C'est probablement annonciateur d'apocalypse que Stiles soit debout tôt un dimanche matin. Il descend les escaliers pour trouver son père à la table de la cuisine en train de lire le journal, une tasse de café fumante devant lui.

« Je n'ai pas pu m'empêcher de remarquer le loup-garou qui dort dans la chambre d'amis. », remarque-t-il d'un ton neutre.

« Ouaip. » Stiles se dirige vers le réfrigérateur, prend le jus d'orange, le débouche et penche la bouteille vers sa bouche.

« Verre. », dit le shérif.

Stiles grogne et obéit, mais il se sent un peu plus humain quand il verse son jus comme un être humain civilisé. Il prend une gorgée.

« Donc. » John pose son journal. « Derek. »

« Il vivait dans sa vieille maison, papa. » Stiles se laisse tomber sur une chaise à côté de son père. « J'étais censé faire quoi ? »

« Fiston, je ne me plaignais pas qu'il soit là. », répond lentement son père. « J'essayais juste de te faire expliquer la nature de votre relation. »

Stiles recrache presque son jus. « Seigneur Dieu, on a l'impression que tu sors juste d'un téléfilm sur un drama judiciaire ! »

« Eh bien, je ne sais pas si tu as remarqué, mais j'ai un petit intérêt envers la loi. Et n'essaie pas de changer le sujet, Stiles. Je m'intéresse aussi au bien être de mon fils de seize ans. »

Logique.

Stiles se demande s'il y a quoi que ce soit qu'il puisse dire à son père qui pourrait changer ce qu'ils étaient l'un pour l'autre au cimetière, où ils étaient prêts à mourir pour l'autre. Stiles ne pense pas, mais il ne veut pas non plus tenter. Il n'a jamais eu cette conversation avec son père. Mais peut-être qu'il n'en a pas eu besoin, parce que son père a compris quand même, non ?

C'est probablement de la faute de Stiles. Il n'a jamais été subtil.

Et puis, ce n'était pas une étreinte fraternelle que son père a surpris entre Derek et lui l'autre nuit.

Stiles soupire et repousse son verre. Il passe ses doigts dans ses cheveux. « Ce n'est pas rien. », finit-il par dire. « Mais ce n'est pas encore quelque chose, tu vois ? »

Le shérif hausse les sourcils.

« Je suis presque certain qu'il y a des sentiments. », explique Stiles, le cœur battant. « Des deux côtés, même. Mais il ne s'est rien passé. Et c'est okay, parce qu'il vient juste de perdre le dernier membre de sa famille, tu sais ? Je vais me contenter d'être son ami pour le moment, parce que c'est ce dont il a besoin actuellement. »

Son père sourit.

« Ouais. », dit Stiles, l'estomac noué. « Du coup, c'est comme ça entre nous, je pense. »

« Tu es un bon gamin, Stiles. Et, malgré les apparences, tu as la tête sur les épaules. » Ses yeux brillent. « Je suis fier de toi. »

Stiles se sent rougir au compliment inattendu. « Merci, papa. »

Le shérif pose sa main sur celle de Stiles. La serre. « Ta mère serait fière de toi aussi, fiston. De toi et de Stella. »

Stiles déglutit, la gorge sèche.

« Mais bon, avec ce qu'il s'est passé l'autre nuit, vous êtes tous les deux privés de sortie jusqu'à vos trente ans. »

Stiles hausse les épaules et pique un bout de toast. « Ça nous fera économiser sur les frais d'université au moins. »

John rit et le laisse voler le toast.

OoOoOoOoOoOoO

Stella colle Derek et le tripote toute la journée. Stiles lui dirait bien d'arrêter, mais ça n'a pas l'air de déranger le loup-garou. Son expression est plus douce avec Stella, son langage corporel plus détendu. Il s'assoit dans le salon avec elle et l'aide à préparer une boîte à jeux pour l'arrivée imminente du chaton. Ça implique de tresser des morceaux de journal et de tissu ensemble, puis de les fixer à une boîte en carton pour que, quand la boîte est retournée, elle se transforme en cave à tentacules. Stiles pense que tout chaton digne de ce nom la détruirait en quelques minutes à peine, mais c'est un problème pour plus tard. Pour le moment, Stella et Derek sont tous les deux occupés et s'amusent.

Stiles s'installe sur le canapé avec une pile de ses vieux comics Batman et écoute Stella faire parler Derek plus que jamais.

« Est-ce que Peter était un oncle sympa? », demande-t-elle en plantant la paire de ciseaux dans le carton.

« Mmm. » Derek découpe une lamelle de papier. « C'était l'oncle fun. Celui qui faisait toujours des trucs dans le dos de nos parents. Une fois, il devait nous emmener voir une exposition au musée, maman voulait qu'on y aille, mais papa et elle travaillaient. Elle l'a appelé alors qu'on aurait dû être rentrés, l'après-midi et il a dit : Où on est ? À mi-chemin de DisneyLand. On rentre dans quatre jours ! »

Le halètement de Stella est mi-enchanté, mi-scandalisé.

Et ça, pense Stiles, ça, c'est ce que Derek aurait dû raconter à Scott à propos de meutes. Pas parler d'alpha, bêta et oméga, de règles, hiérarchies et codes. Ça, là. Cette partie, où la meute, c'est la famille. Parce que Scott n'a pas encore entièrement compris que les loups-garous ne sont pas des monstres. Il ne comprend pas que ce sont des gens, comme tout le monde.

Stella a les yeux écarquillés. « Est-ce que ta maman était en colère ? »

Derek étouffe un rire. « Elle faisait plus semblant qu'autre chose. »

Stella halète à nouveau et Stiles relève les yeux pour voir Derek découper une nouvelle lamelle de journal, cette fois avec ses griffes.

Derek regarde Stiles, les joues rouges quand il voit l'adolescent sourire.

Et ça aussi, pense Stiles, Scott devrait voir ce genre de moments, quand les griffes sorties ne riment pas avec menaces et bains de sang. Il y a bien plus derrière les loups-garous – derrière Derek – que Scott veut le voir.

C'est triste mais pas irréparable. Scott n'est pas un mauvais gars, même s'il peut être aussi inflexible que Stiles, dans son genre. Il a juste besoin d'un peu de temps, et d'un petit coup de pouce. Stiles peut l'aider avec ça, et il va l'aider.

« Ça devait être génial, de grandir dans la forêt. », remarque-t-il. « Je parie que vous couriez pieds nus partout, hein ? Comme une bande de petits diables. »

« Tu nous lances la pierre, toi ? », demande Derek et Stiles rit, ravi. Le sourire de Derek s'agrandit. « On courait pieds nus, en vrai. Même en hiver, vu que nous sommes plus chauds que les humains. »

Chauds bouillants à tout point de vue, pense Stiles, mais ne le dit pas, avec Stella dans la pièce.

« Laura parlait de reconstruire la maison. », reprend Derek, la voix douce. « Mais je ne sais pas. » Il baisse la tête. « Ça ne serait pas pareil. »

« Non. », acquiesce Stiles. « Mais c'est bien aussi, je pense. »

Derek hoche lentement la tête. « Peut-être. C'est dur... » Il fait une pause, déglutit. « On est restés sur les routes pendant si longtemps, Laura et moi, que ça ressemblait toujours à une chimère. Je ne pensais pas que ce serait une chose à laquelle penser, pas tant que Kate était dehors, quelque part. Et maintenant... »

« Ça ne fait qu'une journée, Der. », répond Stiles doucement. « Tu n'as pas besoin de décider maintenant. »

Derek hoche à nouveau la tête, repose les yeux sur les journaux dans ses mains.

Stella s'approche jusqu'à pouvoir s'appuyer sur lui. « Quand tu es un loup, est-ce que tu manges des écureuils ? »

Derek lui donne un léger coup d'épaule. « Parfois. »

« Beurk ! » Mais elle a l'air aux anges. « Tu fais pipi sur des arbres ? Est-ce que tu renifles le derrière des autres loups ? »

« Derek invoque le cinquième amendement ! », s'exclame Stiles en roulant son comics pour lui donner un coup sur la tête. Il voit le regard soulagé du loup-garou. « Mais c'est une bonne question, et si jamais un jour tu as envie d'y répondre - »

Derek lui arrache le comics des mains pour lui en donner un coup sur la tête. Stella hurle de rire.

C'est comme ça que le shérif les retrouve : Stiles à moitié sur le canapé, Stella le chevauchant pour le chatouiller alors que Derek lui donne des coups de comics. Ils se glacent tous les trois comme des biches devant les phares d'une voiture quand John se racle la gorge.

« Eh bien. », finit-il par dire. « Je crois que vous venez tous les trois de vous porter volontaire pour plier le linge. Puisque vous ne faites rien de plus important. »

Et il disparaît avant que les jeunes ne puissent refuser.

« C'est pas juste ! », lui crie Stella.

« Argh. » Stiles laisse la gravité gagner et roule sur le sol. Il plisse les yeux en direction de Derek. « Tu n'es pas obligé. Tu es un invité et - »

Derek le coupe. « Ça ne me dérange pas. »

« Okay. » dit Stiles, son regard attiré par celui de Derek. « Cool. »

Derek déglutit et détourne les yeux.

Ce n'est qu'un détail mais ça fait longtemps, suppose Stiles, que Derek n'a pas eu un parent lui demandant de plier le linge.

OoOoOoOoOoOoO

Bon sang. Il y a école demain, et ça va être le bazar. Stiles n'a pas l'habitude d'être au centre de tous les regards mais, vu qu'il a été kidnappé vendredi dernier – et ils en ont parlé partout – il sait qu'il ne va pas y échapper demain. Il n'a pas non plus fait ses devoirs. Il est déjà 19h30 quand il réalise ça, ce qui le fait paniquer et il passe deux heures dessus, à boire du soda. Ce n'est pas extraordinaire, mais ça suffira, non ? Tant qu'il rend quelque chose, la plupart de ses profs s'en contentera à cause des circonstances exceptionnelles. Pas Harris, bien sûr, c'est un enfoiré.

Stiles est prêt à se coucher juste avant dix heures, alors il va à la salle de bains pour se laver les dents. En revenant, il remarque que la lumière est encore allumée dans la chambre de Stella, et il peut l'entendre lire à voix haute.

Il s'attarde devant la chambre.

Stella est assise, appuyée à la tête de lit, un livre sur les genoux. « Vraiment je ne comprends pas pourquoi les petits mettent si longtemps à grandir. », lit-elle en suivant les mots avec son doigt. « Ma parole, ils le font exprès pour m'embêter ! »

Derek est assis à côté d'elle. Il regarde le visage de Stella alors qu'elle lit, une expression d'indicible envie sur le visage. Ça ne peut que venir du fait qu'il avait une petite sœur, avant, et il l'a perdue.

Et pas qu'elle, bien sûr. Il y avait d'autres noms, sur ce mémorial en granit noir. Trop de noms.

« Stella. », finit-il par dire. « Il est tard. »

« On finit le chapitre. », répond-elle. Ce n'est pas une question.

Stiles lève les yeux au ciel. « Okay, mais si papa te chope, je ne te couvrirai pas. »

Elle sourit, parce que c'est un risque qu'elle accepte de prendre.

« Bonne nuit, Derek. »

Derek lui sourit. « Bonne nuit, Stiles. »

Stiles retourne dans sa chambre quand il entend le son familier de DNA, de Little Mix, résonner. Son père a vraiment besoin de changer les paramètres de sécurité de son téléphone s'il ne veut pas que Stiles et Stella continuent à le lui piquer pour modifier ses sonneries. C'est de la logique de base.

« Chris. », dit le shérif. Il y a un moment de silence. « Comment ça, il y a un problème ? »

Stiles reste en haut des escaliers pour écouter.

« Non. », finit par dire John. « S'il est là pour l'enterrement, c'est une chose. Mais s'il s'approche de mes enfants, ou de Derek Hale, on aura un problème. Vous êtes libres de le lui dire dans la langue que vous voulez. »

Une autre pause, puis un reniflement.

« Tenez-moi au courant. Et on dirait que vous feriez bien de surveiller vos arrières. Oui. Bonne nuit. »

Stiles se pose une main sur la poitrine.

Puis, de l'étage inférieur : « Stiles ? Je sais que tu es là. »

Qui a besoin de loups avec une ouïe sur-développée dans la maison quand son père a ses propres pouvoirs magiques ? Enfin, ou bien seize ans d'expérience pour savoir que Stiles écoute aux portes.

« Au lit. », dit son père. « Maintenant. »

Stiles se précipite dans sa chambre.