Le chant pris Thorsan par surprise. Il comprit tout de suite que quelque chose n'allait pas, surtout quand Kaguya blémit et manqua lâcher son arme.
-Sang et cendres, marmonna-t-il. Un draghkar !
Thorsan lança son bras qui tenait le bouclier vers la femme qu'il combattait. Elle recula, sonnée. Il profita de l'opportunité pour regarder derrière lui.
À deux pieds au-dessus de l'escalier se tenait une créature cauchemardesque. Pâle, avec des yeux immenses qui lui dévoraient le visage, d'une maigreur inquiétante, elle possédait une paire d'ailes évoquant le cuir d'une chauve-souris. On aurait dit un homme, affreusement torturé et déformé et sa seule vision inspirait la terreur, plus encore que les deux trollocs avec leur museau de sanglier et leur bec d'aigle.
Les ailes du draghkar s'étendirent vers Shamara, comme une invitation. La jeune femme, qui tournait le dos à Thorsan, fit un pas en avant en sa direction. Thorsan paniqua. Il connaissait un peu les trollocs et les myrrdraals par les contes de son enfance, mais ne connaissait des draghkars que leur nom. Il n'avait pas pris l'existence des Engeances de l'Ombre au sérieux depuis qu'il avait passé l'âge de dix ans, et les Enfants de la Lumière ne le faisaient pas davantage. Pour eux, la vraie menace, c'étaient les Aes Sedai et les Amis du Ténébreux.
Comment l'ordre pouvait-il s'être trompé à ce point ?
-Qu'est-ce que c'est que cette horreur ?, demanda-t-il à la ronde.
À ses côtés, Kaguya essayait de maintenir à distance l'homme masqué qui profitait de la déconcentration de Shamara pour repartir à l'attaque.
-Un draghkar, cria Kaguya, comme s'il espérait couvrir le bruit du chant. Ils choisissent leur victime, la séduisent par leur chant et lui volent son âme.
Immonde. La vilainie du Ténébreux n'avait décidément pas de limites. Thorsan voulut saisir Shamara pour la ramener vers eux, mais la femme masquée en profita pour tenter de lui transpercer le crâne de son épée. Il répliqua par un coup de taille de l'épaule au thorse. Contrairement à son duel avec Soler Gilyard, il n'était pas question ici de penser en terme de postures et de contre-attaque, mais juste d'être le plus brutal possible pour en finir. Il ne put éviter que le coup de la femme ne lui entaille la joue, mais il l'avait bien plus amoché.
-Shamara, résiste !, hurla-t-il.
Kaguya entailla son adversaire au bras. Celui-ci poussa un cri à la limite entre la surprise et la rage. Thorsan se retourna pour tenter de saisir Shamara par le bras, mais elle se retourna vers lui et sourit. Était-ce sa voix qui l'avait fait sortir de la transe ? Toujours est-il que Shamara se retourna immédiatement après vers le draghkar et une énorme boule de feu se précipita vers lui.
L'odeur de chair brûlée se répandit à nouveau dans la pièce. Le draghkar poussa un cri stident de détresse et fut forcé de se poser sur l'escalier. Il n'abandonna pas cependant et son chant s'éleva à nouveau dans les airs.
Kaguya se battait toujours, mais le bruit des épées s'entrechoquant sembla soudain plus lointain à Thorsan. Le chant lui, était plus beau, plus séducteur et semblait s'adresser directement à lui. L'envie de baisser son épée et d'aller vers ce chant devient impérieuse, presque irrépressible. Un brouillard tomba sur son cerveau. C'était comme s'il n'avait plus besoin de penser et de s'inquiéter de rien, ni de ses compagnons, ni de l'échec de sa mission, ni des Enfants de la Lumière.
C'est cette pensée qui le sauva. Il secoua la tête et le brouillard disparu. Thorsan réalisa qu'il avait fait trois pas dans la direction du draghkar, malgré lui. Il sentait une nouvelle blessure à son côté. La femme avait du profiter de sa distraction pour l'attaquer à nouveau. Fort heureusement, il n'avait pas lâché son épée. Il raffermit son emprise dessus et décida de charger la créature et de l'abattre avant de revenir vers les deux Amis du Ténébreux. Il ne fallait pas lui laisser la chance de s'occuper de Kaguya. Quand il comprit qu'il avait échoué, le draghkar interrompit son chant et tâcha de s'envoler à nouveau.
Il n'en eut pas le temps. Shamara leva le bras et une nouvelle boule de feu surgit de nulle part pour se précipiter en ronflant vers le draghkar. Elle était plus grosse que toutes celles que Thorsan l'avait vu lancer et, même à la distance où il se tenait, sa chaleur était douloureuse. Le draghkar ne put l'éviter. Il s'enflamma aussi vite qu'une torche et flamba en hurlant pendant quelques interminables secondes avant de s'effondrer sur le sol avec les débris de l'escalier. Derrière, le mur continuait de brûler doucement.
-Tu peux arrêter le feu ?, demanda-t-il.
-Oui.
La voix de Shamara était fatiguée. Ces derniers jours avaient demandé beaucoup d'eux tous, mais Thorsan ne pouvait commencer à concevoir ce qu'était le Pouvoir Unique. Il ne s'attarda pas là dessus et se retourna vers la femme masquée qui avait profité de son bref instant passé sous la coupe du draghkar pour attaquer Kaguya. Le jeune homme fatiguait, mais leurs séances d'entrainement lui avait été utiles : il ne perdait du terrain que pied à pied. Thorsan s'avança et donna un coup de coude dans la figure de la femme. L'impact la fit reculer. Thorsan leva bien haut son épée comme pour entreprendre la forme dite du sanglier descend la colline. Ce n'était pas une forme difficile à parer et il s'attendait à devoir changer de forme en cours de route, mais la femme n'avait que les bases de l'escrime. Elle fut impuissante à réagir à temps et le coup de Thorsan finit dans sa carotide. Elle s'effondra, dans une gerbe de sang.
Sans attendre de voir le temps qu'elle mettrait à agoniser, Thorsan se retourna vers l'homme bedonnant. Ragaillardi par l'aide qu'il allait recevoir, Kaguya se fendit en avant pour lui enfoncer sa rapière dans l'estomac. L'homme laissa tomber son épée et Thorsan l'embrocha par derrière en plein cœur. Quand ils retirèrent leurs armes, l'homme s'effondra mollement sur le dos.
Sans lui accorder plus d'attention, Thorsan s'avança vers Erenys. Elle était toujours debout juste derrière la jeune Morgase, un poignard pointé vers sa gorge. Ses yeux étaient un peu exhorbités. Elle ne s'était pas attendue à ce qu'ils soient si rapides à disposer de ses sbires. Thorsan commençait à en avoir d'être sous-estimé par ses adversaires. Morgase au moins avait l'air en bonne santé, mais ils ne pouvaient pas laisser à Erenys le temps de se remettre.
Tout en avançant, il jeta un rapide coup d'oeil par la fenêtre. La cour était emplie de fumée, régulièrement traversée par des flammes. S'il y avait encore quelqu'un pour résister à Melisande, ce quelqu'un ne durerait plus très longtemps.
-Vous êtes finie Erenys, fit-il de sa voix la plus menaçante. Vos trollocs sont morts, vos draghkars sont morts, vos Amis des Ténèbres sont morts. Votre fils et votre mari se sont rendus. Tout ce que vous pouvez encore espérer conserver, c'est votre vie et l'avenir de vos enfants. Laissez tomber cette arme.
La lèvre tremblante, Erenys obéit. Malgré ses mains attachées, Morgase ne résista pas à l'occasion. Elle se retourna vers elle et lui envoya son poing dans l'estomac. Erenys s'effondra sur le sol, le souffle coupé. Kaguya s'empressa de venir lui passer les menottes puis se tourna vers Morgase.
-Ça fait plaisir de vous voir en bonne santé ma dame ! Je vous aide ?
Toujours baillonée, Morgase lui tendit ses mains. Kaguya défit rapidement ses liens aux pieds et aux bras. Avant même d'avoir enlevé le baillon, Morgase jaillit hors de sa chaise pour donner un coup de pied à Erenys, toujours à terre.
-Je compte bien vous voir morte Erenys, déclara-t-elle d'une voix ferme. Vous êtes la honte de ce royaume.
-Elle ne savait pas à qui elle avait affaire, sourit Shamara.
-Le Grand Seigneur est plus puissant que vous ne pensez, réussit à articuler Erenys. Il vous traquera pour vous punir de ce que vous avez fait ici.
-Je voudrais bien le voir essayer, fanfaronna Kaguya.
Morgase hocha gravement la tête.
-Dorénavant, il trouvera à qui parler ici. Je ne sais si je gagnerais le trône, mais même si ce n'est pas le cas, je vous garantie que moi vivante, il n'osera plus tenter d'intervenir en Andor.
Prononcés par n'importe quelle autre jeune fille de son âge, ces mots auraient eu l'air ridicules. Mais malgré ses quinze ans, Morgase avait l'attitude d'une reine. Thorsan comprenait mieux le respect et la confiance que Thom mettait en elle.
-Elle sera punie, la Tour s'en assurera, intervint Shamara d'une voix respectueuse. Dame Morgase, nous vous ramènerons dès que possible à Caemlyn pour que vous obteniez justice. Mais comprenez que nous devons aussi obtenir des réponses.
Morgase hocha la tête. Ils notèrent alors le silence qui s'était abattu dans la cour.
-Je crois que Melisande en a terminé, poursuivit Shamara. Mieux vaut l'attendre pour la suite.
Kaguya s'approcha de la fenêtre et siffla.
-C'est un champ de ruines ! Il ne reste rien de l'écurie ! Comment ça se fait que la ferme soit encore debout ?
Curieux, Thorsan s'approcha. La fumée s'était presque dissipée. Le puits avait disparu, comme fracassé par une explosion. Des cratères fumants parsemaient la cour et de l'écurie il ne restait en effet que des murs calcinés. Thorsan compta huit ou neuf trollocs gisant dans la poussière. Étrangement, un tiers de la cour était parfaitement intact, séparé du reste par une ligne invisible tracée au sol.
Ainsi, voilà ce dont était capable une Aes Sedai. Pour ses frères, cela aurait été l'ultime preuve de son accointance avec le Ténébreux. Pour Thorsan...
-Elle a du dresser un mur d'air pour être sûre de nous épargner, expliqua Shamara d'une voix un peu envieuse. Je n'en ai jamais vu de cette taille.
Kaguya lui lança un grand sourire enjoué.
-Mais tu es plus douée qu'elle en guérison, ça compte. En tout cas, le temps que Melisande arrive, c'est le moment de regarder un peu tous ces cadavres non ?. Ils peuvent bien commencer à parler, eux !
Thorsan leva les yeux au ciel, mais Kaguya avait raison. Il ne fallait pas perdre de temps. Il hocha la tête et posa son bouclier. Il lui avait été bien utile, mais de s'être battu aux côtés d'une canalisatrice qui pouvait en partie assurer sa défense et le soigner, Thorsan se demandait si le conserver était une bonne idée. Son poids le ralentissait. Ne devrait-il pas privilégier la vitesse, comme les maîtres d'armes de la Forteresse d'Amador ?
C'était une question à garder en tête pour ses prochaines séances d'entrainement. Toute la question de son avenir devait être posée, mais elle dépendrait largement de ce qu'ils apprendraient ici.
Kaguya se précipita pour fouiller la femme tombée à terre, qui avait depuis longtemps fini d'agoniser. Thorsan s'apprêta à le suivre, mais Shamara l'arrêta.
-Que lui arrive-t-il ?, demanda-t-elle.
-Que veut-tu dire ?
-Je ne sais pas. On dirait qu'il surjoue sa bonne humeur, tu ne trouves pas ?
Thorsan observa de plus près Kaguya qui chantonnait quelque chose en fouillant les poches du cadavres. Elle avait raison. Kaguya aimait faire croire que rien ne le touchait, mais là il atteignait des sommets. Il faudrait qu'il l'interroge, quand ils en auraient l'occasion. Pour l'heure, Kaguya avait l'air capable de se débrouiller seul.
Lui-même s'approcha de l'homme qu'ils avaient achevé ensemble. Son masque s'était en partie détaché pendant sa chute. Thorsan l'écarta totalement, laissant apparaître un homme aux cheveux grisonnants plus à sa place derrière le comptoir d'une auberge que parmi des assassins. Il n'avait pas grand chose sur lui, quelques pièces d'or, une broche de métal terni et une lettre, décachetée. Avec un peu de chance, elle contiendrait les preuves qu'ils recherchaient. Il l'ouvrit.
Le papier était de qualité moyenne et l'auteur avait écrit à la va-vite, sans doute pour être sûr que son message arrive à temps. Les quelques phrases qu'elle contenait glacèrent Thorsan. « Tador. Tu avais vu juste. Notre fille est ici, à Caemlyn. Je l'ai vue sortir du manoir Trakand hier en compagnie de deux hommes d'armes, ce qui m'a empêché de l'aborder. Je ne sais pas ce qu'elle fait là, alors qu'elle était censée être à la Tour. Je continuerais à surveiller les entrées et sorties du manoir les prochains jours. Si Shamara sort seule, je lui donnerais une chance d'accepter de nous rejoindre. Sinon, il sera peut être nécessaire de l'assassiner pour qu'elle ne contrecarre pas nos plans. Le service du Grand Seigneur prime sur tout le reste. » C'était signé Niadin.
Il jeta un rapide coup d'oeil à Shamara. Elle forçait Erenys à se rasseoir sur la chaise où Morgase avait été ligotée. La jeune noble fournit avec empressement les cordes nécessaires pour l'attacher.
Kaguya fit mine de se lever. Thorsan l'arrêta.
-La femme que tu as vu surveiller le manoir hier, chuchota-t-il. Ressemblait-elle à Shamara ?
Kaguya fronça les sourcils en essayant de réfléchir.
-Peut être. C'était une blonde andoranne, je dis pas qu'elles se ressemblent toutes, mais oui, elles avaient un peu la même teinte de cheveux.
-Jeune ? Vieille ?
-Je ne sais pas trop. Plus toute jeune en tout cas.
Il ouvrit la bouche pour poser une autre question mais Shamara jura de l'autre côté de la pièce.
-Sang et cendres !
Thorsan glissa la lettre dans sa ceinture.
-Que se passe-t-il ?
-Ombre est partie, répondit Shamara en levant une lettre qu'elle tenait à la main. Rentrée en Illian. Elle nous a encore échappé !
Thorsan se sentait lui aussi l'envie de jurer. Il rejoignit Shamara qui était penchée avec Morgase sur la lettre. Elles lui laissèrent un peu de place pour lire celle-ci. Il n'y avait que quelques mots d'inscrits : « C'est fait. C'est à votre tour. Moi, je rentre en Illian préparer la suite. Ombre. » Qu'est-ce qui était fait ? Thorsan s'empara du bout de papier pour l'examiner de plus près. Celui-là était de qualité supérieure, très doux au toucher. L'écriture était belle aussi, mais il n'y avait pas d'autres indices à analyser.
-Elle portait une bourse, ajouta Shamara. Une bourse teinte en vert et portant les abeilles d'Illian, bien remplie en plus. Voilà qui prouve sa trahison.
L'Illian. Un autre pays visiblement rongé par la corruption des Ténèbres. Il ne fallait pas l'y laisser prospérer. Ombre devait payer.
-Je vois que vous avez été efficaces.
Ils se retournèrent vers l'entrée de la pièce. Thom, couvert de suie et de cendres soutenait Melisande. Le barde avait l'air très inquiet pour l'Aes Sedai. Échevelée, couverte de suie elle aussi, elle sentait la chair brûlée. Tous deux étaient blessés, Thom à la cuisse et Melisande au bras et au torse. Si Thom ne l'avait pas soutenue, elle serait effondrée au sol. Les traces noires sur ses joues cachaient en partie seulement une pâleur anormale. Concerné, Thorsan lui avança une chaise sur laquelle elle s'écroula avec soulagement, toute dignité oubliée. Elle ferma les yeux et soupira.
-Merci, dit-elle d'une voix faible. Je voix que vous avez vous aussi eu affaire à des Engeances.
-Thorsan a réglé leur compte aux trollocs et Shamara a complètement calciné le draghkar, se rengorgea Kaguya qui revenait de la pièce voisine.
Il portait dans une main deux pièces de tissu et dans l'autre une corne de trolloc tâchée de sang. Thorsan retint une grimace de dégoût. Parfois, il peinait à comprendre le Saldaean.
-Ils portaient ça, continua Kaguya en donnant les morceaux de tissus à Melisande.
-Un badge représentant des crânes humains empilés. Le clan Ghar'gheal, sans nul doute. Les autres trollocs portaient le même.
-Il y en avait-il beaucoup ?, demanda Shamara.
-Une vingtaine seulement. Rien d'insurmontable, mais ils avaient un Myrrdraal avec eux. C'est lui qui m'a donné du fil à retordre. Je suis curieuse de savoir comment ils sont venus jusqu'ici. Mais arrêtez donc de me fixer ainsi ! Je ne vais pas m'effondrer. Je connais mes limites.
Était-ce un mensonge d'Aes Sedai ? Connaître ses limites ne voulait pas dire qu'elle ne les avait pas dépassé. Shamara avait l'air très dubitative elle aussi et fit un pas vers Melisande, probablement pour lui offrir la guérison.
-Pas maintenant mon enfant, fit l'Aes Sedai d'un air courroucé. Morgase, je suis soulagée de vous voir en bonne santé.
-Moi aussi Aes Sedai. Je suis infiniment reconnaissante à la Tour de l'aide qu'elle m'a apporté et je ne l'oublierai pas.
-La Tour ne veut pas voir triompher le Ténébreux. Nous aurions agis de toute manière.
-Je n'en doute pas, s'inclina Morgase avant de se tourner vers Thom et de continuer d'une voix plus affectueuse. Merci à vous aussi Thom. Vous m'avez rendu un fier service en épaulant Melisande Sedai et en ramenant ces jeunes gens au manoir Trakand. Sans vous tous, je ne donnerais pas cher de ma vie.
Thom fit une révérence qui parvenait à être à la fois grandiloquante et affectueuse.
-Je suis bien heureux de vous avoir été utile. J'espère pouvoir l'être encore bien souvent.
-Je ne doute pas que vous le serez.
Le barde saisit la main tendue par la jeune noble et la baisa. Morgase se retourna alors vers Erenys. Le moment des félicitations politiques était terminé, ils pouvaient en venir au cœur du sujet.
-C'est notre tour maintenant Erenys, fit Morgase. Il est temps que vous disiez tout ce que vous savez. Vous avez entendu maître Kehves. Si vous ne le faites pas, votre famille en payera le prix.
-Pour commencer, qui est Ombre ?, intervint Shamara.
Erenys détourna le regard. Les épaules basses, elle avait l'air d'avoir perdu tout son orgeuil. Thorsan ne pensait pas qu'elle mentirait, mais elle essayerait peut être de garder des choses pour elle.
-Je ne sais pas.
Sa tête bougea comme sous l'effet d'une claque invisible.
-Shamara !, intervint Melisande. N'oublie pas que tu jurera d'ici peu les trois serments. Tu ne pourras plus utiliser le Pouvoir pour menacer une prisonnière, aussi il vaudrait mieux que tu prenne dès maintenant l'habitude d'obtenir autrement tes informations.
Shamara baissa la tête.
-Oui Aes Sedai.
-La question demeure cependant, poursuivit Melisande. Qui est Ombre ? N'espérez pas mentir Erenys, la Tour a des moyens pour connaître la vérité.
Sa voix était calme, mais son regard si impérieux qu'Erenys baissa la tête en tremblant. C'était à se demander à quel point les Aes Sedai avaient besoin du Pouvoir Unique pour obtenir ce qu'elles voulaient.
-Je ne sais pas, répéta Erenys. Elle m'a été envoyé d'Illian pour m'épauler. Je n'ai jamais vu son visage.
-Qui vous l'a envoyée ?, reprit Thorsan.
-Je ne sais pas non plus.
-Vous ne savez pas qui elle est, vous ne savez pas qui l'a envoyée. Pour une Amie du Ténébreux qui a tenté de s'emparer du trône d'Andor, vous ne savez pas grand chose.
Il sut tout de suite que ses propos avaient fait mouche. Erenys lui jeta un regard noir.
-C'est ainsi que les choses fonctionnent. Je dirigeais mon propre cercle ici en Andor depuis quelques années. C'est Ombre qui est venue pour la première fois à moi pour me dire que le Grand Seigneur avait décidé que j'obtiendrais le trône. C'était il y a six mois. Mon cercle était puissant. Nous savions beaucoup de chose et nous avions de l'argent, mais pas assez pour obtenir le trône. Je l'ai dit à Ombre et elle m'a promis que j'aurais le soutien dont j'aurais besoin. C'est elle qui a fait venir les trollocs et le myrrdraal, je ne sais comment. Quand Mordrellen a commencé à décliner de plus en plus vite, elle est venue s'installer à Caemlyn avec une partie de son cercle. La moitié de ceux qui étaient présents aujourd'hui sont à elle.
De la tête, elle indiqua les cadavres sur le sol. La femme et le deuxième homme, au visage découvert, avaient effectivement ce teint de peau olivâtre typique d'Illian et d'Altara. Malheureusement, Thorsan réalisa qu'il n'avait pas recouvert le visage du dernier homme, celui sur qui il avait découvert la lettre. Shamara, qui avait jusque là accordé toute son attention sur Melisande et Erenys, posa son regard sur lui. Elle poussa un hoquet de stupéfaction et devint livide. Elle tremblait comme une feuille. Tout comme Melisande, elle avait l'air à deux doigts de s'évanouir. C'était donc bien son père. Il ne lui ressemblait pas vraiment. Que la Lumière soit louée, ce n'était pas celui qu'elle avait achevé d'un coup de poignard. De cet acte, elle ne se serait peut être jamais remis. Thorsan était soulagé d'avoir gardé la lettre pour lui pour l'instant. Shamara n'avait pas besoin d'en apprendre plus pour l'instant. Il le faudrait cependant. Thorsan ne se voyait pas garder pour lui une telle information. Ils devaient parler au plus vite, de la lettre, de ses parents et de son frère.
Thorsan parcourut du regard les personnes présentes. Seule Melisande semblait avoir fait le rapprochement et regardait la jeune fille avec compassion. Pour aider Shamara à reprendre son sang froid, Thorsan décida de poursuivre l'interrogatoire.
-Donc, Ombre est venue vous épauler. Ne me dites pas qu'elle vous a seulement fourni des hommes, cette bourse aux abeilles d'Illian dit le contraire.
-J'ai reçu trois milles couronnes, confessa Erenys. Le reste devait venir ensuite. Après que j'ai prouvé la confiance que le Grand Seigneur avait mise en moi en...
Elle s'interrompit. Morgase sourit froidement et termina sa phrase.
-En m'assassinant ? Mais vous n'en avez rien fait.
-Ombre cherchait trop à prendre la direction des choses, alors que c'était de mon trône qu'il s'agissait, et elle accumulait les erreurs, puisque ceux là étaient toujours sur nos traces. Puisqu'elle s'ccupait de Cariolan de son côté, j'ai jugé plus sage de vous garder en otage dans un premier temps.
Ce n'était pas une si mauvaise idée. Si les Amis du Ténébreux présents avaient été meilleurs escrimeurs et si Melisande n'avait pu s'occuper à elle seule de presque toutes les Engeances, peut être auraient-ils été obligés de se rendre pour éviter un sort funeste à la jeune fille. La Lumière, heureusement, n'avait pas abandonné les siens.
Morgase, cependant, était préoccupée par un autre problème.
-Cariolan Haevin ?
-Ombre l'a assassinée dans la nuit.
-Voilà ce que disait donc la lettre que nous avons trouvé sur vous, reprit Shamara. Mais qu'en est-il des autres lettres que vous avez essayé de brûler hier ?
Elle était encore très pâle, mais semblé avoir retrouvé en partie son emprise sur elle-même. Erenys sursauta.
-Elles ont échappé au feu.
-Assez pour vous incriminer davantage. Qui sont Baidnabir et Nyala ?
Erenys eut un sourire chafouin.
-Si vous le demandez, c'est qu'il n'est pas resté suffisamment des lettres pour répondre à votre question.
Thorsan grimaça. D'habitude, Shamara était plus subtile et parvenait à moins en révéler en parlant, mais elle avait des excuses. Il ressortit son épée et la pointa vers sa gorge.
-Peut être, mais cela ne veut pas dire que nous n'ayons aucun moyen pour vous forcer à répondre. Répondez à la question.
-Vous êtes Nyala, bien sûr, intervint Melisande. Un mot qui signifie le pays dans l'Ancienne Langue a du paraître approprié à une femme décidé à posséder un pays entier. Baidnabir, bien sûr, est Illianais. Vous voyez que nous en savons plus que vous ne le croyez.
-Je ne sais pas qui il est. C'est Ombre qui se chargait de la communication entre nous. L'Illian est à deux doigts de la guerre avec Tear.
-L'Illian est toujours à deux doigts de la guerre avec Tear, intervint Shamara.
-Mais Baidnabir était persuadé que le conflit allait reprendre. Il m'a promis de l'argent, beaucoup d'argent, contre le soutien de l'Andor contre Tear. Mattin Stepaneos n'a rien fait pour la grandeur de l'Illian depuis le début de son règne, à part épauler l'Altara au moment de l'invasion des Blanc-Manteaux. Les lettres de Baidnabir me laissent à penser qu'il compte renverser Mattin Stepaneos si nécessaire.
-Il n'y a pas eu de guerre entre nations depuis la Guerre des Blanc-Manteaux, fit Melisande en fronçant les sourcils. Et vous auriez ravivé les conflits ? Mit ce Baidnabir sur le trône d'Illian sans même le connaître ?
Erenys ne répondit pas. Pour une femme comme elle, les guerres et les vies humaines n'avaient aucune importance. Pour ce Baidnabir non plus. Les Amis du Ténébreux étaient tous pareils.
-L'Andor offert au Ténébreux, vous auriez fait de même en Illian, résuma Thorsan. Quoi d'autre ?
-Rien. Je vous ai dit tout ce que je savais.
-C'est faux, intervint Morgase en croisant les bras. Quand ils m'ont capturée, j'ai fait semblant de m'évanouir. Ils m'ont trainé ici et ligotée sur le sol, mais j'ai pu entendre Erenys parler avec une femme masquée. Elle lui a ordonné de rentrer à Caemlyn pour prévenir Ombre que j'étais entre leurs mains et de repartir avec Ombre pour chercher l'argent à Illian. Elles avaient un lieu de rendez-vous fixé.
Thorsan foudroya Erenys du regard.
-Plus rien à nous dire, hein ? Vous feriez mieux de nous dire où était-ce rendez-vous.
-À l'angle du cimetière près duquel vous nous avez trouvé. Mais vous arriverez trop tard. Iatis est partie il y a presque une heure.
-Iatis ? Qui est-elle ?
-C'est un pseudonyme bien sûr. Je ne sais pas sa véritable identité. Il n'y a que deux personnes dont je connaissais l'identité dans mon cercle. Nous savons être prudents.
Malheureusement, Erenys avait raison, c'était probablement trop tard. Cette Iatis avait probablement pris un cheval frais, alors que les leurs étaient fourbus. Leur forfait accomplit, les deux femmes seraient parties sans attendre et ils ignoraient à quoi elles ressemblaient. C'était trop tard pour ça. Pour en apprendre plus, il faudrait sans doute se rendre en Illian.
-Prudents !, cracha Morgase. Et vous voilà notre prisonnière. Vous ne deviez donc pas l'être tant que ça. Dites encore à Melisande Sedai ce que vous avez dit à cette Iatis sur cette personne qu'Ombre ferait bien de contacter aussi selon vous.
Erenys regarda Melisande avec quelque chose qui ressemblait à de l'effroi.
-Ombre disait être en contact avec quelqu'un. Quelqu'un à Tar Valon, qui travaille pour la Tour, comme couturière il me semble. Je lui ai demandé de voir avec elle ce qu'il convenait de faire. Ce contact avait l'air de connaître des gens haut placés.
Bien sûr. La Tour n'appréciait pas d'être associée aux Amis du Ténébreux, pas plus que les Enfants de la Lumière. Erenys était plus effrayée de reconnaître que des Aes Sedai étaient peut être des Amis du Ténébreux devant une Aes Sedai que de confesser sa véritable allégeance. Elle espérait peut être que le Ténébreux la libèrerait de sa prison, mais savait que la Tour la punirait sévèrement d'avoir suggéré l'existence de Soeurs Noires. L'attitude de Melisande quand Shamara avait suggéré la même chose lui donnait raison.
-Voilà qui mérite réflexion, se contenta de dire l'Aes Sedai. Je crois donc que nous en avons terminé.
-Vous oui, mais pas moi, intervint Thorsan. Le massacre d'Enfants de la Lumière par des Amis du Ténébreux à la frontière du Ghealdan qui se sont ensuite rendus à Pont Blanc. Que savez-vous là-dessus ?
-Rien. Les gens envoyés à Pont-Blanc étaient ceux d'Ombre, et quelques fidèles de Traemane.
Pour rien. Il avait fait tout ça pour rien. Thorsan dut s'éloigner et passer dans la pièce voisine pour essayer de contenir sa colère, sans quoi il aurait envoyé son poing dans la figure d'Erenys. C'était rageant. Il n'était pas plus avancé qu'en mettant le pied en Andor. Une quinzaine de frères, tous fidèles serviteurs de la Lumière, morts sans qu'il soit capable de leur apporter la justice !
Non, pas pour rien. Ils avaient fait quelque chose d'important ensemble. Une jeune fille avait été sauvée et deviendrait peut être une grande reine, et, plus important, une ennemie implacable des Amis du Ténébreux. Un royaume entier ne sombrerait pas dans les Ténèbres grâce à eux. Il avait participé à quelque chose d'important et même s'il ne leur avait pas rendu justice, ses frères morts seraient sans doute fiers de lui.
À moins qu'ils ne l'insultent pour avoir accompli tout cela en travaillant au côté de voleur et d'Aes Sedai.
Tout en faisant les cent pas dans la pièce, Thorsan observa de plus près le corps des trollocs et du draghkar. Avec leurs griffes et leurs crocs, leur taille imposante et leurs pouvoirs inhumains, Thorsan n'avait pas peur de dire qu'ils le terrifiaient. S'ils étaient assez nombreux, ils pourraient semer la mort et la dévastation sur toute la terre. Les Enfants de la Lumière prétendaient que les Guerres Trolloques étaient une invention de la Tour Blanche pour justifier son pouvoir. Mais les trollocs étaient réels. Il ne comprenait pas ce que les Enfants de la Lumière faisaient en Amadicia quand ces choses pullulaient dans la Flétrissure.
Il lui fallait des réponses. Chaque jour qui passait semblaient rendre ses questions plus nombreuses et le besoin de réponses plus urgent.
Au moins, il se sentait plus calme. Il rejoignit la pièce voisine. L'interrogatoire semblait terminé. Erenys restait prostrée sur sa chaise. Thom avait l'air à deux doigts de prendre Morgase dans ses bras pour lui offrir un peu de réconfort.
À l'autre coin de la pièce, Shamara parlait à mi-voix avec Melisande. Ses mains étaient posées sur les épaules de l'Aes Sedai. La guérison était sans doute à l'oeuvre. À la mine dévastée de Shamara, Thorsan comprit sans peine de quoi elles parlaient. Kaguya les regardait fair avec curiosité. Il avait l'air d'essayer d'écouter la conversation sans se faire prendre. Thorsan mit une main sur son épaule.
-Laisse-les tranquilles.
-Tu sais de quoi elles parlent ?
-Je crois. Shamara t'en parlera quand elle sera prête. Tu sais ce que c'est.
Kaguya fit une grimace. Il était déchiré entre l'envie d'aider Shamara et sa compréhension de la situation où se trouvait la jeune fille. Dans sa main, il tenait toujours la corne de trolloc.
-Que compte-tu faire de ça ?, lui demanda Thorsan pour le déconcentrer.
-Je ne sais pas trop, répondit le jeune homme en l'exhibant fièrement. Le garder comme trophée. C'est pas tous les jours qu'on abbat un Trolloc, même en Saldaea ! Ou peut être que je trouverais quelqu'un a qui la vendre. Ça doit rapporter gros !
Thorsan sourit. Shamara avait eu raison un peu plus tôt de dire que quelque chose n'allait pas chez Kaguya, mais ce n'était pas le moment d'aller au fond des choses.
-Tu ne changeras jamais, se contenta-t-il de dire sans pouvoir empêcher un sourire affectueux de se dessiner sur les lèvres.
-Le vol peut mener loin !, s'exclama Kaguya. Mais je dois dire que servir une Aes Sedai permet d'aller loin aussi. J'ai récupéré plus d'or en quelques jours qu'en des années passer à couper les bourses à Maradon. Et je me suis bien battu, tu as vu ? Tes leçons ont été utiles.
-J'ai vu et j'ai été impressionné. Shamara est plus puissante que je ne le croyais.
-Elle fera une Aes Sedai fantastique, affirma Kaguya. Mais maintenant, que fait-on ?
-Quand Shamara en aura fini avec Melisande, il faudra rejoindre Caemlyn. Les chevaux sont épuisés, mais nous aussi. Il faudrait voir s'il est possible de remettre le carrosse debout.
-Je m'en charge ! Thom ?
-Je suis à votre service, comme toujours.
La remise en état du carosse leur prit presque une demi-heure en utilisant des morceaux de la clotûre de la cour comme levier. L'utilisation du Pouvoir Unique leur aurait permis d'aller plus vite, mais Thorsan répugnait à faire appel aux deux femmes capables de l'utiliser pour quelque chose d'aussi trivial, surtout dans leur état d'épuisement. Fort heureusement, ils avaient tous bénéficié des talents de Shamara en matière de guérison avant de se mettre au travail.
Eux-même finirent éreintés, mais au moins ils pourraient se relayer tour à tour dans le carosse pour se reposer. L'un d'entre eux conduirait le carosse, un autre fermerait la marche tout en surveillant les alentours. Une attaque était peu probable. Ils avaient anhihilés les forces des Amis du Ténébreux en Andor en quelques heures. Mieux valait rester prudent malgré tout. Ils iraient lentement. Les naseaux de leurs chevaux frémissaient encore de l'effet de la course frénétique qui les avait amené là. Aucun cavalier n'aurait d'ailleurs supporté le galop, et le carosse était à deux doigts de se rompre. S'il ne fallait pas que l'arrestation d'Erenys ne se propage sans l'approbation du palais, Thorsan aurait recommendé d'échanger le carosse contre une cariole à Croisée de Cullen.
Il laissa ses deux compagnons finirent d'arnacher les chevaux et retourna vers la ferme. Son regard se posa sur le champ de ruines causé par Melisande. La crainte que ressentaient les Enfants de la Lumière vis à vis des Aes Sedai paraissait plus naturel que jamais. Une telle puissance dans les mains d'une seule femme était terrifiant, même si elle était bien limitée par les trois serments auquel Thorsan n'était pas encore tout à fait sûr de croire. Pourtant, il ne pouvait s'empêcher d'éprouver quelque chose qui ressemblait à de l'admiration ou du respect envers l'indomptable Aes Sedai qui refusait de se laisser démonter même par une troupe de trollocs ou une blessure qui aurait fait se recroqueviller par terre des soldats chevronnés.
Dès qu'il entra dans la ferme, il put constater que Melisande allait beaucoup mieux. Elle restait pâle, mais au moins il ne craignait plus qu'elle s'effondre si elle faisait un pas toute seule. Elle discutait avec Morgase qui hochait régulièrement la tête comme une élève attentive. Il devait être question de politique et de l'influence que Morgase accorderait à la Tour si elle arrivait au pouvoir. C'était de bonne guerre, sans doute, mais Thorsan était bien content de rester à distance de ces choses là. Melisande, par contre, avait l'air parfaitement dans son élément. C'était une sœur brune et Shamara avait dit qu'elles s'occupaient de recherche et de savoirs anciens. Thorsan avait du mal à imaginer Melisande se cantonner à l'espace renfermé d'une bibliothèque. Elle savait se battre, conservait des menottes et des outils de voleur. Elle l'intriguait, de plus en plus.
N'osant l'observer plus longtemps sans se faire remarquer, Thorsan se racla la gorge. Les deux femmes tournèrent la tête vers lui.
-Le carrosse est prêt. Nous sommes prêts à partir.
-Merci, sourit Melisande. Thorsan, pourriez-vous conduire Erenys jusque là ? Shamara peut vous y aider.
-Très bien.
Melisande lui lança un regard appuyé puis sortit avec Morgase. Pas pour la première fois, il se demanda si les Aes Sedai étaient capables de lire les pensées et si elle y avait vu le contenu de la lettre qui restait bien à l'abri dans sa ceinture.
Il ne pouvait plus reculer. Le faire serait cruel.
Du menton, il désigna Erenys, toujours assise sur sa chaise.
-Peut-tu faire en sorte qu'elle ne nous entende pas ?
-C'est déjà fait.
-Bien, approuva-t-il en cherchant ses mots. Tu as été impressionnante.
D'habitude, Shamara se montrait très fière de ses aptitudes et même trop parfois. Cette fois, elle se mit à fixer le sol avec tristesse.
-Je me suis laissée capturée comme une idiote. Je ne suis pas capable d'être silencieuse comme vous deux.
-Kaguya est silencieux, la corrigea-t-il. Moi, j'ai été aidé par ce ter'angreal.
La curiosité de Shamara reprit le dessus.
-Il fonctionne donc comme l'a dit Melisande ?
-Oui, à condition de le toucher. Je l'ai attaché à mon épaule et l'efficacité est remarquable. Mais ce n'est pas de ça dont je veux parler.
Il s'interrompit. Ce qu'il avait à dire, il n'y avait pas de bon moyen de l'annoncer. Sans un mot de plus, il tendit la lettre à Shamara. Au fil de sa lecture il la vit blémir et jeter des regards de plus en plus désespérés au corps de son père sur le sol. Ne sachant trop quoi faire d'autre, Thorsan posa une main sur son épaule. Quand elle eut terminé, Shamara laissa la lettre glisser entre ses doigts. Il la rattrapa au vol. C'était une preuve qu'il était hors de question d'abandonner, quel que soit son contenu.
-Ma mère s'appelle Niadin, finit-elle par souffler.
-J'avais cru le comprendre.
Elle détourna la tête. Ne pouvant rien ajouter d'autre pour la réconforter, Thorsan força Erenys à se lever et à avancer vers la porte.
Quelle ironie. La veille Shamara disait ne pas comprendre comment quelqu'un comme Malavin Gilyard pouvait avoir ignorer des mois ou des années ce que tramaient sa femme et son fils. Aujourd'hui, c'était elle qui restait glacée à l'idée de n'avoir rien vu.
Cette dernière révélation remettait plus que jamais en question les croyances de Thorsan. Fille d'Amis du Ténébreux et disciple de la Tour Blanche, Shamara était doublement coupable pour son ordre, mais il ne parvenait pas à approuver cette façon de penser. Elle s'était battue avec trop férocité contre ces complotteurs pour qu'il puisse persister à penser de la sorte.
Il pensa à Turandol Cosreth, applaudi comme une des meilleures recrues des Enfants depuis dix ans serait jugé aussi coupable par ceux qui l'encensaient la veille. Et il avait disparu. Était-il complice de ses parents ? Peut être en tout cas pouvait-il apporter à Thorsan des réponses sur le massacre de son escouade. Il fallait qu'il parle à Lomar dès son retour à Caemlyn s'il le pouvait.
Mais pour le moment, il fallait déjà y arriver en un seul morceau. Thorsan retraversa la cour et poussa Erenys jusqu'au carosse.
-Où est Shamara ?, questionna Kaguya.
-Elle vérifie que nous n'avons rien laissé de côté. Elle arrive.
Ils n'eurent pas longtemps à attendre. Shamara le suivit de peu, le pas raide, mais les joues dépourvues de traces de larmes. Elle grimpa sans un mot dans le carrosse.
-Grimpe le premier, fit Thorsan à Kaguya. Tu as été plus grièvement blessé que nous, autant que tu te reposes d'abord.
-Tu es sûr ?
Il le poussa en avant comme seule réponse. Si Shamara pouvait avoir sa présence attentive à ses côtés, elle souffrirait peut être moins pendant les prochaines heures. C'était cependant loin d'être gagné. À leur tour, Morgase et Melisande montèrent dans le carosse. L'Aes Sedai en ferma la porte et donna d'un signe de tête le signal du départ.
Victorieux, mais épuisés, ils se mirent en route.
