Bonjour, bonjour !

Oui, encore une fois, c'est un peu du dernière minute pour poster le chapitre du mois.

Mais celui-ci a été particulièrement rude à écrire. D'habitude, j'ai toujours au moins un ou deux passages qui coulent de source sans que je n'ai rien d'autre à faire que laisser mes doigts courir sur le clavier. Là, ça a été une bataille de tous les instants et j'espère que ça ne va pas trop s'en ressentir.

Comme vous allez le constater, on est sur une transition de plusieurs mois. Le rythme risque donc d'être bien plus lent que ce dont vous avez pu avoir l'habitude. Tout ce que j'espère, c'est que le style n'en est pas plus lourd.

Encore merci pour tous les commentaires que j'ai reçu. Qu'est-ce que ça m'a fait plaisir! Et j'étais ravie de faire la connaissance de certains d'entre vous qui me contactaient pour la première fois! Bienvenue aux nouveaux arrivants et merci pour tous vos retours!

Maintenant, c'est parti pour cette deuxième partie. Profitez du chapitre plus calme parce que les deux suivants vont secouer!

Allez, je vous dis bonne lecture! Bises et prenez soin de vous!

P.S: Ne cherchez pas à retrouver qui est Makae dans Bleach, c'est un OC pur et dur, et même pire, un caméo! ^^

Disclaimer : Bleach appartient à Tite Kubo! Je ne fais que broder à partir de son univers et ses personnages.

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Chapitre 18 – Silence

Pensées qui vagabondent et s'entremêlent, harmonie des souffles résonnant tour à tour sur une partition blanche où l'on écoute ce qui ne peut être entendu.

Complicité des regards, discussion sans mots, rire et souvenirs comme des bulles de savon que l'on éclate sans bruit.

Echange

O

Champ des possibles, cet entre-deux entre le passé et le futur, ce qui a été et sera, passage de la volonté à l'acte.

Présent

O

Voile opaque posé devant nos peurs, un fragile couvercle pour couvrir l'abîme, espoir vain que ce que l'on tait ne peut être.

Chape de plomb, étau qui nous oppresse, terreur qui nous transperce alors qu'on attend la sentence.

Angoisse

O

Recherche frénétique, vide que l'on ne peut combler, puzzle incomplet.

Absence

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- 54 ans après la défaite d'Aizen – 25 Janvier –

« A Kohana ! »

5 verres furent levés et promptement vidés.

« Et à condition qu'elle ne nous refasse pas un coup pareil ! C'est mauvais pour le cœur. » S'exclama Rangiku après avoir poussé un soupir de satisfaction, le saké étant particulièrement bon ce jour-là.

« Vous n'aviez pas l'air plus surprises que ça lorsque j'ai refait surface. » Observa Kohana qui avait opté pour une bière légère.

« Yachiru n'était pas particulièrement inquiète ni désolée. Ça nous a mis la puce à l'oreille. Et puis, avec tout ce qui court comme rumeurs sur l'Onmitsukido, on se disait qu'ils étaient bien capables d'organiser une histoire aussi tordue. » Expliqua Nanao, une tasse de thé fumant dans les mains.

Makae hocha la tête et Yachiru arbora un large sourire tout en louchant vers la carafe de jus de fruit qui n'était encore qu'à moitié vide.

« C'est bon de te revoir. » Continua la lieutenante de la 8ème. « Je ne dirais pas non à un peu de renfort pour canaliser ces deux-là. » Elle n'eut même pas besoin de désigner les fautives.

Rangiku éclata de rire en l'entendant. « Nanao, quand est-ce que tu réaliseras que de nous cinq, c'est sans doute elle la plus tarée ? Tu te rends compte qu'elle ne s'est jamais tapé une cuite de sa vie ? »

« Je refuse de perdre le contrôle de mes gestes et paroles. Et je deviendrais une cible facile. Si c'est pour se réveiller en plus avec une migraine pas possible le lendemain et des nausées à n'en plus finir, quel intérêt ? » Répliqua aussitôt la concernée.

« Haaa, la, la, je n'ai pas dit mon dernier mot sur le sujet. Et ce n'est pas une raison pour que tu refuses de goûter à autre chose que des bières insipides. »

« Mais c'est très bon, la bière ! » S'insurgea Makae.

« Hmph, pas une boisson de femme ! Et qu'est-ce que ça schlingue en plus ! »

« Rangiku, ton langage ! » Intervint Nanao.

« Heu, tu te rends compte que Yachiru a en sa possession un répertoire beaucoup plus vaste que le mien ? »

« Ce n'est pas une raison pour l'encourager dans ses mauvaises habitudes. J'ai passé plusieurs années à apprendre à Kohana et Yachiru à parler à peu près correctement. Ne ruine pas tous mes efforts. »

« Tu devrais être fière de moi, j'ai réussi à me faire passer pour, et je cite, plus noble que noble. »

Ces quatre amies la regardèrent d'un œil étonné.

« Qui as dit ça ? »

« Oh, juste quelqu'un que l'on ne reverra pas. Mais les heures que tu as passé à me corriger ont été mises à profit durant la Saison. »

La lieutenante de la 10ème eut alors une illumination. « Mais j'y pense, tu étais en plein cœur de l'action. Tu dois connaître tous les ragots intéressants. Déballe ! »

« Tu sais, si tu faisais un effort sur ta tenue en public et ta consommation d'alcool, avec ton statut de lieutenante et en trouvant des sponsors tu aurais le droit d'y participer toi aussi. »

« C'est mon éternel dilemme ! » Soupira Rangiku. « Mais il faudrait que je sois 'sage' pendant des années avant qu'on ne me fasse suffisamment confiance pour me parrainer. Tu te rends compte ? Des années sans cuite ! »

« Non, des années sans paraître en public alors que tu es bourrée. En privé, ils n'en ont rien à faire. » Répliqua Makae.

« Mais c'est du pareil au même ! » Gémit Rangiku.

« J'comprends pas. » Annonça soudain Yachiru. « Ça pue, l'saké ! Pourquoi est-c'que tout l'monde boit ça comme si c'était du sirop ? J'ai goûté une fois et c'était carrément dégueulasse ! »

« Langage, Yachiru. » Rétorqua plus par habitude qu'autre chose Nanao.

La gamine sourit de toutes ses dents. « Tu m'rappelle Re-chan, tiens ! »

« A la grande différence que tu l'écoute un minimum, elle, alors que tu n'en as rien à faire de mes remarques. »

« Bah oui ! Re-chan, c'est Re-chan ! Et c'est pas vrai, j't'écoute ! Le jour où j'voudrais faire attention, je saurais ce que j'dois et dois pas dire. » L'enfant annonçait ça comme si c'était la chose la plus naturelle au monde.

Nanao soupira, sachant pertinemment qu'il n'y avait que deux personnes pouvant imposer quelque chose à Yachiru. Et encore, parfois, elle n'en était pas tout à fait certaine.

« Bon, maintenant qu'on s'est un peu désaltéré, vient la partie intéressante. » Il y avait des étoiles dans les yeux de Rangiku. « C'est l'heure du shooooppiiiing ! »

« Tu es sûre ? On pourrait rester à bavarder tranquillement ici. » Tenta en désespoir de cause Nanao.

« Tu rigole ? Ça fait des mois que je n'ai pas pu vous nipper avec la disparition de Kohana. Cette fois-ci, vous n'y couperez pas. Interdiction de fouiner chez les libraires, les confiseurs ou les armuriers. Et on aura tout le temps de papoter ce soir pendant notre dîner. Aujourd'hui, on fait tailleurs, coiffeurs, chausseurs et accessoiristes ! Je suis gentille, je vous épargne le maquillage.»

Nanao jeta un regard en coin vers Makae et Kohana qui avaient l'air aussi enthousiaste qu'elle. Mais toutes leurs protestations échouèrent face à la volonté implacable de l'ivrog… pardon, de Rangiku. Et c'est bon gré, mal gré qu'elles se laissèrent entraîner par cette dernière. Même Yachiru n'émit pas de protestations particulières. Elle était encore trop jeune pour intéresser la fashionista et, en conséquence, s'amusait beaucoup lors des séances d'essayage.

Elles avaient l'habitude de se réunir une fois par mois pour une après-midi et soirée, faisant coïncider leurs journées de repos pour l'occasion. Elles passaient toujours un moment de l'après-midi dans les boutiques, chacune chez ses commerçants et artisans favoris, avant de se retrouver dans une salle privée de bar ou de restaurant pour dîner et papoter à loisir. Alors que Nanao et Makae préféraient les libraires et les restaurants traditionnels, Yachiru arrivait toujours à passer chez une dizaine de confiseurs et pâtissiers et Rangiku s'évertuait à les entraîner vers des enseignes de couture afin de pouvoir les 'retapisser', comme elle disait, tout en dénichant des affaires pour elle-même. Quant à Kohana, elle suivait les unes et les autres au gré de ses fantaisies, tout en esquivant avec plus ou moins de bonheur les séances d'essayage qui foutaient autant la frousse à sa paranoïa qu'à son désir de discrétion.

Elle ne manquait pas de se demander, chaque fois qu'elle subissait ces supplices, comment la lieutenante de la 10ème s'était retrouvée dans ce groupe d'amies. Et surtout, pourquoi elles l'avaient acceptée.

« Parce qu'elle est la seule qui arrive à vous donner une impression de normalité ? » Suggérait par moment Mushoku.

Ce qui ne faisait que renforcer l'étonnement de Kohana. Matsumoto Rangiku et l'adjectif « normal » avaient-t-ils déjà été tous deux présents dans une phrase pour jouer autre chose que le rôle d'antithèses mutuelles ?

Mais cette fois-ci, Mushoku ne sortit pas l'une de ses répliques habituelles.

« Arrête de te poser des questions et profite. On va avoir du pain sur la planche bientôt. »

« Que veux-tu dire ? » S'alarma aussitôt la jeune femme.

« Tu n'as pas oublié notre petite promesse, j'espère ? » Kohana releva la tête, troublée par le ton presque menaçant de son zanpakuto. De quoi parlait-il ? Elle n'eut pas le temps de se poser davantage de questions. Yachiru débarqua en trombe et avec de grands éclats de rire pour la tirer par la main et lui montrer les nouvelles tenues dénichées par Rangiku pour ses amies et elle.

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- 54 ans après la défaite d'Aizen – 19 Mars –

Kuukaku sentait l'énervement monter en elle comme une moutarde un peu trop forte qui allait bientôt parvenir à ses narines. Mais ce n'était pas un éternuement qu'elle risquait de lâcher.

Elle contemplait d'un œil rageur les listes récapitulatives de ce qu'il fallait encore prévoir pour ce fichu mariage. Certaines avaient été gracieusement fournies par Yoruichi qui avait pris un malin plaisir à rappeler tout ce qu'un Grand Clan se devait de préparer pour l'occasion. D'autres étaient des rappels, des suggestions et bon pour accord envoyés par le second organisateur, Byakuya Kuchiki, ou plus vraisemblablement, par son majordome, ou l'une de ces vieilles tantes fouineuses dont son clan ne manquait pas.

Mais qu'est-ce qui lui avait pris d'accepter une embrouille pareille ?

Ichigo aurait dû se trouver une fille du Rukongai. Ils auraient fait une petite cérémonie sans chichis, un bon repas de famille et voilà ! Pas d'ennuis, pas de énième plan de tables, pas de centaines d'invitations, pas des « organisation florale pour les trente pièces de réception » et autres imbécilités de ce genre ! Si encore ça avait été une simple shinigami ou quelqu'un de petite noblesse, ils auraient pu encore garder des proportions raisonnables !

Mais non, Môssieur s'était intéressé à la Très Haute et Très Noble Damoiselle Rukia Kuchiki, héritière présomptive du Seigneur Byakuya Kuchiki, son frère, Chef du Clan des Kuchiki. Elle y réfléchirait à deux fois avant de faire à nouveau sa sentimentale et d'accepter une union pareille ! Ganju, Karin et Yuzu n'avaient qu'à bien se tenir ! S'il le fallait, elle se chargerait elle-même de faire le tri afin de s'assurer qu'elle ne revivrait plus jamais un tel guet-apens.

Quoique, Karin avait déjà trouvé le sien, de prétendant. C'était un capitaine, et une bonne partie de sa division voudrait assister à l'événement le jour où ils se décideraient à convoler, mais eux au moins ne feraient pas de manières.

Et encore, elle était la chef de famille du fiancé et aurait donc dû recevoir chez elle, mais Byakuya Kuchiki lui avait épargné cette plaie supplémentaire. Etant donné qu'Ichigo renonçait officiellement à son affiliation au clan Shiba et à la possibilité d'hériter un jour de la responsabilité de Chef, s'il arrivait malheur à elle et Ganju, le clan Kuchiki avait offert de recevoir chez eux.

De toute façon, elle le leur aurait imposé, avec ou sans cette renonciation. Eux avaient de la place. Elle n'avait aucune envie d'accueillir chez elle des milliers d'intrus qui fouineraient partout avant de relever le nez avec mépris parce qu'elle n'avait pas des plafonds en or et des sols en marbre.

Elle ne comprenait pas comment son petit cousin avait pu accepter de se retrouver emmêler dans les histoires de succession des Kuchiki. Quand on disait que l'amour rendait aveugle, on oubliait sagement de préciser qu'il vous spoliait en plus de tout instinct de survie !

En soupirant, elle se replongea dans ses listes pour trier, compter, ajouter, éliminer, contacter, le tout avec des ruses de stratège. Et elle n'en était qu'aux préparatifs. Le jour-même, il faudrait recevoir les salutations et les compliments des uns, les sollicitations des autres, trouver une solution aux urgences qui se présenteraient forcément… Ganju, Karin et Yuzu auraient leur propre rôle à jouer dans la réception, ne pouvant la remplacer pour faire son boulot. Même la dernière Saison n'avait pas suffi à la préparer à ça. Elle avait alors pu utiliser sans vergogne le personnage de Kyoko pour servir d'interlocutrice à sa place quand elle en avait marre.

Tiens, tiens, sa chèèèère cousine Kyoko…

Est-ce qu'on ne s'étonnerait pas que ce membre si bien considéré du clan Shiba ne soit pas là pour le mariage de son cousin ? Et alors qu'elle avait été particulièrement active, adroite et remarquée lors des réceptions de cet automne ?

Un lent sourire narquois s'étira sur ses lèvres. Elle avait une espionne à contacter.

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- 54 ans après la défaite d'Aizen – 23 Mars –

« Elle voudrait que tu joues à nouveau Kyoko ? Tu n'as pas que ça à faire ! A moins qu'elle n'ait un marché intéressant à nous proposer… »

« A vrai dire, elle a soulevé quelques questions intéressantes, Capitaine. Tout d'abord, l'absence soudaine de Kyoko à cet événement aussi important ne manquera pas de susciter de nombreuses questions. Ils ne sont pas tous idiots et certains pourraient se montrer beaucoup plus méfiants la prochaine fois qu'une nouvelle tête débarque dans leur cour. Ensuite, l'implication de ce personnage dans le complot n'a jamais été révélée. Sa réputation est donc intacte. Sa position d'aide et conseillère auprès du chef de clan Shiba et de parente sur fond d'amitié de l'héritière Kuchiki en fait un personnage influent pour certains, exploitables pour d'autres. Nous serions averties des moindres bouleversements au sein des nobles avant même qu'ils ne se produisent. Cette opportunité ne se refuse pas sans y avoir sérieusement réfléchi au préalable. Kuukaku et sa famille continueraient à jouer la comédie afin de maintenir ma couverture et pour que mes absences répétées ne suscitent pas d'étonnement.»

« Et en contrepartie ? »

« Je l'aiderais de la même manière que lors de la Saison, en m'occupant de ses … mouches. »

Le terme employé par Kuukaku avait été bien moins délicat mais Kohana préférait ne pas le répéter devant sa capitaine.

« Tu te rends compte que si elle nous l'as proposé, c'est qu'elle y voit pour elle un bien plus grand avantage qu'il n'y en aurait pour nous. »

« Mais ce que quelqu'un va considérer comme un grand avantage pour lui-même peut représenter bien peu de choses aux yeux d'un autre. »

« C'est vrai. »

Soi Fon prit un air méditatif.

« Avec quelle fréquence compte-t-elle te solliciter ? »

« Pour la Saison, maintenant qu'ils sont forcés d'y assister régulièrement, et pour certains grands événements publics où leur présence est absolument requise. Les connaissant, ils vont refuser la plupart des invitations, se contentant du strict minimum. Cela me prendrait quelques jours supplémentaires dans l'année, tout en me donnant accès à une mine d'informations non négligeable. Quant à la Saison, j'ai toujours mené moi-même mon équipe d'infiltration là-bas pour surveiller les alliances qui se forgeaient ou se délitaient. Cette fois-ci, j'aurai un meilleur poste d'observation et ça n'empêchera pas mon équipe de mener ses propres observations du côté des serviteurs. Ce qui me prendra le plus de temps, c'est de travailler ma connaissance de l'étiquette et mes manières. Mais on excuse beaucoup d'excentricités à une Shiba et l'on ne s'étonnera pas si j'agis comme bon me semble. »

« En soi, c'est également très avantageux pour nous. Je me rendrais chez elle pour discuter des détails. » Soi Fon réfléchit encore un moment et releva brusquement la tête.

« Kohana, combien de personnes sont au courant que tu es Kyoko Shiba ? »

« Mis à part ceux qui le savaient dès le départ, j'en ai informé le lieut… Marechiyo Omaeda, Yukiko et la cuistot de l'Odyssée de Rex. Sinon, mes amies d'ici savent que j'ai joué une noble durant la Saison mais sans plus de détails. Si elles commencent à chercher sérieusement, elles pourraient arriver à la bonne conclusion. »

« Hm. Et dans la 2nde division et l'Onmitsukido ? »

« Personne mis à part Koshiro. »

« Alors essayons de garder le secret autant que possible. Cela fait suffisamment de personnes au courant, inutile que ça s'ébruite ou ça ne servira plus à rien. »

« A vos ordres, Capitaine. »

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- 54 ans après la défaite d'Aizen – 3 Avril –

« C'est le mariage de votre cousin, il vous faut quelque chose de grandiose ! Vous êtes la chef de clan et son auxiliaire enfin ! »

« Yoruichi. » Grogna entre ses dents Kuukaku. « Plus ça avance et plus je me dis que t'en as rien à battre de nos tenues. Tout ce que tu veux, c'est nous casser les pieds. »

« Moi ? Qu'est-ce qui te fais dire ça ? » Répliqua avec de grands yeux innocents son amie.

« Je n'ai pas l'habitude de me prêter à tes petits jeux, mais cette fois-ci n'est pas coutume. Tu vas me le payer ! » La dernière phrase avait été rugie par la chef de clan qui se lança aussitôt à la poursuite d'un éclair noir. Yoruichi avait jugé bon de se transformer, partant du principe que plus on est petit, plus on est difficile à repérer et attraper.

« J'ai rarement vu Kuukaku-sama aussi énervée et fébrile. Toute cette histoire la fait sortir de sa zone de confort. Elle déteste quand elle perd le contrôle de ce qui se passe autour d'elle. » Observa Yuzu d'un ton méditatif.

« Oui, c'est la première fois que je la vois se lancer dans une course poursuite avec Yoruichi. D'habitude, elles s'engueulent un coup puis se mettent à vider une bouteille de saké tout en riant à des souvenirs débiles. » Le ton de Karin recelait un brin d'inquiétude.

« Bon ! » S'exclama la benjamine en claquant des mains. « Ce qu'on peut faire pour l'aider, c'est de choisir nos tenues et de lui faire deux ou trois propositions confortables et pratiques tout en étant élégantes. »

« Finalement, décrocher la lune ne paraît pas si compliqué quand on entend ça. » Lança d'un air narquois son aînée.

« Oh, arrête un peu. Je suis sûre qu'en s'y mettant toutes les trois, on va y arriver. » S'exclama Yuzu.

« Oui, enfin, à moins que l'une de vous deux ait développé une science des chiffons pendant que je patrouillais dans le Rukongai, on est mal parties quand même. »

Kohana avait assisté à l'échange entre les deux sœurs sans dire un mot. Encore, lors des séances avec Rangiku, elle savait qu'elle pourrait reléguer les tenues acquises au fond d'un placard sans jamais avoir à les porter. Là, il s'agissait d'une toute autre histoire. Ne pouvait-elle pas réutiliser l'un des kimonos dénichés avec Yoruichi pour la Saison dernière ?

« Kyoko, que penses-tu de ces teintes-là ? On pourrait reprendre l'une des coupes que tu avais adoptée pour la Saison. Ce style te va bien. Et on pourra l'agrémenter avec de beaux accessoires, de riches peignes pour les cheveux, un magnifique obi… qu'en dis-tu ? »

Béni soit cette petite ! Elle donnait parfois l'étrange impression de lire dans les pensées mais pour une fois, Kohana lui en était plus reconnaissante que méfiante.

« Ça me semble parfait. Pourras-tu donner les instructions à la couturière ? Je dois bientôt retourner à la division. »

« Je m'en charge ! Elle doit encore avoir tes mesures. Tu n'auras à te déplacer que pour le dernier essayage. »

Kohana lui adressa un petit sourire de remerciement avant de reprendre le silence pendant que ses « cousines » tentaient de se décider pour leurs propres vêtements et ceux de leur chef. D'un tacite accord, elles continuaient de l'appeler Kyoko, même en privé, afin d'éviter une bourde regrettable en plein milieu d'une foule curieuse.

Elle observa à nouveau le tissu que lui avait proposé Yuzu, songeuse.

« Qu'en penses-tu Mushoku ? »

Mais celui-ci ne répondit pas. Comme il n'avait pas répondu ces dernières semaines. C'est-à-peine si elle sentit un frémissement de sa part. Son silence inquiétait de plus en plus Kohana. Il avait déjà eu des bouderies mais celles-ci n'avaient jamais duré plus de quelques jours. Deux mois, c'était un nouveau record. Sa verve et ses piques lui manquaient étrangement, alors qu'ils passaient pourtant la plupart de leur temps à se disputer.

« Mushoku ? Que se passe-t-il ? »

Aucune réponse. En soupirant, elle prit congé des deux sœurs avant de rentrer à sa division.

Cette fois-ci, elle eut du mal à faire passer son anxiété derrière le mur qu'elle avait dressé. Elle avait le cœur, les poumons et l'estomac oppressé et tentait tant bien que mal de garder le même visage et la même démarche qu'à l'habitude. Son capitaine ne manquerait pas de détecter tout signal anormal et elle éprouvait une grande réluctance à lui parler de l'étrange silence de son zanpakuto.

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- 54 ans après la défaite d'Aizen – 29 Juin –

Le temps était radieux et même si les cerisiers avaient depuis longtemps perdus leur parure de perles roses, les jardins avaient été savamment conçus pour offrir une harmonie des couleurs et des senteurs en toute saison.

Les invités à ce qui s'avérait l'un des plus gros mariages du siècle paradaient dans les allées, échangeant salutations et compliments sur un ton joyeux. On n'était plus au temps de la Saison où il fallait à tout prix obtenir l'avantage sur ses rivaux et se prémunir contre toute attaque. Même si les affaires ne s'arrêtaient jamais tout à fait, l'ambiance de réjouissance due à l'occasion contaminait même les plus endurcis. Souvenirs et plaisanteries s'entremêlaient dans une atmosphère de bonne humeur générale.

La cérémonie de mariage avait eu lieu dans l'intimité, avec seulement la famille proche comme assistance, ainsi que le voulait la coutume. Les mariés recevaient à présent les félicitations de circonstance mais à vrai dire, c'est à peine s'ils faisaient attention au défilé des visages, enivrés par ce bonheur durement acquis. Non loin d'eux, Byakuya Kuchiki et Kuukaku Shiba représentaient leur clan et subissaient les assauts des courtisans qui n'avaient pas souvent l'occasion de les approcher de si près.

Au vu du nombre considérable d'invités, Kuukaku n'était pas la seule à s'être octroyé l'aide d'une auxiliaire en la personne de sa cousine. Le chef des Kuchiki avait demandé à une tante qu'il respectait tout particulièrement de recevoir à ses côtés. Ce qu'il ne précisait pas, c'est que cette tante méprisait les sots et se méfiait des ambitieux. Elle n'hésiterait pas à intervenir si l'une ou l'autre sorte, en particulier chez la gent féminine, s'approchait trop de lui, ayant encore tendance à le considérer comme un jeune garçon peu averti. Cette vision, d'ordinaire vexante et exaspérante, s'avérait fort utile en ces circonstances, sa fortune et son statut ne manquant pas de faire de lui la cible de nombreuses convoitises.

Il avait été surpris lorsque Kohana lui avait appris que Kyoko Shiba reprenait du service. Leur amitié avait grandi au fil des mois et la retrouver avec le visage d'une autre lui laissait une impression bizarre, comme une étrangère cherchant à se faire passer pour quelqu'un de proche.

Il avait dû chercher dans sa mémoire l'histoire qu'ils avaient créé avec son personnage et la manière dont ils avaient interagi, de sorte à ne pas provoquer l'étonnement et la curiosité le jour même. Une personne vive d'esprit, redoutable en affaires, avec la fierté et l'audace des Shiba tout en gardant un certain sens de la diplomatie et avec laquelle il avait sûrement dû travailler et interagir au cours des derniers mois pour tout organiser. Une personne qu'il devait apprécier tout en s'en méfiant un minimum. Quelqu'un avec qui il conversait volontiers comme avaient pu et dû le remarquer leur entourage au cours de la Saison. Ce qui était d'ailleurs l'objectif recherché à l'époque.

Personne ne s'étonnerait donc à ce qu'ils aient une discussion à un moment de la soirée. Plus, et des rumeurs naîtraient. Moins, et l'on se demanderait si les négociations entre le clan Kuchiki et le clan Shiba n'avaient pas menés à des litiges.

C'est à ces moments-là qu'il réalisait à quel point il détestait les faux-semblants. Son titre et son clan lui avaient épargné la simulation. Il pouvait se montrer aussi désagréable, froid et franc qu'il le souhaitait et l'on chercherait encore ses faveurs. Bien sûr, il ne se permettrait jamais une telle conduite et tentait de conserver envers tous un minimum de politesse, même s'il ne se privait pas de leur faire comprendre que leur conduite ou leurs avances lui déplaisaient.

Il avait réalisé, encore adolescent, qu'on exploiterait la moindre des faiblesses qu'il laisserait deviner. C'est pourquoi sa froideur était tout autant une rebuffade contre les familiarités qu'un bouclier contre ceux cherchant à le percer à jour pour l'attaquer. Et, il ne pouvait se le cacher, c'était également un couvercle intérieur afin de garder sous la surface toute la passion qu'il avait été capable de déchaîner envers ses ennemis ou pour ses amis lorsqu'il était jeune. Il ne pouvait plus se permettre de laisser sa colère ou son intérêt s'exprimer au plein jour, ayant expérimenté par le passé le mal que cela pouvait causer aux autres et à lui-même. Chaque victime, innocente ou coupable, en avait été une de trop. Aujourd'hui, il avait tellement l'habitude de cette impassibilité un brin hautaine qu'il arborait qu'il n'était même pas sûr de savoir se comporter autrement.

Il enviait à Ichigo cette liberté dans l'expression de ses sentiments. Avec l'âge et l'expérience, celui-ci s'était un peu assagi. Mais il n'hésitait pas à réagir au quart de tour dès qu'on l'énervait ou qu'on s'en prenait à sa famille ou ses amis. Il avait longuement hésité à confier le bonheur de sa sœur aux mains de ce passionné, se demandant s'il ne causerait pas plus de mal que de bien, si jamais elle venait à hériter du clan.

Cependant, si Rukia était encore en vie à l'heure qu'il est, c'était bien grâce à lui. Si elle souriait et s'exprimait avec plus de liberté qu'elle ne se l'était jamais permis, c'était également grâce à lui. S'il avait réussi à sortir de l'endormissement dans lequel il s'était volontairement noyé pour reprendre en main son clan et nouer enfin des liens avec cette sœur qu'il avait adopté, c'était encore et toujours grâce à lui. Peut-être les Kuchiki avaient-ils besoin d'un passionné comme lui aux côtés d'une personne plus posée comme Rukia afin de prospérer.

A vrai dire, il ne leur avait pas rendu la tâche facile, posant des conditions que certains avaient jugées impossibles à remplir. Ils avaient remporté l'épreuve haut la main, aidés sans le savoir par des circonstances regrettables. Le clan Shiba avait repris sa place au côté des quatre autres grandes familles. Kuukaku était réapparue, bon gré mal gré, au conseil des chefs de clan. Et la soif de justice de Byakuya était satisfaite devant ce rétablissement public de leur honneur et de leur respectabilité. Même si qualifier un Shiba de respectable pouvait paraître cocasse ou ridicule à plus d'une personne.

Plongé dans ses pensées, répondant mécaniquement aux félicitations monotones et répétitives, il ne s'était pas aperçu que le jour, comme la file, s'amenuisait. Il était temps de passer à l'intérieur pour le repas et il lança un regard du côté des Shiba. Il s'aperçut sans trop de surprise que Kuukaku avait disparu et que seule Kyoko restait pour accueillir les bavards s'étant trop attardés dans les jardins.

Il l'interrogea du regard, tournant légèrement la tête vers le manoir. Elle ne comprit pas tout de suite et afficha un air surpris une courte seconde alors qu'elle tentait de déchiffrer son message. Une lueur se fit soudain dans son regard et elle acquiesça. Ces petits gestes, presque imperceptibles, étaient du Kohana tout craché et il ne put s'empêcher un sentiment de victoire et une certaine satisfaction d'avoir décelé et reconnu la vraie personne derrière le masque.

Après avoir averti sa tante, ils firent tous les trois signe à leurs invités de prendre le chemin du banquet. Le repas durerait plusieurs heures, il y aurait ensuite la cérémonie du miroir avec l'ouverture d'un tonneau de saké. On boirait à la santé des époux et ceux-ci se retireraient dans leurs appartements. Les convives ne manqueraient pas de s'attarder encore un peu avant de prendre congé de leurs hôtes.

Alors, et seulement alors, il pourrait pousser un soupir de soulagement et se reposer. Diriger un clan et une division du Gotei en même temps était presque facile lorsqu'il n'y avait pas de complot à stopper et de mariage à préparer.

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- 54 ans après la défaite d'Aizen – 3 Juillet –

Furtive et rapide, Kohana s'enfonçait dans le bois bordant la propriété des Kuchiki, prenant grand soin de n'être pas repérée par les gardes qui patrouillaient le long de l'enceinte. Elle arriva bientôt à sa destination et sourit en constatant qu'il était déjà à sa place habituelle, plongé dans ses pensées.

« Bonsoir Byakuya-sama. »

« Bonsoir Kohana-san. »

Elle s'assit à son tour à quelques mètres de lui, prenant un moment pour respirer l'atmosphère paisible qui se dégageait de ce lieu.

« Vous êtes vous remis de la célébration ? »

Un léger sourire lui répondit. « J'apprécie de ne plus avoir que deux postes. Entre le complot et le mariage, je ne sais pas lequel des deux m'a demandé le plus de travail. »

Ce à quoi Kohana ne put s'empêcher de rire. « Je crois que Kuukaku-sama s'est posé exactement la même question. »

Byakuya la dévisagea un instant. C'était la première fois qu'il la revoyait depuis la réception, mais elle était alors Kyoko. Celle-ci, magnifiquement vêtue et parée avec élégance, avait ravi les yeux de nombreux invités. Mais lui avait tenté à chaque moment d'y retrouver les traits de Kohana. Maintenant qu'elle était redevenue elle-même, sans artifice ni accessoire, il contemplait ce visage marqué par les épreuves, en éprouvant bien plus de joie que face à la beauté de la noble.

« Souhaitez-vous vous entraîner ? »

Kohana fit une petite grimace. « Je viens de faire un aller-retour au 38ème district nord. Je préfère passer mon tour ce soir. »

C'était elle qui avait proposé l'idée quelques mois auparavant. Depuis qu'elle avait complètement récupéré de sa blessure, ils avaient cessé leurs entraînements des premiers temps. Elle lui avait demandé, un jour qu'ils étaient tous les deux silencieux et travaillés par des idées sombres, s'il voulait s'entraîner avec elle. Ils avaient commencé avec le même type d'exercices que lors de sa convalescence, jusqu'à ce qu'elle propose de se livrer à un combat. Pas de shunpo, de jeu d'adresse et de stratégie, pas de repérage et de travail sur le reiatsu. Un combat.

Il l'avait dévisagé, surpris d'une telle demande de sa part alors qu'il connaissait son handicap. Et il avait accepté. Un simple combat à l'épée, sans kido, ni shikai et encore moins bankai. Les premières fois, elle s'était retrouvée tétanisée face à lui, parvenant à peine à bloquer ses coups. Il avait soigneusement contrôlé sa force et son reiatsu, lui laissant le temps de s'habituer à ce nouvel adversaire.

Petit à petit, elle avait repris de l'assurance, bloquant et esquivant avec fermeté et adresse. Jusqu'au jour où elle était passée elle-aussi à l'attaque. Ce soir-là, à la fin de leur combat, elle lui avait avoué qu'il était le troisième partenaire avec lequel elle croisait le fer régulièrement, les deux autres étant Omaeda et Soi Fon. Elle avait bien combattu contre un ou deux collègues mais c'était dans des circonstances particulières et sans avoir le choix.

Il lui avait fait remarquer que la plupart des combats étaient contre des adversaires inattendus et inconnus mais elle avait répliqué que ses cibles à elle n'avaient pas le temps de dégainer leurs armes et que son métier lui demandait rarement des confrontations directes. Il n'avait rien eu à répondre à cela. Cette discussion l'avait laissé songeur, se demandant ce qui la paralysait dans un combat pour qu'elle se retrouve si apeurée après autant d'années passées à s'entraîner. Il ne lui avait pas posé la question, sachant que si elle souhaitait en parler, elle le ferait de son propre chef.

« Est-ce que… »

Il tourna la tête vers elle, remarquant son hésitation.

« Est-ce que… votre zanpakuto a jamais cessé de vous parler, de se manifester ? »

Byakuya fronça les sourcils. De quoi parlait-elle exactement ? De quelques jours de silence ? Oui, cela arrivait de temps à autre. Mais cessé de se manifester ? Parlait-elle d'une disparition dans le monde intérieur ?

« Il peut passer quelques jours sans me parler en effet. Nous avons tous des phases de désaccord avec nos zanpakutos. »

« Et si… et si ça dure plusieurs mois ? Est-ce qu'un shinigami a déjà… perdu son zanpakuto ? »

Il haussa légèrement les sourcils et se mit à l'observer attentivement. Le ton était hésitant, elle grattait et griffait légèrement ses avant-bras et évitait soigneusement son regard.

« Pourriez-vous me décrire la situation ? Je ferai de mon mieux pour vous aider. »

Face à l'inquiétude et la compassion qui résonnait dans sa voix, Kohana se recroquevilla sur elle-même et cacha son visage dans ses bras.

« Ça fait des mois qu'il ne parle plus. La dernière fois… je ne me souviens plus bien, mais la dernière fois, il disait qu'on avait quelque chose à régler. Depuis, je ne l'entends plus, je ne le sens plus. Je ne sais pas… pourquoi ou à quoi c'est dû. »

« Êtes-vous retournée dans votre monde intérieur pendant tout ce temps ? »

« Non, je… je n'y vais pas souvent à vrai dire. Et là, je n'ose pas. Je n'ose plus. J'ai trop peur de me rendre compte qu'il n'y est plus… que ce monde n'existe plus. »

« Senbonzakura, ressens-tu quoi que ce soit d'anormal ? »

« C'est difficile à dire, Byakuya-sama. Kohana-san cache constamment son reiatsu. Mais c'est vrai qu'il ne discute plus avec moi comme il le faisait au départ. »

« Depuis combien de temps ne parlez-vous plus ? »

« Je dirai deux ou trois mois, Byakuya-sama. »

« Depuis combien de temps exactement a-t-il cessé de vous parler ? » Cette fois-ci, il s'adressait à Kohana.

« Je ne me souviens plus bien. Février, je crois. Peut-être un peu plus tôt. »

Cela faisait cinq mois. Et ce n'est que maintenant qu'elle osait en parler. Byakuya tenta d'imaginer un silence de cinq mois de la part de son zanpakuto, sans se rendre dans son monde intérieur ni échanger avec lui. Il serait devenu fou d'inquiétude bien avant elle. En revanche, ce qui l'intriguait, c'est que Mushoku s'était encore manifesté à Senbonzakura bien après avoir cessé de contacter sa maîtresse.

« Est-ce que le capitaine Soi Fon est au courant ? »

« NON, non, elle ne doit pas… je ne peux pas lui dire. Vous imaginez ? Si jamais je perdais mon shikai, si jamais je perdais mon zanpakuto, à quoi… à quoi est-ce que je servirais ? Je n'aurais plus ma place à l'Onmitsukido ni à la seconde division. Qu'est-ce que je pourrais faire ? Qu'est-ce que je peux faire ? »

Cette fois-ci, ce n'était plus de l'inquiétude, mais bien de la terreur qui résonnait dans sa voix.

« Tout ce que je peux vous conseiller pour l'instant, c'est de vous rendre le plus souvent possible dans votre monde intérieur pour tenter de le trouver. Je vais chercher dans mes archives, voir si un cas pareil s'est jamais présenté. Vous devriez en parler au capitaine Unohana. Elle a peut-être rencontré des situations similaires. Et, Kohana-san… il est de votre devoir d'en avertir le capitaine Soi Fon. Vous mettez en danger vos objectifs, les personnes avec lesquelles vous travaillez et vous-même si vous continuez à entreprendre des missions sans toutes vos capacités. »

La voix de Byakuya s'était faite très douce, comprenant la peur et l'affolement qu'elle ressentait. Un shinigami se définissait par son zanpakuto. C'était l'expression d'une part de soi, la manifestation de son caractère, une extension de sa volonté qui, bien utilisée et comprise, permettait de décupler ses capacités.

Un shinigami qui perdait son zanpakuto perdait une part de son âme. Son clan était responsable des archives du Seireitei et il avait passé des années à parcourir les dossiers qu'il protégeait, mais il n'avait rien lu sur un tel cas. Si jamais il était effectivement possible qu'un zanpakuto disparaisse, sans que ce soit sous l'action d'un scellé, il n'était pas sûr des chances de survie du shinigami.

« Je sais, je… j'irai voir le capitaine Unohana. Et je veux bien que vous consultiez vos archives. Une fois que j'en saurai un peu plus, je… j'en parlerai au capitaine Soi Fon. »

D'avoir enfin admis ce secret et cette angoisse qui l'étouffaient depuis plusieurs mois l'avait brisé. Elle se mit à trembler, toujours recroquevillée sur elle-même. Il aurait voulu pouvoir la réconforter et la rassurer. Mais il ne se sentait pas capable de lui mentir. Un silence de plusieurs mois ne présageait rien de bon et le pire était à craindre. La gorge serrée et un poids sur l'estomac, il rageait de ne rien pouvoir faire de plus.

« Essaye d'entrer en contact avec lui. Et renseigne-toi auprès des autres zanpakutos au cas où ils auraient vécu ou rencontré une situation similaire. »

« Bien, Byakuya-sama. »

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Kohana ouvrit la porte de sa maison d'un geste maladroit. S'être ainsi confiée lui avait beaucoup coûté mais elle ne pouvait nier le léger réconfort qu'elle éprouvait après avoir laissé sortir toutes ses peurs et les avoir partagés avec un autre.

Ils avaient gardé le silence après sa révélation. Byakuya demeurant à ses côtés jusqu'à ce qu'elle prenne congé. Elle était rentrée d'un pas lourd à la seconde division, jusqu'à la petite maisonnette à laquelle elle avait droit en tant que lieutenante.

C'est à peine si elle vérifia ses pièges et systèmes d'alarme avant de s'affaler sur le canapé.

« Bien, maintenant que t'es posée, à nous deux. »

« Mushoku ? C'est toi ? Que se passe-t-il ? Qu'est-ce que… »

Mais l'esprit ne lui laissa pas le temps de poser toutes ses questions et l'entraîna de force dans son monde intérieur.

Dans la maisonnette, un corps tomba dans un grand bruit sourd que personne n'entendit.

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- 43 ans avant la défaite d'Aizen -

Elle en avait marre. Mais alors là, marre ! Non seulement elle avait dû passer trois jours sous une pluie battante à guetter l'arrivée de son suspect dans un coin qui puait la mort, planquée dans ce qui servait de décharge au quartier, mais en plus, elle avait fait cela pour rien, rien du tout. Leur informateur leur avait joué un sale tour et, quand elle s'était aperçue de la supercherie, elle avait hésité un court instant entre rentrer à l'Onmitsukido pour prendre un bon bain chaud ou bien faire comprendre à ce sale rat que l'on ne se moquait pas impunément de son organisation.

C'était Mushoku qui l'avait décidé, la traitant de p'tite demoiselle et lui demandant depuis quand elle avait pris des habitudes de bourgeoise. S'en était suivi une semaine de recherches car la mouche n'avait pas attendu qu'elle se rende compte de sa trahison pour déguerpir. Et quand elle l'avait trouvé, il était déjà mort. Sa cible avait dû se rendre compte que son subordonné en savait trop et avait décidé de lui faire la peau. La piste n'était plus froide, elle était glacée. Et, n'ayant plus aucun point de départ d'où reprendre sa chasse, elle avait dû rentrer tête baissée à la division pour faire son rapport au chef de son unité. Celui-ci s'était avéré moins que ravi. Mais elle avait appliqué toutes les précautions requises, avait vérifié ses sources plutôt deux fois qu'une, bref, avait fait le boulot.

Même avec toute la meilleure volonté, prudence et minutie au monde, on n'était jamais à l'abri de se faire rouler lorsqu'on devait opérer à partir d'indices aussi fins et maigres que ceux-là. On ne lui avait donc pas fait trop de reproches mais l'échec lui pesait quand même sur l'estomac. Ça, plus les deux semaines désastreuses qu'elle venait de passer, elle n'avait plus qu'une envie : se débarbouiller, aller enfin acheter ce bouquin dont elle avait attendu la parution depuis des mois et qui était sorti alors même qu'elle traînait dans les coins mal famés du Rukongai, puis s'enfermer dans sa chambre avec des friandises, un édredon bien chaud et son livre et ne pas en ressortir avant de l'avoir terminé.

Midinette, petite nature, tire au flanc, sybarite, femmelette… Mushoku s'était moqué d'elle tant qu'il pouvait. Mais elle n'en avait rien à faire et enfila un shihakusho de shinigami, le règlement ordonnant de le porter dès qu'on n'était pas en mission et qu'on sortait à l'extérieur, afin de ne pas se faire repérer comme Onmitsukido.

Elle arriva in extremis dans la petite échoppe de bouquiniste qu'elle avait l'habitude de fréquenter, il ne restait plus qu'un seul exemplaire du titre convoité sur l'étagère. Mais alors qu'elle allait le prendre, elle sentit une autre présence qui s'approchait pour saisir l'objet de ses pensées. Main fermement posée sur le livre, elle fusilla du regard la jeune fille qui tenait l'autre bout. Une shinigami.

Alors oui. Kohana en avait plus qu'assez ! Et il était hors de question qu'elle abandonne sa proie. Prête à tout, elle la menaça en silence et attendit que l'autre ouvre le débat, cherchant à la faire parler pour prendre l'avantage.

« Je suis arrivée la première dans la boutique. »

« J'étais la première près du livre. »

« Je suis sûre que tu pourras en trouver un autre ailleurs, mais j'étais la première. »

« Tu pourras en trouver un autre aussi facilement qu'moi. Tes deux arguments tiennent pas la route, l'un et l'autre. »

« Tu es de quelle division ? »

« Qu'est-ce que ça peut t'faire ? »

Kohana se rappela trop tard que les shinigamis avaient l'habitude d'annoncer leur division avec fierté et comme un étendard que l'on brandit. Heureusement, sa réponse n'avait pas trop étonné sa rivale.

« Je suis de la 10ème et on n'arrête pas de m'envoyer en patrouille dans le monde des vivants. Ce sera compliqué pour moi de chercher un autre exemplaire. »

« Ça tient pas. »

« Quoi ? »

« Ça tient pas, ton histoire. Ce livre est sorti y a pratiquement deux s'maines. Soit t'aurais pu aller l'acheter avant, soit t'étais vraiment en mission. Mais dans c'cas, tout shinigami a droit à minimum deux semaines de récup avant de r'partir en mission. T'as donc deux s'maines pour chercher c'bouquin. Moi, non. »

« C'est pareil pour toi. Tu aurais pu acheter ce livre plus tôt ou alors tu vas maintenant avoir du temps pour le chercher. »

« Non. J'reviens moi aussi d'mission et je suis d'service de nuit et j'dors dans la journée. J'ai pris sur mes heures de sommeil pour aller l'acheter avant qu'les boutiques ferment. »

Kohana avait soigneusement entrelacé le vrai et le faux dans l'espoir d'obtenir gain de cause. Mais l'autre n'avait pas l'air décidée à abandonner sa proie.

« Si tu veux, je l'achète, je le lis en vitesse, et ensuite, je te le prête. »

« Ça marche aussi en sens inverse. »

« Je lis très vite. Je suis sûre que je l'aurais fini bien avant toi. »

« Et qui te dis que j'lis pas aussi vite, voire plus vite que toi ? »

Elle vit la shinigami en train de se retenir très fort pour ne pas exploser. Un autre jour, elle aurait sûrement lâché l'affaire, habituée qu'elle était à ne pas créer d'histoires de peur de se faire repérer. Mais elle était aujourd'hui d'une humeur de bouledogue, et comme celui-ci, elle n'avait aucune intention de lâcher le morceau. Elle voulait lire ce livre, se reposer, oublier cette mission infernale. Hors de question qu'elle rentre les mains vides dans sa chambre.

« Bon, sinon, on paye chacune la moitié du bouquin, et on le lit ensemble dans un café. »

« C'est ridicule de posséder un livre qu'à moitié. Et j'déteste qu'on lise par-dessus mon épaule. »

On pouvait presque lire dans les yeux de la jeune fille un « elle m'énerve, elle m'énerve, elle m'énerve. ». Mais il fallait rendre honneur à son contrôle car elle garda sa frustration plutôt bien cachée.

« D'accord, faisons un marché. Tu achètes le livre, mais je le lis en premier. Et pendant que je le lis, je te prête un de mes bouquins pour te faire patienter. »

Kohana hésita un moment. C'était absurde comme accord mais également assez alléchant.

« Et qu'est c'que t'as comme genre de bouquins ? S'ils m'intéressent pas, ça annule le contrat. »

« Qu'est-ce que t'aime comme histoires ? »

« Mystère, histoire, psychologie… mais rien de nunuche. Après, j'ai pas encore exploré tous les genres. »

« Bon, ça tombe bien, j'ai des trucs qui pourraient t'intéresser. Alors voici ce qu'on va faire. On demande au bouquiniste de nous garder le livre, tu viens en choisir un chez moi. On revient l'acheter et je l'emporte pour le lire. Je promets de te le rendre dès que je l'ai terminé et tu me rendras mon bouquin à ce moment-là. Affaire conclue ? »

« J'ajoute juste un détail. Le bouquiniste doit promettre de l'vendre qu'à nous quand on s'ra toutes les deux rev'nues ici. Hors de question que t'essayes de m'doubler. »

« Hé bé, la confiance règne ! »

Kohana haussa les épaules, se refusant à répondre. Par contre, elle ignora soigneusement les éclats de rire de Mushoku qui n'en revenait pas de voir sa maîtresse se comporter comme une gamine capricieuse et boudeuse.

« C'est d'accord, faisons comme ça. »

« Au fait, tu t'appelles comment ? »

« Makae, et toi ? »

« Kohana. »

« De quelle division ? »

Cette fois-ci, l'espionne ne put y couper et mentit à nouveau. Après tout, les deux entités étaient liées, non ?

« La 2ème. »

« Ha, ça explique la paranoïa ! » Ce qui provoqua de nouveaux éclats de rire chez Mushoku qui trouvait la situation décidément très drôle.

Elles se dirigèrent donc vers les baraques de la 10ème division. En voyant les étagères qui envahissaient la chambre de la shinigami, Kohana n'en crut pas ses yeux. Soudain, elle ne regrettait pas tellement ce marché.

Elle eut du mal à faire son choix, si bien que sa collègue, bonne fille, lui proposa d'en emporter deux ou trois. Permission qu'elle mit aussitôt à profit. Le choix fait, elles retournèrent promptement chez le bouquiniste et Makae s'empara avec avidité du livre tandis que Kohana le payait. Alors que la shinigami repartait en sautillant vers sa division pour lire cette histoire si durement acquise, le zanpakuto se manifesta une nouvelle fois dans l'esprit de sa propriétaire.

« Tu sais Kohana, je me demande si tu ne viens pas de te faire une amie. »

« Une amie ? J'pense que je l'saurais si j'en avais une, non ? Raconte pas d'bêtises. »

« Justement, t'en as jamais eu, alors comment pourrais-tu le savoir ? »

« Parce que j'repérerais facilement quelque chose de complètement inconnu, tête de pioche. »

« Hmph ! »

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- 36 ans avant la défaite d'Aizen -

Assises à une table dans un recoin d'un salon de thé confortable et aux pâtisseries appétissantes, deux jeunes filles discutaient avec passion d'une intrigue. Autour d'elles, des livres étaient posés pêle-mêle sur la table et dans des sacs, se retrouvant soudain feuilletés avant d'être à nouveau délaissés par leurs lectrices.

Cette confrontation d'il y a sept ans avait évolué en complicité, aidé en cela par la passion commune des deux shinigamis, les histoires. Elles se retrouvaient plusieurs fois dans l'année pour échanger des bouquins, quoique la bibliothèque de l'une soit bien plus fournie que celle de l'autre, et leurs avis sur les récits qu'elles dévoraient entre deux missions.

Mushoku ne s'était pas trompé, même si Kohana avait eu du mal à accepter la réalité. Elle avait une amie. Elle. Kohana Mumei. Mais sa méfiance vis-à-vis de tout ce qui pensait l'avait tout de même incité à garder ses distances et à observer la situation de loin. La glace avait mis longtemps à se briser. Si Makae avait réussi à nouer des liens avec cette shinigami paranoïaque, c'était bien grâce aux promesses alléchantes de ses étagères. Etagères qui avaient survécu jusque-là aux assauts répétés d'une seconde lectrice, seulement parce que la dite lectrice avait peu de temps à consacrer à ce loisir. A l'Onmitsukido, lorsqu'on ne travaillait pas sur une mission, on était généralement en entraînement ou à l'infirmerie. Mais Kohana avait gardé de son enfance une tendance à l'insomnie qui lui laissait du temps pour autre chose que seulement le travail.

Et elle avait découvert qu'au-delà du plaisir de dévorer une histoire et d'accompagner des protagonistes tout au long d'un cheminement géographique, intellectuel ou intérieur, il y avait une autre joie, tout aussi grande, à partager ses impressions avec une autre personne qui connaissait elle-aussi l'histoire et l'avait appréciée.

Ce qui n'avait été au départ qu'un échange de livres, se transforma en conversations passionnantes qui se trouvèrent bientôt accompagnée d'une dégustation de pâtisseries au fil des années.

Et aujourd'hui encore, elles étaient plongées dans un débat sur les qualités stylistiques et scénaristiques d'une lecture commune.

Sauf que cette fois-ci, une personne les observait d'un œil intrigué alors qu'elle attendait sa commande au comptoir.

Kohana avait bien identifié son reiatsu par réflexe, mais habituée à la croiser, elle n'y avait pas prêté attention plus que ça. Les deux amies furent donc très surprises de trouver une petite fille assise à leur table en train de déguster une de leurs pâtisseries tout en écoutant avec curiosité leur discussion.

« Lieutenant Kusajishi ? Que faites-vous là ? » L'interrogea Makae alors que Kohana essayait de discrètement éloigner son assiette du rapace.

« C'est la troisième fois que j'vous voie ici. »

« Ha ? »

« Et à chaque fois, zêtes avec tous vos bouquins en train d'parler fort. Mais zavez pas l'air d'vous disputer. Du coup, j'me d'mendais d'quoi vous parliez. »

« Ha. »

« Pourquoi zêtes comme ça ? »

« Heu, je ne suis pas sûre de comprendre votre question. »

« Bah oui ! zêtes presque comme dingues sur vos histoires ! Mais c'est que du faux ! Alors c'est quoi l'intérêt ? »

Soudain, Kohana fut traversée par un éclair de compréhension. « Lieutenant, est-c'qu'on vous a déjà raconté une histoire ? »

« Bah oui, plein d'fois ! Y les andouilles avec leurs blagues à deux sous, les vieux schnoques avec leurs souvenirs en veux-tu en voilà, et pis y a l'grand père et Ukki qui m'racontent l'passé d'la Soul Society. Ça j'aime bien, y a des supers batailles. Mais c'est du VRAI ! Pas du FAUX. »

Kohana eut un drôle de pincement au cœur. Elle non plus, elle n'avait jamais entendu d'histoires avant de rencontrer l'ancien. Chassant les souvenirs qui commençaient à refluer en elle, elle regarda Makae.

« Par laquelle on commence ? »

« Hein ? Oh ! Bonne idée ! Les classiques, c'est toujours mieux ! »

Et elles entreprirent de raconter un vieux conte à la petite fille. Celle-ci commença par poser des questions, dénigrer des développements, s'exclamer à chaque rebondissement. Peu à peu, elle se tût, se concentrant pour écouter de toutes ses oreilles alors que les deux shinigamis en face d'elle se relayaient pour restituer tant bien que mal les péripéties des héros d'antan. Elle en avait même oublié de terminer le gâteau en face d'elle alors que dans son esprit une pêche géante échouait sur le rivage, une tortue sacrée l'invitait dans un grand palais, une jeune fille retournait sur la lune, un garçon parcourait les forêts avec toutes sortes d'animaux, et deux amants se retrouvaient séparés par les étoiles.

Ce fut la voix de la propriétaire qui les tira du monde enchanté dans lesquelles elles voyageaient. Elle devait fermer sa boutique et la commande était prête depuis presque deux heures. Yachiru s'ébroua comme si elle sortait d'un rêve. Elle dévisagea un instant les deux conteuses, leur fit un grand sourire et attrapa le paquet que lui tendait la maîtresse des lieux.

« Y en a d'autres comme ça ? »

« Des centaines. »

L'enfant prit un air songeur. « Mais elle m'en a jamais raconté alors qu'elle a toujours la tête fourrée dans des livres, comme vous ! »

« De qui parlez-vous, lieutenant ? »

« Oh, mon amie. Mais elle m'a jamais raconté d'histoires fausses. C'est drôle. On sait que c'est pas vrai, mais on a une drôle de démangeaison à l'intérieur quand on les entend. »

« Une démangeaison ? » Makae était intriguée et amusée, se demandant, comme beaucoup d'autres, ce qui pouvait bien passer par la tête de cette enfant extraordinaire.

« Ouais, comme si c'était faux pour que nous, on fasse mieux le vrai. J'me d'mande… j'me d'mande, si le faux nous donne c't'envie-là aussi fort, c'que ça serait si y avait une histoire vraie encore plus belle que toutes les fausses, c'que ça nous f'rait faire. »

Makae et Kohana échangèrent un regard, interloquées. Mais l'enfant et ses sucreries étaient déjà loin.

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- 35 ans avant la défaite d'Aizen -

Un an avait passé, mais la scène n'avait pas changé, ou presque. Un troisième couvert attendait une absente, alors que les deux jeunes filles avaient déjà entamé leur conversation. Elles n'avaient même pas besoin de la prévenir. La petite avait comme un radar et les retrouvait immanquablement pour chacune de leurs sessions. Alors, elle s'asseyait à leur table avec des provisions et les écouter discuter de leurs histoires avant de commencer à lui en raconter certaines de bout en bout.

Elles lui avaient déjà demandé si elle ne souhaitait pas les lire elle-même. Elle n'aurait alors pas à attendre qu'elles se réunissent pour en écouter de nouvelles. Mais l'enfant avait donné une réponse qui donnait à réfléchir.

« J'ai essayé d'en lire une. Mais au bout d'une ligne, j'étais déjà partie courir. C'est mort quand c'est écrit. Alors que quand j'vous écoute, j'regarde vos gestes et vos grimaces, j'écoute vos voix et j'ai l'impression d'me retrouver dans l'histoire. L'histoire, elle vit quand elle est racontée, pas quand elle est écrite. Ça respire, vous comprenez. Et pis, ça m'ennuie d'lire. Ken-chan dit qu'j'en aurai besoin un jour ou un autre, mais y a plein de p'tits signes qui dansent d'vant vos yeux et vous y comprenez rien, et tout c'qui vous reste, c'est un mal de crâne pas possible. »

Depuis, elles n'avaient pas insistées et se prêtaient volontiers au métier de conteuses lorsque la lieutenante les visitait. Makae, avec son rôle de patrouilleuse dans le monde des vivants, rapportait à chaque fois de nouveaux contes provenant de différents pays et elles ne manquaient jamais d'idées. La difficulté consistait plutôt à se limiter et décider lesquelles raconter à chaque fois.

Elles étaient d'ailleurs plongées sur cette épineuse question lorsque la voix de la gamine résonna dans la salle.

« Ma-chan, la souris ! J'vous présente Nana ! »

Makae et Kohana levèrent les yeux, étonnées, pour se trouver face à la lieutenante Nanao Ise, que sa collègue miniature avait traîné avec enthousiasme jusque-là. Celle-ci semblait aussi surprise que les deux shinigamis assises à la table.

« Ha. Bonjour 3ème siège Ise. » Articula enfin Makae avant de se lever pour la saluer, suivie une seconde plus tard par son amie.

« Elle aussi elle arrête pas d'lire. J'me suis dit qu'vous vous entendriez bien. Et puis c'est mon amie et zêtes mes amies, alors autant qu'on soit toutes amies tout court, non ? »

« Bonjour… » La voix du troisième siège marqua une pause.

« Je suis Makae Kuni, de la 10ème division. »

« Kohana Mumei, de la 2nde. »

« Enchantée de faire votre connaissance. » Répondit poliment Nanao.

Yachiru la fit s'asseoir sans plus attendre et posa tant de questions aux deux autres que la conversation finit par reprendre presque normalement. Lorsqu'elles entamèrent le débat sur un livre que le 3ème siège connaissait bien, celle-ci se joignit aussitôt à la discussion et la gêne du début fut définitivement oubliée.

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- 52 ans après la défaite d'Aizen –

Leur amitié n'avait jamais faibli. Avec les missions des unes et des autres et la montée en grade de Kohana et de Nanao, il se passait souvent plusieurs mois avant qu'elles n'arrivent à se retrouver toutes les quatre pour discuter, déguster et dévaliser leurs commerçants favoris. D'un caractère introverti pour la plupart, ces longues absences n'étaient que des parenthèses entre deux après-midis de détente, de dépenses et de partage littéraire.

Yachiru avait essayé d'intégrer Makae et Kohana au club des femmes shinigami. Si la première avait fini par céder aux demandes insistantes et répétées de la lieutenante miniature, la seconde s'était montrée intraitable sur le sujet, prétextant qu'elle ne devait pas se faire remarquer.

Nanao avait rapidement deviné que la jeune femme appartenait à l'Onmitsukido et avait réussi à convaincre Yachiru de cesser ses jérémiades et récriminations. Les années étaient passées, et elles étaient toutes sorties indemnes de la guerre contre Aizen même si certaines d'entre elles avaient dû séjourner à l'hôpital pendant quelques semaines. Elles n'avaient eu aucune nouvelle de Kohana durant toute cette période. Lorsqu'elle revint, quelques mois après la guerre, elle avait perdu les kilos difficilement gagnés au cours des dernières années et avait des poches sous les yeux aussi grandes que ses joues. Elles ne réussirent jamais à obtenir des détails sur ce qu'elle avait fait pendant ce temps. La simple évocation de ce conflit allumait une lueur d'angoisse dans ses yeux qu'elles n'aimaient pas apercevoir.

Ce n'est qu'un soir, alors que Yachiru et Makae étaient parties en quête d'un goûter, que Kohana, épuisée et en proie à de mauvais souvenirs, avait lâché une ou deux phrases qui avaient mis la puce à l'oreille de Nanao. Apparemment, l'Onmitsukido avait envoyé ses meilleurs espions enquêter directement chez l'ennemi, en une sorte de mission suicide. Les deux tiers d'entre eux n'étaient pas revenus.

Après cela, la vie avait repris son cours au Seireitei, entre des incursions de Hollows sans importance, les manigances habituelles chez les nobles, les affaires louches chez les commerçants sans scrupule et les trafics dans le Rukongai. La plupart de ces histoires ne concernaient pas le Gotei 13 qui se concentrait uniquement sur la protection des âmes contre les Hollows et leur bon passage du monde des vivants jusqu'à la Soul Society.

Et puis, deux ans auparavant, les cernes avaient repris leur place sur le visage de Kohana, pour ne plus le quitter. Elle venait de moins en moins à leurs réunions, prétextant une trop grande charge de travail. Nanao pensait enfin avoir l'explication de ces absences lorsqu'elle avait appris la nomination de Kohana au poste de lieutenante de sa division. Il n'y avait pas trop de deux ans de travail intensif pour préparer une passation, surtout qu'il ne s'agissait pas seulement d'une division mais également des forces secrètes de la Soul Society.

Mais alors qu'elles étaient rassemblées ce soir pour fêter dignement cette promotion, Kohana semblait encore plus en retrait que d'habitude. Ses trois amies avaient préparé un plan d'attaque en bonne et due forme pour lui faire avouer ce qui la mettait dans des états pareils. Elles avaient réservé une salle à l'écart avec des murs épais qui ne laisseraient pas passer les sons, connaissant le besoin de discrétion de l'espionne.

Leur plan aurait marché à la perfection s'il n'y avait pas eu un léger imprévu du nom de Rangiku Matsumoto.

« Comment ça cette salle est réservée ? Mais c'est notre coin préféré ! Allons, laissez-moi juste jeter un coup d'œil ! Attention, oups, excusez-moi, c'est ça, tiens-le ! Oh, mais qui voilà ? »

La lieutenante de la 10ème division venait de passer la tête par la porte après avoir forcé le passage, aidée par ses compagnons de beuverie. Tête qui fut retirée aussi rapidement qu'elle était apparue.

« Les gars, allez chercher un coin ailleurs et buvez sans moi ! J'ai des copines avec qui discuter. On s'fera ça un autre soir ! Bye ! »

Après avoir lancé ces instructions à la cantonade, elle entra définitivement dans la pièce et ferma soigneusement la porte derrière elle.

« Et bien ! Si je m'attendais à vous trouver toutes là ? Vous faisiez une petite fête entre lieutenantes sans me prévenir ? Oh, Makae, petite cachottière ! Alors comme ça tu connais la cible de toutes les rumeurs des dernières semaines et tu ne m'en disais rien ? Pour la peine, je m'invite à votre table ce soir. »

« Comme si vous aviez besoin d'une raison. » Marmonna l'interpellée dans sa barbe inexistante.

Mais Rangiku avait un toupet sans limite et ne prêta pas attention aux récriminations de sa subordonnée.

« Alors, Mumei-san, oh, et puis, on est entre collègues du même rang, alors pas d'chichis, Kohana, c'est bien ça ? Si tu m'en disais un peu plus sur toi ? »

Nanao eut soudain l'envie irrépressible de saisir sa collègue par le col pour la jeter hors de la salle. Mais l'autre n'hésiterait pas à revenir, et, mine de rien, c'était une sacrée combattante quand elle était sobre.

Kohana, quant à elle, se contenta de dévisager Matsumoto sans rien dire.

« Pas bavarde, hein ? Comment ça va-t-y Yachiru ? »

La petite fronçait les sourcils, hésitant entre virer l'intruse qui venait de gâcher leur plan ou bien laisser les choses suivre leur cours, sachant que Ran-Ran avait le don pour créer des situations divertissantes.

Elle opta finalement pour la seconde option et offrit un sourire au trouble-fête tout en enfournant une nouvelle part de gâteau.

« Dites donc, je vous avais déjà vu toutes réunies au salon de thé favori de Yachiru mais je ne savais pas que la quatrième était Kohana. Alors comme ça, vous avez un club de lecture ? Intéressant. Vous voulez pas qu'on commande du saké par contre ? Le thé, la bière et les jus de fruit, c'est pas mon truc. »

« Si tu veux du saké, va te le payer toi-même. » Répliqua un peu vertement Nanao.

« Oh, ça va, on peut toujours se risquer sur le bizarre. » Et là-dessus, elle piqua la pinte de Makae qui émit un grand cri de protestation. Alors que Rangiku faisait mine de ne rien entendre, la voix de Kohana résonna pour énumérer une drôle de litanie.

« La latte sous le coin droit du tapis, le placard dont la porte coince, l'intérieur du canapé, là où le rembourrage a été retiré. »

« N'oublie pas la gouttière au-d'ssus d'la fenêtre ! » S'exclama Yachiru en riant.

Nanao et Makae n'y comprenaient rien du tout mais Rangiku avait immédiatement arrêté de boire et une goutte de sueur perlait le long de son front.

« Bien joué. » Se contenta-t-elle de répondre avant de replacer le verre volée devant sa propriétaire.

« Heu, quelqu'un pourrait nous expliquer ? » Intervint cette dernière tout en récupérant avec reconnaissance sa bière.

« C'est toutes les planques de Ran-Ran ! » Chantonna Yachiru, enchantée de ce développement. Elle sentait qu'elle allait bien s'amuser.

« Bon, alors vous avez lu quoi de bon récemment ? » Devant cette première défaite, Rangiku avait décidé d'y aller plus en finesse. Elle devait d'abord les mettre en confiance, leur donner une impression de sécurité et de normalité avant de commencer à leur tirer les vers du nez.

Comme elle l'avait espéré, les épaules se détendirent un peu et la conversation reprit. Elle se prit même au jeu et se mit à lancer des commentaires çà et là sur des développements inattendus ou des personnages intéressants. Elle ne lisait pas autant que ses collègues mais savait apprécier une bonne histoire, surtout quand celle-ci était vraie, et ne se priva pas pour raconter une ou deux anecdotes amusantes.

Tant et si bien qu'elle se laissa aller à leur confier son Plan.

« Vous voyez, on a des femmes capitaines et lieutenantes formidables et talentueuses mais elles ont toutes un défaut majeur. »

« Lequel ? » Demande Makae avec méfiance, connaissant un peu trop bien sa lieutenante.

« Elles ne savent pas se nipper ! C'est terrible ! Avec leur position, elles ont une responsabilité importante vis-à-vis des femmes shinigami ! Elles doivent montrer l'exemple et les pousser à se dépasser en toutes circonstances ! Mais niveau mode, c'est mal parti. Regardez Soi-Fon et Unohana ! C'est tragique, vraiment ! Alors, il faudrait qu'on lance un mouvement. En s'habillant du dernier chic, ça leur donnera envie de faire un peu plus attention à leur tenue et ta daaaa ! On lance une ligne de boutiques Gotei by style ou Seireitei Fashion, chais pas encore, et… »

Oui, la jeune femme avait avalé quelques verres depuis le début de la soirée.

« Du coup, c'est dit ! Demain, j'vous amène faire les boutiques ! Vous verrez, ça va être splendide ! On s'retrouve à quelle heure ? »

Un long silence fut sa seule réponse. Elle les regarda tour à tour d'un œil suppliant mais il suffisait de rencontrer leur regard pour lire le non catégorique qu'elles opposaient à sa proposition.

Rangiku sourit intérieurement. Le plan A avait échoué mais elle n'avait pas dit son dernier mot.

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- 52 ans après la défaite d'Aizen –

« Toi aussi ? »

Makae contemplait d'un œil stupéfait l'espionne qui faisait sa mine des mauvais jours. Étant la subordonnée de Matsumoto, celle-ci avait des possibilités de chantage quasi infinies. Mais Kohana, c'était une autre histoire !

« Comment a-t-elle réussi à te convaincre ? »

« Ordre de ma capitaine. » Répondit Kohana en serrant les dents.

« Ordre de ta… Attends, on parle de Soi Fon là ! Qu'est-ce qu'elle a fait ? »

« Matsumoto a envoyé un message à Yoruichi-sama. Une sorte de pari. »

« Mince, elle est encore pire que ce que je pensais ! Et ça fait des décennies que je travaille sous ses ordres ! »

« Yay ! Vous êtes là ! »

« Yachiru ? Elle t'a offert des bonbons pour te persuader ? »

« Oh non, je me suis juste dit que ce serait marrant ! »

« Bien, je vois que vous êtes toutes là ! »

Rangiku, suivie de près par une Nanao au visage impassible, les salua en ignorant soigneusement leurs regards noirs.

« On va commencer sans plus tarder, suivez-moi ! Et après, on pourra s'installer au salon de thé, j'ai déjà réservé la table. »

« C'est la carotte après le bâton ? » Commenta à mi-voix Makae.

Kohana s'approcha de Nanao.

« Comment t'a-t-elle persuadée ? »

« Je ne veux pas en parler. » Répliqua d'un air sombre la lieutenante de la 8ème division.

Bon, c'était dit. Elle y passerait le temps qu'il faudrait mais Kohana avait bien l'intention d'exploiter la moindre faiblesse de leur maître chanteur. Et ensuite, elles se vengeraient.