Disclaimer : Je ne tire aucun bénéfice de l'écriture de cette fiction, si ce n'est un immense plaisir. Shingeki no Kyojin appartient à ce cher Hajime Isayama, et le scénario de cette fiction sort de ma tête. Il est donc un peu poussiéreux.

Bonjour tout le monde ! Comment allez-vous ? Soulagés de la fin de ce confinement ? J'espère que vous vous portez tous bien et que vous continuez de prendre soin de vous. C'est le plus important. Je tenais à vous remercier pour toutes les réactions obtenues au dernier chapitre, ça m'a fait si chaud au cœur ! Je vous adore ! Me revoici donc avec un nouveau chapitre. J'ai quelques jours de retard et je m'en excuse (même si je vous en ai fait voir des pires…). Il y avait dans ce chapitre des passages qui m'ont bien gonflée mais bon, c'est fait.

Je dois aussi vous avouer une chose : je suis tombée la tête la première dans le fandom de Promare il y a quelques semaines et ça ne m'aide pas du tout. Je suis genre, obsédée : j'ai écumé les ¾ des fics de AO3 en quelques jours et j'achète des produits dérivés, chose que je ne fais jamais d'habitude. Aidez-moi, s'il vous plait ! Je suis surprise que ce fandom soit inexistant en France ! Déjà parce que ce film est génial, mais surtout parce qu'au vu de la tendance générale des auteurs de fanfics à « yaoiser » tout ce qui leur passe sous la main, pour une fois qu'un film d'animation sort avec un couple de garçons canon (parce qu'ils sont canon, ne me lancez pas sur le sujet), c'est hallucinant que personne n'ait sauté sur le truc ! Vous y comprenez quelque chose, vous ?

Bref, parlons peu, parlons bien !

Résumé des chapitres précédents : Levi a dû faire un choix très difficile pour protéger Eren et leur quotidien en est bouleversé. De son côté, Eren, meurtri et le cœur brisé, entame le chemin tortueux et long de la guérison, physique comme émotionnelle. Alors qu'il prépare comme il peut les examens imminents, sa sœur reçoit un cadeau inattendu mais bien vite adopté : un petit chiot déposé sur le pas de leur porte.

Réponse aux reviews anonymes :

Carly : hello ! Je te remercie pour ton retour ! Ne t'inquiète pas pour Hanji, elle n'est jamais bien loin celle-ci... Je suis très contente que tu aies aimé le nom du petit chien. En ce qui concerne ta question « PS », je dirais que Levi n'y a pas prêté attention sur le moment car à l'époque il voyait Eren comme un crétin et rien de plus, et puis après ils ont été tellement pris dans tout ce qui s'est passé entre eux qu'ils n'y ont plus pensé 😊. Bonne lecture !

Mollu : mais c'est toujours un plaisir de répondre aux reviews, Mollu ! Autant que de les lire ! Pour ta petite réflexion très juste sur le facteur : rdv en bas de page ! La relation entre Mikasa et Marco est encore floue, eux-mêmes ne savent pas trop où ils en sont, mais on en saura peut-être plus bientôt, qui sait ? Normalement, tu auras quelques réponses à tes questions dans ce chapitre, bonne lecture !

Chapitre 24 : Deux brasiers solitaires

« - Ton, père a vérifié tes pansements ?

- Oui.

- Tu as pensé à prendre tes médicaments ?

- Oui.

- Laisse ta sœur porter ton sac. Il est trop lourd, tu pourrais faire sauter tes points.

- Je sais, maman.

- Si tu as trop mal, rentre à la maison. On s'en fiche des examens blancs, ce n'est qu'un entrainement.

Eren se contenta de hocher la tête, le regard fuyant et l'humeur agitée. Ils s'approchèrent du portail et sa mère s'approcha de lui pour prendre son visage entre ses mains.

- Sois courageux, l'encouragea-t-elle doucement. Ça va aller.

Sur ces mots, elle l'embrassa sur le fort et le jeune homme lui sourit avant de rejoindre le taxi dans lequel l'attendait sa sœur.

- A ce soir ! » s'exclama Carla en faisant un signe de la main.

Eren lui répondit, puis s'engouffra dans le taxi. Alors que le véhicule démarrait, il poussa un soupir tremblant et se passa la main dans les cheveux. A côté de lui, Mikasa l'observait attentivement.

Le taxi faisait partie des conditions.

Ses parents s'étaient finalement décidés à aborder le sujet, quelques jours plus tôt. Un soir, ils étaient venus le trouver dans sa chambre, alors qu'il se morfondait devant une série. C'était sa mère qui avait ouvert la discussion, lui demandant s'il se sentait capable de retourner au lycée pour les examens.

« - On ne t'y obligera pas si tu as peur ou que tu ne te sens pas assez remis sur pied, avait renchéri son père en s'asseyant au bord du lit. Mais si tu te penses capable de sortir de nouveau, il y a des mesures de sécurité que nous allons devoir mettre en place.

Eren les avait écoutés en silence, un peu abruti par les antidouleurs qu'il avait ingérés au début de la soirée.

- Nous avons des raisons de croire que tu as été pris pour cible par des chasseurs de rançon. La police va rapidement leur mettre la main dessus mais d'ici là, il va falloir se montrer prudent, d'accord ? A partir de maintenant, tu iras au lycée en taxi.

- Nous avons déjà acheté les services d'un chauffeur qui vous attendra tous les jours devant la maison, avait précisé sa mère. Si ce n'est pas du grand luxe, ça !

- Je veux que tu évites au maximum de te déplacer à pied, Eren. Et lorsque tu n'auras vraiment pas le choix, ta sœur devra toujours être avec toi. On ose moins s'en prendre à une personne lorsqu'elle est accompagnée.

Le jeune homme avait docilement acquiescé, se sentant à peine concerné par ces décisions. Puis ses parents avaient échangé un regard embarrassé.

- Et aussi… Je suis désolé, mais tu ne sortiras plus le soir ni le week-end pendant quelques temps. Ce n'est pas une punition, mon fils, j'espère que tu le comprends.

- Je n'ai pas envie de sortir, de toute façon.

Sa mère, inquiète, avait posé sa main sur sa jambe tendue et l'avait serrée avec affection.

- Tout rentrera bientôt dans l'ordre. Ce n'est l'affaire que de quelques semaines, j'en suis certaine. »

J'imagine qu'elle parlait un peu de tout à la fois, songea Eren en appuyant sa tête contre la vitre. Il poussa un nouveau soupir. La perspective des examens avait au moins eu l'avantage de dissimuler sa tristesse léthargique derrière une émotion plus stimulante : le stress. Le jeune homme était incapable de déterminer ce qui l'angoissait le plus : l'idée d'échouer au bac blanc et ce malgré ses coûteux efforts de la semaine passée, ou la possibilité de tomber nez à nez avec Levi durant la journée. Comme si sa sœur avait entendu ses pensées – et cela faisait des années qu'il en était arrivé à croire qu'elle le pouvait effectivement –, elle choisit ce moment pour briser le silence.

« - Il va y avoir beaucoup de monde, aujourd'hui, lui fit-elle observer d'un ton anecdotique. Tu ne le croiseras certainement pas.

Elle prit sa main.

- Et si jamais ça devait arriver, je ne le laisserais même pas s'approcher.

- Ce n'est pas seulement ça, tenta-t-il d'expliquer en se redressant. Le lycée est là où je l'ai le plus côtoyé. Il va y avoir des souvenirs partout, dans chaque pièce… Et puis le regard des autres aussi, ça me gonfle d'avance. Je voudrais pouvoir avancer le temps jusqu'au mois prochain, quand tout le monde aura déjà tout oublié.

- Je pense que l'attention générale sera plutôt tournée vers lui. C'est lui qui t'a quitté, après tout.

Eren ne répondit pas, songeur. Le propos de sa sœur venait de lui rappeler qu'il lui avait caché les circonstances de leur séparation, et il craignait sa réaction lorsqu'elle découvrirait le pot aux roses. Aussi décida-t-il de mettre à profit ces quelques minutes qu'il leur restait à passer enfermés dans un espace hermétique.

- Mikasa, appela-t-il doucement pour attirer son attention. Je n'ai pas été très honnête avec toi. A propos de Levi, tu sais… Il est parti pour une raison particulière.

- Pour aller avec Nanaba, je sais, répondit-elle aussitôt sur le ton de l'évidence.

Il en resta abasourdi.

- Armin ne peut rien me cacher, tu le sais bien.

- Que –

Elle leva la main pour l'interrompre.

- Ne t'inquiète pas, je te promets de ne pas faire d'esclandre.

- D'accord… dit-il lentement, soupçonneux.

Mikasa lui jeta un regard dangereux.

- Je leur règlerai leur compte quand ils s'y attendront le moins. Pour l'instant, si je tente quelque chose, ce sera trop évident que je suis impliquée.

Eren éclata de rire et se détendit contre son siège.

- Je ne sais jamais si tu es sérieuse ou pas, quand tu dis ce genre de trucs.

Le paysage qui défilait derrière la vitre lui indiqua qu'ils approchaient de Trost. Il leva des yeux affectueux vers sa sœur.

- Merci, Mikasa. Je sais que tu vas devoir sacrifier ta routine pendant les semaines à venir pour être ma nounou et j'en suis désolé.

Comme elle ne réagissait volontairement pas, il ajouta d'un ton dramatique.

- Tu ne pourras même pas voir Marco…

- Tais-toi un peu. »

Sur ces mots, le taxi s'arrêta et le chauffeur leur annonça qu'ils étaient arrivés à destination. Après l'avoir salué, les deux adolescents descendirent du véhicule et se retrouvèrent côte à côte devant l'entrée du lycée.

Le calme apparent d'Eren s'effondra comme un château de cartes à la vue de la foule d'étudiants qui grouillaient dans le parc. Ils n'étaient même encore entrés dans l'enceinte de l'établissement qu'il avait déjà l'impression que tout le monde le regardait. L'espace de quelques secondes, il se demanda pourquoi il s'infligeait cette épreuve alors que ses parents lui avaient proposé de rester tranquillement caché au fond de son lit.

« - Prêt ? lui demanda Mikasa.

- Pas du tout.

- Tu as travaillé dur, Eren. Pas seulement cette semaine, mais toute l'année. Ça va bien se passer.

Ils entendirent des pas précipités derrière eux et Armin apparut à leur hauteur, essoufflé, pour les saluer.

- Je n'ai jamais été aussi stressé de ma vie, déclara leur ami en scannant les étudiants rassemblés.

- Tu dis ça à chaque fois qu'on passe un examen.

- Et à chaque fois, c'est la vérité !

Ils plongèrent ensemble dans la masse fourmillante pour se frayer un chemin jusqu'à leur salle d'examen.

Objectivement, le jeune allemand voyait bien que les élèves vaquaient à leurs occupations. En groupuscules répartis çà et là, ils discutaient nerveusement, grignotaient un en-cas à la va vite ou effectuaient des révisions de dernière minute. Il croisa quelques visages familiers, mais tous étaient plongés dans leurs manuels de cours, fébriles. Et pourtant, cette désagréable impression d'être nu face à eux ne le quittait pas.

- Ne les regarde pas, dit Armin. Avance. Ne pense à rien d'autre qu'aux examens.

- C'est pas beaucoup plus réjouissant.

- C'est de l'histoire ! Tu aimes l'histoire !

Lorsqu'ils arrivèrent devant le bâtiment dans lequel ils devaient passer leurs épreuves, la majorité des terminale étaient déjà sur place. Mais encore une fois, ils étaient bien plus préoccupés par ce qui les attendait que par Eren Jaeger. Bien malgré lui, le jeune allemand ne put s'empêcher de scanner leur entourage, dévoré par la curiosité. Ainsi, il repéra Sasha et Connie qui attendaient devant la porte de la salle, étrangement calmes. Un peu plus loin, Christa, seule, récitait quelque chose à voix basse, les yeux dans le vide. Lorsque son regard tomba sur Petra, au fond de la file, il détourna immédiatement la tête, effrayé à l'idée de voir qui était très probablement avec elle. Pour se changer les idées, il s'intéressa au planning des examens qu'Armin était en train de parcourir.

- La semaine commence tranquille, fit observer le blond. Les matières littéraires et les langues… Ça se corse un peu à partir de mercredi avec l'économie et la culture gé'… Et on finit en beauté avec les sciences.

Son ami grimaça. C'était précisément ce qu'il redoutait.

Sur ces mots, un professeur qu'ils ne connaissaient pas ouvrit en grand les portes du bâtiment et s'adressa aux élèves à la criée :

- Entrez dans la salle en silence et rejoignez la place qui vous a été attribuée. N'oubliez pas d'éteindre votre téléphone et de préparer vos pièces d'identité. »

Il était de coutume que tous les élèves de niveau lycée – seconde, première et terminale, passassent leurs examens ensemble dans cette gigantesque salle commune. Tous les étudiants étaient mélangés lors de la répartition, de manière à limiter les risques de triche. Cela donnait toujours un panaché explosif : si pour certains, il ne s'agissait que de contrôles de routine, pour d'autres, c'était le bac blanc. Et ils n'hésitaient pas à le rappeler aux éventuels fauteurs de trouble.

Lorsque vint leur tour d'entrer, Eren salua nerveusement ses compagnons et suivit les marquages jusqu'à sa propre place. Une fois installé, il sortit ses affaires puis scruta les alentours. Armin se trouvait quelques tables devant lui, mais Mikasa avait été placée à l'extrême bout de la salle. En se retournant, il avisa Sasha, deux rangs derrière lui. Quand elle l'aperçut, il fit un sourire radieux accompagné d'un signe d'encouragement.

Il fallut une quinzaine de minutes – qui parurent à Eren une éternité – pour installer tout le monde, puis les consignes d'examen furent rappelées et le silence imposé. On lui glissa un sujet d'examen et au signal départ, il commença.

Armin avait raison : il aimait l'histoire et s'en sortait aussi bien voire mieux que la plupart des élèves de sa classe. En avisant le sujet, il poussa un soupir de soulagement et commença à organiser sa copie. Les heures suivantes filèrent comme des étoiles. En plus de maitriser le sujet sur le bout des doigts, l'exercice lui offrait un bon moyen d'avoir l'esprit entièrement tourné à ce qu'il faisait et non parasité par ses idées noires. Il ne vit donc pas le temps passer et lorsqu'il releva la tête après avoir placé le point final de son écrit, il se rendit compte que le temps était quasiment écoulé et que de nombreux élèves avaient déjà terminé. Il relut une dernière fois son travail puis se leva et rejoignit la queue des élèves qui attendaient pour rendre leur copie.

En ressortant du bâtiment, il repéra son groupe d'amis qui avait investi un ensemble de bancs au milieu du parc. Le soleil, comme il le faisait depuis ces derniers jours, avait poussé la température au-dessus des dix degrés, rendant possible et même agréable une pause déjeuner à l'extérieur. Lorsqu'il arriva à leur hauteur, ses compagnons l'accueillirent en héros.

« - Alors, comment ça s'est passé ? s'empressa de lui demander Armin.

- Avoue, t'as cartonné ! s'exclama Connie.

Il sourit en déposant son sac sur un banc.

- Plutôt, ouais. »

Sa déclaration fut reçue par une salve de cris de gloire qui firent se tourner plusieurs têtes vers eux.

Les étudiants disposaient de deux heures de pause, qu'ils mirent à profit pour réviser l'épreuve qui les attendait durant l'après-midi ou commenter celle qu'ils venaient de passer. Tout le monde était particulièrement prévenant avec Eren – ce qui avait tendance à légèrement l'agacer, mais il était également conscient que ce soutien, s'il ne l'avait pas eu, lui aurait manqué. Même Sasha lui avait donné la moitié de son brownie, et Jean ne cherchait pas constamment la bagarre comme il avait l'habitude de le faire en période d'examen.

« - Vous avez mis quoi sur le rôle des Etats-Unis dans la période d'après-guerre ? » demanda Sasha à la cantonade.

Le jeune allemand n'écouta pas les réactions et s'appuya contre le dossier du banc en mâchonnant distraitement un onigri. Il avait encore du mal à croire que les choses eussent pu se passer aussi bien, mais les faits étaient là : il avait passé la première épreuve sans accroc. De plus, les personnes qu'il ne souhaitait surtout pas voir n'avait pas montré le bout de leur nez. Peut-être le karma l'avait-il enfin pris en pitié.

Encouragé par Mikasa, il mit l'heure restante à profit pour réviser le japonais. L'après-midi serait consacré aux langues vivantes, une autre matière qui ne lui poserait sûrement aucun problème, mais revoir quelques kanjis ne pouvait pas faire de mal. Lorsqu'Amin déclara à voix haute que l'heure était venue de retourner à la salle d'examen, il se sentait serein.

Sans surprise, les deux sessions ne présentèrent aucune difficulté. Le japonais consistait en une épreuve de compréhension et de commentaire d'un texte qui nécessita un certain degré de concentration mais ne fut pas insurmontable. En relevant la tête de temps à autre, il apercevait un classe B – et parfois même un classe A – s'arracher les cheveux devant sa copie, les traits crispés, et ne pouvait retenir un sourire narquois.

Au bout de deux heures, il commença à souffrir de l'épaule, mais refusa de disposer du tiers-temps qu'il se savait en droit de réclamer. Il en avait assez, des traitements de faveur. Il réussirait son bac blanc comme les autres ou pas du tout.

Fort heureusement, l'examen d'anglais ne lui demanda pas le moindre effort si ce n'était celui de tenir son crayon pour écrire les réponses. En tant qu'européen germanique, il avait grandi dans l'omniprésence de cette langue maitrisée très tôt par les enfants de son pays et la difficulté des questions posées relevait de la plaisanterie. Ce n'est pas le cas de tout le monde dans ce lycée, songea-t-il en observant un classe B d'origine hispanique mordre nerveusement son stylo.

Lorsqu'Eren constata que les premiers élèves commençaient à se lever pour rendre leur travail, il décida de les imiter sans perdre plus de temps puis sortit de la salle en jetant un œil à sa sœur, encore penchée sur sa feuille. Elle n'avait pas l'air d'avoir terminé. Le jeune homme marcha lentement dans le parc encore désert, savourant le plaisir étonné d'avoir si bien géré la journée. Il décida de s'asseoir sur un banc près du portail pour attendre Mikasa. Petit à petit, le parc se remplit : les élèves commençaient à sortir du bâtiment d'examen en petits groupes et se dirigeaient vers la sortie, discutant avec soulagement ou angoisse des épreuves qu'ils venaient de passer. De temps à autre, un élève qu'Eren connaissait le saluait en souriant. A un moment donné, deux étudiantes postbac passèrent devant lui. Elles conversaient à voix basse et ne le regardèrent pas particulièrement mais Eren fut certain d'entendre les mots « c'est lui » et « quelle garce » se détacher de leurs chuchotements. Il décida de ne pas y prêter attention. La journée s'était trop bien passé pour qu'il la laissât être gâchée comme ça.

Au bout d'une quinzaine de minutes, alors qu'il commençait à s'impatienter, il avisa Gunther et Erd qui se dirigeaient vers lui en discutant entre eux. En l'apercevant, ces derniers lui firent un signe timide de la main. Génial, songea-t-il aussitôt. Moment bien gênant en perspective. Mais alors qu'il s'attendait à un énième élan de pitié – ou du moins à un certain malaise de la part de ses camarades – il n'en fut rien.

« - Hé Eren ! s'exclama Gunther tandis qu'ils s'approchaient. Content de te voir, guerrier !

- On appris ce qu'est passé, continua Erd en s'asseyant à côté de lui. C'est pas rien ! Et t'es quand même venu au bac blanc ? Franchement, respect.

- Merci, s'esclaffa le jeune allemand en se grattant la tête. Alors, vous avez géré ?

Ils échangèrent quelques minutes à propos des examens, puis Erd se releva.

- T'es sympa, comme gars, fit Gunter d'un ton sérieux. Il faut qu'on continue à se voir.

Et sur ces mots, ils s'éloignèrent en direction du portail.

- Oublie pas que tu me dois une revanche devant l'écran ! lui cria le grand blond en se retournant. Mario Kart, qu'est-ce que t'en dis ? »

Eren sourit. A ce rythme, il allait finir par vraiment croire que tout irait bien pour lui.

Alors qu'il détournait la tête, il aperçut sa sœur qui sortait de la salle à son tour et lui fit signe. Dès qu'elle arriva à sa hauteur, elle le bombarda de questions :

« - Comment ça va ? Tu es fatigué ? Tu as mal ? Les épreuves se sont bien passées ? Je suis désolée d'avoir été aussi longue. Personne n'est venu t'embêter, j'espère ?

- Du calme, du calme, s'empressa-t-il de l'apaiser en se levant. Tout va bien, aussi dingue que ça puisse paraitre. Je commence juste à avoir un peu faim, ajouta-t-il en souriant.

Mikasa s'esclaffa et saisit son sac pour le lui porter.

- Allez, viens. Le taxi doit nous attendre.

Leur taxi s'était effectivement garé devant le lycée, à l'instar des quelques chauffeurs chargés de récupérer la progéniture de leurs employeurs.

- Armin est sûrement déjà rentré, l'informa la jeune fille. Ne trainons pas, on a des choses à faire.

Sa sœur lui ouvrit sa portière et fourra son sac sur la banquette tandis qu'il saluait le chauffeur, puis elle contourna le véhicule pour rejoindre sa place.

- Finalement, lui lança-t-il d'un ton amusé par-dessus le toit de la voiture, j'ai eu de la chance que les examens tombent cette semaine. Tout le monde a tellement la tête dedans que personne ne m'a parlé de mes déboires de cœur.

- Et surtout, dit-elle en retirant son manteau, tu n'as croisé aucun indésirable.

- Comment j'ai pu avoir autant de chance ? s'esclaffa-t-il.

Et ce fut la fanfaronnade de trop. Alors qu'il allait s'asseoir, son regard fut attiré par une silhouette blonde qui se tenait debout, derrière Mikasa. Elle était de dos mais il la reconnut aisément : c'était Nanaba.

Ses entrailles se gelèrent et tout son bon sens lui cria de détourner les yeux, mais quelque chose à l'intérieur de lui l'avait pétrifié comme une proie à découvert. Alors, comme hypnotisé, il se contenta de regarder la jeune femme traverser la route pour rejoindre le trottoir d'en face. Là-bas, elle se jeta aussitôt dans les bras de la personne qui l'y attendait. Et Eren se sentit perdre pied en regardant Levi serrer Nanaba dans ses bras.

Levi.

Il était là, à quelques mètres.

Eren avait le sentiment de le voir pour la première fois depuis des années et de le découvrir de nouveau. Et c'était une découverte qui faisait mal. Ces derniers jours, il avait naïvement espéré que lorsqu'il finirait par revoir Levi, le charme aurait cessé d'opérer et il ne lui trouverait plus vraiment d'intérêt. Mais il n'en était rien, et Levi était là, sous ses yeux, plus beau qu'il ne l'avait jamais été à présent qu'il était inaccessible.

Est-ce que ses yeux avaient toujours été aussi noirs ? Est-ce que son teint avait toujours été aussi pâle ? Les traits de son visage toujours aussi droits ? Il peinait à s'en souvenir. Et paradoxalement, il se rappela brusquement et avec une précision cruelle son odeur et la texture de ses cheveux.

Levi avait l'air d'aller bien. Il discutait avec Nanaba en souriant légèrement et il ne lui sembla pas que son comportement fût forcé. Au bout de quelques secondes, ils partirent ensemble, main dans la main. Quelques têtes se tournèrent sur leur passage, mais ils ne parurent même pas le remarquer. Finalement, ils disparurent à l'angle de la rue, sous les yeux du jeune allemand qui resta prostré contre le toit de la voiture

Sa sœur, qui avait assisté à toute la scène, le tira par le bras pour le fait rentrer à l'intérieur du véhicule. Lorsqu'il fut enfin assis, elle lui prit le visage à deux mains pour l'obliger à la regarder dans les yeux.

- C'était ce que je redoutais le plus, lui avoua-t-il d'une voix blanche. Pas la voir elle, ni le voir lui. Mais les voir tous les deux, ensemble.

- Et bien c'est fait, rétorqua Mikasa. Voilà. Tu savais bien que ça finirait par arriver. Maintenant que ça s'est passé, ça ne fera plus jamais aussi mal. D'accord ? Le pire est derrière toi.

Il acquiesça.

- Rentrons à la maison. »

XXX

La semaine d'examens se déroula à une vitesse surprenante. Les jours se suivaient tous de la même façon : dormir, manger, passer des examens puis réviser en vue de passer plus d'examens. Eren prenait garde à ne surtout pas relever la tête de ce quotidien éphémère, de peur que le fragile élan qui lui permettait de tenir le coup ne s'essoufflât.

Contre toute attente – la sienne, celle de ses amis et même celle de ses parents – il s'en sortit admirablement bien. Le début de la semaine ne se révéla pas plus compliqué que le premier jour, et atteignit l'apogée de la facilité le mercredi, où il passa son oral d'allemand – « Des points gratuits, pour toi, en gros » ! s'exclama une Petra morte de stress de devoir passer après lui.

La seconde moitié de la semaine était consacrée aux matières scientifiques et commençait en douceur avec de l'économie, pour se corser au fil des jours. En puisant sans compter dans ses réserves d'énergie, le jeune homme parvint encore une fois à s'en tirer avec les honneurs.

Une fois passé ce cap, il s'accorda un peu de répit et s'autorisa à croire qu'à ce stade, le bac blanc était plus ou moins acquis. Il était soulagé de constater que c'était également le cas de sa sœur et d'Armin – bien que cela ne fut pas une grande surprise. Ils avaient toujours été des élèves très studieux, contrairement à lui. De ce qu'il savait, Petra et Marco s'étaient également très bien débrouillé. Jean, quant à lui, s'était arrangé pour s'assurer la moyenne et si Sasha et Connie avaient vécu une semaine très difficile, Eren ne doutait pas qu'ils sauraient se mettre sérieusement au travail lorsque cela s'avèrerait vital. Vraiment, cette semaine était forcément un cadeau d'excuse pour les cinq dernières qu'il avait passées.

Puis le dernier jour arriva, avec l'unique épreuve qu'Eren avait vraiment redoutée : les mathématiques. C'était la dernière épreuve, et la seule de la journée. Après cette matinée, il pourrait rentrer se réfugier chez lui pour passer le week-end à jouer avec Caporal et à s'abrutir devant son ordinateur, loin de Levi et de sa jolie blonde. Eren savait qu'il n'était pas particulièrement bon en maths : c'était une matière qui exigeait plus de concentration et de travail qu'il n'avait été capable d'en fournir pendant longtemps, et malgré les enjeux de cette année, il avait passé plus d'heures à contempler le profil de son voisin de bureau qu'à se pencher sur ses chiffres. Sans compter qu'il avait toujours été dans l'ombre de Levi en ce qui concernait cette matière, sans jamais réussir à l'égaler à ce niveau : la compétition avait été frustrante, et au bout de quelques mois, lassante.

Aussi se leva-t-il ce matin-là avec l'intention de sauver les meubles, tout au plus. Il se prépara et se rendit au lycée avec sa sœur sans trop se formaliser du fiasco qui l'attendait probablement. Ce n'est que lorsqu'il se retrouva dans la feuille d'examen qu'il se rappela brusquement que les mathématiques étaient typiquement la matière qui passait ou qui cassait. Et qu'il avait à peine révisé, rebuté par les nombreux souvenirs que ces cours-là impliquaient.

Le jeune allemand serra les dents et saisit son stylo : il ne pouvait pas se permettre d'avoir un zéro. Dangereux pour son dossier d'étudiant, et dangereux pour sa vie quand sa mère l'apprendrait. Il fallait vraiment qu'il trouvât quelque chose à écrire, ne fût-ce que pour sauver l'honneur. Il s'attela donc à réfléchir, à creuser désespérément dans chaque conduit de sa mémoire pour trouver une bribe d'image ou de phrase capable de rendre un peu plus parlants les chiffres qui s'étalaient sur sa copie. Lorsqu'il se rendit compte qu'une heure était déjà passée, il commença à paniquer. Cette technique ne lui était d'aucun secours : dès qu'il tentait de remonter le fil de ses souvenirs, une seule chose lui apparaissait : Levi. Sérieusement, je n'avais vraiment que ça en tête ? Pourquoi a-t-il fallu que je sois aussi niais ? se sermonna-t-il. Surtout quand on voit où ça m'a mené…

Puis soudain, une scène particulière lui revint en tête. Le fameux après-midi durant lequel Levi était venu le voir à la bibliothèque, faisant éclore entre eux le début d'une véritable amitié après des semaines de conflit. « Ce n'est que de la trigonométrie… ». Mais qu'est-ce qu'il m'avait expliqué, déjà ? Il se concentra sur sa copie, tentant de se rappeler le sujet dont il avait été question ce jour-là, les mots de Levi, l'expression de son visage, sa posture… N'importe quoi en mesure de raviver sa mémoire. Puis tout lui revint soudain en tête, et s'imbriqua aussi facilement que les pièces d'un puzzle. Oui, oui, ça me revient. Donc je peux utiliser ça pour cet exercice-là…

Une fois passées les quelques minutes du soulagement béat de ne pas avoir à rendre copie blanche, il se pencha sur le reste des questions. Ça aussi, je suis certain de l'avoir vu avec Levi… C'était la dernière fois que j'ai été chez lui... Mais oui !

Eren comprit alors ce qu'il devait faire : au lieu de repousser tous les souvenirs qu'il avait de Levi en une masse informe qui polluait l'arrière de son esprit, il lui fallait les accepter. Alors c'est ce qu'il fit. Et non seulement ils devinrent aussitôt plus distincts, et lui permirent de se remémorer une grande partie des cours qu'ils avaient suivis ensemble, mais ils devinrent également moins sombres, moins douloureux. Ce sont de beaux souvenirs, songea-t-il distraitement en écrivant. Ils font mal et en même temps ça fait du bien d'y repenser.

Lorsqu'il voulut passer à la question suivante, il se rendit compte qu'il avait terminé.

Ce ne serait clairement pas l'épreuve la plus réussie, supposa-t-il en sortant de la salle en compagnie de sa sœur. Mais il avait sauvé les meubles, comme espéré. Ils étaient sortis les derniers et dès qu'ils franchirent le portail, ils furent accueillis par un hurlement général de triomphe. Tous leurs amis étaient réunis sur le trottoir et avaient attendus d'être au grand complet pour se réjouir ensemble d'en avoir fini avec les examens blancs.

« - On a réussi, on est vivant ! hurla Connie en sautant sur Jean tandis que Sasha tentait de soulever dans ses bras un Armin euphorique.

Ce fut un capharnaüm de cris de joie et de conversations qui dura plusieurs minutes. Plusieurs personnes s'adressèrent à Eren tandis que Marco discutait avec Mikasa, et ils faisaient un tel vacarme que toutes les têtes se tournaient vers leur groupe. Debout au milieu de cette cohue, le jeune allemand avait l'étrange impression d'être protégé.

- Les résultats tombent dans deux semaines ! s'exclama Sasha pour couvrir les voix des autres. Grosse soirée pour fêter ça !

- Tu as l'air fatigué, lui glissa sa sœur au bout d'un moment. On rentre ?

- Le taxi nous attend, de toute façon.

Elle hocha la tête, et ils saluèrent leurs amis avant de rejoindre le véhicule. Dans le calme confortable de l'habitacle, Eren attendit quelques minutes avant de lancer :

- Tu devrais aller à cette soirée. Celle qu'ils veulent organiser dans deux semaines.

- Ça ne m'intéresse pas.

- Tu n'as pas à être punie avec moi, Mikasa.

- Tu n'es pas puni.

Il soupira, amusé.

- Peut-être que je pourrai venir aussi, on verra selon l'humeur des parents.

Sa sœur secoua la tête avec indulgence et se tourna vers lui.

- Dis-moi plutôt comment tu t'es débrouillé avec les maths, lui demanda-t-elle détourner le sujet de la discussion.

Il ne répondit pas de suite, et l'inquiétude se peignit sur le visage de la jeune fille.

- Ça s'est étonnamment bien passé. Même si je n'avais pas franchement révisé je crois que c'est le boulot de ces derniers mois qui a payé. Levi m'aura au moins apporté ça.

- N'importe quoi, cracha sa sœur. Tu as fait ça tout seul, Levi n'était pas là pour te souffler les réponses. Tu peux être fier.

Eren sourit et assena une pichenette sur le nez de Mikasa.

- Et toi, j'imagine que tu as –

- Chut, l'interrompit-elle soudain.

Elle regarda par la fenêtre, alertée, puis ouvrit la trappe de la paroi vitrée qui les séparait du chauffeur.

- Qu'est-ce que vous faites ? C'est n'est pas le trajet de notre domicile.

- Ne vous inquiétez pas, répondit le chauffeur. Je –

- Arrêtez le véhicule immédiatement ! s'exclama-t-elle d'un ton hostile.

Sa sœur s'agita brièvement et un éclair argenté attira son attention. Abasourdi, il se rendit compte que la jeune fille avait sorti de sa poche un couteau à cran.

- Mais qu'est-ce que tu fais ?!

- Je vous en prie, calmez-vous ! Ce sont vos parents qui m'ont demandé de vous déposer ici, s'empressa de s'expliquer le chauffeur d'un ton angoissé. Ils voulaient juste vous faire une surprise !

Sur ces mots, ils s'arrêtèrent immédiatement sur le bord de la route.

- Euh, regarde… fit Eren en pointant une façade marchande du doigt. C'est pas le restaurant de gyozas que tu aimes tellement ?

Mikasa ouvrit des yeux ronds et cacha aussitôt son couteau derrière elle.

- Si.

Encore sous le choc de ce qui venait de se passer, ils descendirent lentement du taxi et se retrouvèrent nez à nez avec leur mère, sortie les accueillir sur le trottoir.

- Surprise ! s'exclama-t-elle avec un sourire radieux.

Eren se tourna vers la jeune fille qui regardait sa mère, blême.

- En effet », s'esclaffa-t-il.

XXX

Lorsque Levi poussa la porte de la petite animalerie réputée de Shibuya, la nuit avait apporté la pluie avec elle et une bruine désagréable tombait sur la ville. Il passa ses doigts dans ses cheveux trempés et s'essuya les pieds avec soin avant de s'avancer à l'intérieur. La boutique, un petit cocon chaleureux et lumineux, était déserte. Elle était constituée d'une unique et vaste salle aux murs longés de blocs vitrés à l'intérieur desquels frétillait une multitude de chiots et de chatons tous plus attendrissants les uns que les autres.

« - Isabel ? appela-t-il au hasard.

La jeune fille sortit de l'arrière-boutique en tenant entre ses mains un carton. Elle avait retroussé les manches de sa blouse de travail et ses cheveux partaient dans tous les sens : la journée avait dû être longue. En l'avisant, elle déclara :

- Dernier client de la semaine, un samedi soir à dix-huit heures trente. Ça ne pouvait être qu'un emmerdeur.

Elle posa le carton sous le guichet d'accueil avant d'ajouter :

- Une petite minute.

Il lui sourit en levant la main en signe de « tout va bien » et la regarda manœuvrer son fauteuil roulant pour retourner dans la réserve.

A seize ans, Isabel était une jeune fille pleine d'entrain et incarnait la joie de vivre. Typiquement le genre de personne dont Levi se tenait éloigné, mais Isabel faisait partie des piliers de sa vie depuis si longtemps qu'il ne concevait pas son existence sans elle. Avec ses cheveux bruns et ses yeux verts – une ou deux nuances plus chauds que ceux d'Eren, elle ressemblait énormément au jeune allemand, si bien que la première fois qu'il avait rencontré Eren, il eût presque pu soupçonner qu'ils faisaient partie de la même famille. Fille de terrain et grande débrouillarde, elle avait lâché le lycée dès la première année pour se tourner vers quelque chose de plus concret. Il lui avait fallu du temps et des efforts pour convaincre cette animalerie prisée de la prendre comme apprentie, mais elle avait réussi. Et lentement mais sûrement, elle se rapprochait chaque jour davantage de son rêve de devenir soigneuse animalière.

Lorsqu'elle revint, elle transportait sur ses genoux un autre carton qu'elle déposa à côté du premier.

- Un coup de main ?

- Non, j'ai terminé.

Elle passa de l'autre côté du comptoir et s'approcha de lui. Lorsqu'il se pencha pour l'embrasser sur la joue, elle le tira par le bras et il tomba assis sur ses genoux. C'était une plaisanterie dont elle ne se laissait jamais, et il ne put retenir un reniflement amusé.

- Arrête avec ça ! s'exclama-t-il tandis que la jeune fille éclatait de rire. Je vais t'écraser. Allez, laisse-moi me relever.

- Je ne sens rien, de toute façon.

Il se redressa d'un air digne, et Isabel s'approcha de l'une des cages vitrées.

- Alors, cette semaine ?

- Les examens ne sont jamais marrants, mais c'est terminé.

- Je ne te parle pas des examens, espèces de cloche, rétorqua-t-elle en ouvrant le box pour saisir un chaton gris à la patte bandée. Je sais déjà que tu les as réussis. Je te parle d'Eren.

Sa respiration eut un manqué, à son grand agacement. Il se demandait quand il cesserait enfin d'avoir ce genre de réaction dès que le jeune allemand était évoqué.

- Ça a été. Je ne l'ai pas croisé de la semaine, et c'est aussi bien comme ça.

- Je n'arrive pas à croire qu'il t'ait quitté comme ça, vociféra-t-elle. Je croyais que c'était quelqu'un de bien ! Petra n'arrêtait pas de me chanter ses louanges ! Non, non, tout va bien, ajouta-t-elle à l'attention du petit animal, qui s'agitait.

Comme la propreté du bandage semblait lui convenir, elle le replaça dans son box et referma la vitre.

- Tu sais bien que Petra accorde toujours beaucoup de crédit aux gens.

- Elle ne changera jamais, soupira Isabel. Tu me dis tout, n'est-ce pas ? ajouta-t-elle avisant son visage tendu.

Il déglutit avec pénibilité.

- Oui.

Elle le dévisagea quelques secondes.

- Non, décida-t-elle, bien sûr que non.

Mal à l'aise, il décida de changer de sujet.

- Je suis venu pour te dire que le petit berger allemand s'est bien intégré à sa nouvelle famille.

Le visage de son amie s'illumina aussitôt

- C'est vrai ! C'est génial, je suis rassurée ! C'est toujours risqué d'offrir un animal à quelqu'un, on ne sait jamais quelle va être la réaction.

- Je savais dans quelle maison je l'envoyais, ne t'inquiète pas.

- Tu leur as bien parlé du rappel de vaccin ?

- Oui, et puis tout est noté dans le carnet de santé.

- Parfait ! décréta-t-elle en retirant sa blouse. Je suis très contente. Tu sais ce qui me rendrait encore plus heureuse ?

- Plus de chats ?

- Evidemment. Mais je ne pensais pas à ça.

Elle se mit à lui faire les yeux doux. C'était dangereux.

- Farlan et moi, on mange en ville ce soir. On voulait t'embarquer.

- Bande de comploteurs, marmonna-t-il en lui ébouriffant les cheveux.

- Non, pas ma coiffure ultra sophistiquée !

- Je parie que tu ne t'es même pas peignée, ce matin.

- C'est du désordre stylistique, espèce d'ignare ! Alors, tu viens ou pas ?

Alors qu'il ouvrait automatiquement la bouche pour refuser, il se rendit compte qu'il en mourrait d'envie. Lui, le débrouillard autonome, le loup solitaire né, avait envie de se réfugier dans les jupes de ses amis, ne fut-ce que le temps d'un soir.

- Allons-y », finit-il par répondre.

Ils fermèrent la boutique et rejoignirent Farlan dans une petite échoppe de quartier qui vendait de la viande grillée. La pluie avait incité la plupart des piétons à se réfugier où ils pouvaient et le restaurant était plein, mais ils passèrent tout de même une bonne soirée. Avec tout ce qui s'était passé ces dernières semaines, Levi n'avait pas vu ses deux amis d'enfance depuis un certain temps et ils eurent beaucoup de choses à se raconter. Il apprit ainsi qu'Isabel était parvenue à se faire financer une formation à distance par son employeur, et que Farlan projetait de quitter son job au café pour voyager quelques temps. Ils avaient toujours été du genre débrouillard : il savait que tout irait bien pour eux. Quand il comparait ce qu'ils étaient en train de devenir avec ce qu'ils avaient failli être par le passé, lors de leurs années les plus sombres, il était fier.

Lorsque ses deux compagnons lui demandèrent ce qu'il devenait de son côté, il ne sut pas trop quoi répondre. A travers de gentilles moqueries, ils avaient toujours admiré son parcours scolaire studieux et savaient vaguement qu'il convoitait une bourse qui lui permettrait de faire de grandes études. Levi n'aimait pas leur parler de cet aspect de sa vie : en le faisant, il avait toujours l'impression de leur rappeler qu'il avait droit à une chance qu'on ne leur avait pas laissé. Mais il devait voir les choses en face : les études n'avaient jamais intéressé ni Isabel, ni Farlan. D'ailleurs, ils se fichaient bien de savoir ce qu'il faisait dans son école aussi longtemps qu'il affirmait que tout allait bien. Sa vie personnelle les intéressait beaucoup plus.

Et Levi leur avait menti. Il n'en était pas fier, mais il était persuadé que cela avait été la meilleure chose à faire. Aussi avait-il préféré leur faire croire qu'Eren avait purement et simplement choisi de mettre un terme à leur relation, sans leur en dire plus. S'il leur avait avoué la vérité, ils auraient forcément tenté de le détourner de sa décision et pire encore, ils se seraient probablement mêlés à ses problèmes et à cette sombre affaire. Et il souhaitait absolument les en tenir le plus éloignés possible. Il continua donc, ce soir-là, avec beaucoup de culpabilité, à attribuer au jeune allemand le mauvais rôle de cette histoire. Cela fonctionna trop bien : Farlan et Isabel se retrouvèrent à détester Eren et à vociférer sur le compte d'une personne qu'ils ne connaissaient même pas. Il espérait seulement que le pot aux roses ne serait pas découvert avant que les choses ne se fussent calmées.

Vers vingt-trois heures, il prit congé de ses amis qui repartirent de leur côté bras-dessus bras-dessous et retourna chez lui, le cœur allégé par cette brève compagnie. Dès qu'il poussa la porte d'entrée, il capta le son de la télévision allumée. Son oncle était encore dans le salon et avait probablement attendu son retour. En passant devant l'encadrement de la porte, il ne lui accorda pas un regard et grimpa rapidement les escaliers.

Il n'avait plus rien à dire à Kenny. Son ainé avait commis trop de fautes à peine regrettées, lourdes de trop de conséquences qu'il ne chercherait jamais à réparer. Levi ne ressentait pour lui plus que du mépris et le fantôme d'une affection qui avait fleuri à la faveur des derniers mois, pour finalement être tuée dans l'œuf par les circonstances de ce qui était arrivé à Eren.

Dès qu'il eut pris une douche, le jeune homme partir s'enfermer dans sa chambre et s'assit à son bureau. L'esprit clair et concentré, il observa les nombreuses notes et les schémas accrochés au tableau de liège qui lui faisait face. Sur le côté, une longue liste de noms et d'organisations. Saisissant un feutre rouge, il en raya trois mises hors de cause par ses dernières découvertes. Levi se frotta les yeux en soupirant, puis alluma son ordinateur. La nuit n'était pas terminée.

S'il voulait pouvoir espérer récupérer Eren un jour – ou du moins essayer – il devait trouver d'où venait cette menace et l'éradiquer.

XXX

Par la force des choses, un nouveau quotidien s'installa pour Eren.

Comme ses blessures guérissaient à la vitesse espérée et que ses côtes – l'élément le plus handicapant – n'étaient plus un problème, il décida de retourner en cours définitivement. Le dernier trimestre commençait à peine et les cours reprenaient tranquillement, lui permettant de se remettre dans le bain sans trop de difficultés.

Au lycée, il s'arrangeait pour croiser Levi le moins possible, et s'était habitué aux quelques situations où cela était inévitable : les cours en commun, les séances de sport, les heures de permanence à la bibliothèque… Même s''ils faisaient en sorte de ne jamais s'approcher, il n'était pas à l'abri de tomber sur le petit brun au détour d'un couloir ou de croiser son regard par accident. Il était prêt, mais cela ne signifiait pas que ces rencontres n'étaient pas douloureuses. Il en avait toujours le cœur serré.

La première fois qu'ils s'étaient vraiment retrouvés face à face – dans le couloir, sur le chemin de la salle de classe –, Levi avait eu l'audace de s'arrêter et de soutenir son regard quelques secondes, comme s'il n'avait rien à se reprocher. Il avait ensuite ouvert la bouche comme pour lui adresser la parole, mais s'était finalement ravisé et avait continué son chemin. Depuis, il semblait avoir décidé de faire comme si Eren n'existait pas.

Leurs deux groupes ne se fréquentaient plus – ou du moins, pas officiellement, car il surprit plusieurs fois Armin ou Mikasa en train de parler à Petra, ou Sasha échanger quelques mots avec Hanji. Si cela facilitait beaucoup les choses, le jeune allemand ne pouvait s'empêcher de se sentir coupable d'avoir ainsi bouleversé le quotidien de ses amis. En parallèle, les rumeurs suivaient leurs cours, et tout le monde le traitait avec une grande compassion – tout en jubilant de pouvoir débiter des tonnes de ragots au sujet du couple qui avait été si populaire durant les mois précédents – et avait toujours quelque chose d'affreux à dire sur le compte de Levi pour lui plaire. Mais cela ne lui plaisait pas. Il voulait juste ne plus rien entendre. Dans la foulée, les langues fourchues s'en donnaient également à cœur joie sur le sujet de la grossesse de Nanaba, dont la rumeur s'était propagée comme une trainée de poudre. Il en avait pitié pour elle, malgré tout : personne ne méritait ça.

Il l'avait croisée une ou deux fois, complètement par hasard. Si Levi avait adopté la stratégie de l'indifférence, Nanaba, en revanche, semblait rongée par la honte et fuyait littéralement dès qu'elle l'apercevait. Son ventre était encore plat. Dès qu'il gonflerait, elle n'aurait sûrement plus aucun répit.

« - Tout ça va bientôt se calmer, tentait de le rassurer Mikasa. J'en entends déjà beaucoup moins parler que la semaine dernière. »

Et c'était vrai. Au final, en ce qui le concernait, tout était en bonne voie pour reprendre son cours. Le programme était le même chaque jour : avec suffisamment de vigilance, il tenait la journée sans trop d'accrocs, puis rentrait se réfugier chez lui. Eren n'avait jamais autant apprécié le foyer et le cercle familial. Son père était étonnement présent, pour quelqu'un qui passait le plus clair de son temps à l'étranger. Il le soupçonnait de vouloir garder un œil sur lui.

Il n'y avait pourtant pas de quoi s'affoler : depuis cette nuit fatidique, Eren n'avait plus jamais aperçu ne fut-ce que l'ombre d'un type aux allures louches, ni même la moindre voiture suspecte trainant dans le quartier. C'était comme si toute cette histoire n'avait jamais eu lieu.

Cependant, la vie ne reste jamais prévisible bien longtemps, et de toutes les nouveautés qui guettaient probablement Eren à chaque détour du chemin, l'une se présenta à lui un matin.

Le jeune homme disposait de deux heures de permanence, qu'il avait décidé de mettre à profit pour rattraper son retard en mathématiques. Il s'était rendu à la bibliothèque seul, et avait investi une table près d'une fenêtre. L'endroit était peuplé, bien que silencieux. Au bout d'un moment, alors qu'il était plongé dans ses manuels, il sentit une présence s'approcher et tirer une chaise pour s'asseoir face à lui. En relevant les yeux, il découvrit avec abasourdissement qu'il s'agissait d'Annie, qui ne lui accorda pas l'ombre d'un regard et commença aussitôt à déballer ses affaires pour s'atteler à son propre travail. Le jeune homme haussa les épaules et retourna à ses mathématiques. Il était surpris que la jeune fille tolérât d'être si proche de lui, mais après tout, chacun était libre de s'asseoir où il le souhaitait et les sièges vacants devaient être rares dans la pièce bondée.

Eren était si concentré que lorsque deux étudiants s'arrêtèrent près de la table et commencèrent à chuchoter entre eux, il mit un moment à s'apercevoir qu'ils étaient en train de parler de lui. Ce n'est que lorsqu'il perçut son nom accompagné de la phrase « je n'aimerais pas être à sa place » qu'il tiqua. Il prit soin de ne surtout pas relever la tête, ni même de les regarder. Il ne voulait pour rien au monde dévoiler à quel point le regard des autres l'affectait, alors il ravala sa fierté et subit une fois de plus la fausse pitié dans laquelle il nageait depuis son retour au lycée. Il ne le supportait plus : c'était à en être malade.

Puis soudain, Annie poussa un soupir agacé et se tourna vers les deux garçons.

« - On vous entend d'ici, leur signala-t-elle d'un ton froid. Cassez-vous.

Honteux d'avoir été surpris ou effrayés par Annie, peu importait, les deux individus tournèrent les talons et s'empressèrent de s'éloigner. Eren la dévisagea un instant alors qu'elle se replongeait dans son travail, sans savoir quoi penser de cette intervention.

- Fallait pas te donner cette peine, finit-il par dire, mais merci.

La jeune fille ne répondit pas, et le silence se rétablit. Eren ne fut pas capable de se reconcentrer, perturbé par ce qui venait de se produire. Pourquoi Annie était-elle intervenue si ce n'était pour l'aider ? Mais d'un autre côté, l'idée qu'elle eût voulut venir à son secours lui paraissait surréaliste.

Il l'observa discrètement.

Il éprouvait de l'hostilité pour Annie depuis le début en raison de la menace qu'elle représentait pour Armin. Il la trouvait étrange, obsessive, et était à peu près certain qu'elle avait été impliquée dans l'agression de Jean. Mais en dehors de ça, il devait reconnaitre qu'il ne la connaissait pas du tout. Son ami lui avait bien parlé d'elle à plusieurs occasions, mais il n'y avait jamais prêté grande attention : c'était Annie, elle ne l'intéressait pas.

A présent qu'il se retrouvait dans une situation semblable à la sienne, il se souvenait de toutes les fois où il avait été dur – voire cruel – avec elle en sachant parfaitement qu'elle souffrait de son amour vain pour Armin. Il se souvenait des quelques fois où il s'était moqué, même, complètement indifférent à son chagrin. Il ne voyait plus ce qu'il y avait « de drôle, à présent.

- Tu devrais te ressaisir, déclara subitement Annie.

Il sursauta, tiré de sa torpeur, et se rendit compte qu'elle le regardait.

- Ils te traiteront comme une victime aussi longtemps que tu te comporteras comme tel.

- Et je suis sensé faire quoi ? répliqua-t-il, piqué au vif. Faire croire que je m'éclate, que ce sont les meilleures semaines de ma vie ?

Elle secoua la tête avec exaspération.

- Commence déjà par ne pas avoir l'air aussi démoli. Montre un peu le mordant qui t'est si propre !

Il ne répondit pas, surpris.

- Regarde toi, tu fais peine à voir, continua-t-elle en le désignant d'un vague geste du bras. Tu es tout silencieux et tu t'aplatis dès que tu entends parler de toi. Sous ton nez, en plus ! A une époque, tu aurais cogné pour moins que ça. Je n'arrive pas à croire qu'une personne avec une aussi grande gueule que la tienne se laisse aller comme ça.

- Venant de quelqu'un qui s'est ramené avec un cocard y a pas si longtemps, c'est fameux !

La jeune fille s'esclaffa légèrement.

- Tu vois ? C'est de ce mordant-là que je te parle !

Pour dissimuler à quel point il était impressionné par sa tirade, il haussa les épaules d'un air indifférent.

- J'ai entendu à ton sujet des choses bien pires que ce que ces deux crétins se racontaient, tu sais.

Il ne voulait pas savoir, mais elle n'eut aucune pitié.

- Il y a des gens qui disent que tu n'es pas une grosse perte. Qu'il va mieux avec elle qu'avec toi.

Même en s'étant préparé au pire, c'était dur à entendre.

- Qu'est-ce que tu vas faire ? Te mettre à pleurer ou leur montrer à quel point ils se plantent ?

Eren ne réagit pas tout de suite. Il était partagé entre l'envie d'envoyer Annie promener et celle de s'ouvrir à elle. La vérité était qu'en quelques mots, elle avait percé son blindage plus facilement que tous ses amis n'y étaient parvenus ces derniers temps.

- Je… je me sens encore trop meurtri, tenta-t-il d'expliquer avec précautions. J'ai juste besoin d'un peu de temps pour me ressaisir.

Elle lui lança un regard écœuré, mais l'ombre d'un sourire malicieux dansait sur ses lèvres.

- Oh, je vais pleurer… »

Contre tout attente, un rire franc lui échappa. Décidément, cette fille était impitoyable.

Ses deux heures de permanence passèrent plus vite que prévu.

XXX

« - Venez, venez, leur intima joyeusement Sasha en leur faisant un signe de la main. Vous pouvez laisser vos manteaux ici. Mes parents sont sortis : ce soir, la maison est à nous !

Le domicile Braus était une belle maison typique des quartiers résidentiels, de taille relativement petite mais agrémentée d'un intérieur très moderne et d'un jardin magnifique. Sasha avait réuni tous ses invités dans le salon, où la musique battait son plein et où l'alcool coulait déjà à flots. Il n'y avait que des élèves de la classe B, et une poignée de personnes qu'Eren n'avait jamais vues. Armin, Mikasa et lui étaient les derniers attendus, conduits jusqu'à chez Sasha par le chauffeur de taxi engagé par les Jaeger.

- Je suis super contente que tu aies pu venir, Eren ! Il fallait bien que tu fêtes ça aussi, non ?

- Merci, Sasha ! » répondit le jeune allemand avec gratitude.

Les résultats des examens étaient tombés l'avant-veille. Avec une moyenne qui dépassait les espérances de tout le monde – et surtout les siennes –, il s'en était admirablement bien sorti. Devant cette réussite, ses parents s'étaient sentis obligés d'accorder une exception à son couvre-feu.

« - A condition que tu restes bien chez ton amie Sasha et que tu ne te promènes pas n'importe où, avait exigé sa mère. Appelle ton chauffeur quand tu veux rentrer, et tiens toujours ta sœur au courant de ce que tu fais. »

Il avait trouvé ça presque trop facile, mais peu importait. La soirée était sympathique et chaleureuse, sans trop de monde et entre personnes familières. Eren, qui avait été la coqueluche de la classe B avant d'être réduit à l'ombre de lui-même, eut l'occasion de renouer avec ses camarades de classe. Il fut surpris de constater que sa popularité n'était pas si abimée qu'il l'avait pensé.

« - Tu ne t'en es pas rendu compte, lui expliqua Mina Carolina en lui remplissant le verre qu'il venait de vider, mais il y a beaucoup de tensions entre la classe A et la classe B depuis que Levi et toi… enfin, voilà. Tout le monde sait que ce qui s'est passé, et comme les B t'aiment beaucoup, ils te défendent.

- Tu as plus d'amis que tu ne le penses, renchérit Hannah.

Eren aimait bien Hannah. La grande rousse discrète sortait avec un garçon de la classe A, un certain Franz, et cela ne l'avait jamais empêchée de clamer que les A n'étaient qu'un ramassis de petits prétentieux imbus de leur personne. Alors qu'il écoutait les deux jeunes filles discuter, son regard fut attiré par quelqu'un qui passait près de lui. Il se raidit en reconnaissant Christa, dans une robe noire vert émeraude particulièrement courte. Elle se rendit à la table pour se servir un verre de punch, et ce faisant, s'aperçut qu'il la regardait. Souriant malicieusement, elle lui envoya un baiser. Le jeune homme détourna aussitôt la tête et jeta des coups d'œil inquiets autour de lui pour s'assurer le manège de la jolie blonde n'avait pas été remarqué. Personne ne semblait lui prêter attention. Soulagé, il reporta son attention sur ce que disait Mina.

- En tout cas, aucun A n'a été invité. Ça confirme bien ce que je dis.

- Je ne suis pas sûre que ça soit parce que Sasha les a snobés ou quoi, intervint Hannah. C'est surtout qu'Erwin Smith a organisé une grosse soirée chez lui pour fêter les résultats d'examens, ce soir aussi ! Ils doivent tout y être en ce moment-même. Mon copain y est, il dit que c'est une des ces soirées dont tu ne peux pas revenir sans gueule de bois et où il y a des couples qui s'envoient en l'air dans tous les coins sombres. Il y a même des étudiants postbac !

Immédiatement, les deux jeunes filles semblèrent se rendre compte de ce qu'elles venaient d'insinuer et se tournèrent vers Eren, l'air mortifiées.

- Ça m'est égal. Ils n'ont pas de pizza préparée par Sasha, eux », plaisanta-il pour garder la face.

Il vida son verre d'une traite et s'en resservit un nouveau, puis il se dirigea vers Armin et Mikasa, qui discutaient avec Jean et Marco. Même si le sujet de leur conversation était tout à fait accessible – les dernières sorties cinématographiques, il s'était immiscé entre Marco et sa sœur et se sentit vite de trop. Il tourna la tête et aperçut Sasha qui gloussait, assise sur les genoux de Connie. Il se fit la réflexion qu'il ne leur avait jamais demandé depuis combien de temps ils étaient ensemble, et ne voulut surtout rien en savoir. Il était officiellement déprimé.

L'adolescent décida d'aller s'asseoir sur le perron pour prendre l'air et siroter son verre. La nuit était claire et la température vivifiante, bien que sa vision ne se précisât pas pour autant. Lorsqu'il eut terminé son gobelet, il le posa à côté de lui et déclara dans le vide :

« - Je suis déjà torché.

Il ne s'attendait pas du tout à ce que quelqu'un lui répondît :

- Ce n'est pas très malin.

Il se retourna dans un sursaut, et toisa Christa qui vint s'asseoir à côté de lui, tirant sa robe très courte pour couvrir ses cuisses. Ce faisant, elle en accentua le décolleté, laissant entrevoir le rebondi de ses seins.

- Tu aimes ma robe ? lui demanda-t-elle.

- Cette couleur ne te va pas du tout, critiqua-t-il en lorgnant le tissu émeraude.

C'était la couleur de Levi.

La jeune fille rejeta ses cheveux en arrière, vexée. Elle sentait l'amande et la vanille.

- Ce n'est pas parce que tu viens de te faire larguer que ça te donne le droit d'être grossier.

Il réfléchit quelques secondes, observant une cheville finement ciselée et un genou délicat.

- Tu as raison, reconnut-il.

Christa se tourna vers lui, un petit sourire aux lèvres.

- J'adorerais me faire larguer par quelqu'un comme toi, dit-elle d'un ton léger. Tu es si digne, si galant… Je suis sûre que ce serait bien plus romantique que de sortir avec des abrutis des clubs sportifs.

Désolé, Reiner, songea distraitement Eren.

- Vraiment, tu es le partenaire idéal pour vivre une histoire qui se termine mal. Regarde Levi : il te trompe, te laisse tomber, te traine dans la boue, et toi tu es là, à t'excuser de trouver ma robe moche.

- Je n'ai pas dit qu'elle était moche, la corrigea-t-il aussitôt.

La jolie blonde éclata d'un rire cristallin et posa sa tête contre ses genoux nus pour l'observer. En cette étrange situation, elle lui parut sympathique, presque amicale comme autrefois.

- Ça fait deux fois en quelques jours qu'on me reproche ma façon de gérer la situation, grogna-t-il. Ça commence à me gonfler !

- Et que t'a-t-on conseillé de faire ? demanda-t-elle en se rapprochant de lui.

Leurs jambes de se touchaient à présent. Il frôla accidentellement sa cuisse de sa main et s'aperçut qu'elle avait la peau parfaitement lisse.

- De casser la gueule à ceux qui se moquaient de moi.

Christa poussa un soupir exaspéré.

- Je vais te dire un secret : la plupart des gens, quand ils larguent quelqu'un, continuent de penser que cette personne leur appartient, sous prétexte qu'ils l'ont conquise un jour. Même s'ils n'en veulent plus, elle reste leur propriété d'une certaine façon, et ils supportent mal que cette personne aille à quelqu'un d'autre.

Et enfin, alors qu'Eren commençait à croire qu'elle était simplement venue discuter, elle passa à l'attaque : elle posa sa main sur la jambe d'Eren, et se pencha pour chuchoter à son oreille :

- Si tu veux te venger de Levi, le meilleur moyen de frapper fort est de t'afficher avec quelqu'un – vite, pendant que ce sentiment d'appartenance est encore fort.

Passée la vague torpeur plaisante que lui inspirait l'idée que Levi pensât encore qu'il lui appartenait, Eren secoua la tête pour reprendre ses esprits.

- Je n'ai pas du tout la tête à sortir avec quelqu'un en ce moment, Christa.

- Qui a parlé de sortir avec quelqu'un ? Ça peut ne durer quelques heures.

La main sur sa cuisse dégageait une chaleur parfumée. Lorsqu'Eren comprit ce qu'elle insinuait, il en eut le souffle coupé.

- On pourrait faire courir la rumeur, susurra-t-elle. Ça ferait dégonfler son égo de Casanova. Après tout… Je suis plus populaire que lui. Qu'est-ce que tu en dis ? »

Alors qu'il allait l'envoyer promener, l'alcool distilla une réflexion brumeuse dans son esprit. Et pourquoi pas après tout ? Le sort s'acharnait sur lui depuis des semaines, il avait bien le droit à cette toute petite, inoffensive contre-attaque… Il avait le droit de rendre les coups à Levi et de faire, juste le temps d'une soirée, ce dont il avait envie. Est-ce que j'en ai envie ? songea-t-il en regardant Christa. Il ne pouvait nier que les filles lui plaisaient, et la petite blonde était objectivement une beauté. De plus, il était forcé d'admettre qu'il existait entre eux une étrange – mais ce soir, plaisante – tension. Peut-être bien que j'en ai envie.

Ils s'échappèrent du domicile Braus grâce au chauffeur privé de Christa, qui les conduisit dans un quartier animé proche. La jeune fille lui demanda de les conduire à une adresse en particulier et le conducteur les déposa devant un love hotel qu'Eren connaissait de par sa réputation d'être fiable et luxueux. Ils pénétrèrent ensemble dans le bâtiment et discrètement, secrètement, comme s'ils faisaient quelque chose d'interdit, ils se choisirent une chambre. Il paya en liquide et récupéra les clés avec quelques difficultés tandis que Christa l'embrassait fiévreusement dans le cou, puis ils poussèrent la porte de la chambre. Là, alors qu'ils se tenaient debout au milieu de la pièce et se regardaient comme pour s'affronter, Christa laissa tomber sa robe vert émeraude au sol.

Ce ne fut pas très long et un peu maladroit, mais intense et dans une certaine mesure, inoubliable. Christa était passionnée, et s'abandonna à la manière d'une personne qui venait d'obtenir exactement ce qu'elle avait convoité. Elle était brusque – et à certains moments, fit mal à Eren, mais c'était une douleur qu'il apprécia et qui attisa le plaisir indéniable qu'il ressentit à la faveur de leur étreinte. Ils parlèrent peu, et pourtant un fantôme de complicité parvint à s'installer entre eux et rendit ces quelques heures agréables. Lorsque ce fut terminé, elle parut comblée. Quant au jeune homme, il se sentit un peu moins seul. Christa, sans s'en rendre compte, avait partagé sa solitude avec lui. Il l'avait sentie du début à la fin, lorsqu'il avait perçu les battements froids de son cœur contre torse, lorsqu'il avait serré ce corps vide contre lui. Mais à deux, ils avaient créé un brasier éphémère, une chaleur réconfortante auprès de laquelle ils avaient pu panser leurs blessures à leur manière.

Christa dormit un peu tandis qu'Eren restait allongé à observe le décor rouge et noir de la chambre. C'était une pièce croulant sous un luxe ostentatoire, agrémentée principalement de cuir et de velours. Qu'est-ce que c'est moche, songea-t-il distraitement. A un moment donné, sa compagne d'une nuit rêva. Elle s'agita légèrement, poussa un soupir tremblant et il distingua clairement le nom d'Ymir au milieu de ses marmonnements. Comme elle ne se calmait pas, il la poussa légèrement et elle se réveilla en sursaut.

« - Quoi ? fit-elle d'une voix pâteuse.

- Tu cauchemardais.

- Et alors ? Ça t'arrive jamais, à toi ? répliqua-t-elle d'un ton grincheux en tirant les draps vers elle. Hé, c'est pas parce que tu es sexy que tu peux prendre toute la place.

- Ça m'arrive tout le temps, souffla-t-il.

Elle se pencha par-dessus lui pour attraper son portable et revint se blottir contre lui, ses cheveux blonds étalés sur le torse d'Eren.

- Et si on prenait des photos pour les faire fuiter sur Instagram ? Ça, ça va faire jaser !

Mais il l'ignora et poursuivit sur sa lancée :

- Généralement, je rêve de Levi.

Christa renfila d'amusement.

- Levi est cauchemardesque ?

- Pas lui, mais ce qui lui arrive. Je rêve souvent qu'il se fait attaquer par des… des sortes de monstres géants qui dévorent tout le monde sur leur passage. C'est assez horrible, et très réaliste.

Il la sentit se raidir contre lui.

- Et c'est assez bizarre, parce que dans ces cauchemars, Levi a toujours l'air plus vieux. J'espère que c'est pas un genre de rêve prémonitoire, voulut-il plaisanter pour détendre l'atmosphère.

Christa ne rit pas. Immobile et les yeux rivés sur son téléphone, elle avait l'air horrifiée.

- Christa ? l'appela-t-il doucement.

La jeune fille roula sur le côté pour se pelotonner dans les draps et lui tourna le dos. Puis elle murmura quelque chose.

- Quoi ?

- J'ai dit, va-t'en ! s'exclama-t-elle sèchement.

Il se redressa, confus.

- Euh… Je t'ai perturbée avec mes histoires de rêves ? Je suis désolé, c'est la première fois que j'en parle à quelqu'un d'autre qu'Armin et ma sœur et je n'ai pas –

- Eren.

Il l'entendit soupirer.

- Ce n'est pas de ta faute. Tu m'as rappelé de mauvais souvenirs, c'est tout. Maintenant, j'aimerais être seule.

Penaud, il se leva et s'habilla en silence. Lorsqu'il eut rassemblé toutes affaires, il vint s'agenouiller à son chevet. Se surprenant autant qu'il la surprit, il lui caressa la joue.

- Christa… Je ne pense pas qu'on devrait parler de ce qui s'est passé ce soir. Je pense qu'on devrait juste le garder pour nous et… y repenser quand on se sent seul.

La jeune fille l'observa un instant, puis tendit le bras et l'attira à elle pour l'embrasser doucement sur les lèvres.

- Je ne dirai rien », promit-elle en le relâchant.

Et il sut qu'il pouvait la croire.

Lorsqu'Eren rentra directement chez lui grâce à un taxi hélé au hasard dans la rue, toute la maisonnée était réveillée. Son père faisait les cents-pas dans le salon, sa sœur était au bord des larmes et il lui suffit de rallumer son portable et de découvrir tous les appels en absence pour comprendre ce qui l'attendait. Dès qu'il mit un pied dans la maison, sa mère fondit sur lui comme une furie et lui hurla dessus à en réveiller tout le quartier. Sa sœur fondit en larmes dans les bras de leur père livide et Eren fut presque heureux de constater que son absence pouvait encore avoir cet effet-là sur quelqu'un. Il était aimé.

Sa mère continua de le traiter d'irresponsable et d'imbécile en boucle pendant une bonne vingtaine de minutes, puis le congédia en lui assurant qu'ils « poursuivraient cette conversation » le lendemain. Eren alla donc se coucher, la tête agréablement vide, persuadé qu'il allait au-devant de la pire journée de sa vie.

Cependant, il n'en fut rien. Car le lendemain matin, en ce premier dimanche du mois de mars, la famille Jaeger reçut un appel.

XXX

Plusieurs personnes m'ont fait remarquer à très juste titre que j'avais fait une grosse bourde dans le chapitre précédent : en effet, le facteur est passé un dimanche ! Alors en toute honnêteté c'est une étourderie de ma part, mais en fouillant sur Kanpai j'ai découvert qu'il arrivait que le facteur travaille même le dimanche au Japon, donc on a qu'à dire que c'est ça hein… Désolée !

Suite à une demande, je remets avec plaisir mon petit questionnaire de fin de chapitre : alors, qu'avez-vous pensé de ce chapitre ? J'espère que ça vous a pas trop gonflés de vous taper les examens mais bon, c'était un passage important de leur vie et puis l'air de rien, ça a été le théâtre de pleins de petits événements importants. Nous avons enfin rencontré Isabel ! Qu'avez-vous pensé d'elle ? et d'Annie ? Et bien sûr, le plus inattendu : qu'avez-vous pensé de l'aventure de Christa et Eren ? Je serais curieuse de savoir de quel œil vous le voyez ! C'était une toute nouvelle expérience pour mi d'écrire ce genre d'action, n'hésitez pas à me dire si j'ai raté quelque chose. Y-a-t-il d'autres détails qui vous ont frappés ?

ANNONCE : ce n'est pas encore certain, mais pour fêter les 200 reviews/30k lectures/200k mots de cette fic, j'avais dans l'idée de faire un petit one-shot sur un thème que je vous laisserais voter parmi quelques propositions. Ça vous tente ?

A bientôt !