Bonjour, bonjour!

Oui, c'est bien le chapitre de Juin, et non, on n'est pas aux derniers jours du mois! Hihi, sur le coup, je suis fière de moi.

Par contre, je me dois de vous lancer un gros ATTENTION !

Ce chapitre, c'est du lourd.

Du lourd niveau émotionnel et psychologique. Pour les personnalités hypersensibles et dotées d'une forte empathie, ça risque d'être un peu dur.

Comme d'habitude, je ne me suis pas attardée dans les détails, mais il y a beaucoup d'émotions et de sentiments à fleur de peau, et pas du côté des positifs.

Un énorme merci à mes revieweuses dont les commentaires sont toujours source de joie et souvent d'inspiration.

Sur ce, bonne lecture et à dans un mois pour la suite!

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Chapitre 19 – Le geôlier

Il n'y a pire geôlier que soi-même, lorsque, terrorisé par ses souvenirs, ses impressions et ses appréhensions, on fuit la réalité pour se réfugier derrière ses murs.

Là, on devient son propre prisonnier, on verrouille la porte et on jette la clé.

Et pourquoi la fuit-on, la réalité ?

Parce qu'elle est trop dure ? Parce qu'elle est trop vraie, trop réelle ? Parce que l'accepter, c'est accepter de modeler sa vie avec elle, à partir d'elle ?

Une exigence effrayante, impitoyable.

Mais aussi habilement qu'on la fuie, elle finit toujours par nous rattraper pour nous asséner une grande claque.

A ce moment de bascule, deux chemins :

Se tordre le jugement pour fuir encore plus loin, encore plus profond, tomber dans un chiasme dont on n'a pas imaginé le fond.

Ou bien, avoir le courage de faire face et l'humilité de lancer un appel à l'aide.

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- 54 ans après la défaite d'Aizen – Dernière date connue : 4 Juillet

Kohana regardait autour d'elle, craintive et étonnée.

Était-ce son monde intérieur ?

Cela faisait si longtemps qu'elle ne l'avait pas visité. Elle avait toujours redouté et détesté ces visites dans son esprit.

Il y avait quelque chose d'anormal. Elle n'aurait su dire quoi mais des tremblements parcouraient tous ses membres et son instinct ne l'avait jamais trompé là-dessus. Si elle avait peur, c'est qu'il y avait de bonnes raisons pour.

Le problème, c'est qu'elle avait toujours peur.

C'était une nuit sombre, et elle avait du mal à percevoir les contours des toits. Elle se trouvait au milieu d'une ruelle dans un quartier désert et décrépi du Rukongai. Il y avait les sons des personnes vivant à l'intérieur des maisons tordues qui la cernaient mais elle savait que ce n'était qu'un bruit. Il n'y avait personne d'autre dans ce monde qu'elle-même et … Mushoku ?

Avançant à l'aveuglette, mains devant elle, à petits pas prudents, elle se mit à sa recherche. Elle fit à peine un mètre avant de rencontrer un obstacle. Pourtant, la rue s'ouvrait devant elle, il n'y avait rien pour bloquer sa route. Mais sa main était stoppée nette par un… mur ? Elle le tapota légèrement, à tâtons. Il était plus haut qu'elle et barrait toute la rue.

Une inspiration subite la traversa et elle se mit à marcher, main en contact avec le mur, pour longer ce dernier. Un mètre, deux mètres et elle se retrouva en plein milieu de la maison. Qui n'en était pas une.

Elle retint avec peine un sanglot d'horreur et se mit à accélérer le pas, puis à courir, tout le long de ce mur, jusqu'à se retrouver au point exact qu'elle avait quitté quelques secondes plus tôt.

Jambes flageolantes, elle se laissa tomber par terre, un hurlement coincé dans sa gorge.

Elle était enfermée.

Enfermée dans une cellule ronde d'à peine quelques mètres carrés, dont les murs étaient recouverts de savants trompe-l'œil.

« Mushoku. » Un murmure. Une plainte.

« Mushoku ? » Une question et une prière.

« Mushoku ! » Un cri, frénétique et désespéré, alors qu'elle tapait de ses poings contre le mur, cherchant à le briser.

« MUSHOKU ! Où es-tu ? Pourquoi… pourquoi suis-je enfermée ? MONTRE-TOI ! Montre-toi je t'en prie, explique-moi ! Sors-moi de là ! Pourquoi est-ce que tu ne me parles plus ? Pourquoi m'as-tu amenée ici ? MUSHOKU ! Qu'est-ce qui se passe ? S'il te plaît. S'IL TE PLAÎT ! SORS-MOI DE LÀ ! Parle-moi, dis quelque chose, MUSHOKU ! A l'AIIIIIDE ! »

Sa fureur s'était transformée en sanglots. Elle poussait de longs cris, des plaintes s'arrachaient de sa gorge, ses poings résonnaient contre la paroi, ses yeux fermés imploraient un secours.

Mais le mur resta. Et personne ne répondit.

Son souffle se fit plus abrupte, des hoquets la coupait dans ses inspirations, elle haletait comme si elle venait de courir à toute vitesse, pliée en deux, elle tentait en vain de respirer alors que sa panique lui emprisonnait le cœur et les poumons plus sûrement que la plus étroite des prisons.

Il n'y eut bientôt plus d'autres sons que celui de l'air qu'elle essayait de faire entrer dans sa poitrine. Même les bruits de la fausse ville s'étaient éteints. Recroquevillée sur elle-même, visage contre le sol, elle ne sut pas combien de temps elle resta là, à se griffer les bras, à se mordre les genoux, alors que chaque goulée d'oxygène était une lutte contre elle-même.

Elle était enfermée dans une cage étroite.

Une cage sans porte ni fenêtres.

Seule.

Pas de voix pour lui répondre.

Pas de murmures lui soufflant la réponse.

Pas de lumière pour éclairer la sortie.

L'obscurité, les murs et le silence.

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Elle gisait tel un cadavre. Son souffle, revenu pour animer légèrement ses narines et son thorax, était le seul signe de vie. Ses yeux, ouverts, demeuraient complètement éteints.

Le temps passe.

Mais y-a-t-il un temps dans cette prison qui la détient ?

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« Quelle loque. »

Un fait. Une simple constatation. Pas de colère, pas de pitié. Seul le mépris résonnait dans chacune des consonnes et voyelles.

Au bout de plusieurs secondes, le corps tressaillit.

Une petite lueur s'alluma dans le regard avant d'être aussitôt étouffée.

Sa tête se leva lentement, suivie du reste.

Elle s'assit lentement contre le mur.

Son geôlier et son soutien.

« Mushoku. »

Un jeune garçon se tenait perché sur le mur, elle devait tordre le cou et écarquiller les yeux pour le voir.

Mais elle savait qui il était. Son esprit retraça ses contours, aidant sa vue à repérer les détails que l'obscurité lui cachait.

Des habits bosselés, aux reflets changeants, même sa peau rappelait le gekko, se fondant dans le décor, modifiant ses couleurs pour mieux tromper ses prédateurs.

Seuls ses yeux le trahissaient. Des yeux brillants, scrutateurs, constamment aux aguets.

Des yeux furieux et dédaigneux, durs et impitoyables, pleins de reproche.

« Pourquoi ? »

C'était elle qui avait posé la question.

« Pourquoi ? » Lui répondit Mushoku, lentement, des moqueries plein la voix.

« T'en as du toupet. J'ai rien fait d'autre que t'amener d'force ici. Tout ça, ça vient de toi. » Le ton commença à monter. « Sais-tu c'qu'il y a après ce mur ? Cette belle p'tite cage qui donne l'illusion d'un monde ? Le devine-tu ? Est-ce qu'il y a le village ? Un beau paysage ? Une plaine dans laquelle courir en ligne droite sans avoir à s'arrêter ? Peuh ! Sais-tu ce que t'as fait de c'monde ? Sais-tu c'que t'as fait d'moi ? Est-c'que t'en as jamais eu rien à foutre ! »

Il avait crié cette dernière phrase. Mais c'est d'une voix basse et rageuse qu'il reprit.

« Derrière ce mur, y en a un autre, un peu plus grand. Et encore un autre après celui-là. Encore un, encore un, encore. »

Sa voix se brisa.

« Mais comment tu pourrais l'savoir. Ça fait combien d'mois, combien d'années qu't'as plus foutu les pieds ici ?

Pourquoi ? J'voudrais bien l'savoir. C'est à cause de toi après tout. Depuis des années, depuis la première fois qu't'es v'nue ici en fait. P't'être même bien depuis plus longtemps qu'ça même. Tu t'caches, tu fuies, tu t'échappes. C'est c'que tu fais d'mieux, hein ? » Son petit rire se moquait autant d'elle que de lui. « Après tout, c'est c'que j'suis. Le maître du camouflage.

Sauf que cette part de toi, ça devait être moi. Ça devait pas t'définir toi toute entière. Tu pouvais être tellement plus. Tu m'entends ? Tu devais être tellement plus ! » De nouveau un cri, puis le silence.

« Tu t'es cachée des autres. Ça s'comprenait après la pâtée qu'ils t'ont mise. Et puis, t'as commencé à cacher tes souvenirs. Bon, ils sont pas reluisants, alors j'te laissais faire. J'me disais qu'ça t'aiderait à aller d'l'avant. Mais ça faisait déjà quelques murs. J'pouvais plus m'balader où j'voulais. Et puis, ça a empiré. T'as commencé à t'cacher d'toi-même. Dès qu'tu r'ssentais kèke chose que tu connaissais pas, qui t'faisais peur, hop ! Un mur par ci, un masque par-là, un joli p'tit couvercle au milieu, et mettons-y d'la peinture pour donner l'change. Et ça a commencé à d'venir invivable. Faut dire, quand est-c'que t'as jamais essayé d'vivre ? Depuis l'début, tout c'que t'as essayé d'faire, c'est d'survivre, de subsister. Dès qu'tu désirais kek'chose, hop, tu l'poussais derrière un d'tes foutus murs ! Dès qu'on t'tendait la main, tu partais en courant d'l'autre côté ! Tes blocages, tes distances, tes peurs et crises de panique à n'en plus finir, tout c'foutu bordel ! Tu sais même plus pourquoi t'agis comme ça ! T'es même plus capable d'comprendre d'où ça vient. Tu t'ressors juste la bonne vieille excuse sans chercher à aller plus loin, sans chercher à dépasser ça ! »

Ses rugissements se turent, une troisième fois.

« Et moi dans tout ça, qui m'retrouve emprisonné dans c'foutu décor, dans ce labyrinthe de merde, à essayer d'recoller les morceaux qu'tu t'amuse à éparpiller dans l'vent. Au départ, j'avais pitié d'toi. T'étais aux premières lignes, et j'me disais qu't'en bavais drôlement. Alors, j't'encourageais comme j'pouvais et j'me taisais pour pas te mettre encore plus la misère. T'avais encore la chair à vif, c'était pas l'moment.

Pis ça a commencé à aller mieux, t'as rencontré de vrais êtres humains. Et j'tai vu commencé à t'approcher d'eux, à interagir comme tu pouvais. Tu f'sais des efforts, j'me disais que t'étais dans la bonne voie, j'étais content pour nous et j'te conseillais par ci par là.

Et ensuite, au bout d'un moment, t'as arrêté. Tu t'es mise à stagner, voire pire, à régresser. T'avais peur d'aller trop loin, peur de quoi, pourquoi, tu savais pas. Mais tu t'es mise à faire un pas en arrière, avant de juste rester bloquée à ta place, cernée par tous ces PUTAINS D'MURS ! »

Kohana suffoquait. Elle tremblait comme si elle avait été plongée dans un lac gelé. Recroquevillée par terre en position fœtale, elle roulait légèrement au rythme désordonné de ses inspirations.

« Y a pas d'portes, Kohana. » Sa voix était enrouée, comme s'il pleurait. « Cette fois-ci, j'peux pas t'pointer du doigt l'chemin d'la sortie. Pas d'fenêtres. Pas même une fissure pour escalader. »

Un murmure, un sanglot.

« Ton monde est en train d'se détruire. On disparaît, Kohana. Si tu fais pas quelque chose, très bientôt, on va plus être là. Et le pire, c'est que tu l'sais. Tu l'sais depuis longtemps, mais t'as jamais réussi à l'admettre. A t'l'avouer. Ton plus grand ennemi aujourd'hui, Kohana, c'est pas un monstre à visage d'homme. C'est toi.

Depuis combien de temps t'es pas r'venue ici ? Depuis combien d'temps est-c'que tu refuses de contempler les désastres qu't'as provoqué ? Ça fait combien de temps qu'on n'a pas pris le temps de discuter ? Combien de temps qu'tu m'écoutes plus ? Qu'tu m'entends plus ? Que t'as cessé de m'invoquer, me gardant seulement pour quand t'as pas le choix, trouvant toujours de bonnes excuses pour te débrouiller seule. Ha ! Avez-vous jamais vu quelqu'un qu'essaye de s'en sortir sans même sa propre aide ? Mais t'osais pas ! Parce que t'avais trop peur, qu'un jour, en m'invoquant, je ne me manifeste pas. Qu'tu te rendes compte, face aux dangers, devant l'ennemi, que t'étais plus seule que tu l'as jamais été. »

Il pleurait pour de bon cette fois-ci.

« On est censé être une équipe, jouer ensemble, s'entraider, sauver not'peau ! Partenaires, alliés, amis, complices, on est censés être tout ça et bien plus encore ! Chuis le reflet de ton âme, toi la volonté qui me brandis ! Mais tu t'es bouchée les oreilles pour pas m'entendre. Tu t'es mise un voile devant les yeux, tu fermes même la bouche pour éviter d'me parler, et les narines pour pas sentir la peur qui sort par chacune des pores de ta peau. Pour ne pas reconnaître les barreaux de la cage sous tes doigts, tu t'es même complètement repliée sur toi-même, mains à l'intérieur.

T'étais terrifiée ! Terrifiée d'découvrir c'qui s'passait, terrifiée que j'te dise tes quatre vérités, terrifiée de devoir affronter les conséquences de tes choix ! Et regarde le résultat !

T'es une loque, et moi, une voix enfermée dans une cage.

Tu sais pas qui tu es, tu sais pas c'que tu veux, ni pour quoi tu t'bats. Tu l'as jamais su. T'as jamais été aussi inspirée que l'jour où t'as choisi ce foutu nom d'famille, comme si tu voulais graver dans ta maudite caboche que tu n'étais qu'une coquille vide, un outil sans volonté. Parce que tu sais très bien que dès qu'tu pose un choix, faut qu't'en assumes les conséquences jusqu'à la lie. Et ça te foutais la trouille comme c'est pas permis.

La seule chose que t'as, tout c'qui t'reste, c'est cette misérable promesse. Dis-moi, Kohana. Quand t'auras coché le dernier nom sur cette liste, qu'est-ce qu'il te restera ? Que deviendras-tu ?

Tu sais quoi ? T'as jamais été aussi honnête envers toi-même que lorsque t'as joué la comédie avec ce visage qui n'est pas l'tien et ce nom qui t'appartient pas. »

Un rire sardonique, cynique. Et de nouveau, la colère, au début sourde et silencieuse avant d'enfler et de résonner sur toutes les parois.

« Mais tu t'rends pas compte ! Tu me parles plus, tu médites plus, tu visites plus ce monde qu'est l'tien, tu m'invoque plus ! Tu bloques ton reiatsu autant qu'tu peux, comme si t'essayais d'te faire disparaître ! Dès qu'un truc te dérange, tu l'bloque et l'envoie derrière tes fichus murs. Tu bloques tout, tu masques tout ! Tu te fuis tout c'que tu peux en me fuyant moi.

ET T'ARRIVES PLUS À M'ENTENDRE ! »

Le silence.

Non, pas tout-à-fait.

Des sanglots étouffés secouent le corps affaissé contre la paroi.

« On est en train d'crever, Kohana. A p'tit feu, morceau après morceau. On s'transforme en ombre. Une p'tite coquille vide qui va se briser au prochain impact puis s'éparpiller en morceaux minuscules au moindre coup d'vent. »

Les sanglots s'arrêtent. Seul un souffle ténu et désordonné résonne.

« T'as plus l'choix. Y a qu'un moyen d's'en sortir. Faut qu'tu trouve une issue. Ici, parmi tes murs. Faut qu'tu trouves une fissure, un craquèlement, n'importe quoi qui t'permette de les abattre. Parce qu'il va falloir qu'tu les détruise. Tous. Un par un. Comme des cicatrices qu'on arrache pour faire sortir le pus.

Mais tu vas pas avoir tout'l'temps du monde pour ça. Ton corps dans la Soul Society va pas durer indéfiniment. Si t'y arrives pas suffisamment vite, on va y passer, toi et moi.

Et cette fois-ci, j'peux pas t'aider. Va falloir que tu t'lèves, que tu t'tienne debout, toute seule, comme une grande. J'ai déjà fait tout c'que j'pouvais.

Marche ou crève. A toi d'jouer. »

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- 54 ans après la défaite d'Aizen – 10 Juillet –

« T'as entendu la dernière ? »

« Qu'est-c'qui s'passe ? »

« La lieutenante de la seconde, celle qui avait disparue pendant plusieurs mois pour une mission… »

« Encore celle-là ? Mais ça n'arrête pas ! Qu'est-c'qui lui arrive cette fois-ci ? »

« Paraît qu'on l'a retrouvée inconsciente chez elle. Elle a été transportée à la quatrième division. Ça fait 6 jours qu'elle est là-bas. Aucune blessure, rien qui fasse penser à une attaque. Seulement, elle a pas repris une seule fois conscience depuis. »

« C'est pas vrai ! »

« Si ! J'viens d'l'apprendre. Ils ont essayé d'rester discret mais j'm'entends bien avec une fille d'la quatrième. »

« Qui aurait pu la foutre dans un état pareil ? C'est un lieutenant ! Et un des chefs de l'Onmitsukido en plus ! Sa maison doit être truffée d'alarmes et de pièges en tout genre ! »

« Ouais, mais apparemment, y a eu aucune intrusion. Paraît que le dernier shinigami qu'a essayé d'déposer un colis dans sa maison s'est retrouvé sérieusement mal en point, alors depuis, plus personne n'ose trop s'approcher. C'est son capitaine, en la voyant pas au rapport le matin, qu'est allée la chercher elle-même. »

« Bon sang, elle les enchaîne quand même ! D'abord une disparition d'plusieurs mois, maintenant un coma ! »

« Ouais, enfin, la disparition, c'était sûrement rapport à tout l'remue-ménage qu'y a eu dans l'Seireitei dernièrement. On a plusieurs soldats dans notre division qui sont jamais revenus, alors qu'ils étaient partis en mission juste avant qu'elle revienne. C'est ultra louche. »

« Sérieux ! Attends, maintenant qu't'en parles, ça me fait penser qu'on a eu un cas similaire chez nous. »

« Qu'est-c'qu'a bien pu s'passer à ton avis ? »

« Chais pas. Mais franchement, dès qu'on parle de l'Onmitsukido, ça m'donne des frissons. J'm'approcherai pas d'eux, même si on m'payait pour. »

« Ouais, sont tellement louches. Tu sais jamais s'ils sont pas en train d'fouiner dans ta vie privée. »

Les voix s'éloignaient de plus en plus et Byakuya n'entendit pas le reste. Il marchait vers sa division lorsque la conversation avait débuté de l'autre côté du mur. N'y prêtant pas attention au départ, il avait bien l'intention de continuer son chemin. Mais dès qu'il avait compris qu'on parlait de Kohana Mumei, il avait stoppé net.

Cela faisait une semaine depuis leur dernière rencontre. Il n'avait reçu aucun signe de vie depuis et en avait conclu qu'elle était en mission. Ne perdant pas de temps, il avait employé ses soirées aux recherches dans les archives que sa famille conservait précieusement. Mais il n'avait rien trouvé d'utile.

Et maintenant, il apprenait qu'elle avait été dans le Seireitei tout ce temps, à l'hôpital, inconsciente.

Toujours immobile, il envisageait les pires scénarios et se demandait pourquoi il ne l'avait pas persuadée d'aller trouver le capitaine Unohana immédiatement. Se souvenant d'un détail de la conversation, il fit un rapide calcul. 6 jours. Elle était à la 4ème depuis le lendemain de leur discussion.

Il esquissa enfin un pas, mais sa destination n'était plus la même.

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« Capitaine Unohana ? »

« Capitaine Kuchiki. Que me vaut le plaisir de votre visite ? »

« J'ai appris pour le lieutenant Mumei. Que se passe-t-il ? »

« Ha. »

Le capitaine Unohana ferma les yeux et s'appuya contre le dossier de son fauteuil.

« Il y a six jours, ne la voyant pas arriver au bureau, le capitaine Soi Fon s'est rendu à ses quartiers. Elle l'a trouvée inanimée par terre, dans son salon, et l'a aussitôt amenée ici. Il n'y avait aucun signe d'intrusions, pas de traces de reiatsu, pas de contusions ou de signes de bataille, rien qui suggère une attaque. Entre la veille lorsqu'elle a quitté le bureau de son capitaine, vers 22h et le lendemain où Soi Fon l'a trouvé, vers 8h, on n'a aucune idée de ce qu'il a pu se passer. »

« J'ai peut-être quelques éléments de plus à apporter à l'affaire. »

« Vraiment ? »

Unohana était plus que curieuse et elle dissimula soigneusement un petit sourire de victoire. Elle s'était douté que ces deux-là avaient noué des liens au cours de leur mission commune.

« Le lieutenant et moi nous retrouvons de temps à autre pour discuter. C'était le cas ce soir-là. Elle m'a confié un fait inquiétant. Depuis cinq mois environ, son zanpakuto ne lui parle plus. Elle n'a pas non plus visité son monde intérieur durant toute cette période. Elle craignait de n'être plus capable d'invoquer son shikai et m'a demandé si j'avais déjà entendu parler d'une disparition de zanpakuto. Par la suite, j'ai cherché dans les archives familiales. Mais je n'ai trouvé aucune information là-dessus, mis à part les cas de suppression volontaire de reiatsu et de pose de scellés lors de condamnations. »

Unohana n'avait soudain plus du tout envie de sourire. Le front barré de rides, elle appuya son menton sur ses mains jointes, songeuse.

Brusquement, elle se leva pour sortir de la pièce, se contentant de lâcher un « Suivez-moi. »

Elle l'entraîna dans le dédale des couloirs de la division hospitalière, jusqu'à un niveau sécurisé. La plupart des chambres de ce couloir étaient vides. Mais dans l'une d'entre elle, un signal sonore, faible et constant, résonnait à intervalles réguliers.

Elle entra dans la chambre, suivi de son collègue. Il avait rapidement compris où elle le conduisait, mais il ne s'attendait pas au choc qui le saisit lorsqu'il posa les yeux sur elle.

La peau aussi blanche que ses draps, les yeux fermés, inanimée, c'est-à-peine si l'on devinait un souffle chez elle. Il remarquait pour la première fois à quel point elle semblait maigre, affaiblie et épuisée. Elle avait toujours réussi à cacher cette fragilité là avec son masque, mais maintenant que sa volonté l'avait désertée… On avait l'impression que son corps allait s'évaporer à la moindre brise.

« Pourriez-vous analyser son reiatsu et me dire si vous remarquez un changement par rapport à son état habituel ? J'ai demandé la même chose au capitaine Soi Fon mais j'ai bonne raison de croire qu'elle faisait tout pour cacher son état à sa supérieure. Avec un peu de chance, elle ne faisait pas aussi attention avec vous. »

Byakuya la dévisagea, étonné et ne sachant pas où elle voulait en venir, puis obéit. Il poserait ses questions plus tard.

Il se concentra en fermant les yeux, pour les rouvrir aussitôt.

« Comment arrive-t-elle encore à le dissimuler ? Elle est inconsciente ! »

« Elle ne le dissimule pas. »

« Comment ? C'est une lieutenante, elle devrait avoir une pression spirituelle bien supérieure à celle-ci ! Et elle a plus de reiatsu que ça en temps ordinaire, même lorsqu'elle le contient. »

« En êtes-vous sûr ? Quelle est la dernière fois que vous avez senti chez elle un niveau deux fois plus élevé que celui-là ? »

Le noble se troubla. « Je ne me souviens pas exactement. Même lors de nos entraînements, elle gardait un contrôle absolu. »

Tiens, tiens, ils s'entraînaient carrément ensemble ? En d'autres circonstances, Unohana s'en serait réjouie. Mais elle avait peur que cette histoire-là se termine mal. Son collègue en avait déjà bavé une fois. Elle aurait voulu lui éviter cette nouvelle tragédie.

« Et est-ce que le niveau était stable en permanence ou fluctuant comme aujourd'hui ? »

Il réfléchit longuement à sa question.

« J'avais l'habitude qu'il soit stable. Mais ces dernières semaines, il variait en intensité. Il restait cependant tellement faible que les fluctuations n'étaient jamais très importantes. »

« C'est bien ce que je craignais. Venez, retirons-nous dans mon bureau. Je vais appeler le capitaine Soi Fon et vous donner mon diagnostic à tous les deux. »

C'est ainsi que les trois capitaines se retrouvèrent dans le bureau de Unohana, tasses de thé fumant posées devant eux. Mais ils étaient bien trop préoccupés pour y toucher.

« C'est un cas très rare, mais je l'ai déjà rencontré quatre ou cinq fois au cours de ma carrière. »

Quatre ou cinq fois sur des milliers de personnes en plusieurs centaines d'années. Rien d'étonnant à ce qu'il n'ait trouvé aucun indice dans les archives et que l'enquête de Senbonzakura auprès des autres zanpakutos n'ait également rien donnée.

« Kohana est enfermée dans son monde intérieur, par son propre zanpakuto. »

« Est-ce un affrontement pour atteindre le bankai ? » L'interrogea Soi Fon.

« Non. Non, nous sommes bien loin d'un tel cas de figure. »

Unohana prit une gorgée de thé avant de se lancer tant bien que mal dans une explication.

« Beaucoup de shinigamis viennent de quartiers peu reluisants du Rukongai. Ils ont vécu là-bas des enfances difficiles, voire cauchemardesques, et arrivent chez nous avec un bagage émotionnel très lourd. Durant les 6 ans d'études à l'Académie, les professeurs ont pour mission de repérer ceux qui ont besoin d'aide. »

« Nous faisons un suivi psychologique à l'Onmitsukido. Mais les séances avec Kohana n'ont jamais rien donné, malgré des essais répétés. »

« En effet. La plupart arrivent à s'en sortir avec le temps et des aides extérieures. D'autres… d'autres s'enferment dans leurs souvenirs et leurs peurs. Ils forment un blocage afin de refouler toutes les angoisses et les situations potentiellement dangereuses derrière. Ils essayent simplement de survivre au jour le jour et s'anesthésient volontairement l'esprit. Ce genre de blocage n'est pas sans conséquence sur le monde intérieur et leur relation avec leur zanpakuto. Dans les cas les plus extrêmes, lorsque la situation n'a pas pu être débloquée, cela s'envenime au point de mettre en danger le monde intérieur et donc l'existence même de la personne concernée. »

Elle fit une pause et sa voix se fit plus douce.

« Certains meurent, tout bonnement. Ils ont tellement refoulé leurs angoisses, tellement peu envie ou peur de vivre que cela a des retombées sur leur reiatsu. Celui-ci s'amenuise jusqu'au jour où l'âme disparaît. D'autres se suicident. Mais dans certains cas, généralement avec des âmes suffisamment puissantes, le zanpakuto intervient avant qu'il ne soit trop tard, dans un ultime réflexe de survie. »

« Et c'est ce qui s'est passé avec Kohana ? » La voix de Soi Fon était étrangement altérée. Quoi qu'on en dise, elle s'était attachée à cette petite. Elle avait beau l'avoir envoyé au casse-pipe à multiples reprises, sans savoir si elle reviendrait, elle n'était pas prête à la voir partir aussi stupidement.

« Oui, il l'a amené dans son monde intérieur afin de la confronter à son blocage et à tous ses problèmes. Autant vous dire que c'est une solution désespérée. Une dernière tentative avant la fin. Il n'y a que deux issues possibles. Soit le patient brise ce blocage, trouve une raison de vivre et reprend le dessus, soit… »

« Quelles sont les chances de survie ? » A son tour, la voix de Byakuya n'était qu'un murmure sourd.

« La plupart de ces cas ne sont pas identifiés à temps. Le corps lâche souvent avant une possible résolution. Parmi les cinq cas que j'ai identifié, seulement deux s'en sont tirés. C'est grâce au témoignage du premier survivant que j'ai compris de quoi il en retournait. Je ne sais pas combien d'autres cas non identifiés ont pu se produire avant cela. »

« Que pouvons-nous faire ? » Byakuya fixait le sol, tâchant de reprendre le contrôle de ses émotions.

« Rien. Rien sinon lui donner autant de temps que possible en aidant son corps à durer. Je vais maintenir son énergie à un niveau stable. Même si elle est inconsciente, des stimuli extérieurs pourront peut-être avoir une influence positive sur elle. Je vais contacter ses amies. Alternez les visites, passez un peu de temps auprès d'elle, parlez lui, partagez de bons souvenirs lorsque vous en avez. Donnez lui envie de se battre. Faites-lui comprendre qu'elle n'est pas seule. C'est tout ce que je peux recommander. »

« Mis à part cette suppression de son énergie, il n'y avait aucun autre signe. Elle interagissait normalement avec nous. Elle avait des amies, elle faisait attention à ses subordonnés, accomplissait son travail avec intelligence et efficacité. Elle a même réussi la deuxième mission la plus complexe de sa carrière cet hiver. Il y avait ce blocage lors des combats mais elle a fait de grands progrès lors des dernières décennies. Je ne l'aurais pas nommée troisième siège puis lieutenante autrement. Il n'y avait aucun signe. Alors qu'est-ce qui s'est passé ? » Rides au front, sourcils froncés, Soi Fon paraissait en colère.

« Justement, elle camouflait constamment son reiatsu. En temps normal, cela m'aurait mis la puce à l'oreille, mais au vu de son métier et de sa mission du moment, je n'y ai pas prêté attention. Ce camouflage permanent n'a rien d'anodin. C'est la première étape d'une disparition progressive. Elle étouffait elle-même sa propre énergie sur des périodes étendues. Son corps s'est adapté à cette situation et en a moins produit. Il devait également être sérieusement affaibli par tout ce qui se passait dans son esprit et a fini par être incapable d'en fournir plus que ce qui est nécessaire pour survivre. Sans mon aide, il aurait complètement stoppé dans quelques semaines. Je vais le maintenir aussi longtemps que possible. Mais si elle ne se réveille pas d'ici quelques mois… »

« De tout mes soldats, c'est la seule qui n'a jamais lâché aucun indice sur sa vie avant l'Académie. Tous les autres ont fini par confier quelques bribes à leur médecin ou à des proches. » Constata Soi Fon.

« Là encore, c'est un détail qui aurait dû m'alerter. A vrai dire, c'est pour cette raison que j'ai décidé de la suivre personnellement lorsque les médecins de l'Onmitsukido m'ont avoué les problèmes qu'ils rencontraient avec elle. Mais en voyant ses progrès et les quelques amitiés qu'elle a réussi à nouer, je ne me suis plus méfiée. C'était une erreur de ma part. J'aurai dû me rendre compte qu'elle ne confiait jamais rien à personne, même à ses amies. Son passé a dû la ronger de l'intérieur toute ces années, bouillonner sans pouvoir sortir. Elle était trop fière, ou trop terrifiée, pour dire quoi que ce soit, et avait suffisamment de talent et de volonté pour continuer à donner le change. »

Soi Fon répondit très bas. « Je ne peux pas vous reprocher grand-chose, capitaine. Elle a réussi à me tromper moi aussi. Et pourtant, je surveille toujours l'état de mes espions et assassins avant de les envoyer sur une nouvelle mission. Je ne peux pas risquer que l'un d'entre eux craque en plein milieu. »

Byakuya garda le silence. Mais en son for intérieur, il se demandait s'il n'aurait pas dû, lui aussi, remarquer quelque chose. Ironiquement, c'était à lui qu'elle avait enfin décidé de se confier, d'ouvrir un peu la digue. Mais lui avait sottement décidé de ne pas insister. Sa compassion s'était avérée malfaisante. S'il l'avait amené manu militari dans le bureau d'Unohana, est-ce que cela aurait pu changer quelque chose ?

Il se souvint de la dernière fois où ce même genre de regrets l'avait pris à la gorge. Là aussi, il s'était agoni d'injures pour ne rien avoir remarqué à temps, pour ne pas avoir insisté, enquêté. Mais la situation n'était pas tout-à-fait la même. Il ne connaissait Kohana que depuis un an à peine. Si même son médecin, son capitaine et ses amies n'avaient rien décelé, il aurait été bien présomptueux de penser que lui aurait pu faire quoi que ce soit.

Décidant de ne pas se laisser envenimer par ces pensées paralysantes, il se leva brusquement pour prendre congé. On avait besoin de lui à sa division. Et s'il arrivait à se concentrer, il arriverait peut-être à se libérer dans la soirée afin de passer un peu de temps auprès d'elle.

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Debout près du lit, Unohana observait la patiente.

Elle se rappelait les visiteurs qui s'étaient succédé à son chevet durant les six derniers jours. Makae Kuni qui débarquait le soir avec des histoires qu'elle lisait à voix haute, les lieutenants Ise et Matsumoto qui prenaient leur pause déjeuner dans sa chambre, Omaeda qui avait déjà fait deux aller-retours depuis le Rukongai, Yachiru qui apparaissait à toute heure de la journée et ne manquait pas de lui demander des nouvelles chaque soir, lorsqu'elle rentrait, Soi Fon qui avait demandé à recevoir des rapports réguliers et se déplaçait lorsque son emploi du temps le lui permettait. Jusqu'à Byakuya Kuchiki qui était accouru dès qu'il avait appris la nouvelle. Elle devinait qu'il serait lui aussi un visiteur régulier. Et Omaeda avait même demandé s'il était possible d'obtenir un laisser-passer pour une civile du Rukongai.

« Bon sang, Kohana. Comment peux-tu encore croire que tu es seule face au monde ? »

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- 54 ans après la défaite d'Aizen – Dernière date connue : 4 Juillet

Une inspiration démesurée, rapide, une courte expiration, puis aussitôt après, une nouvelle prise d'air. Trop rapide, trop saccadé. Le cœur s'emballe. Le cerveau s'embrume, les yeux se voilent jusqu'à ne plus distinguer les lambeaux de papier peint arrachés du mur avec ses ongles.

Est-ce seulement une impression ou est-ce que la lumière diminue de plus en plus ? Elle ne voit pratiquement plus rien. Plongée dans un noir complet, les souvenirs montent en flots continus, s'emballent, virevoltent comme dans un manège, lui laissant à peine le temps d'en saisir une bribe au passage. Elle les repousse, accélère leur mouvement pour se rendre incapable de les revivre.

Un écho.

Si fort qu'elle se sent happée dans le souvenir avant même de réaliser le danger.

De nouveau, la pièce sombre, les respirations rauques et affaiblies des enfants qui y sont enfermés. Les coups, l'attente, les regards dans la salle de vente, la nourriture insuffisante alors qu'ils émettent tous un léger halo de reiatsu.

L'élément le plus présent, c'est le silence. Ce silence qui pesait sur eux comme un joug et un soulagement à la fois. Le silence voulait dire qu'ils pouvaient dormir, tenter d'oublier un peu. Le silence voulait dire pas de garde, pas de danger. Le silence était autant leur geôlier que leur allié.

Pour eux tous, sauf pour Kohana.

Elle sursaute. Comment a-t-elle pu oublier ?

Cette petite voix, un murmure à peine audible. Réconfort, conseils. Ce souffle qui expliquait le caractère des gardes, l'encourageait à mémoriser tous les passages dès qu'ils étaient tirés de leur cellule, qui lui faisait remarquer les pas lourds des rondes et les intervalles réguliers.

Cette petite voix avec laquelle elle a soupesé les pour et les contre, tracer un chemin, sélectionner une cible, répété inlassablement l'enchaînement des actions, le temps nécessaire, les imprévus possibles.

Cette petite voix sans laquelle elle se serait volontairement laissé mourir de faim.

Lorsqu'elle a atterri dans une ruelle déserte, de l'autre côté du mur, qu'elle a couru jusqu'à s'écrouler par terre, loin de toute habitation, c'est cette voix encore qui l'a félicité avant de se fondre à nouveau dans le silence.

Cette voix qu'elle n'a plus entendue avant que de longues années ne se soient écoulées.

Mushoku était avec elle depuis tout ce temps.

Et elle l'avait complètement oublié.

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Sa respiration s'est apaisée, elle n'est plus aussi précipitée, ses idées s'éclaircissent.

Elle réfléchit.

Pour la première fois, elle veut comprendre. Comprendre pourquoi ses peurs la hantent encore aujourd'hui alors que tous les autres ayant subi des enfances similaires ont réussi à laisser cette époque derrière eux.

Comprendre pourquoi elle a fui avec autant d'acharnement ses souvenirs, au point d'en oublier volontairement les petits moments de réconfort, ces instants si fragiles et précieux, au milieu de la grande détresse.

Une fois qu'elle s'était échappée, elle s'était méfiée de toutes les âmes qu'elle rencontrait. Qu'elle se méfie des mercenaires et des personnes similaires à celles qu'elle avait observé lors de sa captivité, cela n'avait rien d'étonnant. Mais elle n'avait fait aucune exception.

Pourquoi cette terreur irrépressible quelques jours plus tard, alors qu'elle cherchait quelque chose à manger et qu'une femme lui avait tendu une galette qu'elle venait de cuire ?

Elle avait toujours considéré sa captivité comme son premier souvenir. Et s'il y avait quelque chose avant ? Si elle avait tordu sa mémoire sur ces images-là, n'avait-elle pas pu le faire pour d'autres ?

Pouvait-elle retrouver ce qui s'était passé avant ? Ce qui l'avait amené dans cette geôle ?

Serrant les poings et les dents, respiration rapide, elle plonge volontairement pour la première fois dans le souvenir de la cellule. Parce qu'elle sait qu'elle n'y est plus seule. Il y a toujours eu cette petite voix pour la rassurer, l'encourager et l'aider.

Et au lieu d'avancer, elle essaye de partir en arrière, au jour d'avant, et celui encore d'avant. Elle se nourrit des échos entre les images, essaye de faire jaillir quelque chose de nouveau, d'inconnu et pourtant de vécu.

Jusqu'au jour où elle a débarqué dans cet enfer.

Et soudain, elle se revoit, toute gamine, en train de quémander à manger en souriant de toutes ses dents, confiante, pleine d'espoir.

Une vieille femme l'observe depuis un bout de temps. Peut-être a-t-elle une piécette ou un morceau de galette ? Peut-être même une pomme ?

Et justement, la femme lui fait signe de la suivre à l'intérieur et lui tend un bol de soupe.

Elle l'avale goulument avant de partir vers la porte en lançant un merci. La femme la retient et lui dit qu'elle peut dormir ici pour la nuit. Il va faire froid, l'hiver arrive.

La petite remercie et accepte, toute heureuse. Elle se pelotonne près du foyer, réconfortée par les flammes, ventre plein. Puis s'endort.

Quand elle se réveille, elle est dans une carriole brinquebalante.

Elle n'y voit pas grand-chose car une bâche la recouvre. Elle crie et demande ce qu'il se passe.

Une voix sèche lui répond de se taire.

Elle sent à nouveau la douleur de cette main qui broie son poignet pour la sortir de la carriole et l'emmener au centre d'une cour.

Des gens la dévisagent d'un regard froid et scrutateur.

Quelqu'un hoche la tête et donne des pièces à la vieille dame.

Elle en demande plus, marchande, obtient gain de cause.

Elle part sans même lui jeter un regard.

On la saisit et on l'emmène à l'intérieur. Elle se débat en hurlant et reçoit une raclée.

Elle cherche à s'enfuir, mord, griffe, hurle.

On l'entraîne de force dans une salle et on la bat.

A bout de forces et pliée par la douleur, elle s'écroule.

Quand elle se réveille, elle est dans la cellule avec les autres.

Elle essaye de partir la première fois qu'on les emmène dans la cour pour les nettoyer et les présenter à la salle des ventes.

On la bat à nouveau. Ils décident de ne pas la présenter pour l'instant, d'attendre qu'elle soit plus docile. On la ramène à la cellule.

Au bout d'un moment, elle comprend que les coups s'arrêtent quand elle se tait et fait la morte. Ils ne veulent pas trop abîmer la marchandise et évitent de la tuer ou de lui laisser des cicatrices durables.

Dans son esprit d'enfant, le lien est vite fait. Les coups s'arrêtent quand on fait la morte. Pour survivre, il faut attendre, attendre que ça s'arrête.

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Haletante, elle reprend contact avec la réalité, pour autant que ça en est une, prisonnière de son monde intérieur. Elle essaye de se calmer, s'assied dos bien droit contre le mur, genoux ramenés contre elle, bras qui les encerclent, cherchant à provoquer un vague sentiment de protection et de réconfort.

Sans l'intervention d'Omaeda, elle en serait toujours là aujourd'hui, à attendre que ça s'arrête.

Mais non, il y a autre chose. Lorsqu'elle était incapable de se défendre, c'était son seul moyen. Mais pourquoi n'arrivait-elle toujours pas à se battre alors même qu'elle avait une arme, qu'elle était entraînée, en bonne santé, forte ?

Pourquoi cette inertie, ce refus de riposter, de rendre coup pour coup ?

Surtout que cela ne l'avait pas empêché de tuer ses cibles, celles données par Soi Fon, ou celles dont elle avait constitué la liste, juste avant d'être acceptée dans l'Onmitsukido.

Qu'elle soit reprise par sa peur face à des personnes plus fortes qu'elle, c'était compréhensible. Elle se retrouvait alors dans le même scénario que lorsqu'elle était enfant, en position d'infériorité, de faiblesse, incapable de défendre sa propre vie, à la merci du plus fort.

Mais pourquoi était-elle tétanisée même face à des égaux ou des plus faibles qu'elle ?

Les souvenirs voltigent paresseusement dans sa tête, lui laissant désormais le loisir de les contempler. Elle se rend compte que c'est elle-même qui leur donnait ce rythme infernal, afin de ne pas avoir le temps d'en saisir un au passage.

Après sa fuite, elle avait renoncé à la mendicité. C'était trop dangereux pour une enfant. Elle avait recouru au vol afin de se procurer de quoi survivre. Méfiante, elle avait établi plusieurs cachettes tout autour de sa zone d'opérations et fuyait tous ceux qui l'approchaient.

Complètement sauvage et isolée, elle adoptait les instincts des bêtes, devenait aussi prudente et rapide qu'elles.

Et elle ne parlait pas. Elle ne parlait plus depuis qu'elle avait ouvert la porte à ces enfants enfermés avec elle. Plus depuis qu'elle avait entendu leurs cris alors qu'ils essayaient de s'échapper.

Est-ce qu'ils avaient réussi ?

Est-ce qu'au moins l'un d'entre eux avait réussi ?

Un autre souvenir se déploie dans son esprit, la happe et l'entraîne.

Une bouffée d'angoisse surgit en elle. Elle serre ses bras encore plus étroitement et franchit le pas dans le passé.

Elle se retrouve petite fille, des années après son évasion. Tapie dans l'ombre, derrière des tréteaux de bois et des tonneaux vides, elle attend que les maisons s'endorment.

Elle a repéré un poignard acéré, magnifique, dans une boutique. Elle a passé des jours à l'admirer de loin alors qu'il trônait sur l'étal de l'artisan. D'habitude, elle vole toujours en plein air, où l'on passe inaperçue et où les possibilités de distraction et de fuite sont multiples. Elle ne supporte plus de se retrouver dans des pièces sombres.

Mais ce poignard est étroitement surveillé par le marchand. Pour lui, elle va tenter de s'infiltrer dans la boutique malgré les mauvais souvenirs et le danger que cela implique. Elle a besoin d'une arme et ce poignard serait parfait pour sa petite main. Avec lui, elle pourra enfin se défendre.

Alors elle crochète la serrure. Elle a observé les voleurs qu'elle a pu croiser et s'est entraînée dès qu'elle en avait l'opportunité. Si jamais elle se fait à nouveau prendre, elle n'aura pas besoin de se procurer une clé.

La serrure cède, la porte s'ouvre avec un léger grincement. Faisant rapidement le tour de la pièce, elle repère enfin l'arme qu'elle convoite sur une table. Mais au moment où elle la saisit, une voix la fait sursauter.

Quelqu'un vient d'entrer à l'intérieur. Il bloque la sortie et tient une lanterne qui l'éblouit.

Son ombre paraît géante, démesurée et menaçante.

Elle ne fait pas un bruit, elle ne réfléchit pas. Fermant les yeux pour se protéger de la lumière, elle bondit.

Cette fois-ci, ils ne la prendront pas.

Elle veut sortir.

Elle va sortir.

Poignard bien calé dans sa main, elle donne un coup.

Ça aussi, elle l'a appris en observant. A part voler et parcourir la campagne, observer les autres de loin est sa seule occupation. C'est comme ça qu'elle a tout appris.

Elle sent le sang chaud couler sur sa main glacée par la nuit du dehors.

Elle se recule, dégage la lame, contourne l'obstacle et se retrouve à l'extérieur. Quelque chose la fait se retourner, un doute. Un détail.

Il n'y a personne d'autre.

L'action a duré à peine quelques secondes.

Personne n'a même réagi au cri sourd de celui qu'elle a poignardé.

Elle regarde en arrière.

Et découvre avec horreur le corps d'un garçon. Un garçon pas beaucoup plus grand qu'elle, un de ces enfants qui aurait pu se trouver lui aussi dans la cellule.

Il est affalé sur le sol alors que la lanterne, brisée, s'éteint.

Elle recule, horrifiée et part en courant.

Elle dévale le chemin, entre dans la forêt, se prend les branches et les racines, jusqu'à s'écrouler contre un arbre.

Elle regarde sa main ensanglantée qui tient encore le poignard bien précautionneusement.

Elle vomit, jette le poignard au loin.

Il commence à pleuvoir.

Elle ne sait pas trop où elle est, ne reconnaît pas l'endroit.

Trempée, grelottante, autant par froid que par horreur, elle cherche un abri.

Elle reconnaît enfin un drôle d'arbre. Elle a une cachette pas loin. Elle s'affale dans cette espèce de terrier qu'elle a trouvé et s'évanouit.

La fièvre et le délire la réveille quelques heures plus tard.

Elle vomit à nouveau.

S'écroule sur son grabat.

Elle est malade plusieurs jours d'affilé. Ses seuls souvenirs sont la pluie battante, l'alternance de lumière et d'obscurité et les images que son délire invoque dans sa tête.

Quand elle se réveille enfin, tête à peu près lucide, elle ne se souvient qu'avec difficulté des jours précédents. Ne sait plus trop comment elle s'est retrouvée dans cet état, ni même des rêves étranges qu'elle a pu faire. Tout se confond dans sa tête. Mais elle sait qu'elle doit manger si elle veut survivre.

Alors elle sort pour tenter de trouver de la nourriture.

Mais sa tentative est un échec.

Elle fuit et s'écroule au beau milieu du chemin, se disant que cette fois-ci, c'est la fin.

Lorsqu'elle se réveille à nouveau, elle est dans une salle propre et lumineuse, nettoyée et habillée d'un nouvel habit un peu rapiécé. Des voix d'enfants se font entendre au dehors. Des voix heureuses et joyeuses, qui crient, rient et jouent.

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Le cœur de Kohana bat à toute vitesse.

Elle avait tout oublié.

Oublié la voix qui l'encourageait, oublié la femme qui l'a capturé, oublié l'enfant qu'elle a éventré.

Cet enfant qu'elle a tué par simple réflexe, sans réfléchir, parce qu'elle avait peur et qu'elle voulait fuir.

Elle commence à comprendre.

Elle grelotte, et cette fois-ci, ce n'est pas à cause de la pluie.

Mais les souvenirs ne s'arrêtent plus.

Et elle se perd à nouveau dans les flots mouvementés de son esprit.

Depuis combien de jours est-elle ici, perdue dans ses pensées, ses cauchemars, ses peurs et les méandres de sa mémoire ?

Elle n'en a aucune idée.

Elle ne sait même plus ce qu'est le temps, sinon ce cours qu'elle tente de naviguer à grand peine pour en retrouver toutes les branches.

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- 54 ans après la défaite d'Aizen – 14 Août –

Le capitaine Kuchiki marchait d'un pas posé à travers le labyrinthe du Gotei. Les passants n'auraient rien remarqué d'anormal à sa posture, à son visage. Mais à l'œil plus aiguisé et accoutumé, il n'aurait pu cacher son air soucieux.

Il se rendait à la quatrième division, comme il en avait l'habitude depuis peu, environ deux fois par semaine.

Il avait demandé à Unohana de l'avertir quand il n'y avait personne, ne se sentant pas d'humeur à nouer une conversation avec d'autres visiteurs alors qu'il la veillait.

Un soir, Yachiru l'avait aperçu devant la porte de la chambre. Il s'apprêtait à entrer lorsqu'il avait entendu un bruit de conversation qui l'avait décidé à rebrousser chemin. On pouvait dire ce qu'on voulait sur cette enfant, elle était fine observatrice. Elle avait tout de suite compris et n'avait posé aucune question, se contentant d'un large sourire teinté de tristesse avant de rejoindre les autres visiteurs auprès de Kohana.

Depuis, elle venait le visiter régulièrement dans son bureau pour babiller. L'air de rien, elle arrivait toujours à lui communiquer le planning des visites afin qu'il repère les moments où il n'y avait personne. Elle discutait de tout et de rien mais il avait fini par remarquer que certains de ses commentaires et réminiscences avaient des liens avec la lieutenante de la seconde.

Depuis, il arrêtait de lui lancer des bonbons pour la faire fuir. Elle ne lui en réclamait même plus, mis à part ceux prévus par leur drôle de contrat, bien entendu. Il travaillait silencieusement pendant qu'elle papotait et gigotait à travers la pièce. Puis elle repartait aussi soudainement qu'elle était venue.

L'air ahuri et éberlué de son lieutenant qui n'y comprenait décidément rien avait même réussi à le dérider un bref instant.

Et elle n'oubliait jamais de lui donner les dernières nouvelles. Mais celles-ci ne changeaient jamais.

Aucun mouvement. Aucun signe de vie. Kohana restait plongée dans le coma, survivant seulement grâce au reiatsu qu'Unohana lui transmettait régulièrement.

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- 54 ans après la défaite d'Aizen – Dernière date connue : 4 Juillet

L'Ancien était mort.

Elle n'avait pas été assez rapide. N'avait pas réussi à le prévenir à temps.

L'Ancien était mort et toute son œuvre anéantie.

Elle était seule.

Encore.

Toujours, à nouveau, constamment seule.

La colère bouillonnait dans son ventre, le désespoir pesait sur sa nuque et le chagrin broyait ses poumons. C'était trop, beaucoup trop ! Pourquoi, à chaque fois que ça allait mieux, fallait-il qu'elle retombe dans cette spirale ? Elle poussait des cris et des gémissements rauques entrecoupés de longs sanglots silencieux, tête baissée sur la dépouille de ce père.

Mais malgré son chagrin, elle restait toujours sur le qui-vive. Elle repéra immédiatement les bruits de pas qui se dirigeait vers eux.

Relevant la tête, elle distingua un mercenaire au loin qui avait l'air de retracer son chemin tout en cherchant quelque chose. Elle se cacha immédiatement parmi les arbres environnants.

« Bon sang, où est-ce que j'ai pu foutre cette sacoche. J'parie qu'c'est la lanière qu'a cédé. Depuis l'temps qu'y fallait qu'j'la remplace. En plus, les autres vont pas m'attendre. J'ai intérêt à m'dépêcher si j'veux pas qu'y m'laissent en plan. »

Il ne faisait absolument pas attention à son environnement, persuadé que seules ses victimes l'entendaient.

Kohana sentit la rage dans son cœur se convertir en lame acérée. Sa colère avait trouvé une cible, un défouloir. Elle regarda rapidement autour d'elle et repéra une pierre tranchante.

Alors qu'il se baissait vers le sol pour mieux chercher ce qu'il avait perdu, elle visa la nuque et tira.

Il s'écroula, assommé par le choc.

Alors, elle s'approcha, saisit son arme et l'acheva d'un geste.

Lâchant le coutelas, elle recula de quelques pas et contempla le spectacle.

Les larmes jaillirent de plus belle. Elle était à la fois ivre de cette victoire facile et de la colère qui ne s'était pas apaisée. Et cette douleur qui lui étreignait le cœur sans vouloir la lâcher.

Un par un, elle saisit les corps des enfants pour les porter jusqu'à la maison en feu. Le corps de l'Ancien fut le dernier. Il commençait déjà à s'évaporer mais elle n'en avait cure.

Elle voulait au moins leur offrir un simulacre de sépulture.

La nuit était tombée mais la maison était encore un énorme brasier rougeoyant quand elle eut terminé.

Assise face à ce bûcher improvisé, larmes séchées et voix rauque, Kohana parla enfin.

« Désolé l'Ancien. J'peux pas être la tite fleur qu'tu voulais pour ce foutu monde. J'en ai trop vu, trop fait. J'peux pas faire ça. J'en serai jamais capable. Pardon, l'Ancien. J'pourrai pas réaliser ton rêve. J'pourrais pas changer cette pourriture. Mais y a une chose dont j'suis capable. Et j'arrêterai pas tant qu'je serai encore en vie. J'vais retrouver tous les salopards qui vous ont tué, et ceux qu'ont ordonné l'massacre. Et j'les tuerai. Tous. C'était pas c'que tu voulais. Mais c'est tout c'que j'peux faire.

Tu sais, l'Ancien, ça m'brûle trop à l'intérieur. C'est trop dur. Si j'les laisse en vie, ça continuera de m'brûler sans répit. Et ils continueront à faire des morts sur leur passage. Alors j'te fais la promesse que j'vais débarrasser le monde d'eux.

Parce qu'ils vous ont tué, parce qu'à cause d'eux, j'suis à nouveau seule dans c'foutu monde de merde, et parc'que tant qu'personne les arrêtera, ils continueront. J'vais trouver leur nom. Pi, faudra qu'j'devienne plus forte, histoire que ce soit pas eux qui m'tuent. J'me souviens d'ces soldats. Les shinigamis, non ? Tu m'en parlais parfois. Tu voulais qu'j'aille chez eux après, non ? Bah, j'irai. Mais pas pour les raisons qu'tu voulais. J'apprendrai tout c'que j'peux là-bas. A m'battre, à travailler l'reiatsu et tout ça. Et quand j'serai prête, j'les traquerai. Y m'verront pas venir, tout comme tu les a pas vu venir.

Et quand l'dernier s'ra mort, … Chais pas.

Chuis fatiguée l'Ancien. Fatiguée de m'débattre et de fuir toujours. J'ai l'impression qu'on s'acharne contre moi. Et j'en peux plus.

Après, l'Ancien, après tout ça… j'crois que j'me laisserai tomber par terre, et j'attendrai d'partir.

Parce que c'est trop dur. Que j'me suis battue tout c'temps, mais là, j'y arrive plus.

Pardon l'Ancien. Finalement, t'aurais p'têtre dû m'donner un autre nom. »

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Les larmes ont jailli à nouveau sur son visage. Elle pourrait compter sur les doigts d'une main le nombre de fois où elle a pleuré. Et comme les autres fois, elle porte les mains, étonnée, sur son visage, afin de recueillir cette eau salée qui jaillit de ces yeux.

Le lendemain matin, elle avait réuni quelques affaires puis s'était mise en route. Elle avait voyagé pendant plusieurs mois jusqu'à atteindre le premier district. Elle ne s'était arrêté que pour reprendre des forces, rassembler de nouvelles provisions, avant de continuer, inlassablement.

A l'époque, la douleur avait été pire que tous les coups qu'elle avait pu recevoir.

Mais étrangement, elle ne ressent plus cette brûlure insupportable aujourd'hui, alors qu'elle revit les pires moments de sa vie. De l'amertume, de la tristesse, oui. Mais le feu qui rageait à l'intérieur s'est apaisé.

Aujourd'hui, elle est spectatrice. Le temps a appliqué ses baumes et elle arrive à garder la tête suffisamment froide pour essayer d'obtenir la réponse à ses pourquoi.

Et elle comprend. Elle comprend qu'en effet, elle n'a jamais eu de difficulté pour exécuter les coupables, si ce n'est la peur qu'ils ne l'attrapent avant qu'elle ne les atteigne. Ils étaient coupables et les exécuter revenait pour elle à sauver les vies de toutes leurs futures victimes. A tenter d'enrayer la propagation des crimes et des atrocités. Elle avait l'impression de faire justice à chacune de ces vies-là qu'elle tranchait. Mais il suffisait qu'ils la repèrent, et elle redevenait l'enfant criblée de souvenirs et de coups.

Mais quand elle affrontait des innocents, des collègues, des camarades, des personnes dont elle savait pertinemment qu'ils ne voulaient pas son mal, elle devenait comme tétanisée. Hantée, sans se le rappeler, par le corps de ce garçon dans la boutique, mort parce qu'elle était venue voler un poignard et avait réagi instinctivement à sa peur. Elle était terrifiée par l'idée de leur nuire, comme elle lui avait nui, irrémédiablement, violemment, esquissant un pas du côté des tortionnaires.

Le poison de ses souvenirs l'avait paralysée. La douleur qu'il provoquait la faisait fuir toujours plus loin. Elle avait refusé l'aide des médecins qu'on lui proposait, parce qu'elle ne supportait pas d'affronter tout cela une nouvelle fois.

Quelle idiote elle avait été.

Elle s'était elle-même embourbée dans des sables mouvants, refusant de faire le pas nécessaire pour s'en sortir, refusant les brûlures alors qu'elle s'arracherait à l'emprise de la boue qui l'engloutissait.

Mais ces brûlures n'auraient pas duré, et elle se serait retrouvée saine et sauve sur le roc solide, si seulement elle avait accepté d'affronter ses cauchemars.

Cette stagnation, cette paralysie dans tous ses faits et gestes, avait été provoquée par sa seule bêtise et son aveuglement. Étourdie par la douleur, enivrée par la colère, elle avait contribué à creuser le trou dans lequel elle se retrouvait aujourd'hui.

La culpabilité la rongeait de l'intérieur face aux conséquences de son entêtement et de cette peur maladive qui avait lestés chacune de ses actions. Et en même temps, son souffle se faisait plus profond et régulier alors qu'un doux sentiment de soulagement envahissait tous ces membres.

Elle comprenait enfin. Et, pour la première fois, elle entrevoyait une petite lueur.

Elle ouvrit brusquement les yeux.

Ce n'était pas seulement une impression.

Les murs de sa cellule étroite et sombre s'effaçaient peu à peu.

Avec un rire étranglé, vacillant un peu, elle se releva lentement puis marcha droit devant elle, franchissant cette barrière qui l'avait tenue si longtemps enfermée.

Mais alors qu'elle n'avait dépassé que de quelques pas les limites de sa prison, elle buta à nouveau sur un obstacle.

Au soulagement succéda à nouveau l'appréhension.

Lentement, méthodiquement, elle suivit de la main le nouveau mur qui lui barrait la route.

L'enceinte était plus grande, moins sombre. Mais là encore, il n'y avait aucune issue.