Note de la traductrice : Pour certains, la surprise sera grande. Six ans que cette fiction est en suspens, ainsi que sa traduction. Mais après un master, un mariage, et un début de carrière, je ressens le besoin de me replonger dans la traduction pour le loisir. J'ai toujours su que je reviendrai terminer ce travail. Désolée pour vous, chers lecteurs, que ça ait pris autant de temps. Sachez toutefois qu'il manque un chapitre à la fiction originale, que l'autrice n'a pour le moment jamais publié. Ceci est donc le dernier existant. Mais sachez que toute la série Aucun autre cœur que le tien va avoir le droit à un petit lifting. Très léger, mais nécessaire à mon âme de traductrice grandie.

Pour ceux qui suivaient De l'autre côté, je m'attèle à la terminer. Et pour les fans de Snarry, j'espère pouvoir reprendre enfin les projets de traductions que j'avais dans un coin de mon ordinateur ! Bonne lecture.

Note de l'autrice : Croyez-le ou pas, je n'ai pas abandonné cette fic. Je viens tout juste de terminer ce chapitre, et je planche sur le dernier. J'ai bon espoir de le publier dans une semaine ou deux. À partir de maintenant, quand je commencerai une fic, j'écrirai le tout avant de la publier. J'ai été plutôt injuste avec vous, mes merveilleux lecteurs.

Merci à tous ceux qui ont laissé des commentaires ici ou sur , mais également à ceux qui m'ont envoyé des messages sur tumblr et deviantart. Je chéris tous vos retours, vraiment, et ça me remplit d'une joie sans nom de savoir que des gens apprécient ce que j'écris au point de laisser des commentaires et des kudos. Merci du fond du cœur.

Chapitre 21 :

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Une vision du monde

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« C'est par la cage qui nous retenait captifs qu'est forgée notre vision du monde »

Shannon Alder

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À l'époque où, déjà, il m'avait fallu faire de la rééducation pour cette épaule blessée en Afghanistan, ma kinésithérapeute, une rouquine d'origine américaine répondant au nom de Shirley, portait souvent un t-shirt sur lequel était écrit : « Guérir rime avec souffrir ».

C'est sans doute vrai.

Mon nouveau kiné, Abdi, semble en tout cas lui aussi partisan de cette fameuse théorie du « Sans douleur, pas de résultats ». Moi, je me sens toujours aussi ridicule de souffler comme un buffle même après les exercices les plus doux, mais pour Abdi, le plus important est de renforcer et stabiliser les muscles du dos, des épaules et des bras tout en respectant mon interdiction de bouger le cou. Ses mouvements sont étudiés pour être simples, ce qui ne m'empêche pas de les trouver épuisants.

Alors que je lutte à achever ma dernière série de flexion de bras, Adbi se penche vers moi :

— Allez, doc, on se concentre ! Plus que trois ! Je veux de l'effort, allez, trois ! C'est ça...deux !

Un énorme sourire vient illuminer son visage ébène.

— Encore une... bravo !

C'est avec joie que je laisse mes bras retomber. Depuis cette blessure à la colonne verticale, je n'ai pas plus de force qu'un nouveau-né. Adbi s'installe plus confortablement puis, d'une main experte, vient récupérer l'élastique entre mes mains crispées avant de le replier et de le déposer sur une table.

— Dire que c'était votre dernière séance en tant que patient chez nous, doc. Comment vous vous sentez, prêt à rentrer à la maison ?

Du dos de la main, j'essuie mon front en sueur. Je prends ensuite une longue gorgée d'eau avant de lui répondre, un sourire fatigué aux lèvres :

— Plus prêt que jamais. Sherlock a déjà récupéré la plupart de mes affaires. Il repassera cet après-midi pour me ramener à Baker Street.

C'est là qu'arrive Grace, mon infirmière attitrée, afin de me raccompagner jusqu'à ma chambre. Abdi et moi nous levons. Il me tend une main que je prends. Comme je le sens évaluer ma poigne, j'essaie de serrer davantage. Cela le fait rire.

— Je pense que vous vous en sortirez à merveille, docteur Watson. On se revoit jeudi. Et n'oubliez pas votre outil de torture ! plaisante-t-il en me donnant la bande élastique, une main posée sur mon épaule. N'oubliez pas non plus que si vous ne faites pas régulièrement vos exercices, vous aurez le malheur de me voir plus longtemps qu'il ne le faut.

Les lèvres étirées en un sourire coquin, il adresse un clin d'œil à Grace.

— Quant à nous, Miss Grace, on se voit plus tard.

Elle a beau lui lancer un regard sceptique tout en envoyant une masse de tresses impressionnante derrière son épaule, je discerne tout de même un sourire derrière le « bonne journée » qu'elle lance avant que nous quittions tous deux la salle de rééducation pour rejoindre ma chambre.

Nous passons par la salle où sont entassés la plupart des autres patients du service neurologique. Il n'y a pas à dire, je suis bien content d'avoir une chambre individuelle. Pour une fois que l'influence de Mycroft a du bon... Ce n'était déjà pas évident d'empêcher Sherlock de traumatiser tous ceux qui me rendaient visite, alors je ne veux pas imaginer les dégâts causés si, durant ces dernières semaines, il avait été à proximité des autres malades.

Grace porte mon déambulateur plié sur son épaule. Cette fois-ci, elle ne me pousse pas à l'utiliser. C'est une règle de l'hôpital : dans les couloirs, toujours avoir avec moi de quoi me stabiliser. Mais, à ce stade de guérison, je n'en ai plus vraiment besoin pour tenir en équilibre. Quand elle m'aperçoit jeter un œil à cette invention du Diable, Grace éclate de rire.

— J'en connais un qui sera bien content d'être débarrassé de ce vieux truc.

À notre arrivée, elle le pose dans un coin de ma chambre, puis se tourne vers moi :

— Avez-vous besoin d'aide pour votre toilette, aujourd'hui, docteur Watson ?

— Je vais m'en occuper, merci bien, grogne une voix grave à la porte.

L'infirmière et moi nous tournons de concert pour apercevoir Sherlock dans l'entrée, appuyé contre le chambranle d'un air nonchalant. Les énormes cercles noirs sous ses yeux ombragent son regard argent, mais à part cela, il apparaît aussi élégant que d'habitude, enfin, si l'on omet sa chemise flottant sur son torse amaigri.

Grace m'adresse un sourire en coin. J'aperçois même sa fossette se creuser.

— Hmmm... médite-t-elle. Bien, mais on veillera à ne pas enlever la minerve, d'accord.

Sherlock, qui a intercepté son regard plein de sous-entendus, lui lance, la mine sombre :

— Après des jours et des jours à suivre les mêmes directives, je doute que nous ayons subitement oublié comment faire.

Imperturbable, Grace quitte la pièce après s'être versée du liquide antibactérien dans les mains. Une fois la porte refermée, Sherlock se tourne vers moi, visiblement mécontent.

— C'est ridicule ! grommelle-t-il tout en m'aidant à me déshabiller. Une fois, ça n'est arrivé qu'une fois.

Il déboutonne ma chemise, et je ne peux m'empêcher de frissonner lorsque ses doigts glacés s'attardent un peu trop longtemps sur ma peau.

— Pour être tout à fait franc, Sherlock, avec ce qu'elle a vu, elle peut se permettre ce genre de remarque.

Je repense alors au jour, pas si lointain, où Grace a perdu ce calme imperturbable qui la caractérise tant. La pauvre avait ouvert la porte pour trouver Sherlock à genoux devant moi, ses lèvres si belles, si pleines, refermées sur mon sexe turgescent. Les yeux grands comme des soucoupes, Grace avait brusquement refermé la porte, non sans laisser échapper un petit cri de surprise.

Je me souviens encore de ce qu'elle avait hurlé :

— Docteur Watson, remettez-moi cette minerve immédiatement !

Et me voilà à glousser comme je l'ai fait ce jour-là.

— Tu penses qu'on nous pardonnerait un autre écart ? je lui demande, malicieux.

Mon fiancé m'observe de ses yeux aux mille facettes. Lui aussi se souvient de cet après-midi, je le vois à la lueur qui brille dans ses prunelles. Il se mordille la lèvre... avant de m'aider à retirer mes chaussures d'un air résolu.

— Gardons ça pour quand nous serons à Baker Street, ricane-t-il. Allez, John, dépêchons-nous de t'apprêter et rentrons.

— Il y a un endroit où je veux d'abord aller, tu le sais.

Cela a le don de le refroidir. Il acquiesce.

— Je sais.

La route à pied n'est pas bien longue jusqu'au Royal London Hospital, qui se situe quelques rues plus loin. Une fois que l'on m'autorise à sortir, Sherlock et moi descendons doucement, précautionneusement les quelques marches débouchant sur Queen Square, puis nous tournons à gauche, à l'angle des rues Boswell et Great Ormond*. Les yeux fermés, je lève la tête et savoure un instant le souffle frais du vent sur mon visage.

C'est une belle journée. À mes oreilles, le bruissement des feuilles mortes portées par le vent sonne comme une musique après tant de temps passé enfermé. Et le simple fait de marcher tout contre Sherlock, de sentir la chaleur dégagée par son corps, de voir le rythme de nos pas se synchroniser tout naturellement m'emplit d'une immense bouffée de joie. Je suis passé si près de ne plus jamais profiter de tels moments... Si près de la fin. Rien que d'y penser, une boule se forme au fond de ma gorge. Sherlock, comme toujours, semble lire mes pensées. De son bras enroulé autour du mien, il m'attire un peu plus contre lui.

— Je sais, John, murmure-t-il. Je sais.

Je me presse un peu plus contre lui, et ravale la vague d'émotion. L'heure n'est plus aux lamentations, sans compter qu'il est ridicule de s'émouvoir d'une simple promenade avec Sherlock. Il est temps de se concentrer sur le futur, et d'oublier le passé. Tout en adressant un sourire à mon fiancé, je m'efforce d'assouplir ma foulée.

Je me fatigue assez vite, cependant, et c'est avec gratitude que j'accepte le soutien de Sherlock lorsque nous arrivons devant la rampe d'accès menant à l'entrée du Royal London Hospital. Alors que nous pénétrons dans l'enceinte, Sherlock s'éloigne quelques secondes avant de réapparaître près de moi avec un fauteuil roulant destiné aux patients. Je m'y assieds sans faire d'histoire, tout plein de reconnaissance, ce qui témoigne de mon état de fatigue.

À travers les couloirs de l'unité de soins intensifs, dont les murs sont décorés de peintures aux couleurs chaudes, Sherlock me pousse avec l'aisance d'un visiteur régulier. Nous nous arrêtons devant la porte entrebâillée d'une chambre individuelle, et jetons un œil à l'intérieur.

Une figure immobile, avachie, occupe une chaise près d'un lit d'hôpital vide. Je jette un œil quelque peu paniqué à Sherlock, qui me rassure d'un hochement de tête avant de frapper. La tête du visiteur, couronnée d'une touffe entremêlée de cheveux châtains, se relève instantanément, et le regard au bleu féroce de Wiggins nous dévisage soudain l'un après l'autre.

— Où est passé Edwin ? l'interroge Sherlock en poussant mon fauteuil dans la pièce.

— Dialyse, lui répond-elle.

Ses muscles se détendent un peu, maintenant qu'elle nous a reconnus.

Pauvre Edwin. Sa convalescence, à lui, s'est révélée bien plus compliquée que la mienne. Après deux arrêts cardiaques, un sur les lieux, et un autre au bloc opératoire, la priorité des médecins avait surtout été de le garder en vie, en plus de stopper l'hémorragie interne. Et malheureusement, ça n'a été que le début des ennuis pour lui.

Un traumatisme abdominal pénétrant, et plus particulièrement dans le cas d'une perforation de l'intestin grêle, provoque très souvent une péritonite, c'est-à-dire une inflammation de la membrane qui tapisse l'intérieur de la cavité intestinale. Pour Edwin, hélas, la péritonite a conduit à un sepsis, une infection systémique qui a mis à rude épreuve certains de ses autres organes, notamment son foie et ses reins. Nous avons bien cru le perdre, mais son jeune âge – ainsi que la qualité des soins administrés par le Royal London Hospital – lui a permis de s'en tirer. Mais bien que ses chances de guérison soient grandes, il lui faut, pour le moment, se soumettre à ses séances de dialyse afin d'éliminer les toxines qui s'accumulent dans son sang.

En jetant un œil dans la chambre, je remarque l'une des boîtes de nourriture de Mrs Hudson, sur la table, près du lit. Elle a toujours aimé secourir les jeunes égarés, et je ne peux m'empêcher de voir, là-dedans, la manifestation de son instinct maternel. Durant notre convalescence, à l'issue de cette confrontation avec Moran et Adair, elle a toujours été là, nous apportant des biscuits et autres mets à l'hôpital d'abord à Sherlock, puis à moi, tandis que je récupérais, mais aussi à Wiggins, bien évidemment, dès lors qu'elle a appris que la jeune femme refusait de quitter le chevet d'Edwin.

— Bonjour, monsieur Holmes, docteur Watson, soupire Wiggins, un sourire fatigué aux lèvres.

Sa mine épuisée, ainsi que son visage décharné, me font me demander si elle a vraiment pris le temps de dormir, ces dernières semaines. Je suppose que non.

— Wiggins, je constate que tu n'occupes pas la chambre que t'a fait préparer mon frère. Pour quelle raison ? lui demande Sherlock.

Un regard bleu, défiant, rencontre une paire d'yeux argentés plus analytique.

— Vous me connaissez, monsieur Holmes. Tout ça, ça ne m'intéresse pas. Il aide Edwin, et c'est tout ce qui compte. Je n'ai besoin de rien d'autre.

Au bout de quelques secondes, Sherlock hoche doucement la tête, sans rompre le contact.

— Très bien.

Un bruit, à la porte, nous fait tous sursauter. En apercevant un interne faire entrer un brancard, sur lequel repose un homme squelettique à l'air usé, au teint jaunâtre et au ventre distendu, Wiggins saute aussitôt sur ses pieds.

— Edwin ! s'écrie-t-elle.

Et je comprends avec consternation que cette silhouette émaciée n'est autre que celle de notre jeune génie. Je savais, mentalement, bien entendu, que son foie et que ses reins avaient été endommagés, mais d'être témoin, de façon aussi directe, des conséquences d'un sepsis et d'une défaillance multiviscérale, c'est autre chose. Ses yeux creux, dans lesquels brillait autrefois une vive intelligence, regardent sans vraiment voir droit devant eux, dépourvus de vie et de curiosité.

Je suis sans voix. Moi qui pensais avoir plus de jugeote, je reste là, à le fixer bêtement. Tu es un médecin, pour l'amour du siècle ! Reprends-toi ! L'interne, une fois Edwin installé dans son lit, dépose dans sa main le système d'appel, puis quitte la chambre sans jamais s'arrêter de sourire.

Je lutte à trouver les mots adéquats afin de saluer notre jeune ami. Sherlock, bien évidemment, semble ne rencontrer aucun problème. Après tout, c'est loin d'être la première fois qu'il vient prendre des nouvelles de ses deux protégés.

— Ah, Edwin, tu as meilleure mine que la dernière fois, à ce que je vois.

(Ça ? C'est ce qu'il appelle « meilleure mine » ? Edwin devait être dans un état épouvantable à son arrivée.)

Le regard creux d'Edwin s'illumine quelque peu, et il adresse à Sherlock une ébauche de sourire.

— Comment va, m'sieur Holmes ? demande le jeune homme qui lentement s'aperçoit de ma présence. Docteur Watson, ils vous ont enfin r'lâché ?

Son sourire s'accentue légèrement. Je lui réponds :

— Euh… Oui.

— Sans v'loir vous offenser, vous avez l'air au bout du rouleau, me lance-t-il en un léger rictus.

Je crois même y détecter une trace d'insolence. Surpris, je reprends enfin mes esprits :

— Eh bien, c'est l'hôpital qui se moque de la charité !

Ça a le don de lui arracher un rire mince. Et je ris, moi aussi, tout en l'observant cette fois-ci d'un œil plus clinique. Je comprends que son visage vieilli est en grande partie dû à une perte de poids extrême, en plus d'une jaunisse. Le fait qu'on ait coupé ses longs cheveux au ras du crâne n'aide en rien, pas plus que sa barbe de quelques jours qui accentue ses joues creuses et les traits de sa mâchoire.

Mais quand même, en y regardant de plus près, je m'aperçois que notre jeune ami montre quelques-uns des signes encourageants chez un patient en convalescence : une facilité de mouvement qui indique l'absence de douleurs, une excellente saturation en oxygène ainsi qu'un rythme cardiaque des plus satisfaisants, affichés sur les moniteurs de surveillance près de lui, et cette espèce de disposition indéfinissable que l'on apprend à reconnaître en tant que médecin, sorte d'énergie dont manquent les malades les plus en danger. Elle n'étincelle pas non plus chez Edwin, mais elle est bien là.

À l'entente d'un bruit de clavier derrière moi, je me retourne pour trouver Sherlock en train de traficoter l'ordinateur qui se trouve dans l'angle de la pièce.

— Sherlock ! je siffle d'un ton réprobateur, même si j'ai bien conscience que le fait qu'il pirate ainsi, de manière aussi nonchalante, le système de santé du gouvernement devrait me scandaliser davantage.

Son regard aigue-marine vient subrepticement se poser sur moi, par-dessus son épaule, tandis qu'il continue de taper sur le clavier.

— Tiens, John, jette un œil au dossier médical d'Edwin. Je veux savoir ce que tu en penses.

Je me tourne vers le principal concerné, qui m'adresse un sourire contrit.

— Allez-y, Doc. J'l'aurais fait moi-même, depuis un bail, si j'pouvais comprendre ce que ça raconte. J'voudrais aussi votre opinion, sans langue de bois.

Je quitte maladroitement mon fauteuil roulant, puis m'approche afin de consulter le dossier d'Edwin. Sherlock me fait immédiatement de la place de sorte à accéder à l'écran fixé au mur, et, une fois encore, mon esprit se focalise sur la chaleur, la réalité de son corps contre le mien, et cette odeur d'agrume qui lui est si particulière et ne manque jamais de faire s'accélérer les battements de mon cœur.

Alors que je lis les notes laissées par ses chirurgiens, puis celles émises par les infirmières durant son passage en unité de soins intensifs, je comprends combien Edwin a de la chance de s'en être sorti. Mais de ce que je vois de ses derniers bilans hépatiques et rénaux, ses résultats sont chaque fois plus prometteurs.

— Ça reste incertain, mais je dirai qu'il y a de grandes chances que ton foie guérisse. Pour ce qui est de tes reins, c'est moins sûr, mais tu es jeune. J'ai toute confiance en leur capacité à se rétablir.

Puis, en le fixant droit dans les yeux, je reprends :

— Tu devras faire de l'exercice pour rester en forme, et ne plus toucher ni à l'alcool ni aux drogues, Edwin. C'est ta vie que tu joues après de telles blessures.

— C'est pas comme si j'avais vraiment baigné là-dedans, Doc, ricane-t-il. La seule fois que j'ai essayé, Wiggins m'a refroidi direct'. Elle disait qu'elle voulait pas que j'finisse comme M'sieur Holmes…

Il s'interrompt, embarrassé face au regard noir que lui lance Sherlock.

— Tu as fait d'excellents progrès, Edwin, annonce Sherlock qui se déconnecte de l'ordinateur puis m'attrape par le coude pour me reconduire à mon fauteuil.

Je ne suis pas resté debout longtemps, il est vrai, mais suffisamment pour le retrouver avec plaisir.

Sherlock débusque et s'assied sur une chaise en plastique inconfortable qu'il installe tout près de moi.

— Alors, qu'as-tu prévu de faire, après tout ça, Edwin ? je lui demande, inquiet du sort qui l'attend une fois qu'il sera autorisé à sortir.

— M'sieur Holmes, enfin, M'sieur Mycroft Holmes, j'veux dire, m'a préparé un endroit où rester quelques semaines, le temps d'me remettre sur pieds. Puis, il a dit qu'après ça, j'irai à Glasgow, à la fac, pour apprendre à faire des prothèses, explique-t-il en un sourire, un regard plein de reconnaissance posé sur Sherlock. C'est mon rêve d'puis que j'suis gamin. J'ai toujours voulu fabriquer des bras robotisés et tout, le genre de truc qui marcherait mille fois mieux que la daube qu'on refile aux vétérans.

Un sourire approbateur étire les lèvres de Sherlock lorsqu'Edwin évoque les soldats. Il me jette un regard en biais.

— Si, à l'issue de tes études universitaires, tu envisageais d'entrer en contact avec un hôpital militaire, je suis sûr que le docteur Watson se fera un plaisir de rédiger une lettre de recommandation, au besoin.

— Absolument, je m'empresse d'affirmer. Dieu seul sait qu'ils sont en manque d'esprits comme le tien, au Headley Court Hospital**.

— Merci, Doc. Ce serait top.

Notre conversation est interrompue par l'arrivée, à la porte, d'une petite infirmière blonde en blouse bleue.

— Mes excuses, mais monsieur Haley a vraiment besoin de repos, déclare-t-elle en nous regardant un à un. Ses dialyses lui demandent beaucoup d'énergie.

Sherlock se lève sur le champ, et me pousse en direction de la porte.

— Nous repasserons bientôt, Edwin, promet-il en adressant un hochement de tête à son protégé. Wiggins, que dis-tu d'une tasse de thé en notre compagnie ?

La jeune femme ramasse son sac à dos, repousse les mèches de cheveux qui lui tombent sur les yeux d'un mouvement sec, puis acquiesce. Nous saluons tous les trois Edwin, dont les paupières tombent avant même que l'infirmière ait refermé la porte derrière nous.

Sans un mot, Wiggins nous guide à travers le dédale de couloirs colorés, jusqu'à la cafétéria qui se situe au rez-de-chaussée. Nous choisissons une table dans un coin calme. Notre compagne se propose alors pour aller chercher les boissons chaudes, en refusant bien entendu l'argent qu'on lui tend. Mais c'est sans compter Sherlock, qui profite qu'elle a le dos tourné afin de glisser discrètement quelques billets pliés dans sa poche. Sociopathe, mon cul.

Les jambes tendues devant sa chaise, et la tête penchée en arrière, Sherlock se met à fixer le plafond. Ses doigts, inconsciemment, trouvent les miens. Et dire que je prenais ça pour acquis, le simple plaisir de sentir ses longs doigts délicats entre les miens. Je passe amoureusement mon pouce sur le dos de sa main, heureux de pouvoir profiter de la douceur de sa peau, et du piquant des quelques rares poils qui y ont élu domicile.

— John, dis-moi ce que tu penses vraiment. Est-ce qu'Edwin va s'en sortir ?

Dans les rides qui apparaissent entre ses deux sourcils froncés, je peux lire toute l'inquiétude qu'il s'est efforcé de dissimuler dans la chambre d'hôpital.

— Il est jeune, et ses résultats sont de plus en plus prometteurs, je réponds. Mais qu'ont dit ses médecins ?

— Ils ont l'air optimistes, mais tu es le seul médecin en qui j'ai entièrement confiance, tu le sais, avoue Sherlock en serrant ma main dans la sienne.

— Qu'en est-il de miss Bhamra et du docteur Sorenson, alors ? J'aurais pensé que tu leur aurais accordé un peu de ta confiance, depuis le temps, je plaisante en un petit rire.

— Oui, mais uniquement parce que tu n'es pas capable de te soigner seul, commente-t-il d'un ton hautain.

Son visage, pourtant, s'est fendu d'un léger sourire.

— Ce que tu peux être bête, je réplique tendrement, en serrant sa main à mon tour.

Nous levons soudain les yeux sur Wiggins, qui s'en revient avec, sur un plateau, trois gobelets en carton pleins de thé fumant, un minuscule pichet de lait, et des sachets de sucre.

— Et voilà, docteur Watson, monsieur Holmes. Le thé ici, c'est pas ce qu'il y a de pire.

Elle dépose les gobelets devant nous, avant de s'installer pour ajouter dans le sien une quantité obscène de sucre. Sherlock, lui, se verse un peu de lait, mais avant même qu'il n'ait pu boire une gorgée, son téléphone émet un petit bip. Il le sort de sa poche, et fixe l'écran, les sourcils froncés.

— Mycroft insiste pour que je le rappelle. Décidément, ce crétin ne comprendra jamais que les échanges par messages l'emportent sur toutes les autres formes de communication. Que c'est pénible.

Il enfile le manteau Belstaff que son frère lui a déniché avec une facilité qui relève presque de l'occulte, faisant flâner tout autour de lui ses longs pans.

— John, tu veux bien rester ici avec Wiggins, un moment ?

— Bien sûr.

Pour tout dire, j'ai envie de discuter quelques instants avec cette étrange jeune femme à qui Sherlock a confié son secret, lorsqu'il ne me jugeait pas, moi, suffisamment digne de confiance.

Et ça fait toujours aussi mal. Bien plus que je ne le voudrais.

Tandis que Sherlock quitte l'enceinte de l'hôpital d'un pas rapide pour passer son appel, un lourd silence tombe entre Wiggins et moi. Durant de longues minutes, nous nous contentons d'observer, gênés, notre détective faire les cent pas sur le trottoir, dehors.

Lorsqu'enfin, Wiggins pose son regard sur moi, elle semble agitée, et nerveuse. Ce n'est qu'au bout d'une minute qu'elle brise enfin le calme avec cette question grave :

— Comment est-ce qu'on s'habitue au fait d'être un tueur, docteur Watson ?

Sous le choc, je croise son regard.

— Que veux-tu dire ?

Son visage prend une expression contrariée.

— Vous savez très bien ce que je veux dire. Vous êtes un soldat, vous avez déjà tué.

Elle avale difficilement sa salive avant d'ajouter :

— La culpabilité, comment est-ce qu'on s'en débarrasse ?

Oh.

Je ne suis peut-être pas la personne la mieux placée pour l'éclairer là-dessus, mais ce n'est pas comme si la pauvre avait les ressources nécessaires pour faire front après avoir pris une vie pour la première fois.

Je me repositionne dans mon fauteuil roulant, la tête et le cou enserrés et maintenus bien trop droit par cette maudite minerve. Les prochains mois vont être longs… Je prends le temps de réfléchir avant de tenter une réponse.

— Je dirais que tout le monde ne le vit pas de la même façon, Wiggins, je commence avant de comprendre mon erreur. Oh, mes excuses, c'est Valentine Macdonald ton nom, je ne me trompe pas ? Tu préfères peut-être que je t'appelle Valentine ?

Sa réaction est des plus surprenantes : un voile de fureur vient assombrir ses traits, et transformer son visage en un masque effrayant, tremblant de haine et de rage.

— Ne prononcez jamais ce nom, crache-t-elle. Je m'appelle Wiggins. Juste Wiggins.

Seigneur. On peut dire que j'ai mis les pieds dans le plat !

— Désolé… Je suis vraiment désolé, je bégaye, surpris par sa véhémence. Mais si je peux me permettre, pourquoi avoir choisi Wiggins comme prénom ?

J'ai conscience de m'aventurer sur un terrain glissant, mais tant de choses m'échappent. J'ignorais que cette jeune fille si calme pouvait se révéler si volatile.

Elle m'observe en silence, un peu comme un animal sauvage, indompté, et terrorisé qui songe à approcher un humain pour la première fois. La description que m'avait faite Sherlock de la jeune fille, dans le puits de mine du Dartmoor, me revient en mémoire.

Je pense que Wiggins est comme un chat sauvage. Elle semble pourtant être comme nous tous, mais elle a su revenir à un genre plus primitif. Elle est peu disposée à laisser les autres la domestiquer. Alors je fais ce que je peux, la paye assez pour qu'elle puisse manger au mieux et trouver un refuge en cas d'intempéries, et je lui fournis une sorte de protection personnelle. Elle refuserait quoi que ce soit de plus.

J'attends, sans bouger, afin de lui prouver grâce au langage du corps et à un peu de patience que je ne suis pas une menace pour elle. Petit à petit, elle se détend, et quitte sa position prostrée. Enfin, elle place une mèche de cheveux emmêlés derrière son oreille.

— Vous avez déjà lu La Stratégie Ender, docteur Watson ?

Une fois la surprise passée, il me faut un moment pour comprendre de quoi elle parle. Le souvenir d'un vieux bouquin, passé de main en main dans les services de l'hôpital du Camp Bastion, se rappelle à moi.

— Oui, je crois bien. Des enfants en guerre avec des aliens, c'est bien ça ?

Son rire sonne très amer.

— Oui. C'est lui. La sœur du héros s'appelle Valentine.

Elle crache ce prénom comme s'il s'agissait de la plus insultante des épithètes.

— La si douce, et si gentille Valentine Wiggin, reprend-elle en étudiant son thé. Peu de temps après avoir gagné ma liberté, j'ai trouvé ce livre dans un refuge. Je l'ai adoré. L'auteur avait tout compris. On ne peut pas se fier aux adultes. Jamais. J'aimais le fait que les jeunes prenaient leur propre vie en main.

Elle retombe dans le silence. J'ai le souffle coupé. Qui aurait cru qu'elle était capable d'un discours aussi enflammé ? Finalement, j'ose lui demander :

— Dans ce cas, pourquoi Wiggins avec un « S » ?

— Parce que ce nom n'est pas seulement en l'honneur de Valentine, mais de toute la fratrie. La sœur, et les deux frères qui pour remporter la partie luttent et tuent parce qu'ils n'ont pas d'autre alternative. Je m'appelle Wiggins, au pluriel, pour ne jamais oublier que parfois, je n'aurai pas d'autre choix que de me battre.

Je me surprends à la fixer d'un regard plein d'admiration, elle, cette jeune femme forgée par les feux du plus profond des enfers. Je remercie les cieux que Sherlock ait su veiller sur elle, durant son « absence ». D'un coup, d'un seul, tout ressentiment à l'égard de Wiggins pour son rôle dans la tromperie de Sherlock s'évapore. Je lui souris.

— Eh bien, Wiggins, je pense que tu viens de répondre à ta propre question. Comment est-ce qu'on s'habitue au fait d'avoir tué quelqu'un ? Il faut pour ça prendre la situation en considération, et se demander si le monde se porte mieux ou moins bien sans cette personne. J'ai vu beaucoup de gens mourir, de bonnes personnes, et de savoir qu'ils n'étaient plus là, j'en ai perdu le sommeil. Mais quelqu'un comme Moran, je n'aurais aucun mal à dormir si ma balle était celle qui l'a arrêté.

Elle semble y réfléchir un peu avant de m'offrir un rare sourire.

— Je crois que vous avez raison.

Nous sirotons notre thé en silence. Mais une autre question me taraude depuis un moment, et j'ignore comment la lui poser. Sherlock est toujours en pleine discussion, à l'extérieur, mais je sais qu'il n'a aucune patience pour les appels téléphoniques. Ce pourrait bien être la seule chance que j'aie de questionner Wiggins.

D'une voix hésitante, je me lance :

— Pourquoi avoir tué Moran d'une balle dans la tête ? Il y a d'autres organes plus simples à viser, et le blesser aurait largement suffi. Pourquoi un tir mortel, si tu savais que tuer un homme te répugnerait tant ?

Elle penche sa tête échevelée sur le côté, pensive.

— Je n'y ai pas vraiment réfléchi sur le coup, mais je pense que j'ai voulu lui rendre la pareille pour ce qu'il a fait pour Edwin et moi.

— Mais… mais… je pensais que c'était Adair qui avait tiré sur Edwin ? je bafouille, confus.

Est-ce que je perds la mémoire ?

— Oui, c'était bien lui, me répond-elle d'un air détaché. Il a délibérément torturé Edwin, tout comme il aimait le faire avec moi, il y a des années, quand il… quand il…

Elle secoue brusquement la tête, puis avale une gorgée de thé pour se redonner du courage.

— Adair était un monstre sadique et malade, doc. Il allait tirer sur Edwin, une fois de plus, quand Moran l'a tué lui.

Là, je n'y comprends plus rien.

— … ce qui visiblement n'était pas la chose à faire parce que … ?

— Si, c'était la chose à faire. De toute ma vie, personne n'avait jamais fait preuve d'autant de compassion envers moi, à part monsieur Holmes… Et vous, bien sûr, docteur Watson.

Je nage dans un océan d'incompréhension. Pourquoi tuer Moran, s'il a sauvé la vie d'Edwin ?

— Je suis désolé, mais je suis un peu perdu, Wiggins. Tu dis avoir tué Moran pour lui rendre la pareille, mais pourquoi, exactement ?

— Les sirènes, docteur Watson, vous les avez entendues comme moi. Une minute plus tard, et l'immeuble aurait grouillé de flics. Moran n'en serait pas sorti vivant. C'était une bête sauvage, ce type, presque un loup. Il n'aurait pas supporté la prison, être en cage. Et le frère de monsieur Holmes se serait assuré qu'il pourrisse en prison. Alors, je lui ai offert une porte de sortie, en remerciement.

Devant mon expression abasourdie, elle sourit tristement.

— Vous comprenez, docteur Watson ? Maintenant, je ne dois plus rien à Moran. Ma dette est payée. C'est bien mieux comme ça. Avoir des dettes, c'est pas pour moi. Je préfère faire les choses à ma façon.

oOoOo

*Note de l'autrice : Je jure sur la tombe d'Arthur Conan Doyle que je n'ai pas inventé le nom des rues, mais clairement, je ne pouvais pas laisser John et Edwin se faire soigner autre part que dans les hôpitaux situés aux angles des rues Boswell et Great Ormond ? Je n'ai pas pu résister ! De toute évidence, John était destiné à aller dans cet hôpital.

*Headley Court est le plus grand centre de réhabilitation pour les blessés de guerre de l'armée britannique.


Note de l'autrice : Les reviews sont les bienvenues !

Un grand merci à ma bêta, Skyfullofstars. Sky, tu es celle qui me pousse à vraiment réfléchir sur ce que j'écris. Cette histoire n'en est que meilleure, et c'est grâce à toi.

Merci à arianedevere et à son site LJ pour la transcription des dialogues de « La Chute du Reinchenbach ».

Disclamers : Sherlock appartient à Steven Moffatt et Mark Gatiss, quant à Sherlock Holmes, il est né de l'esprit de Sir Arthur Conan Doyle. Je ne suis maîtresse de rien. Ce qui m'attriste énormément.