my fire never goes out (i rise from my scars)

Chapitre 26

oOo

« Vous avez menacé mon mari. »

La voix d'Alyssa n'exprime aucune émotion particulière, ni peine, ni colère, et Cersei ne détourne pas les yeux de l'oranger qu'elle est en train de fixer d'un air un peu absent.

« Je n'aurais pas dû, » admet-elle.

Elle cueille une orange et commence distraitement à la peler, elle a l'impression que son esprit est loin, très loin de son corps, tout entier tourné vers l'avenir sous le soleil de la vengeance.

« Vous n'auriez pas dû, » confirme Alyssa.

Cersei consent enfin à se tourner vers elle. Sa main est crispée autour de la poignée de son épée, elle la serre tellement fort qu'elle la briserait si elle était faite de cristal.

« Norio est un homme bon. N'avez-vous pas confiance en mon jugement ? »

(Confiance. Les mots de Tyrion dans sa bouche à elle. Ils se ressemblent, et Cersei n'est pas certaine que ce soit une bonne chose.)

« Je devrais, » finit-elle par soupirer. « J'aurais dû. J'aurais dû vous écouter. »

Le masque d'impassibilité d'Alyssa se fissure, sa lèvre se met à trembler et Cersei a l'impression que c'est elle qui a été trop fissurée et qui est sur le point de se briser.

« Je suis désolée. »

Cersei hausse les épaules.

« Vous m'aviez prévenue. Tyrion m'avait prévenue... je vous ai ignorés. Ce qui est arrivé est de ma faute. »

« Non ! »

Sa voix se fait plus forte, l'émotion commence à y poindre.

« Je savais. Je savais ce qu'il était et je n'ai rien fait. »

« Si c'est à propos de son âme... »

« Non ! »

Des larmes apparaissent au coin de ses yeux, elle les essuie d'un geste rageur, ses traits prennent l'expression du chagrin et du regret, comme si c'était elle qui s'était trouvée à la place de Cersei, nue, inconsciente, à la merci d'un monstre, comme si... comme si...

(Et Cersei comprend, elle comprend parce qu'elles ont les mêmes cicatrices, elle comprend parce que la culpabilité d'Alyssa la submerge, elle comprend ce qu'elle aurait dû comprendre dès le début.)

« L'homme qui vous a violée il y a toutes ces années... »

Le temps semble se figer, être suspendu dans l'air, c'est le court instant qui se déploie entre le moment où on lâche un verre et celui où il se brise en mille morceaux sur le sol.

« C'était lui. »

Et c'est comme si Cersei venait de prononcer une sentence de mort, et c'est peut-être bien ce qu'elle a fait en mettant ainsi à nu de vieux souvenirs qu'Alyssa a probablement désespérément cherché à enfouir au plus profond de son esprit, le mur de glace qui les protégeait finit par fondre et après c'est elle qui fond en larmes.

Lorsqu'elle se jette dans ses bras Cersei en a le souffle coupé, elle reste plantée là comme une statue de glace sans savoir quoi faire.

(Et ce n'est pas normal, elle ne devrait pas rester figée, Cersei n'a jamais été faite de glace, elle est tout en flammes, n'en déplaise à cette catin Targaryen.)

Alors avec une douceur qui lui est toujours aussi peu familière, elle lui rend son étreinte et la laisse pleurer contre elle pendant un long moment.

Quand elle s'écarte, Cersei est subjuguée par ses yeux que ses larmes ont rendus presque dorés.

« Excusez-moi, » soupire t-elle.

« Ne vous en faites pas, » répond Cersei, mal à l'aise.

« Vous devriez me détester. J'aurais pu vous prévenir mais j'avais honte, tellement honte, et j'avais peur, je... »

« Alyssa. Vos regrets ne changeront rien à ce qui s'est passé. »

(Mais aucun des mots de Cersei ne semble parvenir à la faire se sentir mieux.)

Alyssa laisse tomber son épée sur le sol et la fixe longuement, le regard vide. Cersei pose une main hésitante sur son bras.

« J'ai vu son âme, vous savez, il y a toutes ces années... je venais de m'enfuir de chez moi, je vagabondais sur le port en fixant les navires avec espoir... c'est là qu'il m'a vue. J'ai frissonné quand il a posé les yeux sur moi mais il m'a parlé d'une voix douce. Et ses yeux étaient beaux, si beaux. Il m'a demandé ce que je faisais là... je lui ai dit que je voulais partir d'ici, que je voulais être libre. Et quand il m'a répondu qu'il pouvait m'aider... je l'ai cru. Je l'ai cru malgré la noirceur que je lisais en lui. J'étais si naïve... si stupide. Et il en a profité. Je l'ai suivi. »

Elle ne va pas plus loin, elle n'en est pas capable mais c'est inutile – Cersei a très bien compris, et elle n'a jamais été aussi sincère que lorsqu'elle lui dit :

« Je suis désolée, Alyssa. »

Elle lui offre un timide sourire. Cersei fronce les sourcils, la colère revient, Alyssa était à peine plus qu'une enfant et elle a eu le malheur de croiser le chemin d'un voleur d'innocence comme bien trop de petites filles dans ce monde, sans doute une des plus grandes injustices qui existent.

« Comment faites-vous ? » demande t-elle dans un souffle. « Comment faites-vous pour supporter de le voir, d'être à proximité de lui ? N'avez-vous jamais envie de le tuer ? »

Elle laisse échapper un rire amer qui ne lui ressemble pas.

« J'ai rêvé de le tuer plus de fois que je ne peux le compter... »

Son regard se pose de nouveau sur son épée.

« Ça... ce n'est qu'une façade, vous savez ? Je n'ai jamais eu le courage de le faire. Gaelon est trop puissant. Il est... invincible. »

« Personne n'est invincible, » dit fermement Cersei.

(Et elle en sait quelque chose. On disait les Lannister invincibles, on disait qu'ils baigneraient le monde de leur lumière rouge et or pour l'éternité. Et où sont-ils, maintenant ?)

« Norio... est-ce qu'il sait ? »

Mais elle connaît déjà la réponse et n'est nullement surprise de voir Alyssa secouer la tête.

« Non... je ne lui ai jamais dit. J'avais trop honte, j'avais peur des conséquences. Et qu'aurait-il pu faire, de toute manière ? Gaelon... »

« Gaelon n'est rien, » gronde Cersei.

Elle songe qu'elle doit vraiment ressembler à une lionne, maintenant, les yeux brûlants, le feu qui coule dans ses veines, un rugissement qui remonte de ses entrailles et menace de faire s'écrouler le monde.

(Je rugis – jamais cette devise ne l'a aussi bien représentée.)

« Il a cru que c'est nous qui n'étions rien... des objets à sa disposition, des marchandises. Il s'est trompé. Et il va le regretter. »

Alyssa lui jette un regard interrogateur.

La voix de Cersei ne tremble pas.

« Je vais le tuer. »

.

(Elle ne sait pas quand, elle ne sait pas comment, mais elle le fera. C'est une certitude absolue.)

.

Sa lionne de sœur s'est mise en chasse et Tyrion devrait être aveugle pour ne pas le remarquer.

Elle ne lui dit rien, bien sûr, elle ne cherche aucunement à l'impliquer dans ses plans parce que c'est sa vengeance, c'est à elle que Gaelon s'en est pris, c'est elle qu'il a droguée et déshabillée en ignorant ses protestations, c'est elle qu'il aurait violée si un frère pris de remords ne l'avait pas sauvée au dernier moment.

Souvent, il la voit se perdre dans ses pensées et des ombres destructrices obscurcissent le vert de ses yeux. Il ne peut empêcher la peur de venir emprisonner son cœur dans ses serres tranchantes, il a peur que Cersei se laisse submerger par ses envies meurtrières et qu'elle redevienne celle qu'elle était avant, qu'elle oublie qu'elle l'apprécie, maintenant, et qu'elle ne se souvienne plus que de la haine.

(Il ne veut plus jamais revoir l'ancienne Cersei, celle qui le regardait avec mépris et l'a condamné à mort sans hésiter une seule seconde.)

Cersei semble deviner ses tourments.

« Tu es silencieux depuis quelque temps, » lui dit-elle un soir, pendant le dîner.

Il hausse les épaules, mal à l'aise, et préfère se concentrer sur Joanna.

« Je te fais peur ? » lui demande t-elle.

Tyrion a envie de soupirer. Comment est-il devenu si transparent à ses yeux ? A t-il renoncé à lui dissimuler ses sentiments ou le connait-elle simplement trop bien ?

« Oui, » admet-il. « Ces ombres que je vois dans tes yeux... »

« Regarde-moi. »

Surpris, il relève la tête et leurs regards se croisent.

« Est-ce que tu vois des ombres maintenant ? »

La gorge nouée, il secoue la tête de droite à gauche.

« Ces... ces ombres que tu vois... elles ne te sont pas destinées. Tu n'as pas à t'inquiéter. »

Il lui offre un timide sourire. La culpabilité revient.

(C'est à cause de lui que ces ombres sont revenues, c'est à cause de lui que Cersei ressent l'envie de se venger, il ne l'a pas écoutée et il a le résultat devant lui.)

« Je peux te poser une question ? » demande t-elle soudainement.

Tyrion acquiesce d'un petit signe de tête.

« Quand tu étais à Essos... est-ce qu'il t'arrivait de penser au jour où tu me reverrais ? »

Il perçoit une sincère curiosité dans sa voix et se replonge dans ses souvenirs, du temps où il aimait Daenerys et se noyait dans ses yeux violets, du temps où l'avenir lui semblait radieux.

« Bien sûr. »

Evidemment, il pensait souvent à ce jour tant espéré, le jour où Daenerys parviendrait à s'emparer du Trône de Fer sans faire couler la moindre goutte de sang. Rien ne s'est passé comme prévu, bien sûr. Les Marcheurs blancs ont fait voler en éclats tous leurs plans. Daenerys est revenue à Port-Réal mais pas pour s'emparer de la couronne – pour parlementer.

(Quelque chose d'autre a volé en éclats, ce jour-là, et sans même qu'il s'en rende compte – la foi qu'il avait en sa sœur.)

« J'avais un rêve, à propos de ce jour, » confie t-il, légèrement rêveur.

Cersei semble nostalgique.

« Est-ce que c'était un beau rêve ? »

Il la regarde longuement, sourit tristement et hoche la tête.

« Un très beau rêve. »

Le silence revient et ils ne disent plus un mot.

.

« Tu n'es pas obligée d'y aller... » lui répète Tyrion pour la centième fois.

« Je sais, » répond Cersei. « Mais je le dois. »

Je n'ai pas peur.

Stallor a organisé une nouvelle réception et elle ne doit pas craindre de se confronter à Gaelon Nargaris parce qu'elle n'est pas rien et ne l'a jamais été, c'est bien dommage pour lui qu'il ait été trop arrogant ou trop stupide pour le voir – maintenant, c'est lui qui ne sera bientôt rien.

Elle ne doit pas le laisser gagner en ne se montrant pas, en fuyant son regard. Un lion ne s'incline devant personne et Cersei ne compte pas faire exception à la règle.

Les magistrats sont déjà là quand ils pénètrent dans la salle de réception. Gaelon est là aussi, bien sûr, et un léger sourire s'empare de ses lèvres quand il l'aperçoit.

Les yeux de Cersei sont plus froids que la glace, plus brûlants que le feu.

Profitez du peu de temps qu'il vous reste.

Où qu'elle aille, Tyrion ne la lâche pas d'une semelle et si elle s'en serait sûrement agacée d'ordinaire (ne passent-ils pas déjà tout leur temps ensemble ?), elle le laisse faire et lui en est même reconnaissante.

(Il s'inquiète pour elle. Il se sent coupable pour ce qui a failli se produire, quand bien même ce n'était pas de sa faute. Comment pourrait-elle ne pas être touchée ?)

Lorsqu'elle retrouve Alyssa, elle se surprend à lui presser doucement la main en signe de soutien, pour lui montrer qu'elle n'est pas seule, qu'elle connaît la vérité et qu'elle va la venger, elle va les venger toutes les deux.

Gaelon les observe.

Cersei ne frissonne pas.

(Cette terrible nuit doit être éradiquée de sa mémoire, elle doit l'effacer à tout prix, surtout celui du sang.)

Tandis qu'elle regarde Alyssa et qu'Alyssa la regarde, Cersei réalise qu'un lien profond les unit, quelque chose qui s'est crée dans la douleur et l'impuissance, quelque chose de fort au sein de ce monde qui leur est hostile, quelque chose qu'elle a passé sa vie à rejeter fermement alors qu'il s'agit peut-être d'une des plus belles choses qui existent.

Je pense que les femmes devraient s'entraider et non pas sans cesse se crêper le chignon.

Et pour la première fois de sa vie, Cersei est d'accord avec elle.

Alors quand Alyssa, sans la lâcher des yeux, lui demande :

« Ça vous dirait de vous apprendre à vous battre ? »

Elle lui répond :

« Oui. »

.

Le lendemain matin, Alyssa l'attend dans les jardins et lui tend une épée. Cersei retient son souffle lorsqu'elle la saisit et caresse la lame du bout des doigts.

Une épée. Le plus grand rêve de sa vie, celui qui s'est brisé alors qu'elle n'était qu'une enfant, peut-être bien une de ses plus grandes blessures.

(Une des plus grandes injustices de ce monde, une injustice que certaines femmes ont pourtant su combattre et vaincre, comme elle en a la preuve devant elle, comme elle en a eu la preuve à Westeros quelques années plus tôt.)

« Vous êtes prête ? » demande Alyssa.

Cersei la regarde longuement, ses longues boucles brunes indisciplinées, ses yeux mordorés où ne brille pas la moindre lueur de méchanceté malgré le traumatisme qu'elle a subi, et elle réalise alors que c'est ce qui la rend véritablement belle, une aura de bonté l'entoure en permanence et c'est peut-être aussi puissant que le feu vengeur qui brûlait autrefois en elle et qui s'est rallumé.

Cersei sourit.

« Plus que jamais. »