Surprise ! Un nouveau chapitre. Et un peu plus long que le précédent, celui là
Où est-ce que je suis ?
Assis sur le lit, Albafica regarde autour de lui, déboussolé. Il n'est pas à la Villa, ni dans aucun autre endroit familier. Ou du moins… cette chambre lui parait à la fois étrangère et terriblement familière. La pièce est grande, un délicat parfum floral flotte dans l'air. Son lit est particulièrement imposant, trois personnes pourraient dormir dedans sans se toucher. Des voiles blancs font offices de rideau devant une sorte de baie vitrée continuellement ouverte et donnant sur une superbe terrasse blanche. Les murs sont clairs, la décoration simple mais élégante. Près de la fenêtre, il y a une table en fer forgée sur laquelle repose une imposante coupe de fruits qui lui sont inconnus, ainsi qu'un pichet en verre rempli d'un contenu liquide qui ressemble à du jus de raisin. Au fond de la chambre, quasiment en face de son lit, se situe une ouverture cachée par un rideau.
Salle de bain.
L'information lui est venu d'instinct. Tout comme il sait que la porte sur le mur tout à gauche donne sur un couloir.
La vérité s'impose comme une évidence dans son esprit.
Anthéma. Je suis à Anthéma Doralis. Dans ce qui était autrefois ma chambre.
Perplexe, il se passe une main sur le visage tout en se posant des centaines de questions.
Comment est-il arrivé là ? Sa part divine a-t-elle pris provisoirement le contrôle pour le mener jusqu'ici, comme elle a fait lorsqu'il a frappé Aiacos et sauvé Asopos ? Pourquoi est-il ici ? Par simple envie de retourner au bercail ? Et surtout… comment est-il censé rentrer chez lui ? Est-il seul ? D'autres l'ont-ils accompagné ? Minos ?
Le jeune homme tourne la tête en entendant la porte sur sa gauche s'ouvrir.
- Ah, vous êtes enfin réveillé ! s'écrie Zeus avec un grand sourire et en le rejoignant rapidement. C'est un véritable soulagement.
Les yeux légèrement écarquillés de surprise, Albafica ne sait pas quoi dire.
Zeus est là ? Il est venu ?
- J'ai eu une peur bleue quand il vous a amené. Mais quelle joie également !
Le Dieu blond incline légèrement le buste sans se départir de son sourire et se dirige vers la table. Sans hésiter il remplit le verre avec le contenu de la carafe et l'apporte à Albafica en continuant :
- Des siècles sans avoir la moindre de vos nouvelles, j'étais si inquiet ! Même votre ami Dragon est parti à votre recherche, malheureusement il n'est jamais revenu.
Par tous les dieux, c'est vrai.
Il se souvient confusément de ses rêves étranges.
Sur Anthéma, il existe un autre Zeus. Il n'est pas le Père des Dieux ici, c'est… c'est moi qui aie ce rôle !
Machinalement, le jeune homme accepte le verre qu'on lui tend et boit. La saveur du jus de fruits est agréable, ce n'est pas du raisin, néanmoins il aime ce goût qui fait écho à des lointains souvenirs.
- Comment je suis arrivé ici ? interroge-t-il.
Constatant qu'il a fini de boire, Zeus lui reprend le verre des mains et va le reposer à sa place :
- Oh c'est grâce à cet Anthémien ! Si vous saviez, Seigneur Aggelos, il a passé sa vie à rechercher les créateurs de notre monde. Il voulait savoir précisément ce que vous étiez devenu, vous et votre frère, et jurait de ramener au moins l'un de vous deux.
Son interlocuteur baisse la voix et ajoute sur le ton de la confidence :
- Entre nous, je suis soulagé que ce soit vous, mon Seigneur, qui soyez revenu à la maison, et non la Destruction.
Albafica grimace tandis qu'un souvenir se rappelle douloureusement à lui.
« Au même moment, la porte vole en éclats.
Ils se tournent tous les trois.
Une forme noire, aux griffes acérées, fonce droit sur eux.
- Attention !
Il est projeté au sol par Minos et entend le terrible bruit de la chair déchiquetée. Lorsqu'il redresse la tête, Minos gît à terre, dans une mare rouge, le dos lacéré. Sans vie.
Par réflexe, il invoque son Sceptre en entendant à peine le cri de Zeus qui s'agenouille auprès du corps, les yeux écarquillés, sous le choc.
L'ennemi les regarde avec un petit air satisfait, le sang dégoulinant le long de ses griffes.
Le sol tremble. »
Oui, logique que Zeus n'ait pas envie de se retrouver en face de Lucéma.
- Tout va bien ? s'inquiète le blond en remarquant ses traits crispés.
Albafica hoche la tête en se massant une tempe et ferme brièvement les yeux en songeant qu'il vaut mieux ne pas lutter contre ces souvenirs qui aiment revenir à n'importe quel moment.
- Quel est le nom de l'Anthémien ? demande-t-il à voix basse.
- Grelhart, Messire.
Il s'en doutait et ne peut cependant pas réprimer le frisson d'horreur qui lui parcourt l'échine.
C'est le nom que leur a donné Avenir, le nom de celui qui, dans le futur, a su prendre le contrôle d'Aiacos. Le nom de l'être qui a mené la Terre à sa fin.
Le jeune homme se mordille la lèvre inférieure en essayant de rassembler ses pensées.
On se doutait qu'on avait réussi à modifier le futur, et nous en avons à présent la preuve puisque me voilà ici. L'homme a changé de cible en me prenant moi et pas Aiacos. Et on ne peut que constater que, pour une raison obscure, il est passé à l'action beaucoup plus tôt que prévu !
D'après Avenir, Grelhart voulait faire de la Terre « la nouvelle » Anthéma Doralis et ce plan passait par l'éradication complète des Terriens, Dieux inclus, grâce au pouvoir de la Destruction.
Toute la question à présent est : le plan est-il le même actuellement dans la mesure où je ne suis pas Lucéma ?
Troublé de voir son Maître si pensif, Zeus le dévisage pendant un moment, avant d'oser prendre la parole :
- Est-ce que tout va bien, vous êtes sûr ? Vous n'avez pas l'air ravi d'être rentré.
Albafica lève ses beaux yeux vers lui, toujours en pleine réflexion et répond à mi-voix :
- Disons que c'est compliqué.
- Compliqué ? répète le Dieu blond sans comprendre. Je m'attendais à vous voir soulagé d'être enfin libre ! Je n'ose même pas imaginer ce que vous avez pu subir dans ce terrible endroit !
Interloqué, le jeune homme cligne des paupières :
- Mais enfin de quoi parles-tu ?
- De votre libération, bien sûr ! Grelhart a dit que vous étiez prisonnier sur cet autre monde et incapable de revenir malgré votre volonté !
- Jamais de la vie ! s'exclame Albafica avec indignation. Je n'étais pas le moins du monde prisonnier de qui ou de quoi que ce soit ! Au contraire ! J'avais des amis, une famille…
Zeus entrouvre la bouche, mais c'est une autre voix qui intervient :
- Ce n'est pas un discours digne de vous, Seigneur. Aucun Anthémien ne doit savoir que vous nous avez quitté pour mener la belle vie ailleurs.
Sans bruit, un homme est arrivé. De grande taille, les cheveux châtain et ternes, il darde ses yeux perçant sur les deux autres. Sa posture trahit un passé de guerrier, un homme qui n'a certainement jamais hésité à se salir les mains pour survivre. Et ce qui frappe Albafica par-dessus tout, c'est l'intonation de sa voix au moment où il l'a nommé « Seigneur » qui l'interpelle. Le mot a été craché avec un mépris mêlé de moquerie.
Pendant un bref instant j'aurais pu lui accorder le bénéfice du doute. Après tout, il aurait réellement pu croire que j'étais prisonnier. Mais après cette façon de parler…
- Qu'est-ce que vous me voulez ? interroge calmement Albafica en soutenant son regard.
- C'est simple : sauver Anthéma.
- Vous n'aviez pas besoin de m'enlever de force si vous vouliez de l'aide. Laissez-moi au moins prévenir les miens, sinon ils vont me chercher partout et s'inquiéter.
Le regard de Zeus passe de l'un à l'autre tandis qu'il comprend que quelque chose lui a échappé. Sans hésiter, il se tourne en direction du nouveau venu :
- S'il a effectivement laissé des proches derrière lui, il me semblerait effectivement juste qu'ils soient…
- Silence ! Je ne veux pas t'entendre !
L'ordre de Grelhart est tombé avec le tranchant d'un couperet. Stupéfait, le Dieu blond se tait.
L'Anthémien porte son attention sur Albafica, la voix glaciale :
- Ils vous chercheront longtemps. Le chemin qui relie Anthéma à cet autre monde est très difficile à trouver et j'ai moi-même eu de la chance, petit Seigneur. J'ai voué ma vie à vous chercher, et j'ai perçu votre divin pouvoir, il y a peu, quand vous en avez fait usage.
Asopos ! Le moment où je l'ai sauvé, c'est là qu'il a dû…
- Vous récupérer n'a pas été une mince affaire, continue l'autre. Il est à présent hors de question que je vous laisse repartir, ou que l'on vienne vous chercher ! C'est ici chez vous. Pas dans cet endroit où l'on vous traite quasiment comme un mortel et sans respect aucun. Vous devriez m'être reconnaissant, je vous ai enfin ramené « à la maison ».
Albafica sort du lit, sans quitter l'homme des yeux, et s'approche de lui.
Cette situation sent mauvais. Ce mec se comporte comme s'il était le chef des lieux.
- Je n'approuve pas vos méthodes, déclare le jeune homme avec froideur. J'entends qu'Anthéma a besoin d'aide, elle la recevra. Cependant, nous agirons selon ma façon de faire.
Zeus acquiesce immédiatement en inclinant à nouveau le buste :
- Bien entendu, Messire ! Il y a dû avoir un malentendu ! Dites-nous ce que vous…
- J'ai dit : Silence ! le coupe violemment Grelhart. Il semblerait que je n'ai pas été assez clair !
Immédiatement, le jeune homme se tient sur ses gardes, prêt à se défendre en cas d'attaque.
- A genoux ! ordonne l'Anthémien avec autorité.
Horrifié, Albafica sent son corps échapper à sa volonté. Une pression semble appuyer soudain sur son corps. Il a beau résister de toute ses forces, il se retrouve à ployer le genou devant Grelhart. Celui-ci n'a apparemment même pas besoin de formuler oralement son acte puisque le jeune homme sent ensuite sa tête s'incliner d'elle-même pour le forcer à regarder le sol.
- Comment osez-vous ! s'emporte Zeus en se précipitant vers eux. Laissez-le tranquille !
Avec un petit rire méprisant, l'Anthémien esquive l'attaque. Sans rien pouvoir faire, Albafica se retrouve brusquement debout et son poing s'écrase dans le plexus solaire du Dieu blond qui hoquète sous le choc. Son Dunamis agit contre sa volonté et il ne faut que quelques secondes pour que Zeus se retrouve ligoté solidement par ses lianes.
- A…arrêtez, bredouille Albafica tout en plantant une rose blanche dans l'épaule de son seul allié qui pousse un cri de douleur.
Oh non ! Pas celle-ci !
Les pétales immaculés sont en train de se teinter de rouge, aspirant le sang de leur victime. S'il n'arrive pas à la retirer dans les trente prochaines secondes, c'est la mort assurée !
Avec un rictus, Grelhart le regarde lutter vainement contre sa volonté en essayant de forcer sa main à retirer la fleur meurtrière.
- Que les choses soient claires, petit Seigneur, nous agirons selon ma façon de faire. Vous ferez tout ce que je vous dis. Obéissez et vous ne manquerez pas de grand-chose. Résistez et vous en payerez les conséquences.
Les doigts du jeune homme se resserrent davantage sur la rose blanche et l'enfonce un peu plus dans la chair de Zeus, appuyant la menace.
Sans rien ajouter davantage, Grelhart ressort de la chambre.
La pression qu'Albafica ressent sur son corps s'évapore un instant plus tard. Immédiatement, il retire la fleur et libère Zeus en se confondant en excuse, les joues noyées de larmes.
C'est donc ça qu'Aiacos a vécu dans le futur… ce contrôle…
Sa tête lui fait terriblement mal, le sang bat à ses tempes. Il se rassoit sur le lit en enfouissant son visage dans ses mains légèrement tremblantes sous le coup de l'inquiétude.
Par tous les Dieux, comment Grelhart a-t-il réussi à faire ça ?
Encore sous le choc de ce qu'il vient de vivre, Zeus pose une main sur son épaule et active son Dunamis pour soigner sa blessure. Il reste assis par terre, le souffle encore court après le coup de poing reçu précédemment :
- Messire… ?
Albafica redresse la tête, le teint un peu pâle :
- Je suis vraiment désolé… Est-ce que ça va… ?
La main de Zeus se pose sur le genou de son Seigneur, rassurante :
- Ne vous excusez pas, ce n'est pas de votre faute, je l'ai bien vu.
En soupirant, il baisse les yeux et continue :
- C'est moi qui suis désolé. Quand Grelhart est revenu avec vous, j'étais vraiment très heureux et j'ai cru toutes ses belles paroles. Il paraissait être un homme charmant, honnête… Je vous jure que j'ignorais ses réelles intentions ! Ni qu'il pouvait vous…
-… contrôler… achève à mi-voix le jeune homme.
- Si je peux vous aider, d'une manière ou d'une autre…
Tout en essuyant ses joues mouillées, Albafica pose sa main sur celle de Zeus, songeant qu'au moins il n'est pas seul. A eux deux, ils doivent au moins pouvoir se serrer les coudes.
Je suis coincé pour le moment, je n'ai pas le choix. Si je m'enfuis, il pourra surement me retrouver et à nouveau me forcer à agresser quelqu'un. Je ne peux pas me permettre de faire n'importe quoi. Grâce au récit d'Avenir, je sais que Grelhart n'est pas un adversaire à prendre à la légère. La prudence doit être de mise, il n'hésite pas à tuer ceux qui le dérange. A l'heure actuelle, il a les moyens de faire pression sur moi.
Il se remet debout en aidant également le dieu blond à faire de même :
- Nous devons jouer avec ses règles, jusqu'à ce qu'on trouve une porte de sortie. En attendant, explique-moi la situation d'Anthéma.
Nous sommes le mercredi 12 aout. Le prochain chapitre sera mis en ligne le vendredi 14.
