cheveux éparpillés jusque-là sur son front, prenant la relève bien méritée de son collègue. Dans deux mois, on viendrait à son tour les remplacer, son équipe et lui-même et il retournait à East-city le temps de sa permission. Peut-être en profiterait-il pour rendre visite à de vieux amis, à l'occasion, avant d'être à nouveau envoyé sur une ligne de front.
Alors qu'il déballait son paquetage, établissant soigneusement sa couchette dans l'une des tentes communes qu'il partagerait avec dix autres des membres de son unité, Eric Lewin considéra sérieusement ses choix de vie.
Il ne regrettait pas particulièrement de s'être engagé. Il était au-delà des cinq ans réglementaires du service militaire classique, il aurait pu demander à partir ou bien à intégrer les bureaux de son QG de rattachement. Une mutation aurait été trop demandée Eric était un simple soldat. Ni bon, ni mauvais, il ne s'était jamais illustré au combat et quelque part, souhaitait fortement que les choses demeurent ainsi. Certains avaient soif d'action, de faits d'armes et des idées de grandeur qui ne lui avaient jamais vraiment traversé l'esprit. Son rôle de simple « gardien », lui convenait très bien et même sans famille vers qui revenir, sans femme et enfants à protéger, il n'était pas de ceux qui se seraient sacrifié sans cligner des yeux pour la gloire de leur pays.
Parfois, il lui arrivait de penser que leur patrie ne méritait pas vraiment ce genre d'abnégation.
Eric termina d'arranger sa couchette et le peu d'effet personne qu'il avait emporté avec lui, redressa son uniforme froissé par le voyage et saisit le long fusil qui ne le quittait jamais. Ses bottes martelant le sable, il s'en alla prendre son poste sous le soleil assassin du désert d'Ishbal.
Ӝ. Ӝ. Ӝ
Lewin ne l'avait jamais vraiment caché à ses collègues de régiment il aurait aimé devenir professeur. En histoire, peut-être, pour apprendre aux jeunes à quoi ressemblait leur pays, autrefois, quelles étaient les alliances et les tensions, les amitiés et les guerres. Les grandes découvertes scientifiques et les avancées médicales. Leur montrer le monde tel qui l'était vraiment et donner à leurs jeunes esprits la possibilité de voyager au-delà des frontières communément admises.
Beaucoup de ses camarades avaient argué qu'il était bien trop doux pour être soldat, qu'un tel emploi lui aurait bien mieux convenu. Peut-être que lorsque sa solde serait suffisamment haute et que ses économies, assez gonflées pour se permettre la dépense, il s'inscrirait à l'établissement de formation le plus proche. Il n'avait pas encore trente ans, après tout, et reprendre des études ne le rebutait pas. Il avait toujours aimé cela.
Aussi, et même si le climat politique actuel, les tensions entre leurs nations, ne prêtaient pas au dialogue et à l'échange de leurs cultures respectives, Eric se faisait toujours une joie secrète d'amasser le plus de connaissances possibles en ce qui concernait le mode de vie des Ishbals.
Tout, à ses yeux, était fascinant.
Rien ne poussait, ici. Des cailloux, du sable et de la sueur. Ishbal était une région pauvre, depuis son annexion à Amestris. Sans doute y avait-il eu des ressources plus importantes, par le passé mais aujourd'hui ne restait plus que la poussière de ces jours lointains et l'acharnement d'un peuple à conserver sa terre aussi longtemps que possible.
Il était toujours aussi étonné de voir que quelques cultures agricoles émergeaient au milieu des rocs et du sable. Tels des oasis qui poussaient au milieu de rien, il n'était pourtant pas rare, aux abords de la capitale d'Ishbal, de voir fleurir des rangées de palmiers luxuriants, ou des champs d'orge et de blé, cernés par le désert. Les quelques rares villages aux alentours avaient leurs propres petites productions, leur permettant de vivre en autosuffisance et de limiter les allers et venues vers la capitale ou les villes les plus à l'Est d'Amestris. On élevait des chevaux et du bétail, des animaux forts et robustes, capables de résister aux températures les plus extrêmes et il arrivait que de rares tribus nomades, ayant élu domicile dans le grand désert de Xing, cheminent jusqu'aux frontières pour commercer. Eric avait vu son premier chameau et aurait tué pour conserver une photo de cette improbable rencontre. Peut-être qu'à son prochain déploiement à Ishbal, il se fendrait d'un appareil photo portatif, comme c'était subitement devenu la mode, ces derniers temps, à la capitale.
Aujourd'hui, Eric Lewin et quelques autres s'étaient proposés au ravitaillement. Malgré les vivres qu'ils recevaient régulièrement, les produits frais commençaient à leur manquer et leur unité était suffisamment proche de la ville pour s'y autoriser une patrouille et ramener de quoi remontrer le moral de leurs camarades épuisés.
Près du district ouvrier, où les hommes et les femmes travaillaient à la carrière de pierre la plus proche, se tenait un marché quotidien où ils allaient fréquemment se réapprovisionner. Eric ne pouvait pas prétendre que les Ishbal aimaient les voir roder près de leurs étals, ou bien même, leur acheter de la nourriture et de l'eau. Contraints et forcés d'accepter la présence des armées d'Amestris aux portes de leurs villages, il pouvait comprendre leur réticence. Lui-même n'aurait pas apprécié cette surveillance accrue et ce climat de peur et de méfiance qu'elle apportait avec elle.
Et le comportement de certains de ses acolytes n'aidait certainement pas à gagner l'amitié, ou à défaut, la sympathie des habitants du quartier.
Il aurait été vain et imbécile de dire que leur unité était une seule et grande famille, que chacun de ses membres soutenait son voisin et qu'ils vivaient tous dans le respect de leur prochain et de la dignité d'autrui. Truman, par exemple, était de ces clichés typiques du militaire brute et sans cervelle, l'image même d'une armée sans âme, sans compassion et pour qui ne comptait que la violence et la domination par la force.
Truman était un imbécile agressif dont ils contenaient difficilement les débordements et même leur capitaine de section avait de plus en plus de mal à le rappeler à l'ordre. Ou l'empêcher de commettre un incident diplomatique à chaque fois qu'il ouvrait la bouche et respirait le même air qu'un Ishbal.
Lewin n'était même pas certain de comprendre pourquoi il s'était si subitement emporté, cette fois-ci. Son collègue était sujet à la colère, le soleil emportait vite sa patience et il n'avait jamais été un homme qui pose les questions, et ne cogne pas devant le manque de réponse. Ils avaient tous pris le parti de le laisser au camp lorsqu'ils faisaient des descentes de la sorte, histoire d'épargner à tous ses coups de sang inutiles, mais le tenir à l'écart de toutes les patrouilles était tout bonnement impossible.
Aujourd'hui, c'était une bête histoire de fruits. Hier, cela avait été une question d'il ne savait même plus quoi et Eric ne voulait pas imaginer demain.
Pour l'heure, cependant, les critiques et les insultes avaient dérivé en une colère grondante, tant de la part de Truman, qui menaçait du poing un commerçant, que du côté Ishbal et ils étaient aux portes d'une rixe entre les deux hommes.
Depuis plusieurs semaines, leurs patrouilles s'étaient intensifiées, les généraux et les commandants leur demandaient de contrôler les habitants, fouiller les maisons, les cargaisons et les convois quittant ou retournant en ville. A la recherche d'armes, de tout élément susceptible de conduire à un l'état de vigilance qu'ils semblaient désespérés de mettre en place. Autant dire que leur présence déjà difficilement supportée sur le territoire Ishbal était devenue encore plus intolérable aux yeux des habitants.
Eric releva vivement la tête lorsqu'il entendit le coup sourd de la peau contre la peau, les deux belligérants en étant finalement venus aux mains. De la foule alentours montaient déjà des rumeurs et des grondements. Il fallait arrêter immédiatement cette échauffourée avant que les choses ne dégénèrent et qu'une simple dispute sur la place d'un marché ne se transforme en un règlement de compte sanglant.
Eric se précipita vers son collègue, l'attrapant par l'épaule alors que d'autres venaient lui prêter main forte. Truman était un bœuf déguisé en homme, haut et robuste, ses mains avaient la taille de petits hachoirs à viande et dans sa colère, il était aussi fort que dangereux.
Lewin était, pour sa part, à classer dans la catégorie des poids légers et il fit bien rapidement parti des dommages collatéraux, engendrés par le combat de chien qui se déroulait dans la poussière de la rue.
Au prix de nombreux efforts, à grands renforts de cris et de menaces, ils finirent par séparer les deux hommes, le marchand retenu par ses comparses, et Truman, difficilement maitrisé par le reste du groupe. Laissé pour compte, le nez en sang sur ses lunettes tordues —un miracle qu'elles ne se soient pas brisées, cela dit— Eric Lewin tentait de se remettre d'aplomb, une manche sur le visage pour endiguer tant bien que mal l'hémorragie. Un de ses amis se moqua de sa bêtise pour s'être précipité sans réfléchir, les autres appelant au calme, cherchant des compromis pour apaiser les badauds et il sursauta lorsqu'une main délicate se posa sur la sienne, écartant sa manche de son nez abimé.
_ Si vous appuyez trop fort, vous allez vous blesser davantage. Laissez-moi regarder.
Eric leva les yeux, surpris, un rien choqué mais presque aussitôt charmé. Un regard rouillé empli d'une douceur étonnante et d'une gentillesse sans pareille, un mince sourire amusé au coin des lèvres et Eric Lewin rencontra pour la première fois Isha Jain.
Ӝ. Ӝ. Ӝ
_ Quoi ?
Helena haussa un sourcil à l'adresse d'Edward qui fronçait les siens, le front légèrement plissé. Fatiguée d'avoir parlé —elle avait pourtant dit bien peu de choses, en comparaison des souvenirs qui parsemaient son esprit désorienté— la jeune femme profitait de sa soudaine réflexion pour reprendre son souffle et avaler une gorgée de thé. La boisson chaude était une merveille pour sa gorge et passait bien plus facilement que la soupe épaisse qu'Alphonse lui avait gentiment monté des cuisines lorsqu'elle s'était réveillée. Si ses forces lui revenaient d'ici la fin de la journée, elle se fendrait peut-être de ce vague diner.
_ Rien, commenta lentement l'aîné Elric. Juste, je m'attendais… à autre chose.
_ Les rencontres épiques, ça ne fonctionnent que dans les romans, Fullmetal.
_ Ouais, mais… Je sais pas. Je ne m'attendais pas à cela.
Helena haussa une épaule. Elle avait rarement l'occasion de raconter ce genre d'histoire et jusqu'à présent, seul Roy était véritablement au courant. Eh bien, elle comptait également Maes dans le lot mais c'était principalement parce qu'il était impossible de lui cacher la moindre information. Et qu'il avait eu aussi son rôle à jouer dans son histoire.
_ Avant la guerre, reprit-elle, croyant comprendre ce qui tracassait l'adolescent. Les unions entre les Ishbal et les gens d'Amestris n'étaient pas si rares. Ça n'était pas fréquent, ni particulièrement bien vu de la part de ma communauté, mais les métisses sont plus nombreux qu'il n'y parait. Et je vous rappelle que des Ishbal faisaient partie de l'armée, avant le début des purges. Nous n'étions pas aussi isolés que maintenant.
_ D'accord, d'accord, concéda Ed en levant les mains pour capituler. Excuse-moi de trouver ça un peu stupéfiant, c'est tout. Quand on connait l'histoire et les tensions derrières…
_ Je trouve ça formidable que tes parents aient pu se rencontrer et passer outre les différences de nos deux peuples, intervint Alphonse. Assis un peu plus loin dans la pièce, il se sentait comme un enfant à qui l'on racontait un conte avant de s'endormir. Helena avait une voix douce, encore emplie d'épuisement mais quelque part, elle lui rappelait sa propre mère et les histoires qu'elle inventait, seulement pour son frère et lui. Trisha l'aurait adorée, il en était persuadé. Il y avait cette même tendresse aimante dans leurs yeux et dans leurs gestes.
_ Comment était ta mère ? Ne put-il s'empêcher de demander, ignorant le coup d'œil un peu aigre de son aîné.
_ Très douce. Mais forte, aussi. Elle a travaillé dans la carrière de pierre près de notre maison pendant des années, avant de devenir une femme médecin. Son nom signifie « protectrice », dans notre langue.
Il y avait une nostalgie triste, dans ses mots, et son regard bleu était flou, rivé sur les plis de la couverture.
_ Je ne me souviens plus de son visage, laissa-t-elle échapper dans un souffle. Elle et les autres. Je n'ai pas de photos, pas d'image, de… D'objets. Je ne me souviens plus de tout ça.
Elle se tut, emportée par des souvenirs qui fuyaient sans cesse, ravivés seulement par sa volonté mais qu'elle sentait pourtant lui échapper, d'années en années. Helena s'essuya brièvement le coin des yeux, reconnaissante envers les deux frères pour ne pas lui faire remarquer ses instants de faiblesse. Il n'y avait pas de honte à pleurer, disait-on, mais Helena n'était pas pourtant habituée à avoir un public pour assister au spectacle de ses larmes.
_ Est-ce que c'est à cause de ton père, que tu as les yeux bleus, et non rouges ? demanda doucement Alphonse, relançant la conversation sur quelque chose d'un peu plus factuel. Helena se racla la gorge et acquiesça.
_ On suppose, oui. Certains Ishbal naissent avec les cheveux bruns, ou noirs. Mais les yeux sont normalement un gène dominant. J'imagine que ma mère devait avoir d'autres métisses, dans sa famille. Nous n'avons jamais vraiment creusé de ce côté-là et je n'ai pas de raison de m'y mettre maintenant.
Elle n'avait pas les ressources nécessaires non plus. Son histoire était partie en fumée, sa maison s'était noyée dans les flammes et ses souvenirs, dans le sang et les larmes. Après toutes ces années, elle n'aurait pas été en mesure de retrouver quelqu'un appartenant à la famille de sa mère et Roy avait déjà mené son enquête pour son père, sans rien trouver de plus concret. Eric Lewin avait été un enfant unique dont les parents avaient été emportés par la maladie, très certainement. Ils avaient tant modelé les informations, à son arrivée en Amestris, qu'elle peinait parfois à se souvenir du mensonge au milieu de la réalité.
_ Enfin, bref. Ils ont fini par se fréquenter. Mon père… Je pense qu'il a quitté l'armée, au bout d'un moment. Il n'en parlait jamais et je crois que les jumeaux ne l'ont même jamais su.
_ … Jumeaux ?
_ Iris et David, mh. Ils étaient mes cadets de cinq ans. Ils auraient à peu près votre âge, maintenant, je pense.
_ Ils sont…
La voix d'Alphonse était petite et timide et Helena lui sourit gentiment. La douleur restait sourde, comme un animal malade dont le cœur palpitait difficilement, mais avec le temps, finissait par s'estomper dans un rêve embrumé.
_ Ils sont morts pendant les derniers jours de la guerre, oui. Ma mère également, elle était avec eux, à ce moment-là. Mon père était déjà… Disons que certains étaient très rancuniers…
Ӝ. Ӝ. Ӝ
Isha serra les poings et les dents, ses ongles s'enfonçant dans ses paumes alors que sa mâchoire se crispait tant qu'elle aurait pu s'en briser. Fière et droite face les hommes qui campaient devant sa maison, seule sa rage l'empêchait de fondre en larmes et de s'effondrer.
De quel droit.
Comment avaient-ils osé ?
En retrait du groupe, Isaac, perdu et presque chétif au milieu de ses frères solidement bâtis qui arboraient les mines fières et accomplies de ceux se pensant dans leur bon droit, lui lança une œillade désolée. Elle n'avait que faire de leur pardon à tous, de leur fausse compassion et de leurs paroles pleines d'un réconfort vide, remplacé par du poison. Leur pitié ne ramènerait pas son mari à la maison.
Qu'Ishbala les maudisse, ils avaient bafoué tous leurs principes, brandissant leur foi comme un étendard, se contentant de dissimuler derrière des paroles leurs actes de violence et leur barbarie.
Depuis des mois que les tensions et les esclandres avec les troupes d'Amestris s'étaient intensifiées, les deux camps arrivaient à leur point de rupture. L'enfant avait été l'étincelle mettant le feu aux poudres qui couvaient dans chaque cœur et il n'en n'avait pas fallu d'avantage pour que les brasiers s'enflamment, que les corps s'empilent et que les tueries deviennent monnaie courante.
Ils avaient essayé de fuir. Lorsqu'Eric avait senti que les militaires n'abandonneraient pas Ishbal, pour quelques obscures raisons et cherchaient à monter Amestris contre le peuple du désert, il avait voulu mettre sa famille à l'abri. Partir, mais pour aller où ? Helena était une enfant fragile et malade, malgré ses grands sourires et sa ténacité. Ses poumons abimés et son cœur atrophié. Ses crises étaient de plus en plus fréquentes, son mal, de plus en plus violent. Ils avaient décidé de rester, à tort ou à raison, car partout à travers le pays, on s'était lancé dans une véritable chasse aux sorcières. Il entendait les accusations et les traitrises, les purges, dans les grandes villes d'Amestris, dans les QG de toutes les provinces. Dans les rangs de toutes leurs armées.
Ici ou ailleurs, leur sort ne serait pas enviable. Ils avaient décidé de rester, plus par contrainte que par choix, hélas.
Puis l'enfant avait été abattu, au beau milieu d'une rue, par un soldat d'Amestris et la tempête qui soufflait sur eux avait soudainement redoublé de violence. Ishbal était devenue le théâtre d'une guerre dans laquelle personne n'était à l'abri, personne n'était épargné.
Eric Lewin faisait partie des premiers à tomber.
_ Tu devais t'y attendre, Jain. A fricoter avec ces salauds. Regarde-toi, regarde ta famille et dis-toi que tu es la seule responsable de ce qui arrive aujourd'hui. Il n'était qu'un traitre et tu devrais être heureuse de ne pas l'avoir suivi.
_ Phaul svain, vous — [1]
_ Maman ?
Isha pivota, ses châles fatigués et ses fripes élimées se tordant autour de son corps rendu trop maigre par la malnutrition et l'épuisement. Les vivres se faisaient rares, les champs étaient incendiés, les convois, détournés. Le peu qu'ils possédaient encore, elle en nourrissait ses enfants, déchirée à l'idée qu'ils puissent manquer de quoique ce soit.
Les larmes brulèrent ses paupières.
Aujourd'hui, ils manqueraient à jamais d'un père.
Sur le seuil de leur maison, son aînée se retenait au chambranle, à moitié cachée par la porte qu'elle avait timidement poussé, attirée par les éclats de voix. Elle savait qu'elle n'avait pas le droit de sortir de la maison. Pas lorsqu'elle entendait encore claquer les coups des fusils, plus loin dans les quartiers. Pas lorsqu'elle entendait les cris d'agonie retentir jusqu'au soir et bercer ses nuits. Contre elle, elle serrait sa petite sœur tremblante et Isha n'avait pas besoin de le voir pour savoir que David était dans l'ombre d'Helena.
La jeune fille fixait sa mère, ses grands yeux bleus — les yeux d'Eric— vacillant de temps à autres vers ces hommes qui venaient porter le malheur jusqu'à chez eux. Isha ignorait ce que sa petite avait entendu, et compris. Cette enfant avec l'esprit vif et le don incroyable de toujours se trouver là où on l'attendait le moins, capable de faire trainer ses oreilles et de retenir toutes les informations qui passaient à sa portée. Elle écrivait mal, lisait peu mais écoutait beaucoup. La guerre ne leur avait pas laissé le temps de fortifier des enseignements moins importants que l'art de se servir d'un fusil.
Isha trembla malgré elle. Car ses filles et ses fils étaient des enfants de la guerre, marqués par le sang et le feu.
_ Ça n'est rien, nā kumārte.[2] Rentre avec les jumeaux.
La fillette hésita et son regard se durcit. Isha savait, oh, Ishbala, elle savait que son enfant, sa douce petite fille avait compris. Et dans ses yeux brillaient déjà mille promesses de mort, des centaines de tourments pour les bourreaux de son père. Sa main se crispa sur celle de sa jeune sœur et pendant une folle seconde, Isha crut même qu'elle allait attaquer. Car cette lueur dans ses prunelles était celle d'un animal enragé.
Mais elle tourna les talons, obéissante, disparaissant à nouveau dans les ombres fraiches et rassurantes de cette maison qui s'effondrait petit à petit sous la force du chagrin.
Ӝ. Ӝ. Ӝ
Lorsque les premières explosions retentirent, Helena était à l'extérieur, ramassant des cartouches sur les cadavres alentours qui s'élevaient désormais en piles toujours plus hautes, dans chaque recoin d'Ishbal. Les tombes fleurissaient comme des pavots dans les champs de blé et du haut de ses douze ans, elle préférait la compagnie silencieuse des morts, à celle des vivants.
Repoussant sur le côté un homme robuste aux larges épaules, la gorge ouverte et encore sanguinolente, Helena toussa sous les rafales qui charriaient le sable et la puanteur du soufre. Le gout du sang flottait sur sa langue. Les crises étaient de plus en plus violentes, ces dernières années. A la mort de son père, elles n'avaient fait qu'empirer et même les remèdes de sa mère et des médecins n'y changeaient plus rien. D'autres qu'elle étaient atteint de ce même mal. Elle en avait vu mourir certains, affalés dans des lits de poussières de pierre, les poumons rongés par le sable de leur patrie. C'était l'air sec et granuleux qui tuait les gens d'Ishbal à petit feu.
Là où les premières années, Helena, jeune et terrifiée, s'était vue mourir des dizaines de fois dans ces cauchemars, engloutie par le désert, noyée dans son propre corps, elle ne ressentait plus aujourd'hui qu'une simple indifférence. Après tout, il n'y avait rien à faire et si Ishbala le voulait, elle survivrait.
Mais Ishbala était cruelle —peut-être n'avaient-ils pas été assez bons ? Peut-être n'avaient-ils pas assez prié, chanté Ses louanges et respecté Ses principes— et laissait mourir son peuple sous le feu de leurs ennemis. Helena ne serait pas plus épargnée que les autres.
Des doigts, elle tâtonna le corps, fouilla ses poches et ses côtés, à la recherche de cartouches encore utiles, de munitions qui pourraient peut-être sauver encore quelques vies. Ils n'étaient pas un peuple belliqueux par nature, seuls les moines savaient se battre et étaient en mesure de les protéger. Avec la guerre, les tueries et les massacres tous étaient devenus soldats. Femmes et enfants, vieillards et malades, les Ishbal avaient appris à prendre et manier les armes, en avaient oublié leurs prières et leurs pardons. La bienveillance qui les avait toujours caractérisés.
Le charnier qu'elle inspectait ce matin-là se situait en bordure de la ville. Plus loin se dressaient les barricades, les camions et les soldats d'Amestris. Les maisons avaient été désertées pour la plupart, seuls les malades et les estropiés ne parvenant pas à se retrancher dans le centre-ville où les ressources étaient plus nombreuses. Ils avaient depuis longtemps perdus l'espoir de s'échapper. Si les militaires ne leur barraient pas la route, le désert le ferait. Entre deux maux mortels, les Ishbal n'étaient plus en mesure de choisir et la fuite était inespérée. Ne restait plus désormais que la lutte, les fusils et les lames.
Un peu plus loin, dans les rues adjacentes, Helena savait que d'autres enfants comme elle se faufilaient entre les pierres chaudes et les murs écroulés. Des patrouilles descendaient régulièrement, abattaient les malheureux qui se trouvaient sur leur passage. Certaines se retrouvaient piégées dans le labyrinthe du quartier pauvre, enfilade de maisonnettes et autres masures abimées, faites de torchis et de briques grossières. Et dans ces instants, les chasseurs devenaient les proies et les morts venaient grossir les charniers d'uniformes bleus et poussiéreux.
Ils étaient les petits rats du désert, plus aptes à disparaitre aux yeux des soldats et soutenir leurs propres troupes, rapportant toutes les fournitures possibles pour espérer pouvoir tuer quelques Amestris de plus. Protéger quelques Ishbal de plus.
Elle était loin des conflits les plus sanglants, qui se rapprochaient de plus en plus du cœur de la ville. Elle était sale de sang et de sable.
Ce fut sans doute ce qui la sauva, ce jour-là. Ou tout du moins, l'empêcha d'être parmi les premiers à mourir.
Aujourd'hui devait être le dernier de la guerre civile d'Ishbal. Aujourd'hui, les Alchimistes d'Etat, ces sombres figures qu'elle avait vu se dresser de temps à autre sur les dunes, venaient prendre leurs vies.
Helena poussa un cri lorsque le monde fut secoué d'un grondement terrible, comme le rugissement d'une bête à l'agonie. Sous ses pieds, le sol se déroba et dans le ciel s'éleva des colonnes de fumée épaisses. Elle eut à peine le temps de comprendre ce qui arrivait qu'une seconde détonation, bien plus proche, bien plus forte, la jeta à terre. Les murs des maisons les plus proches frémirent, des pierres et des poutres s'effondrèrent et elle entendit finalement les cris.
Les hurlements, qui sonnaient à ses oreilles, rugissaient dans les rues, des milliers de voix unies dans une même terreur. Une même agonie.
A genoux, Helena se redressa en tremblant.
Ӝ. Ӝ. Ӝ
Panique. Intense, brulante et sauvage. Orange flamme et rouge sang. Helena s'écroula sur le côté alors qu'on la bousculait violemment, l'envoyant valser comme un fétu de paille dans le vent. La jeune fille gémit, plissant les yeux pour tenter d'apercevoir quelque chose à travers les poussières et les cendres, la fumée envahissant les ruelles comme un lourd serpent gris. La chaleur était étouffante, une immense gueule qui avalait tout sur son passage dans un rugissement effrayant. Le feu était un animal en colère, avide, qui grimpait à l'assaut des flèches des églises et des toits des maisons. Partout où se posait son regard empli de panique, Helena ne voyait plus que la mort, la peur et les flammes, gigantesques, les coups de canon qui sonnaient tels un glas pour son peuple qui cherchait à fuir.
Le ciel, dont elle parvenait à apercevoir quelques éclats d'un bleu outrageant à travers les hautes colonnes de fumées noires, fut soudainement obscurcit par un mur gigantesque, surgissant au milieu des maisons.
Les oreilles bourdonnantes et le cœur tambourinant devant ce miracle étrange, Helena se redressa difficilement, les mains et les jambes écorchées. Dans sa chute, elle s'était blessée au visage, du sang empoissant le côté de son front.
Et devant elle, ce mur, immense, infranchissable, ses camarades autour d'elle s'arrêtant dans leur course, comprenant soudainement, tout comme elle, qu'ils étaient piégés. La vieille femme sur sa droite s'écroula à genoux et joignit les mains, marmonnant des prières à ce dieu qui les avait abandonnés à leur terrible sort.
Helena toussa durement, du sang glissant de sa bouche sur son menton et ses poings serrés. Du coin de l'œil, elle vit les grandes étincelles rouges et menaçantes, annonciatrices de mort et de cris et se força à se lever complètement.
Au commencement, furent les flammes
Elle ne mourrait pas ici, piégée comme un rat, à pourrir au milieu des cadavres. Une intolérable odeur de brulé persistait dans l'air, masquant celle de la poudre et du sable, rendant sa langue épaisse et pâteuse. Les jambes tremblantes comme celles d'un agneau, Helena reprit sa route, tournant le dos au mur, rebroussant chemin pour s'enfoncer à nouveau dans le labyrinthe de maisons effondrées. Les militaires, les monstres aux yeux clairs étaient là, avançant vers eux, leurs fusils levés et les corps marquant leur marche inébranlable.
Helena se mit à courir.
Elle trébucha, tomba, s'entailla les genoux, les bras, escalade des cadavres, remontant à contre-courant les foules qui fuyaient vainement. Elle courut, sans plus se soucier de rien d'autre que le désir ardent de retrouver sa famille. Se cacher sous son lit et serrer son frère et sa sœur contre elle. Marmonner ses prières dans leurs cheveux sales et fermer les yeux sur ce cauchemar. Si elle le voulait, si elle le hurlait assez fort, peut-être qu'Ishbala l'entendrait. Ferait cesser cet enfer et qu'elle se réveillerait, le sourire de sa mère pour la saluer, la main de son père sur ses épaules.
La chapelle au coin de la rue explosa en une dizaine de débris brûlants, défonçant ce qui restait de la rue, tuant net un vieillard trop épuisé pour continuer la lutte. Mais qu'importe. Qu'importait cet univers tombant en ruines, Helena voulait simplement rentrer chez elle.
Dérapant dans le sang et la boue, Helena inspira brutalement alors que les murs branlants de sa maison se faisaient finalement voir, au détour de la rue. Une vague de soulagement la saisit au cœur, si puissante qu'elle manqua de stopper net tous ses efforts pour rentrer.
Elle avait réussi. Elle était revenue et sa mère la protégerait. Ils survivraient et pourraient s'enfuir, recommencer ailleurs, plus loin dans le désert, là où personne ne pourrait jamais les trouver.
Helena vit les étincelles. Une trainée de poudre rouge, violente et menaçante. Des couleurs chatoyantes qui escaladèrent les bâtiments en l'espace d'un claquement de doigt.
Il y avait une étrange forme de beauté, dans cette lueur porteuse de mort et de désolation.
Figée au milieu de la rue, Helena vit les murs se noircir sous la chaleur des explosions, la toiture s'embraser et craquer dans un concert des plus assourdissants.
Sa maison brulait.
Helena gémit et se trouva incapable de bouger alors que sous ses yeux écarquillaient, flambaient ses souvenirs, sa vie et le seul refuge qu'elle ait jamais connu. On la bouscula à nouveau, des cris enjoignant les autres à courir, se sauver, il arrive, il arrive ! mais Helena se trouva bien incapable du moindre mouvement. Inébranlable, une pierre érodée par les vents et les larmes de sel.
Puis vint le cri, qui surpassa tous les autres, s'élevant dans la tourmente rugissante de son esprit paralysé.
Helena bondit.
_ DAVID !
Une nouvelle explosion secoua le sol, une partie du quartier s'écroula, les maisons s'emportant les unes les autres dans un vacarme étourdissant. Helena entra dans la maison en flammes alors qu'au coin de la rue, les militaires se dressaient là, une barrière bleue écœurante, coupant toute retraite, achevant les survivants, les faibles et les enfants. Ils s'écartèrent, laissant la place à un homme au regard fou, un sourire sardonique aux lèvres, qui agitait les mains au ciel comme un chef d'orchestre devant son chœur.
D'un bond, il se plaça sur la margelle d'un puit encore intact, les doigts écartés en une prière improbable. Puis il écrasa ses paumes l'une contre l'autre.
Le souffle de l'explosion propulsa Helena plus en avant, la projetant dans la bâtisse incendiait qui hurlait à l'agonie. Des poutres et des pierres s'écroulèrent sur son passage, l'enfermant en son sein.
Sa maison brûlait et cherchait à l'avaler vivante.
La panique éclata comme une bulle, dévorant ses poumons et noyant son regard. Par réflexe, Helena ramena ses bras par-dessus sa tête pour se protéger de la chute de débris, criant à s'en briser la voix. Plus loin, vers l'étage, elle entendait hurler ses frères et sœurs, appelant à l'aide, criant après leur mère. Mais Isha Jain ne viendrait pas les sauver, son corps supplicié, noirci, racorni et tordu pointait ses bras vers sa fille, appelant à une dernière étreinte.
Helena vomit, hoqueta, la brulure acide des larmes finissant par trouver le chemin de ses joues.
Iris hurla, Helena se releva et laissa échapper une flopée de sang, son corps la trahissant et la forçant à s'écrouler à son tour.
Elle allait mourir là, finalement. Le plafond céda sous la force du feu, une nouvelle vague d'explosions secouant son monde dévasté, couvrant ses cris, ceux de son frère, ceux de son peuple que l'on assassinait non loin d'elle.
Le cou brisé, le regard de sa sœur se plongeait dans le sien, son corps malingre épinglé d'une poutre et Helena pensa aux papillons aux couleurs vives que lui avait montrés ce marchand de passage, un jour. Leurs ailes délicates sur le papier buvard, leur corps cloué au bois.
Puis la maison s'effondra et Helena cessa de penser.
[1] immondes pourceaux
[2] ma fille.
