Disclaimer : Je ne tire aucun bénéfice de l'écriture de cette fiction, si ce n'est un immense plaisir. Shingeki no Kyojin appartient à ce cher Hajime Isayama, et le scénario de cette fiction sort de ma tête. Il est donc un peu poussiéreux.
Hello ! Je m'excuse platement pour le retard de ce mois-ci (enfin ça va, deux semaines de retard environ, on n'est pas non plus revenu aux six mois sans nouvelles !) mais avec le déconfinement et la vie sociale et le boulot qui reprennent de plus belle, je suis éclatée ! Mais voilà, le chapitre est enfin là, il s'y passe beaucoup de choses et il me tarde de savoir ce que vous en pensez. Je m'étends pas plus car je dors debout, on se retrouve en fin de chapitre ! Du coup les réponses aux reviews non anonymes ne viendront que demain matin, je pense ! Pardon pour ça !
Résumé des chapitres précédents : alors qu'il a passé ses examens blancs avec succès, Eren voit sa vie reprendre peu à peu un semblant de normalité. Néanmoins, le danger n'est jamais loin et, surprotégé par sa famille, il étouffe de plus en plus. De son côté, Levi se réfugie auprès de ses amis d'enfance et enquête sur les responsables de la tentative d'enlèvement d'Eren. A la fin du chapitre précédent, le jeune allemand, désespérément en quête de liberté et de nouveauté, s'enfuit d'une soirée avec Christa et passe la nuit avec elle. Ses parents l'attendent à la maison, inquiets et furieux, mais le lendemain, alors que des explications sont exigées, le téléphone sonne…
Réponses aux reviews anonymes :
Mollu : merci d'avoir lu le chapitre précédent Mollu ! J'espère que celui-ci te plaira également !
Carla : coucou ! Alors je n'ai pas tout compris à ton petit message de la dernière fois, je pense que tu avais oublié quelques mots, mais je te remercie néanmoins d'avoir pris le temps de m'écrire, ça m'a fait très plaisir ! Bonne lecture !
Chapitre 25 : Leur troisième enfant
XXX
Lorsqu'Eren se réveilla avec une méchante gueule de bois le lendemain matin, la première réflexion qu'il se fit fut de se demander comment il avait pu penser un seul instant que coucher avec Christa et étaler cette aventure sur les réseaux sociaux serait une bonne idée. Le ciel soit loué, un concours de circonstances – un cauchemar, le mauvais caractère de Christa et un inexplicable moment de complicité – l'avait sauvé in extremis de cette stupide entreprise.
« - Au moins, je ne me ferai pas casser la gueule par Reiner, se déclara-t-il à lui-même.
Etalé dans son lit, une douleur lancinante lui perçant le crâne et l'esprit distrait, il regarda le plafond quelques secondes, puis prit soudain pleinement conscience de ce qu'il venait de dire.
- Nom de dieu, j'ai couché avec Christa ! » s'exclama-t-il à voix basse en se redressant d'un coup en position assise.
Caporal, qui dormait paisiblement à côté de lui, se leva d'un bond en poussant un couinement surpris. Eren lui caressa la tête, en état de choc.
Tout lui revenait à présent en tête sous la forme de détails bien trop explicites. Les odeurs, les sons, les couleurs. Il entendait encore les mots crus prononcés par Christa, sentait encore ses mains sur lui. Le fantôme du parfum de la jeune fille vint chatouiller ses narines tandis que des images furtives s'imposaient à son esprit. Il pouvait presque ressentir à nouveau la chaleur de sa peau, et l'humidité de… Eren se frotta vigoureusement la tête pour chasser ces pensées, le visage cramoisi.
Il ne savait pas vraiment quoi penser de cette aventure. Est-ce qu'il avait aimé ça ? La chaleur humaine, la complicité et même cette éphémère affection. Le retour de l'intimité, ne fut-ce que pour quelques heures. Bien sûr qu'il avait aimé. Mais cela ne signifiait pas qu'il ne regrettait pas. Cela ne signifiait pas qu'il n'avait pas l'impression d'avoir trahi son cœur et de s'être menti à lui-même. Car si Eren se gardait bien d'y repenser, le fait était qu'il avait bel et bien imaginé serrer quelqu'un d'autre dans ses bras, ce soir-là. Était-ce mal ? Au fond, il savait que Christa l'avait fait aussi. Restait que cette nuit avait été un jeu dangereux qui eût pu lui attirer de graves problèmes, même s'il était à présent persuadé que la jeune fille garderait le secret.
Eren regrettait que ce fût arrivé, mais ne regrettait pas de l'avoir fait. Ça en valait la peine, décida-t-il en son for intérieur. On en avait besoin tous les deux.
Un coup d'œil à son téléphone lui informa qu'il était dix heures du matin, et il songea qu'il avait privé sa mère de la possibilité de lui hurler dessus suffisamment longtemps. Le jeune allemand se leva donc et s'habilla en poursuivant sa réflexion. Caporal redressa la tête et l'observa faire, remuant légèrement la queue.
C'était une parenthèse, et elle est déjà refermée.
Lorsqu'il descendit au rez-de-chaussée, le chien sur ses talons, toute la famille était assise à la table de la cuisine, et l'accueil qu'il reçut n'avait rien d'enviable. Son père affichait une rare mais redoutable mine déçue, sa mère contenait à peine une fureur qu'elle devait avoir ruminé toute la nuit, et il fut incapable de dire dans quelle disposition était sa sœur puisque celle-ci lui tournait obstinément le dos.
« - Bonjour, risqua-t-il d'une petite voix.
- Assieds-toi, intima froidement sa mère.
Il s'installa sur sa chaise et se servit une tasse de café aussi bruyamment qu'il put pour combler le silence oppressant. Sa sœur observa le moindre de ses gestes, l'expression hostile. Lorsqu'il osa relever les yeux vers sa mère, celle-ci ouvrit la bouche pour parler puis se figea et poussa un long soupir avant de déclarer :
- Je ne vais pas crier tout de suite. Tu as eu ta dose hier soir, alors je vais juste – elle jeta un regard à son mari – te laisser justifier ce que tu as fait d'abord. Mais attention : si tes excuses ne me plaisent pas, alors que le ciel te vienne en aide, mon fils, termina-t-elle d'un ton menaçant.
Sur ces mots, elle lui servit une part d'œufs brouillés.
Eren la remercia et tritura le contenu de son assiette en réfléchissant à ce qu'il allait dire.
- J'étouffe, finit-il par se lancer. Avec tout ce qui s'est passé ces dernières semaines… Je vis en cage et je deviens cinglé, vous ne le voyez pas ?!
Aucun de ses interlocuteurs ne réagit, trop surpris par son éclat de voix. Prenant une grande inspiration, il se calma.
- J'avais besoin de prendre l'air.
Mikasa intervint alors, surprenant tout le monde :
- Tu aurais dû m'en parler ! Je me serais arrangée pour que ça te pèse moins et –
- Non ! Je voulais échapper à tout ça ! La sécurité, les précautions, les regards désolés… Je voulais faire quelque chose de stupide pour me débarrasser de cette prison quelques heures et retrouver… l'avant. C'était calculé.
Il se tourna vers ses parents, qui affichaient une mine inquiète.
- Je le voulais, insista-t-il. C'était la première fois depuis des semaines que j'avais envie de faire quelque chose. Histoire… d'avoir un peu de contrôle.
Lorsqu'il se tut, un lourd silence s'installa quelques instants. Puis son père se tourna vers sa compagne, et lui dit :
- Bonne chance pour lui crier dessus, maintenant.
Mikasa s'esclaffa légèrement et il sourit, avant de reprendre son sérieux pour s'adresser à son fils.
- Ça n'excuse pas tout, Eren. Tu t'es comporté de façon très immature et imprudente. Tout ça sur un coup de tête ? Comment veux-tu qu'on te fasse confiance si tu te conduis comme ça ?
Le jeune homme acquiesça. Il comprenait. Cependant, il était temps pour ses parents d'accepter une chose.
- Je suis désolé de vous avoir fait peur. Mais ça faisait partie du processus, je crois.
Il se tourna vers sa mère, étrangement silencieuse, et plongea son regard dans ces yeux identiques aux siens.
- Ce n'est sûrement pas la dernière fois. Ce sera souvent comme ça, à partir de maintenant. Moi qui sais ce dont j'ai besoin, et vous qui avez peur de me voir courir après parce que c'est nouveau ou dangereux – mais qui au fond, comprenez.
A son grand étonnement, elle hocha lentement la tête, une fois.
- Des fois, dit-elle d'une voix humide, j'oublie que tu vas avoir dix-huit ans.
Elle essaya furtivement sa joue gauche.
- Tu es si grand, et en même temps, il y a tellement de choses que tu ne sais pas…
Eren se pencha vers elle et l'embrassa sur le front. Le téléphone de la maison se mit alors à sonner, depuis le salon.
- J'y vais, soupira sa mère.
Alors qu'elle se levait pour aller répondre, il se tourna vers sa sœur et l'asticota pour lui arracher une réaction. Elle le repoussa vivement, mais il eut le temps d'entrevoir l'ombre d'un sourire sur ses lèvres. Elle ne resterait pas en colère bien longtemps.
Le cœur léger de l'issue inespérée de cette affaire, il s'apprêtait à attaquer ses œufs brouillés lorsque leur mère revint dans la cuisine en courant. Elle était blême.
- Tout le monde dans la voiture », intima-t-elle d'une voix blanche.
XXX
Il y avait, près du quartier de Shiganshina, un petit hôpital de proximité à la réputation mitigée et dans laquelle Eren n'avait jamais mis les pieds. Ce fut là que la famille Jaeger se rendit. Après un bref arrêt à la réception où les parents négocièrent quelques instants avec une jeune femme peu amène, ils furent redirigés vers la salle d'attente des urgences, à l'autre bout du bâtiment principal.
C'était un vaste hall vétuste et sans fenêtre, plein à craquer de personnes attendant d'être prises en charge. Il y régnait un brouhaha assourdissant de gémissements et de cris mêlés aux fonds de conversations et aux bruits et alarmes propres à un hôpital. Quant à l'atmosphère, elle était lourde, chargée d'angoisse et d'odeurs agressives. Eren balaya nerveusement l'assemblée du regard.
« - Là-bas ! indiqua-t-il à sa sœur et à ses parents lorsqu'il repéra finalement ce qu'ils cherchaient.
Armin était prostré sur un siège, dans un recoin de la pièce. Encore en pyjama, il avait visiblement eu le temps d'enfiler une veste à la va vite par-dessus son t-shirt mais semblait tout de même souffrir du froid, recroquevillé sur son siège. La tête basse et les bras serrés autour de lui-même, il paraissait vouloir oublier là où il se trouvait et la raison qui l'avait conduit jusqu'ici. Eren ne lui avait jamais vu un air aussi misérable, malgré toutes les occasions de se sentir affligé que le petit blond avait eues dans sa vie. Il en eut le cœur fendu.
En voyant les Jaeger approcher, cependant, il redressa la tête et une lueur de soulagement s'alluma dans son regard. A peine eut-il le temps d'ouvrir la bouche que leur mère se jeta sur lui et le serra dans ses bras à l'étouffer. Elle le relâcha néanmoins rapidement, posant ses mains sur les épaules du jeune homme.
- Depuis combien de temps es-tu là ?
- Pas très longtemps, répondit le petit blond d'une voix blanche. Je vous ai appelés dès que l'ambulance est partie de la maison.
Mikasa se glissa entre son père et Eren pour venir s'asseoir près du petit blond et se blottir contre lui. Elle retira l'écharpe qu'elle portait – son écharpe préférée, une étouffe rouge qu'Eren lui avait offerte à l'occasion de son tout premier anniversaire en tant que membre de la famille Jaeger et qu'elle portait rarement de peur de la perdre – et l'enroula autour du cou d'Armin. Celui-ci ferma les yeux et inspira profondément.
Leur père vint s'accroupir près d'Armin et posa une main chaleureuse sur son genou.
- Que s'est-il passé ?
Le garçon abaissa le pan de l'écharpe qui lui couvrait la bouche.
- On s'est levé et on a pris notre petit déjeuner dans la cuisine comme tous les dimanches, commença-t-il d'un ton égaré. Ensuite, grand-père est sorti pour faire le tour du jardin pendant que je lavais la vaisselle. A un moment donné je l'ai regardé par la fenêtre, il avait l'air tout à fait normal et la seconde d'après il est tombé par terre.
Sa voix eut un hoquet d'angoisse.
- Je me suis précipité dehors pour le relever. Il criait des choses sans queue ni tête, j'ai compris qu'il avait mal à la tête, mais le reste n'avait aucun sens et il se débattait tellement que je n'ai pas osé le toucher. Je suis allé chercher mon portable pour appeler les secours et quand je suis revenu, il ne bougeait plus. J'ai cru que… Enfin, j'ai eu très peur.
Il releva les yeux vers son aîné.
- Les secours sont arrivés assez vite. J'ai eu le droit de monter dans l'ambulance. Puis grand-père a été transféré aux urgences immédiatement et depuis, j'attends ici.
Son récit achevé, il balaya la petite assistance du regard. L'homme se releva, l'air concentré.
- Ça ressemble pas mal à un AVC, déclara-t-il d'un ton sérieux. Mais je peux me tromper.
Armin hocha piteusement de la tête.
- Je ne sais pas trop ce qui va se passer, maintenant.
- Et bien je vais te le dire, intervint aussitôt Carla en fouillant dans son sac à main. Tu vas rentrer avec nous, parce qu'il n'est pas question tu restes seul après tout ça et je doute que ton grand-père puisse retourner chez lui avant plusieurs jours. Nous allons rester encore un peu pour avoir un diagnostic puis nous rentrerons tous ensemble. D'accord ?
Elle se tourna vers Eren et lui tendit un billet.
- Va donc lui chercher quelque chose de chaud à boire. »
Tandis que Mikasa s'attelait à abreuver le petit blond de paroles réconfortantes, le jeune allemand s'exécuta et se mit en quête d'un distributeur automatique. Il en repéra un à l'autre bout de la salle et s'en approcha d'un pas rapide. Il inséra l'argent, sélectionna une boisson tout en essayant de pas songer à la voix agacée avec laquelle Levi lui aurait dit « n'appuie pas sur ce bouton à main nue, on est dans un hôpital ! » et s'appuya contre la machine, songeur.
Ulrich Arlert était l'une des présences les plus anciennes de son entourage. C'était un homme avec beaucoup de vécu, qui avait porté le deuil de sa fille et de son beau-fils avec dignité tout en élevant seul le fils qu'ils lui avaient laissé. Il avait certes vécu toute sa vie dans la pauvreté, mais n'avait jamais emprunté d'argent à personne et avait réussi à faire d'Armin un garçon respectable. Cette grande force d'esprit était son principal trait de caractère aujourd'hui encore, malgré les absences causées par l'âge, et Eren ne pouvait croire qu'un homme de cette trempe pût mourir terrassé par un accident cérébral, si jeune. Il avait toujours pensé qu'Ulrich était le type de vieillard qui décèderait dans son sommeil, en paix. Ne l'enterre pas déjà, s'ordonna-t-il intérieurement. Il est encore parmi nous, pour le moment. Tout en regardant un petit garçon qui pleurait dans les bras de sa mère, il se demanda combien de temps encore les problèmes allaient pleuvoir sans discontinuer sur ses proches et sur lui.
Lorsqu'il rejoignit sa famille en transportant un gobelet de chocolat chaud avec précaution, ses parents étaient en train de discuter avec un homme en blouse blanche. Il tendit sa boisson à Armin, puis écouta.
« - Donc, c'est un AVC.
- En effet, affirma le docteur. Causé par une hémorragie cérébrale, pour être plus précis.
Eren ne savait pas trop ce que cela impliquait, mais à l'expression de son père, comprit que ce n'était pas une bonne nouvelle.
- Monsieur Arlert se trouve au bloc en ce moment-même, poursuivit le médecin. Nous allons le garder cette semaine, et nous verrons au terme de ce délai s'il est nécessaire de prolonger la convalescence.
L'homme prit un air plus grave.
- Il s'agit d'un accident sérieux. Je ne vous cache pas qu'il va y avoir des séquelles, et beaucoup de rééducation à envisager.
Après une courte pause, il ajouta :
- Pour le moment, nous sommes incapables de savoir s'il remarchera un jour.
Sur ces mots bien sombres, il quitta la famille Jaeger pour vaquer à ses occupations et laisser Armin digérer la nouvelle. Livide, le jeune homme semblait peiner à assimiler la situation dans laquelle il se trouvait désormais.
- Je ne sais pas comment je vais gérer ça, admit-il, au bord de la panique.
Il se prit la tête entre les mains, et Carla vint de nouveau l'enlacer.
- Quoiqu'il arrive, vous ne serez pas seuls. On va gérer ça tous ensemble, promit-elle.
Il n'y avait hélas rien de plus à faire.
A grand renfort d'allers-retours au distributeur de boissons et de magazines féminins, le petit groupe patienta une paire d'heures jusqu'à être autorisé à voir le grand-père d'Armin. Le même médecin qui avait leur avait annoncé le diagnostic revint les informer que l'opération s'était bien déroulée et que le vieil homme pouvait recevoir de la visite. Pour éviter de l'épuiser plus que nécessaire, Eren et Mikasa convinrent de rester en retrait et de laisser Armin et leurs parents monter seuls voir monsieur Arlert à l'étage. Lorsque le trio fut parti, Eren referma son magazine pour ménagère d'âge moyen et se tourna vers sa sœur.
- Ça ne sent pas bon cette histoire, n'est-ce pas ?
Mikasa hocha lentement la tête, les yeux perdus dans le vague.
- J'ai entendu papa et maman discuter. Apparemment, l'hémorragie cérébrale est la pire forme d'AVC.
Ils échangèrent un regard effrayé.
- Je ne comprends pas, avoua le jeune homme. Il n'a jamais eu un mauvais train de vie…
- Je suppose que passé un certain âge, ça peut tomber sur n'importe qui.
Eren se frotta la figure à deux mains, et soupira.
- Ça fait tellement longtemps qu'on le connait ! Ça peut pas se passer comme ça, c'est pas possible… Et Armin ! Comme s'il avait besoin de ça !
Alors qu'il allait continuer ses lamentations, le visage de sa sœur se décomposa.
- Il va tellement souffrir, murmura-t-elle d'une voix faible. Je ne veux pas –
Un hoquet douloureux interrompit sa phrase, et Eren se serra contre elle, le dos droit et la poigne ferme. Mikasa avait peur. Il devait se montrer solide.
- Attendons déjà de voir ce que papa et maman disent en revenant, suggéra-t-il d'un ton calme.
Ils patientèrent encore un quart d'heure durant lequel Eren entreprit de distraire sa sœur en la faisant parler de Marco, puis la jeune fille se redressa en apercevant leurs parents revenir, précédés d'Armin. Le jeune homme leur fit signe en s'approchant d'eux. Il semblait légèrement rassaini, ce qui rassura Eren.
- Il est épuisé et un peu confus, mais lucide, expliqua-t-il. Je crois qu'il a du mal à croire à ce qui vient d'arriver.
Leur mère s'avança à son tour.
- Nous avons discuté un peu avec Ulrich et nous avons convenu que la meilleure solution était qu'Armin vienne vivre à la maison le temps de sa convalescence.
Mikasa approuva d'un hochement frénétique de la tête.
- Il a besoin de se concentrer sur sa guérison et sa rééducation, maintenant, sans être en permanence inquiet pour son petit-fils. Nous l'avons rassuré et nous avons réglé ensemble quelques détails administratifs.
Elle fit un sourire rassurant à ses enfants. Ses trois enfants.
- Ça va aller. »
La petite famille improvisée entreprit alors de rentrer à la maison. En repassant par l'accueil de l'hôpital, le couple Jaeger enjamba les protestations noyées d'embarras d'Armin et réglèrent les frais d'opération et de pension du grand-père Arlert.
Après une pause déjeuner rapide dans un fastfood, ils firent un détour par le domicile Arlert, où Armin récupéra les affaires dont il aurait besoin pour la semaine à venir. Mikasa et Eren l'aidèrent à empaqueter quelques vêtements et objets de première nécessité, tandis que leur père faisait le tour du domicile pour verrouiller toutes les portes et régler le chauffage en vue de l'absence prolongée d'habitants.
Il était quinze heures passées lorsqu'ils ouvrirent enfin la porte d'entrée de la maison Jaeger. Usé nerveusement, Eren ne pensait déjà qu'à sa console et à son lit. Dès qu'il entendit quelqu'un dans l'entrée, Caporal se précipita sur eux et se mit à aboyer joyeusement. C'était encore un jappement strident de chiot, mais qui prenait chaque jour plus de profondeur et de volume. L'animal bondit sur Armin et entreprit de lui lécher les mains.
« - Arrête ! protesta Eren en lui poussant le museau tandis que le petit blond éclatait de rire. T'écoute vraiment rien, c'est pas possible.
- Il a grandi.
- Mouais, et c'est pas fini. C'est pour ça que je ne veux pas qu'il fasse ça. Si on ne lui apprend pas à obéir maintenant, plus tard ce sera foutu.
Ils regardèrent Mikasa soulever le chien dans ses bras et l'amener dans le salon en parlant à sa mère. Eren poussa un grognement songeur.
- Je pense que je vais aller voir l'animalerie dans laquelle il a été acheté pour voir s'ils connaissent pas un bon dresseur dans le coin. Si c'est pas trop cher, on ira suivre des cours.
Armin lui jeta un regard en coin.
- Tu t'y es attaché, hein ?
- Hé, c'est lui qui s'est attaché à moi !
Comme son ami le regardait d'un air sceptique, il se résigna :
- C'est totalement mon bébé. »
Le reste de l'après-midi fila comme une étoile. Le temps se gâta rapidement et la pluie se mit à tomber, les obligeant à alterner entre télévision et jeux vidéo dans une ambiance confortable. En fin de journée, le père de famille fut appelé en urgence au cabinet – dont il ne rentrerait pas avant tard, et les quatre habitants restants dinèrent dans la cuisine. Lorsque le soir arriva, Carla installa Armin dans la chambre d'amis située à côté de celle de Mikasa.
« - Puisque tu es ici pour un certain temps, ce sera plus confortable pour toi et pour Eren, lui expliqua-t-elle en lui apportant une couverture supplémentaire. Tu as tout ce qu'il te faut ?
Assis sur le bord du lit, le petit blond leva vers elle des yeux humides.
- Tout ça est déjà beaucoup trop.
La jeune mère posa la couverture sur le matelas et vint s'asseoir à côté de lui.
- Tu ne dois pas compter, Armin. Tu fais partie de la famille, ce genre de chose est naturel.
- Oui, mais…
- Tu es trop jeune. Il y a des choses à propos desquelles tu ne devrais pas avoir à t'inquiéter, même si je sais bien que tu n'as pas eu le choix.
L'adolescent la regarda en silence, comme ébloui.
- Maintenant, je veux que tu me laisses gérer l'argent et les formalités et que tu te concentres sur l'école. Nous ne te laisserons jamais avoir faim ou froid. Tu le sais, n'est-ce pas ? »
Au bout d'un instant, il hocha la tête en silence. C'était la première fois que Carla avait l'impression qu'il acceptait réellement de recevoir leur aide. Le garçon devait vraiment avoir peur.
Puisqu'elle voyait bien qu'il en mourrait d'envie, elle le prit dans ses bras et le serra quelques instants. C'était un geste qu'Armin n'avait jamais connu de sa vie, et qu'elle était la seule à pouvoir lui offrir. Grand bien lui fasse. Armin était le deuxième fils qu'elle n'aurait jamais : elle ne demandait qu'à pouvoir le traiter comme tel.
XXX
Levi appuya à deux reprises sur la sonnette de la porte d'entrée. Au bout de quelques secondes, il entend des bruits de pas se rapprocher et le panneau de bois s'ouvrit sur Erwin.
« - Tu as fait vite, fit observer le grand blond.
Levi piétina nerveusement sur place.
- Tu avais l'air très sérieux au téléphone, ça m'a inquiété.
Ce dernier ne tenta même pas de le rassurer. Son air était sérieux.
- Erwin, que se passe-t-il ? C'est grave ?
- Je ne sais pas.
D'un geste du bras, son ami l'invita à entrer dans le hall illuminé de sa maison et l'entraina à sa suite jusqu'au salon. Il portait un t-shirt et un pantalon de jogging, tenue qui dénotait de sa rigueur habituelle.
- Ma mère n'est pas là, précisa-t-il tandis que Levi prenait place sur le large canapé de cuir. Café ?
- Merci.
Les Smith vivaient au beau milieu du quartier de Trost, dans l'une des artères principales et les plus animées. Ils occupaient un appartement spacieux doté d'un large balcon qui donnait sur un parc. C'était un endroit que Levi aimait beaucoup, plein de charme et décoré avec goût. Ces dernières semaines, il y avait passé plus de temps qu'à sa propre maison. La mère d'Erwin, mariée à son travail et rarement chez elle, n'y voyait pas d'inconvénients. De toute façon, elle appréciait Levi.
Erwin déposa deux tasses de café sur la table basse et vint s'asseoir à côté de lui. Il tenait, coincé sous son bras, un porte-documents qu'il plaça également sur la surface vitrée, devant Levi. Le petit brun l'observa faire, méfiant.
- D'abord, tu dois savoir que je n'ai pas le droit de faire ce que je m'apprête à faire.
Levi hocha la tête. Il resterait donc discret. Sans plus attendre, son compagnon ouvrit le dossier et étala les feuilles qu'il contenait. Il y avait plusieurs pages de ce qu'il supposa un rapport, écrites à la main et quasiment illisibles, des formulaires dactylographiés qu'Erwin ne lui laissa pas le temps de lire et un grand nombre de photos. Son ami en saisit une et la lui mit sous le nez.
- Tiens, regarde. Tu reconnais ce type ?
Levi eut un hoquet de surprise. La photographie, visiblement tirée d'un dossier d'autopsie, montrait un homme d'âge moyen étendu sur une table en métal. Le haut du corps et le visage du défunt étaient recouverts d'hématomes et d'égratignures à tel point que ses traits en étaient déformés, et son teint était blafard. En travers de sa gorge, une profonde entaille ne laissait aucun doute sur la cause de sa mort. Mais même dans ces conditions, il reconnut immédiatement l'individu qu'il avait sous les yeux. Les cheveux blonds, la stature massive, le visage dur.
Il s'agissait de l'homme qui lui avait entaillé la figure, et qui avait tenté d'enlever Eren lors de cette soirée fatidique, quelques semaines auparavant. Ce type qu'il avait tellement haï, dont il avait juré de se venger et qu'il traquait désespérément depuis des jours.
Et à présent, cet homme était mort.
Lentement, il porta sa main à sa cicatrice.
- C'est celui qui m'a fait ça, déclara-t-il. Et qui s'en est pris à Eren.
- Et donc, selon le témoignage d'Eren, c'est aussi celui que vous avez vu rôder en voiture dans le quartier de Trost à plusieurs reprises.
- Oui.
Erwin fronça les sourcils en observant la photo.
- C'est étrange. Vous dites que c'est la même personne, mais Eren parle toujours d'un type chauve tandis que toi tu le décris comme un gars blond.
- Et alors ? J'imagine qu'il se rasait régulièrement pour changer son apparence. Je suis sûr que c'est lui, je le reconnaitrais entre mille. Et Eren avait été formel aussi.
Levi prit une longue inspiration.
- Que s'est-il passé ?
- Que je sache, il a été retrouvé mort il y a quelques jours.
Il y eut quelques secondes de silence, le temps pour le petit brun de digérer l'information.
- Je n'arrive pas à le croire. Comment ?
- Comme tu peux le voir, il a été égorgé et on s'est débarrassé de son corps dans une décharge. Selon ma mère, c'est typiquement un règlement de compte.
- Encore ?
- Comment ça, encore ?
- Je pense à l'agresseur de Jean.
Erwin fronça les sourcils, l'air songeur.
- Je ne suis pas sûr que la situation soit comparable. L'agresseur de Jean a été tué par des gens qui voulaient le faire taire. Mais ce type, regarde-le.
Levi promena à nouveau son regard sur les taches bleues et le visage tuméfié.
- Il a été passé à tabac. C'était une vengeance.
- Une vengeance de qui ? Pourquoi ?
Son ami prit le temps de boire une gorgée de café avant de répondre.
- J'imagine qu'un type comme ça a des dizaines d'ennemis qui ont tous de très bonnes raisons de lui en vouloir.
L'espace de quelques secondes, Levi revit cet homme écœurant se frotter contre Eren en proférant des insinuations sordides. Un frisson de haine lui parcourut le dos.
- Crevure. Bon débarras.
Puis, ce qu'il venait de dire s'insinua lentement dans son esprit.
- On est débrassé… Ce type ne sera plus jamais une menace pour Eren !
Il eut l'impression de respirer à nouveau après avoir passé des semaines en apnée, et un léger sourire osa étirer ses lèvres. Erwin, en revanche, ne perdit pas son air sérieux.
- Doucement. On ne connait pas encore le fin mot de l'histoire. Il n'était qu'un maillon de la chaine. Il y en a d'autres, et ils doivent être sur les dents en ce moment-même. Imagine qu'ils croient que toi et Kenny êtes liés à ça ? Ce n'est pas le moment de baisser notre garde.
Son mince sourire s'évapora aussitôt. Il n'avait pas besoin des propos moralisateurs de son ami : il serait arrivé aux mêmes conclusions tout seul en quelques secondes, et maudit Erwin de ne pas lui avoir accordé cet instant d'insouciance.
- Je sais tout ça. Pour qui est-ce que tu me prends ?
- Pour quelqu'un qui meurt d'envie de croire qu'Eren est tiré d'affaire.
Il décida de l'ignorer.
- Et ta mère ?
- Elle enquête. Le fait divers n'a pas été couvert par la presse, pas encore.
Malgré tout et en dépit du pessimisme d'Erwin, une lueur d'espoir fit timidement son chemin dans le cœur de Levi. La situation venait d'avancer, possiblement en leur faveur. Quelqu'un, quelque part, avait le même ennemi qu'eux.
Il secoua la tête en sentant deux yeux bleus le brûler vif.
- Levi… tu n'as pas l'intention de renouer avec Eren, n'est-ce pas ?
- Bien sûr que non. C'est trop risqué. Et puis, je ne peux pas faire ça à Nanaba. Elle a trop besoin de ma couverture.
Le grand blond s'accorda un sourire indulgent.
- Tu as raison. Comment se porte-t-elle, d'ailleurs ?
- Le bébé va bien. Maintenant que ça fait plus de trois mois, il n'y a pas de raison qu'il y ait de complication.
Levi remura négligemment le contenu de sa tasse.
- Certaines filles de sa classe continuent de lui pourrir la vie.
- J'ai bien peur qu'elle doive faire avec jusqu'à la fin de l'année. Et… le père, du nouveau ?
Aussitôt, le visage du jeune homme se durcit.
- Rien que de le voir, ça me donne la gerbe.
Lassé de son petit jeu, il vida sa tasse d'un trait.
- J'ai du mal à déterminer s'il a compris que ce bébé était son enfant. Il sait forcément que Nanaba est enceinte, il ne peut pas ne pas avoir entendu les rumeurs. Tout le monde les a entendues.
Son compagnon acquiesça.
- Il ne faut rien attendre de lui, à part de potentiels problèmes.
- Il n'a pas intérêt à causer davantage d'ennuis à Nanaba s'il ne veut pas que j'étale sa responsabilité au grand jour », rétorqua le petit brun d'un ton hargneux.
Levi dormit mal, cette nuit-là. Allongé sur le lit de la chambre d'amis des Smith, les yeux rivés sur le plafond dissimulé par la pénombre, il planifiait la journée qui l'attendait. Une réunion pour le concours l'attendait le lendemain matin à la première heure, et comme chaque fois, il appréhendait le moment de rencontrer Eren.
Il se souvenait encore de la première fois qu'il l'avait revu après leur rupture, au détour d'un couloir en compagnie de sa sœur. Dès qu'il l'avait vu, le feu et la glace s'étaient battus à l'intérieur de lui. Ses entrailles s'étaient gelées de le voir si loin et de se savoir redevenu un étranger. De voir tout ce dont il était privé. Et en même temps, les flammes l'avaient dévoré de l'intérieur car inaccessible, Eren était plus attirant que jamais.
En y regardant de plus près, il avait remarqué son bras en attelle, son air amaigri et ses yeux fatigués. Il en avait été malade de culpabilité.
A présent, le jeune allemand allait manifestement mieux. Il semblait plus vivace, parlait plus fort et Levi l'avait vu rire à plusieurs reprises. Etant toujours en contact étroit avec Mikasa, il obtenait régulièrement la confirmation de ses impressions. Cependant, qu'Eren allât mieux ne rendait pas leurs rencontres plus faciles pour autant. De manière générale, à chacune de ces réunions, Levi récoltait un chapelet de regards hostiles de la part des amis d'Eren, une indifférence totale de ce dernier et quelques pierres au fond de l'estomac.
Les rendez-vous pour le concours étaient devenus un calvaire et ils n'avançaient plus. Aussi, le lendemain matin, lorsque l'heure du de la réunion arriva et qu'ils se retrouvèrent tous assis dans la salle de classe des A, Hannes se joignit exceptionnellement à eux et prit la parole.
Levi était arrivé en avance, et avait pris soin de ne croiser le regard d'aucun de ses coéquipiers. Alors qu'ils étaient au grand complet, Hannes pénétra dans la salle d'un pas énergique, encore vêtu de son manteau et un café de chez Starbucks à la main. Il avait l'air de mauvaise humeur. La petite assemblée se fit instantanément silencieuse. Sans se déshabiller ni s'asseoir, il posa un dossier qu'il tenait coincé sous son bras et se pencha pour poser ses deux mains à plat sur le bureau.
« - Bonjour à tous, commença-t-il d'une voix calme. Je sais qu'aucune réunion ne devait être prévue avec moi avant quelques semaines mais j'ai jugé qu'au vu de la situation, une petite visite s'imposait.
Il fit une pause, et promena un regard circulaire sur la pièce. Levi eut la légère impression qu'il s'attarda sur lui plus que sur les autres.
- Je n'en ai pas pour longtemps. Je suis simplement venu vous faire savoir à quel point de je suis déçu de vous.
Une vague de hoquets de surprise et de murmures indignés parcourut le petit groupe, et le petit brun entendit distinctement Jean grogner un « pardon ?! » outré.
- Je ne sais pas trop ce qui se passe dans ce groupe, reprit leur professeur en les ignorant, mais je suis au courant qu'il y a des... différents entre certaines personnes. Et que cela impacte sur votre travail. Enormément. Depuis février, rien de concret n'a été fait.
Levi relâcha une inspiration qu'il ne s'était pas aperçu avoir retenue. C'était donc ça. Cette fois-ci, l'assistance eut la décence de se taire. Hannes se redressa et fit nerveusement les cents pas devant le tableau, avant de s'arrêter de nouveau.
- Vous avez travaillé si dur depuis le début, comment pouvez-vous tout gâcher maintenant ?!
Il sembla s'apprêter à dire quelque chose de cinglant mais s'interrompit et fit un signe tempéré du plat de la main, comme pour se forcer à se calmer.
- Je pensais pourtant que vous l'aviez compris. Cette année, l'institut sera jugé en fonction de vos capacités à refléter ses capacités humaines, bien plus que ses capacités académiques. Qu'est-ce que le jury va penser en voyant une équipe aussi mal coordonnée, avec des membres qui ne communiquent pas ou qui se tirent dans les pattes ? En constatant tous ces efforts gâchés ?
Il les observa à nouveau, tour à tour.
- Vous tenez à ce point à être la honte de Trost ?!
Comme plusieurs têtes se relevaient, choquées, Hannes se radoucit.
- Je connais chacun d'entre vous et je sais ce que vous valez. Ce n'est pas à ça que vous m'avez habitué. Alors ressaisissez-vous. Que les personnes à l'origine de cette discorde trouvent un terrain d'entente et que les autres sachent garder la tête froide. Souvenez-vous que des enjeux importants découlent de ce concours. Si vous ne le faites pas pour vous-même, ayez la décence de le faire pour les autres membres de l'équipe, ou pour vos camarades.
Cette fois-ci, il n'y eut aucun doute, Hannes le fixa délibérément. Au bout de quelques secondes, il récupéra son dossier et son gobelet de café et se dirigea vers la porte.
- J'attends du nouveau dès la semaine prochaine, conclut-il avant de sortir.
Après son départ, il y eut un instant de flottement durant lequel un silence de plomb régna dans la salle pendant que chacun assimilait ce qui venait de se passer. Finalement, ce fut Sasha qui le brisa :
- Je crois que j'aurais préféré me faire engueuler par Shadis.
Quelques reniflements amusés lui répondirent, et la tension redescendit d'un cran. Les discussions reprirent timidement, et Levi en profita pour réfléchir à la situation.
Malgré le fait qu'il enrageait de constater que sa vie privée n'était un secret pour personne, et de voir un enseignant s'en mêler aussi éhontément, il devait reconnaitre qu'Hannes avait eu raison sur deux points : premièrement, la situation impactait dangereusement leur travail et donc leurs chances de gagner le concours. Un malaise – voire une hostilité pour certains – flottait en permanence dans l'air lors de leurs sessions, empêchant travail et communication. Il savait que c'était principalement de sa faute : après tout, la situation le plaçait seul contre le reste du groupe. S'il partait, le problème serait résolu. Mais il ne ferait pas une chose pareille. Il refusait d'abandonner le concours et de sacrifier ainsi l'une des dernières vertus qui lui restaient – sa fierté. Deuxièmement, Hannes avait touché du doigt une autre corde sensible : des personnes dans cet institut avaient besoin plus ou moins désespérément que le concours fût remporté par Trost. Armin, pour ne pas le citer, mais il songea également à Erd, qui comptait sur la réputation de l'école pour appuyer son dossier de candidature aux universités américaines.
Il s'appuya négligemment sur le dossier de sa chaise et poussa un soupir. Que faire ? Il avait sciemment adopté l'attitude du type qui se fiche de tout et qui ne s'intéresse plus qu'à lui pour se protéger et faciliter les choses, mais se retrouvait à présent coincé dans ce rôle. Comment faire pour s'en sortir ?
- Hé, oh ?
Ramené à la réalité par une main qui s'agitait dans son champ de vision, Levi leva les yeux et son cœur eut un raté si violent qu'il faillit remonter dans sa gorge. Eren se tenait debout devant le tableau, un feutre à la main, et le regardait d'un air impassible, attendant visiblement une réponse.
- Qu-quoi ? demanda-t-il d'un ton confus.
Le jeune allemand désigna le tableau, et Levi eut toute la peine du monde à détacher son regard de lui pour observer ce qui était écrit.
- On fait un brainstorming pour trouver des idées en rapport avec « deux lettres », lui expliqua-t-il d'un ton indifférent. Il faut qu'on trouve un sens à cette thématique, un fil conducteur ou on n'avancera jamais. T'as une idée ?
Eren avait recopié la problématique du concours au tableau, et noté quelques idées sûrement lancées par les autres pendant que lui-même avait la tête ailleurs. Il lut « notes de musique », « relation épistolaire » et « initiales ». Pas mal.
Il se concentra une seconde, puis lança au hasard :
- Le tableau périodique des éléments. »
Eren acquiesça, son air neutre forcé placardé sur la figure, et écrivit sa suggestion au tableau. Puis il passa à la personne suivante, et leur interaction s'arrêta là. C'était la toute première fois qu'ils se parlaient depuis leur rupture, et le cœur de Levi débordait de fierté. Tout d'abord, parce que cet échange avait été bien plus courtois qu'il avait pu le redouter en imaginant cet instant. Mais aussi, et surtout, parce qu'il savait ce qu'Eren avait essayé de faire. Il avait essayé de montrer l'exemple. Il avait fait passer l'intérêt du groupe avant le sien pour encourager les autres à passer outre leurs différends. « Tenez, regardez. Je lui parle comme si de rien n'était. Si moi j'y arrive, il n'y a pas de raisons pour que vous ne puissiez pas le faire aussi. » Eren s'était comporté comme un vrai leader. Dans ces moments-là, il murissait à vue d'œil, et le petit brun était plus amoureux à chaque minute qui passait.
Le reste de la réunion s'écoula assez vite. Quelqu'un fut désigné pour prendre note de tout ce qui avait été dit, puis l'heure arriva pour chacun d'entre eux de quitter la salle pour rejoindre les cours suivants. Alors qu'il rangeait ses affaires, Levi surprit un échange entre Armin et Eren, qui attendait que le petit blond eût rassemblé ses propres effets personnels.
Le jeune homme se leva, jeta son sac à bandoulière par-dessus son épaule et se dirigeait vers la sortie lorsqu'il entendit Armin dire d'un ton songeur :
« - Cette histoire de lettres, ça me rappelle une citation que j'avais lu pendant notre voyage à Paris et que j'avais bien aimé. Ça disait « Ajoutez deux lettres à Paris : c'est le paradis ». Mais impossible de me souvenir de qui c'est.
- Jules Renard, ne put s'empêcher de lancer Levi.
Il ne s'arrêta pas pour attendre leur réponse, mais tandis qu'il franchissait la porte, il intercepta distinctement la réflexion grincheuse marmonnée par Eren :
- Pourquoi est-ce qu'il faut toujours qu'il sache tout ? »
En s'éloignant dans les couloirs, il ne put retenir un sourire. Si le Eren mature et responsable lui faisait de l'effet, c'était bel et bien le Eren insolent et enflammé qui demeurait le maître incontesté de son cœur.
XXX
Le grand père d'Armin mourut deux semaines après l'accident qui les avait réunis à l'hôpital.
Un docteur les appela un soir pour leur annoncer son décès, et au milieu du capharnaüm et de l'agitation paniquée que provoqua la terrible nouvelle, Eren réussit à peu près à comprendre que l'hémorragie cérébrale avait été plus grave que supposée et que certains organes vitaux du vieil homme n'avaient pas réussi à encaisser le choc.
Armin digéra la nouvelle bien mieux que ne l'avait attendu le jeune allemand. Il pleura à peine – quelques larmes qui firent miroiter ses yeux, sans même couler sur ses joues – et écouta calmement ce qu'on lui disait. Il n'y eut ni lamentation, ni sanglot déchirant. « C'est une chose qu'il fera en cachette, désormais », expliqua amèrement sa mère lorsqu'il exprima son inquiétude devant tant d'apathie. « Et puis, il ne réalise peut-être pas encore. Il va connaitre des nuits difficiles, pauvre trésor… »
Mais pour le moment, Armin, malgré son expression de profonde tristesse, semblait plus apeuré que malheureux, et pour cause : il se retrouvait livré à lui-même face à toutes les choses qu'il avait jusqu'à présent affrontées avec le soutien – certes parfois distrait – de son grand père. Les problèmes financiers, son avenir scolaire, la maison qui n'était pas en très bon état, et son statut d'expatrié mineur qui menaçait de lui causer un renvoi immédiat en Allemagne, loin de tout ce qu'il avait connu pour la majorité de son existence : autant de menaces immédiates qui endiguaient le chagrin. Dans l'immédiat, personne n'était en mesure de dire ce qui allait advenir de lui.
L'enterrement d'Ulrich Arlert eu lieu le dimanche suivant, et le petit comité convié aux obsèques comporta plus de connaissances de la famille Jaeger que de la famille Arlert. Il y avait également quelques membres de la communauté scientifique, qui avaient connu les parents d'Armin et qui souhaitent exprimer au jeune homme le respect que leur inspirait la famille Arlert. L'adolescent sembla aussi impressionné que touché par ces présences, et jamais ses amis ne l'avaient vu se tenir le dos aussi droit et le menton aussi haut. Ce fut une cérémonie courte mais triste, un mauvais moment à passer qui laissa un goût amer à Eren.
Ce fut à leur retour à la maison que les choses se compliquèrent. Les services sociaux les y attendaient, debout sous le perron, accompagnés de représentants de l'immigration. Ils ne firent aucun mystère de la raison de leur venue : ils allaient prendre Armin en charge le temps de son renvoi en Allemagne. Une voiture de service attendait devant la maison, le moteur ronflant.
« - Il n'en est pas question, s'opposa leur père lorsque l'un des agents expliqua leurs intentions. Armin fait quasiment partie de notre famille depuis plus d'une décennie et nous étions des amis proches de son tuteur. Nous pouvons très bien lui servir de famille d'accueil jusqu'à sa majorité.
- Monsieur Jaeger, intervint une femme blonde avec un fort accent allemand. Ne rendez pas les choses plus difficiles, s'il vous plait. Vous savez pertinemment pourquoi ce n'est pas possible. Pensez à l'intérêt de cet enfant.
Eren tilta à ces mots et gravit rapidement les marches du perron. Carla tenta à son tour d'intervenir.
- Ce sont justement ses intérêts –
- Armin n'est pas un enfant ! s'exclama rageusement le jeune homme en interrompant sa mère. Arrêtez de parler de lui comme s'il n'était pas là et demandez-lui ce qu'il pense de tout ça.
Sous couvert de l'indignation, le sang battait à ses tempes l'angoisse sourde qu'il ressentait : on voulait leur prendre Armin. On voulait l'envoyer loin de ce qui était sa véritable maison, loin des gens qui l'aimaient et de tout ce qu'il connaissait. Le simple fait d'imaginer son ami livré à lui-même, perdu dans un payé oublié depuis si longtemps, lui donna des sueurs froides.
L'agente l'ignora superbement et se tourna de nouveau vers ses parents.
- Si vous nous y obligez, nous reviendrons accompagnés des autorités compétentes.
Elle veut dire « avec la police » ? s'interrogea Eren.
- Mais enfin, c'est ridicule ! Nous ne sommes pas des enleveurs d'enfants !
La famille Jaeger tenta autant qu'elle put de se dresser comme un seul rempart pour protester contre cette cruelle décision, mais les agents ne voulurent rien savoir.
Au bout d'un moment, l'assistant qui s'était exprimé en premier s'approcha d'Armin qui, resté en retrait au niveau du portail, se montrait étrangement silencieux.
- Armin, est-ce que tu comprends la situation ?
C'est alors que la situation dégénéra. Mikasa, jusque-là discrète et passée au second plan, s'approcha avec raideur et vint se placer entre l'homme et son ami. Son regard était glacial, et sa posture rappela à Eren toutes les fois où il l'avait observée affronter Levi lors de leurs entrainements aux arts martiaux. La tension dans ses membres ne laissa aucune place au doute : Mikasa cherchait à intimider ces individus.
- Ne vous approchez pas de lui, avertit-elle l'homme d'une voix blanche.
Derrière elle, Armin semblait ne plus oser faire le moindre geste. L'agent, en revanche, ne parut pas impressionné.
- Ecarte-toi, s'il te plait, l'enjoignit-il en cherchant à la contourner. Je veux seulement discuter un peu avec –
Le coup de poing qu'elle lui envoya dans la mâchoire arriva beaucoup trop vite pour qu'il eût le temps de l'éviter.
- Mikasa, non ! hurla leur mère tandis que le père se précipitait pour vérifier l'état de l'homme.
Ce dernier se redressa et repoussa Grisha d'un geste rageur avant de reculer de plusieurs pas. Se tenant la mâchoire, il poussa quelques grognements de douleur. Il s'était visiblement mordu sous la violence du coup et saignait de la lèvre inférieure.
- Je peux pour assurer que cette histoire ne va pas s'arrêter là, cracha-t-il d'un ton méprisant en s'essuyant le menton à l'aide de sa manche.
Furieuse, Mikasa s'avança avec l'intention évidente de recommencer mais fut stoppée dans son élan par Armin, qui précipita sur elle et la retint en lui enserrant la taille des deux bras. S'en suivit un mouvement de panique générale au cœur duquel tout le monde criait à pleine voix : les agents sociaux encore valides appelaient désespérément au calme, les parents tentaient de contrôler leur fille et Eren prenait férocement la défense de sa sœur. Alors, au milieu de cette cohue, Armin s'exclama brusquement :
- Je vais partir !
Un silence de mort tomba aussitôt sur l'assistance. Le petit blond, sans cesser de serrer contre lui une Mikasa figée, se tourna vers le couple Jaeger :
- Arrêtez de tous vous battre, s'il vous plait. Je vous remercie du fond du cœur pour tout ce que vous avez fait pour moi, mais je ne veux pas vous attirer davantage de problèmes. Alors je vais partir avec eux.
- Quoi ? Non ! s'exclama Eren, abasourdi.
Le jeune allemand fut le premier à réagir. Il s'approcha de son ami et posa ses mains sur ses épaules pour le secouer légèrement. Armin le regarda d'un air navré.
- C'est la décision que je prends. Respectez-la, je vous en prie.
- Mais…
Le jeune homme reporta de nouveau son attention sur les parents Jaeger, qui le dévisageaient. Au bout de ce qui parut être une éternité, Carla prononça un simple :
- D'accord.
Sa voix était humide et ses yeux remplis de larmes. L'expression de son visage était à fendre le cœur. Elle hocha la tête pour appuyer son approbation, mais lorsqu'elle se tourna vers son mari, celui-ci émit un claquement de langue furieux et tourna les talons pour disparaitre à l'intérieur de la maison sous le regard meurtri d'Armin. Caporal en profita pour sortir et se jeta sur Eren en remuant la queue. Puis, avisant les étrangers qui avaient envahi sa propriété, il dressa les oreilles, adopta une posture alerte et la rumeur d'un grognement commença à monter de sa gorge. Eren se sentit subitement très fatigué.
- Tais-toi, intima-t-il doucement au chien.
Armin s'adressa alors aux agents sociaux :
- Laissez-moi aller chercher mes affaires.
- Bien sûr. »
L'adolescent lâcha doucement Mikasa, qui n'eut pas la moindre réaction, et s'éclipsa à son tour. Pendant ce temps, la femme s'était approchée de sa mère et lui parlait doucement. L'expression de cette seconde, immobile et silencieuse, indiquait clairement qu'elle se retenait de gifler l'assistante sociale. Un peu plus loin, les autres individus marmonnaient entre eux et prenaient des notes sur un calepin. Poussant un soupir angoissé, Eren vint se placer à côté de sa sœur et prit sa main dans la sienne. Elle la serra, fort.
Lorsque qu'Armin revint en trainant piteusement sa valise derrière lui, le silence se fit de nouveau. L'un des agents récupéra le bagage pour le charger dans leur véhicule. La petite famille s'avança jusque sur le trottoir et observa la scène, affligée.
Et le dernier moment finit par arriver.
Armin fit face aux Jaeger et les regarda avec tout l'amour du monde. Leva les yeux vers Carla comme un enfant lève les yeux vers sa mère. Un regard plein de détresse et sans pudeur, d'où s'écoule la conviction que cette personne adorée saura tout arranger. Carla ne fut pas capable de soutenir ce regard. Elle détourna la tête au moment d'enlacer de toutes ses forces et bien plus encore le garçon qu'on l'obligeait à abandonner.
Lorsque vers le tour d'Eren, l'étreinte fut plus brève mais pleine de sens.
« - On ne va pas laisser tomber. Il y a forcément une solution, martela le jeune allemand d'une voix étouffée en écrasant Armin contre lui.
- Je ne nous abandonnerai pas non plus. Je trouverai un moyen de revenir », promit ce dernier.
Ils séparèrent en s'essuyant chacun les yeux du revers de la manche, puis le petit blond s'approcha de Mikasa et la prit dans ses bras pour la serrer à l'en étouffer. La jeune fille ne réagit pas immédiatement. D'abord raide et apathique entre ses bras, ce ne fut que lorsqu'il la lâcha pour s'éloigner qu'elle le retint par la manche et leva vers lui un visage meurtri. Ils s'enlacèrent de nouveau, très fort, et le jeune homme caressa les cheveux de son amie en lui murmurant des choses que personne d'autre ne put entendre. De temps à autre, elle hochait vaguement la tête.
Armin comprenait sûrement ce qu'elle ressentait. Devait savoir que Mikasa voyait sa famille mutilée pour la seconde fois, sans avoir le droit de l'empêcher. Des larmes coulèrent sur ses joues, et Eren devina qu'il pleurait plus pour elle que pour lui-même.
Lorsqu'il se recula, la jeune fille refusa de le lâcher et ne se résigna que lorsque sa mère intervint en la prenant par les épaules. Ses yeux étaient ceux de ce jour-là. Si elle avait eu une arme entre les mains, Eren n'aurait donné cher de la peau d'aucune des personnes qui étaient venues leur prendre Armin. Mais Mikasa n'avait pas d'arme, n'avait plus de force ni même de voix, seulement la détresse dans laquelle elle devait être en train de se noyer. Alors elle ne fit rien et regarda Armin monter dans la voiture comme on va à l'abattoir. Eren, à côté d'elle, regarda la scène avec le sentiment d'être un lointain spectateur. Son monde continuait de s'effriter sous ses pieds, mais comme sa sœur, il ne fit rien car leur mère les maintenait d'une poigne de fer. Lorsqu'il leva les yeux vers elle, elle pleurait.
Ils regardèrent la voiture s'éloigner, et ce ne fut que lorsqu'elle s'apprêta à tourner à l'angle de la rue que Mikasa se décida à faire un au revoir saccadé de la main.
Les trois Jaeger restèrent un moment à fixer cet angle de rue, accusant encore le coup, puis rentrèrent lentement dans la maison, bras-dessus bras-dessous. Après avoir partagé leur toit avec Armin durant deux semaines, l'endroit leur parut tristement vide. Lorsqu'ils traversèrent le salon, ils remarquèrent que leur père s'était enfermé dans son bureau. Il avait poussé la porte du petit vestibule au bout duquel se trouvait la pièce, une chose qu'il ne faisait que lorsqu'il ne souhaitait vraiment pas être dérangé.
« - Qu'est-ce qu'il fait ? demanda Eren d'une voix rauque.
- Je ne sais pas, murmura Carla en s'approchant de la table sur laquelle trainait du linge franchement lavé, qu'elle commença à plier avec trop de soin.
Mikasa monta à l'étage sans un mot et Eren devina qu'ils ne la reverraient pas de la soirée. Abasourdi par l'attitude de sa famille, le jeune homme regarda sa mère faire quelques secondes, puis explosa.
- Alors c'est tout, on ne va rien faire de plus ? demanda-t-il en levant les mains d'un geste désœuvré. Papa est déjà retourné à son boulot parce de toute façon il s'en fiche de nous, Mikasa est allée s'enterrer dans sa chambre et toi tu plies ton linge ?! Et c'est tout, ça s'arrête là ?!
- Il n'y a rien à faire pour le moment.
- Il y a forcément quelque chose à faire ! Tout sauf rester là, les bras ballants ! Armin compte sur nous ! Est-ce que tu imagines une seconde ce qu'il doit être en train de ressentir –
- Evidemment.
Son ton avait été calme mais ferme, et ses mains serraient le tissu qu'elle tenait si fort qu'elle en avait les jointures blanches. Eren regrettera son manque de tact : sa mère était visiblement tout autant malade que lui de la situation. Cette inaction le rendait néanmoins fou.
- Alors pourquoi est-ce qu'on ne fait rien ? insista-t-il avec détresse.
- Nous ne faisons rien parce que nous ne savons pas quoi faire, Eren, admit sa mère d'une voix humide. Nous avons besoin d'un peu de temps pour réfléchir. Mais nous n'abandonnerons pas Armin, je te le promets.
L'idée que même ses parents fussent désarmés face à la situation lui fit tellement peur qu'il recula d'un pas. Soudain, un éclat de voix retentit depuis une pièce voisine. Son père, visiblement au téléphone, était en train de se disputer violemment avec son interlocuteur. Il avait l'air furieux comme rarement son fils l'avait vu l'être.
Epuisé mentalement et l'esprit trop embrumé pour réfléchir efficacement, Eren décida qu'il avait lui aussi le droit de fuir, au moins pour une petite heure.
- Je… Je vais promener Caporal, dit-il en attrapant la laisse qui trainait sur le dossier d'une chaise.
Sa mère hocha la tête, à des kilomètres de se rappeler que son fils n'avait pas le droit de sortir. Dès que le jeune homme attacha la laisse au collier du petit chien, celui-ci se mit à sauter dans toutes les directions en aboyant joyeusement, arrachant un sourire à son maitre.
- Oui, oui. On y va… »
Dehors, le soleil avait commencé à se coucher, faisant chuter les températures. Eren conduisit le chien dans un petit parc à proximité et le détacha avant de s'asseoir sur un banc pour le regarder jouer. Tout en lançant les bâtons que lui apportait Caporal, il se demanda où se trouvait Armin en ce moment. La réponse lui faisait peur.
Armin n'avait aucun parent encore vivant en Allemagne, son grand-père ayant été le dernier membre de sa famille et donc le seul à pouvoir le prendre en charge. La seule famille qu'il lui restait était les Jaeger, de qui on s'apprêtait à l'éloigner sans la moindre considération. De plus, s'il était renvoyé en Europe, il se retrouverait certainement en famille d'accueil jusqu'à sa majorité, et il s'agissait là de la plus grande hantise des Jaeger. Ils ne savaient que trop bien dans quelles conditions les enfants placés devaient vivre, ayant été forcés d'abandonner Mikasa aux services sociaux le temps de la procédure d'adoption, des années auparavant. Cela faisait sûrement partie des raisons pour la jeune fille avait réagi aussi violemment. L'idée qu'Armin traversât les mêmes épreuves qu'elle avait dû lui être insupportable.
Lorsqu'il en eut assez de lancer des bâtons, Eren se leva, rattacha Caporal et ils continuèrent leur promenade. Tandis qu'ils erraient sans but, le jeune allemand chercha en vain une solution, une échappatoire pour qu'Armin n'eut pas à partir si loin de sa propre vie. Comment peut-on traiter la vie d'une personne avec autant d'indifférence ? songea-t-il avec colère. Malheureusement, bien qu'étant un enfant expatrié, il connaissait mal le système de relations entre pays et les différentes astuces pour passer entre les mailles du filet. En revanche, étant le frère d'une enfant adopté, il ne savait que trop bien que les services sociaux ne lâcheraient pas l'affaire facilement. On ne peut pas l'adopter, les procédures sont bien trop longues… L'émancipation c'est pareil, pas le temps. Et puis, il lui faudrait un visa spécifique… Toutes les voies lui paraissaient sans issue.
Il poussa un soupir et lorsqu'il regarda autour de lui pour savoir où ses jambes l'avaient mené, il découvrit avec horreur que, par habitude, il s'était rendu dans la rue des Ackerman. Il resta choqué un instant, et ne put s'empêcher d'observer cette maison qu'il n'avait pas vue depuis des semaines. Elle était plongée dans l'obscurité et il en conclut que l'oncle comme le neveu étaient de sortie. Un dimanche soir, à cette heure ? s'étonna-t-il avant de secouer la tête. Ça ne me regarde plus, de toute façon.
« - Allez Caporal, on rentre.
Ils reprirent tranquillement le chemin de la maison, et, en tournant à l'angle de la rue, tombèrent nez à nez avec un homme qui transportait deux sacs de courses. Il ne lui prêta pas attention et voulut continuer sa route, mais l'individu s'arrêta et s'adressa à lui.
- Les yeux v– Eren ?
A la voix familière, le jeune homme fit volteface et reconnut Kenny.
- Mais qu'est-ce que tu fiches ici ? lui demanda l'homme, sincèrement étonné.
- Euh… je reviens de chez un ami.
- Ah… bon.
Ils se dévisagèrent quelques secondes. Deux sacs de conbini dans une main et une cigarette dans l'autre, Kenny avait l'air fatigué et amaigri. Il était mal rasé et ses vêtements étaient froissés, signe qu'il avait fait la lessive lui-même. En revanche, il ne sentait pas l'alcool, ce qui laissa entendre qu'il n'avait pas recommencé à boire. Ou plus discrètement, songea Eren.
- Et sinon… J'ai appris que tu avais été pas mal amoché dernièrement… Comment ça va ?
- Oh, et bien… ça va, j'ai plus ou moins récupéré maintenant. Je ne me laisse pas abattre comme ça ! plaisanta-t-il. Et vous, comment ça va ?
Kenny sembla considérer sa question quelques secondes, puis répondit :
- On fait aller.
Gêné de la situation, le jeune homme chercha à couper court à la rencontre.
- Je suis désolé, je suis attendu… expliqua-t-il en pointant la direction de la maison du pouce.
- Oui, bien sûr. Fiche le camp, va. Et salue tes parents de ma part.
Il tourna les talons, puis s'arrêta de nouveau et marmonna :
- Ce n'est peut-être pas une bonne idée, en fait.
Alors qu'Eren commençait à s'éloigner, il l'appela une dernière fois.
- Je suis désolé, Eren. Pour toute cette merde. C'est entièrement ma faute. J'espère qu'un jour la situation s'arrangera, malgré tout ce que j'ai fait. Aucun de vous deux ne mérite de souffrir comme ça.
- Ne vous rendez pas malade. Vous avez sûrement d'autres chats à fouetter. »
Sur le chemin du retour, il réfléchit longuement au sens des paroles de Kenny. Il pense qu'il est responsable de notre séparation ? s'interrogea-t-il en marchant à vive allure. Derrière lui, Caporal commençait à fatiguer, aussi décida-t-il de le porter. Ce n'est pourtant pas lui qui a mis Nanaba dans le lit de Levi. Il supposa que l'homme avait fait référence à l'agression en croyant qu'il s'agissait du motif de leur rupture. Cet enfoiré le laisse penser que c'est de sa faute… Il ne doit pas être au courant pour le bébé.
Alors qu'il tournait à l'angle de sa rue, il repensa à la dernière phrase de Kenny. Donc comme ça, Levi souffre de la situation ? Quel agréable retour de flamme…
Il n'eut cependant pas le temps de s'attarder davantage sur la question. Alors qu'il s'approchait du portail, il s'aperçut que toutes les lumières du rez-de-chaussée étaient allumées et qu'une grande agitation semblait régner dans la maison.
Mikasa semblait l'avoir guetté par une fenêtre car à peine eut-il posé la main sur la poignée de la porte d'entrée que celle-ci s'ouvrit à la volée. Il sut immédiatement que quelque chose de bon s'était passé : le regard de sa sœur était illuminé, et il y avait sur ses pommettes un léger rougissement d'euphorie qu'il n'avait eu l'occasion de voir qu'une poignée de fois dans sa vie.
« - Que se passe-t-il ?! s'exclama-t-il alors qu'elle l'entrainait dans le séjour.
Il eut la surprise de trouver une femme assise à la table du salon avec ses parents, qu'il reconnut aussitôt comme étant l'agente des services sociaux qui était venue emmener Armin quelques heures plus tôt. Elle le regarda approcher avec une expression à mi-chemin entre l'amusement et la contrariété. Ses parents, eux, affichaient l'air serein de ceux qui ont gagné la partie.
- Qu'est-ce que vous faites ici ? demanda-t-il à la femme sans chercher à être poli le moins du monde. Vous êtes venue nous ramener Armin ? ajouta-t-il, pris d'un espoir soudain.
- Non, jeune homme, je ne suis pas venue vous ramener Armin. Pour la simple raison qu'Armin s'est enfui, et qu'il est introuvable. »
XXX
Alors !? Qu'avez-vous pensé de ce chapitre, dites-moi ! Il se passe des choses, hein ?
Vous attendiez-vous à ça pour le coup de téléphone ? Qu'avez-vous pensé du sort du grand-père d'Armin ? Ce n'est jamais facile de dire au revoir à un personnage… Mais il le fallait, pour le scénario. La famille Jaeger est à l'honneur dans ce chapitre, en tout cas ! Qu'avez-vous pensé des différents personnages et de leurs relations ? Le passage avec les services sociaux a été une horreur à écrire mais j'ai quand même essayé de me renseigner au minimum. Qu'en avez-vous pensé ? Et notre Levi ? Pas très en avant, mais présent quand même, il règle ses histoires. Qu'avez-vous pensé de la mort soudaine du type qui l'agressé et qui s'en est pris à Armin ? Des théories ? Et notre Kenny ? Et pour finir, Armin a décidé de prendre les choses en mains ! Avez-vous une idée de là où il se cache ?
Pas trop de romance dans ce chapitre, hein ? Ni dans les précédents, d'ailleurs ? Mais je pense que le prochain devrait vous plaire.
N'hésitez pas à me laisser un mot et à très bientôt !
