13h01

La voiture d'Emma filait à travers les paysages verdoyants de l'État de Washington. À cette heure, la route vers la montagne était étonnamment déserte. Il ne faisait pas encore assez chaud pour que les locaux se rendent sur les plages, mais le temps pluvieux dissuadait même les férus de randonnée. Aussi, la scientifique songeait qu'il s'agissait d'un moment idéal pour parler à l'interprète. Elles pourraient tranquillement arpenter les sentiers de la forêt sans être dérangées, et elle y trouverait peut-être le courage de faire ses propres aveux. Pour l'heure, elle ne parvenait pas à briser son silence, témoin de sa nervosité. Comme pour se donner une contenance, elle monta légèrement le son de son autoradio. Elle avait choisi une playlist rétro pour rythmer leur petite escapade, mais les chansons qui passaient ne semblaient pas nécessairement plaire à la brunette.

There's a shadow hanging over me, oh, yesterday came suddenly… Why she had to go ? I don't know, she wouldn't say… I said something wrong now I long for yesterday…

Trouvant les paroles de très mauvaise augure, la militaire baissa rapidement le volume et se concentra sur le paysage qui défilait. De son côté, Emma lui adressa un regard amusé.

« On n'aime pas les Beatles, mon colonel ?

-Je trouve juste cette chanson particulièrement déprimante… » bredouilla la militaire. « Et j'avoue ne pas être fan de leurs titres… Toi oui ?

-Je trouve que la basse de McCartney a quelque chose d'unique, quelque chose qui te rappelle à la réalité même dans leurs morceaux les plus engagés. Comme s'il voulait te garder les pieds sur terre même en te faisant rêver. Et puis la voix de Lennon m'a toujours plu en fait… » Elle se racla la gorge d'un air embarrassé. « Même si j'aime tout simplement leurs textes qui sont assez simples, sincères et intemporels.

-Pour l'intemporalité on passera, » gloussa la brune. « Je te rappelle que la plupart de leurs titres parlent de filles qui n'ont d'yeux que pour leurs magnifiques crinières, et leurs voix angéliques. Comme s'ils n'avaient qu'à tendre la main pour avoir n'importe quelle fille sans même faire d'effort… Dans le genre moderne, on a vu mieux.

-C'est clair qu'on ne peut pas toujours sortir les paroles de leur contexte historique, » rit Emma pour détendre l'atmosphère. « Mais tu ne peux pas nier que genre, Help, Got to get you into my life et Eight days a week sont quand même intemporelles…

-Si tu le dis, » répliqua la militaire en riant. « Il n'empêche que ce n'est pas du tout mon style de musique…

-Et quel est votre style, colonel Mills ?

-Le genre un peu moins mainstream, et plus rock'n'roll, » se moqua Regina. « Je vais finir par croire que t'es pire que moi dans le genre basic white bitch !

-Très bien, alors fais-moi écouter un de tes classiques, très chère ! » la défia Emma.

La brune saisit alors le téléphone d'Emma qui était relié au petit poste radio et fit défiler la liste sur le petit écran. Songeant qu'elle pourrait choisir un morceau aussi intemporel que significatif, elle en sélectionna un en particulier. Le rythme de la basse s'installa rapidement dans l'habitacle, et Regina ne put s'empêcher de faire claquer ses doigts pour la suivre. Reconnaissant les premiers accords, la blonde sentit son coeur se serrer. Était-ce réellement un message subliminal ? Pour se donner une contenance et dissimuler sa nervosité, elle se mit à jouer le rythme en frappant doucement sur le volant.

She's watching him with those eyes, and she's loving him with that body, I just know it… And he's holding her in his arms late, late at night… You know I wish that I had Jessie's girl…

Regina ne manqua pas de remarquer la mâchoire légèrement crispée de sa bien aimée, et se dit qu'elle avait au moins visé juste. Quelque peu désemparée, elle continua tout de même à chanter l'un de ses titres préférés. Au moins, ça montrait à Emma qu'elle n'était pas prête à baisser les bras…

Une heure et demie plus tard, forêt de la réserve

« Mais… mais pourquoi maintenant ? » bredouilla la militaire d'une voix faible. Devant elles, la rivière Quillayute traversait le paysage et les vallées verdoyantes. Comme par réflexe, Regina eut un léger mouvement de recul. Elle se sentait profondément blessée par la nouvelle, mais ne parvenait pas à mettre de mots sur ses sentiments. À l'instar de ce que lui avait décrit la blonde, elle avait la sensation de ne plus pouvoir respirer. Son coeur battait à vive allure dans sa poitrine, et elle haletait presque. Pourtant, consciente qu'exprimer sa douleur à la scientifique n'arrangerait rien, elle tâcha de rester impassible.

« Parce que ça ne se dit pas par téléphone, ni par messages… » admit la blonde. « Et parce que je n'ai pas eu le cran de t'en parler le soir de ton retour, et encore moins hier soir…

-C'est… C'est de ça que Lilith parlait, hier, n'est-ce pas ? » parvint à articuler la brunette d'un air inquiet.

« Ouais… en quelque sorte…

-En quelque sorte ?! » éructa l'interprète qui avait du mal à maîtriser ses émotions.

« La nuance n'était pas nécessaire, » rectifia la scientifique. « C'est effectivement à ça qu'elle faisait allusion… Je suis désolée… »

Face à elle, Regina avait du mal à soutenir son regard. Elle se sentait blessée, suffocante, et terriblement impuissante. Néanmoins, elle savait qu'elle n'avait rien à dire. Aucune protestation à formuler. Si elle n'avait pas fauté en premier, elle ne serait sans doute pas dans cette position aujourd'hui. Il se pouvait que cela n'ait rien changé non plus, mais pour l'heure elle se sentait seule responsable de la situation.

« Et je sais de quoi ça a l'air à première vue, » soupira la blonde d'une voix faible. « Mais c'est loin d'être … ça. C'est juste que ça devait arriver de cette manière, je suppose… »

Sans vraiment le réaliser, la militaire repensa aux paroles d'une chanson qu'elle avait passé un été entier à haïr parce que Kelly l'écoutait en boucle. À cet instant, elle avait l'impression de mieux les saisir que par le passé. Only know you love her when you let her go. Elle se demanda si réécouter ce morceau à présent serait une thérapie ou plutôt une malédiction.

« J'ai pris une décision par rapport à tout ça, justement… » poursuivit la scientifique.

L'interprète essaya de prendre une plus profonde inspiration pour ne pas céder à la douleur qui assaillait sa poitrine. Elle ne pouvait certainement pas se laisser aller à ses émotions devant la jeune femme. Pas après ce qu'elle avait fait.

Emma venait de lui annoncer qu'elle allait partir deux mois et demie à Montréal pour pouvoir mener son projet à terme. Conscient du travail acharné qu'elle avait mis dans ses recherches, le directeur du laboratoire d'urgence sanitaire québécois lui avait proposé de venir elle-même les aider pour la suite des opérations. Surprise par la proposition, la blonde avait immédiatement acceptée. Lilith lui en avait parlé quelques jours à peine après le soir de sa rupture avec la militaire. Prenant cela pour un signe qu'elle avait besoin de temps et d'espace, la scientifique avait accepté sans hésiter. En plus d'être une opportunité enrichissante, ce serait sans aucun doute un bond en avant pour sa carrière. De plus, cela lui permettrait de rester à la tête du projet, et de pouvoir le faire valoir dans son curriculum. Pour l'heure, Regina comprenait plus que tout les raisons de sa décision, mais ne pouvait s'empêcher d'angoisser. Elle pensait passer les prochaines semaines en voyant sa bien-aimée de temps en temps, reconstruisant petit à petit leur relation. Au contraire, elle allait devoir rester seule à Forks et démarrer une nouvelle vie par ses propres moyens. Elle était toujours déterminée à passer son concours pour travailler au gouvernement, mais à cet instant, tout cela ne semblait plus faire aucun sens. Et si Emma finissait par rester au Canada ? Et si elle réalisait simplement qu'elle était mieux sans elle ? Et si Lilith arrivait à ses fins et parvenait à reconquérir son coeur ? Apparemment, la scientifique avait déjà deviné quelle serait la suite des évènements.

« J'ai acheté deux billets d'avion pour Montréal, genre pour dans deux mois… » expliqua-t-elle d'une voix hésitante. « Ils sont pour toi, en fait. » Regina l'interrogea du regard, et Emma perçut son angoisse à travers ses yeux sombres. « Le premier est un simple aller-retour de quelques jours dans la métropole québécoise…

-Et le second ? » demanda la militaire qui ne comprenait pas où elle voulait en venir.

« Le second, c'est un aller simple. Si tu choisis celui-ci, tu pourras rester avec moi jusqu'à la fin de mon projet et ensuite on rentrera à Forks ensemble…

-Si le choix est mien, je peux déjà te dire lequel annuler… » souffla la brunette en essayant de retenir ses larmes. Comme de fait, la blonde se rapprocha d'elle et saisit ses mains entre ses paumes chaudes.

« Il peut se passer des millions de choses en deux mois, Regina, » déclara-t-elle. « Je veux que tu fasses ton choix seulement quand le moment sera venu. Je pense que ta dernière mission nous a montré qu'on était loin d'avoir mis l'ordre nécessaire dans nos existences. Alors disons que ça va être une période idéale pour le faire…

-Je sais déjà ce que je veux, Emma. Je n'ai même pas à réfléchir sur ça, » répéta l'interprète d'une voix assurée.

« Prends du temps pour toi, » poursuivit la blonde d'une voix calme. « Pour construire ta nouvelle vie, et tout ce qu'elle va engendrer. Je pense que t'as passé beaucoup trop de temps loin de ce qui compte vraiment. Et je veux que tu puisses voir tout ce que la vie peut réserver quand tu restes à quai…

-Ça ressemble à un encouragement pour que je me trouve quelqu'un d'autre, » ironisa la militaire.

« C'est plutôt une invitation à faire un choix plus posé, et avec pas mal de recul, » rectifia la blonde d'un ton doux.

« Et si toi, tu finis par changer d'avis ?! » protesta Regina. « Tu me laisses le choix comme s'il ne s'agissait que de moi, mais tu ne peux pas assurer que ton coeur ne va pas pencher pour quelqu'un d'autre…

-J'ai déjà ma petite idée sur la question, » admit Emma. « Mais quoi qu'il arrive, je sais que tu sauras prendre la bonne décision le moment venu.

-Donc on est quoi… plus ensemble ? En break officiel ? » lança la militaire d'une voix légèrement plus rauque. À présent, elle peinait à dissimuler ses émotions. Elle avait l'impression d'avoir le coeur brisé, et de ne plus savoir comment fonctionner. Son coeur lui intimait qu'il n'y avait plus aucun espoir, même si elle savait pertinemment que c'était faux. Plus que tout, elle angoissait à l'idée qu'Emma passe deux mois avec sa rivale qui ferait tout pour la conquérir.

« Je n'aime pas le concept de break mais c'est bel est bien le terme adapté, » avoua la scientifique. « J'ai tendance à me dire que si tu choisis de rester avec moi, on saura que le chemin devant nous est plus lumineux. Alors on va imaginer ça comme un bachelorette à rallonge ? Genre comme si on s'accordait deux mois de liberté avant de prononcer nos vœux ? Ou bien c'est trop vieux jeu à ton goût ? » dit-elle comme pour plaisanter.

« Tu sais que je vais t'attendre, Emma… J'aurais juste hâte de prendre ce putain d'avion… »

Comme pour la rassurer, la blonde se rapprocha encore d'elle et la prit dans ses bras. Surprise, Regina se laissa aller à son étreinte. Elle plongea instinctivement son visage dans l'épaule de la scientifique et laissa enfin quelques larmes dévaler ses joues. Comment pourrait-elle survivre aux semaines qui allaient suivre ?

23h11

Kelly referma la porte vitrée derrière elle, et serra immédiatement les pans du sweatshirt de Robin sur ses flancs. Elle fit les quelques pas qui la séparaient du bassin extérieur, et s'assit alors sur son bord. Les jambes dans l'eau, elle jeta enfin un regard à sa sœur aînée qui était allongée sur le dos. Regina avait passé la soirée seule, expliquant à la rouquine et son petit ami qu'elle avait besoin de solitude.

« Un paquet de cigarettes à moitié vide et… une bouteille de scotch, » remarqua l'étudiante en observant les objets à proximité de sa sœur. « Je suppose qu'Emma t'a parlé…

-Dix points pour toi, Sherlock, » soupira la brune.

« T'es genre… la quatrième personne au courant ici, » admit la rouquine. « Emma l'a juste dit à ses parents, moi… et maintenant toi…

-Elsa ne le sait même pas ? » s'étonna l'interprète.

« Pas encore… » avoua la jeune femme. « Je pense qu'Em' a un peu peur de sa réaction…

-Tu m'étonnes, » confirma la militaire comme pour elle-même.

« Comment tu te sens, toi ? » interrogea l'étudiante.

« Je cherche un mot entre dévastée et morte de peur qui ait pas l'air trop dramatique… » décrivit Regina d'un ton sarcastique. Comme de fait, sa sœur gloussa instinctivement mais tâcha de retrouver rapidement son calme. « J'aimerais bien que Mary Blanchard soit là pour me reparler de ses histoires d'âme sœur et de gens qui sont destinés à se retrouver quoi qu'il arrive…

-Tu n'y crois plus ? » s'enquit Kelly, curieuse.

« Ce soir c'est très complexe d'y penser sans trouver ça stupide… On va espérer que ça revienne dans les prochaines semaines… » admit la brune en luttant pour ne pas éclater de nouveaux en sanglots.

« Je serai là, Roni, » lâcha la rouquine sans aucune hésitation.

Surprise, l'interprète l'interrogea du regard.

« J'ai pris le billet d'Emma. Je vais t'accompagner à Philadelphie et à New-York pour ton concours, » expliqua la jeune femme. « On est sûrement loin du voyage romantique auquel tu pensais mais bon…

-Merci, » répliqua la brune en plongeant son regard dans les yeux océans de sa cadette. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas été rassurée par la présence d'un des membres de sa famille. Elle se redressa pour lui faire face.

« Je suis ta sœur, Roni, » expliqua la jeune femme. « Je serai toujours là pour toi, même si tu ne supportes pas mon tempérament extraverti et mon humour… » Elle saisit la main de sa sœur d'un geste tendre et lui sourit.

« Merci… d'être là... » parvint à articuler la brunette. « Tu sais que je suis là aussi, K… »

Pour une raison qu'elle ignorait, elle se sentait toujours aussi incapable de dire à sa cadette qu'elle tenait à elle plus qu'à sa propre existence.

« Tu t'es littéralement jetée sur une grenade pour protéger mon copain, » gloussa Kelly. « Je pense que t'as pas besoin de rajouter quoi que ce soit pour me convaincre… »

Taquine, Regina lui tira la langue comme si elle était agacée. Pourtant, elle serra un peu plus les doigts de la rouquine entre les siens. Sa présence était aussi apaisante que rassurante, ce soir. Elle ne s'était jamais sentie aussi proche de sa cadette depuis leur enfance. C'était comme si les évènements récents permettaient de les rapprocher d'une manière quelque peu insolite. Au moins, elle savait qu'elle n'était pas tout à fait seule pour affronter les prochaines semaines…