Parce qu'en ces temps de canicule une petite baignade s'impose, profitez bien du début de ce chapitre :) Bel été à tous !

Katymyny : Merci à toi ! Voilà déjà la réponse à la première question.


Chapitre 23 - Échange de bons procédés

« C'est très bien, Drago, continuez. Allongez-vous bien dans l'eau…

-Bravo, mon chéri ! l'encouragea Narcissa. Tu t'en sors merveilleusement ! »

La vie était un réservoir inépuisable de surprises, philosophait à part soi Pyrrhus Pinkerton. Quelle pythie surdouée aurait pu prédire qu'il assisterait un jour à pareille scène : Narcissa Malefoy, protégée du soleil sous une capeline d'osier et un parasol, assise sur une chaise longue dans le jardin de Nate van der Waals, pendant que Nate lui-même apprenait à nager à un Drago au corps pâle équipé d'une ceinture de flotteurs ? Pip aussi faisait partie du tableau, sa tâche consistant à distraire les deux chiens de Nate afin qu'ils ne s'approchent ni de la piscine, ni de la chaise de Narcissa, le tout sans quitter son rôle de chauffeur-factotum – son amitié avec l'acteur restait un secret jalousement gardé.

La proposition de Nate d'offrir des cours de natation n'avait d'abord suscité chez les Malefoy qu'un haussement de sourcils mi-dédaigneux, mi-horrifié. Le jeune acteur avait habilement su jouer de l'inquiétude maternelle – « Il a vraiment failli se noyer, vous savez. Entre les fêtes au bord de l'eau et les promenades en mer, un accident est si vite arrivé. » – mais Drago s'était révélé plus difficile à convaincre. Il avait fallu que Pip s'en mêle et fasse remarquer, mine de rien, que c'était bien dommage que les enfants de sang pur ne sachent pas nager alors que tous les Moldus, tous les Moldus apprenaient dans leur jeune âge ; qu'il était lui-même bien content que sa mère lui ait fait prendre des leçons, car ainsi il pouvait profiter des rouleaux du Pacifique au lieu de rester vissé au rivage en ayant l'air d'une poule mouillée ; mais que, bien sûr, la peur de l'eau ne se commandait pas. Drago en avait blêmi de colère dans la Cadillac blanche qui amenait les Malefoy au Nightingale pour l'inauguration tant attendue.

Du point de vue de Narcissa, la soirée avait été un succès, à ceci près que Drago n'avait pas cessé de faire la tête, ruminant les paroles de Pip. Déjà acquise aux arguments de Nate, sa mère lui avait asséné le coup de grâce :

-« Si tu veux rester plus vulnérable qu'un Moldu, libre à toi, mais veille à ce que nos employés ne l'apprennent jamais, avait-elle déclaré sévèrement. Ton père ne supporterait pas que des non-sorciers se moquent de son héritier. »

La fierté virile de Drago ne lui laissait pas d'autre choix que de relever le défi.

C'était un fin calcul de la part de Nate, se disait Pip en lançant la balle à Boo, le berger allemand. Tout en le consacrant professeur et protecteur de Drago, ces séances dans la piscine lui donnaient l'occasion d'exhiber son corps hâlé sculpté par la boxe et soigneusement épilé. Les lunettes de soleil de Narcissa ne permettaient toutefois pas de savoir si elle profitait pleinement du spectacle. De son côté, Nate se félicitait d'avoir fait effacer l'hirondelle qui, il y a peu encore, lui surmontait la raie des fesses.

-« Il est bientôt dix-sept heures », appela Mrs Malefoy depuis sa chaise longue.

Ce qui signifiait que la leçon touchait à sa fin. Drago rejoignit l'échelle d'une brasse maladroite mais efficace. Nate, lui, se hissa en souplesse hors de l'eau en prenant appui sur le bord le plus proche de Narcissa.

-« Rien ne presse, vous savez, dit-il. Vous pourriez rester dîner, tous les trois, à la bonne franquette.

-Vous savez bien que non », répondit-elle avec l'ombre d'un sourire, et il n'insista pas.

Nate savait parfaitement, en effet, que les Malefoy devaient rentrer se changer avant de dîner puis de filer au Nightingale, mais il persistait à poser la question, faisant de ce bref échange un rituel auquel Narcissa se pliait de bonne grâce – auquel il avait réussi à la plier, corrigea Pip, admiratif. Si l'acteur était né sorcier, quel Serpentard il aurait fait !

« -Il faudra que je vous fasse goûter une de mes spécialités, un de ces jours, poursuivit Nate. Sans être un cordon bleu, il paraît que je suis plutôt doué… Mais ce sont mes amis et ma famille qui le disent, alors je ne sais pas si c'est vraiment vrai. Quelque chose me dit que vous ou Drago ne chercheriez pas à me ménager si ce n'était pas bon, ajouta-t-il malicieusement.

-Vous pouvez en être sûr », confirma Narcissa.

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Le moins qu'on puisse dire, c'est que la tuerie perpétrée fin avril dans un monastère yougoslave fit un heureux : Severus Rogue, sommé par sa hiérarchie de réintégrer séance tenante les bureaux du TNT afin d'aider son équipier à confirmer ses sinistres soupçons, ne se le fit pas dire deux fois. Après avoir relâché dans les marais baltes une flopée de Pitiponks stérilisés et encore étourdis par leur mésaventure, il bondit sur le premier Portoloin qui se présenta : peu lui importait le nombre de correspondances tant qu'il s'éloignait au plus vite de ce pensum de malheur ! Et si, en plus, cela faisait grimper le montant de sa note de frais, ça n'en était que mieux !

La scène de crime avait été visitée, examinée, photographiée et placée sous scellés bien des jours plus tôt par les forces de police moldues qui avaient emporté une bonne partie des meubles et objets comme pièces à conviction. Après autopsie, les corps avaient été inhumés ensemble dans le cimetière du monastère, où la stèle qui marquait leur tombe commune perpétuait le souvenir du massacre – du martyre, disait-on. Il n'y avait aucun suspect mais, pour certains habitants de la région, le coupable était évident : quel être pouvait disparaître sans laisser de trace après avoir massacré une trentaine de personnes ? Quelle créature se serait déchaînée au point d'inonder non seulement le sol, mais aussi les murs, du sang de ses victimes ? Qu'est-ce qui tuait à coups de griffes et de crocs tout en présentant une apparence humaine ? Ce fait paraissait certain car le couvent ne possédait qu'une seule entrée, que le frère portier n'aurait assurément pas déverrouillée pour livrer passage à un animal sauvage. En outre, après les meurtres, la porte avait été refermée à clé de l'extérieur…

« -Et n'oublions pas qu'il s'agit d'un lieu sacré, observa Roman. On ne peut pas leur reprocher d'y voir l'œuvre du diable. »

Fait intéressant : lorsqu'ils interrogèrent l'un des policiers chargés de l'enquête, qui parlait hongrois aussi bien que Rogue, il leur apprit que les vieillards superstitieux du coin, qui avaient tous un avis sur l'affaire, s'accordaient à désigner ce prétendu démon tueur de moines par des mots de patois qui signifiaient « vampire » ou « loup-garou ». La version officielle du déséquilibré anticlérical possédant un chien dressé à tuer restait, elle, privilégiée par les autorités et tous les Moldus qui ne croyaient pas au surnaturel.

Aidé par le Veritaserum que Rogue avait versé dans son café pendant qu'il suivait du regard les pérégrinations d'une mouche sur son plafond – car le sortilège de Confusion lancé par Roman dès qu'il leur avait ouvert sa porte l'avait rendu passablement étourdi – l'enquêteur ne leur cacha pas que cette explication ne satisfaisait personne : il restait bien trop de zones d'ombre, bien trop de questions sans réponse. Mais comme il n'y avait aucun survivant et que le monastère taillé dans le roc même de la montagne se dressait au bout d'une route fort peu fréquentée, il était impossible de déterminer qui était venu jusque-là dans le but exprès d'éliminer tous les habitants humains du lieu, pour quelle raison, et comment il s'y était pris.

« -Tout ce qu'on peut dire, c'est que les moines l'ont laissé entrer, déclara l'inspecteur d'une voix pâteuse en regardant la mouche faire sa toilette, à présent posée sur la soucoupe de sa tasse de café. Je parle d'une seule personne parce qu'on n'a retrouvé qu'un seul jeu d'empreintes hormis celles des victimes, idem pour les poils et les cheveux : ceux qui ne viennent pas des moines proviennent de la même personne, apparemment. Mais le labo peut se tromper, ou peut-être que les autres tueurs portaient des gants et des charlottes sur les cheveux, ou qu'ils étaient chauves, allez savoir… On a du mal à croire qu'un type tout seul puisse faire une chose pareille. Mais d'un autre côté, un gang de tueurs de moines surgis de nulle part, ça ne tient pas debout. Et dans un cas comme dans l'autre, ça n'explique pas les traces de pattes et les morsures de loup. Parce que les experts sont formels : ce n'était pas un chien, mais un putain de loup. Sauf qu'on n'a pas trouvé de poils de loup. Pas un seul. Qu'est-ce que vous dites de ça ?

-J'en dis que les poils de loup-garou redeviennent humains après la pleine lune, marmonna Roman au sortir du domicile de l'enquêteur. Il faut qu'on mette la main sur quelques-uns de ces échantillons pour les comparer à ceux qu'on a déjà. Ça suffira pour identifier Greyback, si c'était bien lui. »

Ce ne fut pas compliqué, grâce aux indications du policier et à quelques Confundo adroitement placés.

« -On pourrait se prendre pour les Men in Black », plaisanta Roman qui, ces temps-ci, n'en finissait pas d'effacer la mémoire des gens.

N'ayant pas d'enfant moldu pour le tenir au courant des sorties cinéma, Rogue ne comprit pas la référence.

« -C'est bien lui, confirma-t-il après analyse de quelques cheveux gris subtilisés parmi les pièces à conviction. La comparaison magique ne laisse aucun doute. »

Bien qu'attendu, ce résultat laissa Rogue songeur. La férocité extrême du crime ne le choquait pas : venant d'un Greyback enfermé pendant toute la pleine lune avec trente Moldus sans défense, elle ne devait étonner personne. Qu'il ait agi avec préméditation ne le surprenait pas non plus, c'était une vieille habitude chez le loup-garou qui, pendant la guerre, se transformait à proximité du domicile de ceux qu'il choisissait pour victimes. Il avait dû toquer à la porte du monastère, pauvre vagabond en quête de nourriture et d'un abri pour la nuit. Peut-être les moines ignoraient-ils tout de l'avis de recherche lancé contre lui : ces gens-là lisaient-ils les journaux ? Une fois entré, il lui suffisait de laisser le frère portier refermer derrière lui puis, à ce moment-là ou plus tard, de lui subtiliser la clé. Il y avait un double dans la cellule de l'abbé, qui n'avait pas dû être plus difficile à voler. Greyback avait jeté toutes les clés dans un fossé au bord de la route après être sorti en verrouillant derrière lui.

Non, ce qui intriguait Rogue, c'était la chronologie des faits. D'après le rapport du médecin légiste, la tuerie s'était déroulée en trois phases distinctes. La première avait débuté plusieurs heures avant la pleine lune : des meurtres au couteau et, déjà, à la grande horreur des enquêteurs moldus, des morsures sur les cadavres, causées par des dents puissantes et acérées mais indéniablement humaines. En fait, l'une des victimes était morte la gorge ouverte à coups de dents et non de ses blessures par arme blanche. Le légiste notait que le meurtrier devait présenter des canines proéminentes et très pointues ; Rogue ne se souvenait pas d'une telle particularité chez Greyback, mais il n'avait jamais examiné sa denture, ni de près ni de loin. Une première série de sept corps avait ainsi été retrouvée, dissimulés aux regards dans des recoins isolés du monastère : dans la cave enfouis sous la réserve de charbon, derrière le tas de bûches au fond du jardin clos, dans le puits, dans le poulailler, sous les lits de l'infirmerie. Greyback avait dû tuer un par un tous ceux sur lesquels il pouvait tomber sans témoin à portée d'oreille, pendant les offices peut-être. Sa soif de sang était-elle déjà si violente ? Il y avait peut-être des raisons à ces meurtres : voler la clé du frère portier, par exemple, qui faisait partie des toutes premières victimes, ou éliminer des moines trop soupçonneux ? Ces crimes n'en restaient pas moins d'une rare barbarie.

Du carnage perpétré pendant la pleine lune, il n'y avait que peu de choses à dire. Les dix-huit hommes morts au cours de la nuit semblaient tous avoir été attaqués, parfois mis en pièces, par un animal tout de griffes et de crocs, qui les avait débusqués dans leurs lits, coursés à travers les couloirs et jusqu'à la chapelle que certains avaient atteinte sans parvenir à la barricader à temps. Rogue avait vu la scène dans l'esprit de l'enquêteur qui en avait perdu le sommeil : il y avait de quoi, en effet. Sans doute mis en appétit par la chasse, Greyback s'était nourri de quelques bons morceaux, préférentiellement des entrailles encore chaudes.

Par extraordinaire, cinq moines avaient survécu à la pleine lune ; mais, sans la clé, ils ne pouvaient pas sortir. Greyback les avait tous trouvés, un à un, où qu'ils se soient cachés, aidé sans doute par ce flair dont il s'était autrefois vanté devant Rogue, une capacité qu'il gardait même sous sa forme humaine. Ceux-là avaient été tués en quelques coups de couteau précis, sans fioriture. La frénésie de violence était passée, semblait-il.

« -C'est la première fois qu'il tue aussi sans être transformé, nota Roman d'une voix morne. Tu crois qu'il voulait empêcher les survivants de donner l'alerte ? »

Il ne semblait guère croire lui-même à cette hypothèse. Les survivants n'avaient pas manqué après le massacre du concert de la Pleine Lune, ce qui n'avait pas empêché Greyback de se volatiliser bien avant l'arrivée des Aurors. Il avait dû tout aussi facilement disparaître dans la forêt qui couvrait le flanc montagneux où était bâti le monastère. Certes, le témoignage des moines aurait aussitôt déclenché l'alerte auprès des forces de police magique. Se sachant recherché, le loup-garou avait-il voulu se montrer prudent ? Ou s'agissait-il seulement de « finir le travail » ?

« -Et ce déchaînement sur ses premières victimes, poursuivit Roman, c'est… c'est inexplicable. »

Pas tant que ça, se dit Rogue en songeant au visage marqué de Bill Weasley. Greyback n'était pas transformé quand il lui avait infligé ces blessures, à coups de dents s'il se souvenait bien. À l'époque, c'est vrai, il s'était laissé emporter par l'ivresse de la bataille… Choisir sa victime, attendre le moment propice, la tuer sans se faire surprendre, dissimuler le corps : morsures ou pas, cela restait assez différent.

« -Ce n'est plus seulement un loup-garou sadique. C'est un tueur psychopathe, comme disent les Moldus, conclut Roman. Donc ce n'est plus de notre ressort.

-Sauf pour les meurtres commis pendant la pleine lune, corrigea Rogue doucement. Voilà qui créé une situation juridique tout à fait particulière. Je me demande s'il y a des précédents…

-On dirait que ça t'amuse », constata Roman, réprobateur.

Il comprenait que John soit content d'être de retour. Par ailleurs, entendre de la bouche d'un autre la description d'une scène de crime était bien moins éprouvant que la découvrir soi-même. Pour autant, le nombre total de victimes des trois pleines lunes suffisait à donner des sueurs froides, sans parler de cette nouvelle tendance de leur cible à tuer avant et après ses transformations. Même le froid et misanthrope Jonathan Hind ne pouvait prendre cela à la légère !

En vérité, Rogue ne se sentait pas amusé. La lycanthropie, la folie sanguinaire, la personne même de Greyback le dégoûtaient toujours autant, et ce qu'il avait vu dans l'esprit du policier moldu lui avait donné la nausée. Mais, comme le soulignait Roman, ils ne traquaient plus une banale brute utilisant sa maladie comme une arme : désormais, Greyback commettait aussi des meurtres de sang-froid – certes plus ou moins frénétiques. Ce qui rendait son cas beaucoup plus intéressant.

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« -Vous savez qui ils sont, n'est-ce pas ? s'enquit le gouverneur.

-Nous prenons toujours nos renseignements avant de conclure une affaire, confirma le gobelin. Je suppose que vous aussi ? Ce n'est pas pour rien, sans doute, qu'on vous appelle Corneille Avisée. »

Le gouverneur opina du chef, un sourire sibyllin aux lèvres. Son visage encadré de longs cheveux d'un noir brillant portait encore les marques de la dragoncelle dont il venait de guérir. Son nom de baptême était Silver Douglas ; lors de sa quatrième année d'études à Ilvermorny, l'école américaine de sorcellerie, il avait pris l'habitude de se faire appeler par ce surnom shoshone que lui avait donné son grand-père – il était alors en pleine période de revendication de ses origines amérindiennes. Le surnom lui était resté : apparemment, il plaisait à ses électeurs.

« -Drôles de gens, ces Malefoy », commenta-t-il sobrement, et le gobelin hocha la tête à son tour.

Cette rencontre n'avait rien d'officiel. Le gouverneur de la Californie magique et le représentant du trust gobelin propriétaire, entre autres, du champ de courses hippogriffiques de l'État ainsi que du Nightingale, s'étaient croisés pour la première fois lors de l'inauguration du cabaret. C'était Mrs Malefoy en personne qui les avait présentés l'un à l'autre. Qu'ils se retrouvent aujourd'hui au Club, le bar-restaurant du champ de courses, résultait d'un pur hasard, assurément. Et, si le gobelin avait tenu à offrir un verre à l'homme politique, ce n'était que par simple politesse, bien entendu.

« -Le mari est en prison, à ce qu'il paraît ? nota le gouverneur. Vous pensez qu'elle cherche à « se refaire une vertu », comme on dit vulgairement, en frayant avec les Non-Maj' après les avoir persécutés ?

-Possible, répondit prudemment le gobelin. Mais elle est assez intelligente pour ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier.

-Les gobelins en plus des Non-Maj' ? sourit Douglas.

-Les sports hippogriffiques en plus du Nightingale, compléta le gobelin. L'actionnariat, la gérance, les amitiés intéressées, les partenariats… Elle tisse son réseau de relations comme une araignée sa toile.

-Et vous ? releva Corneille Avisée en sirotant son café noir. Pourquoi le Nightingale ? Vous teniez tant que ça à posséder une salle de spectacle non-maj' ? »

Question mystère, le sourire du gobelin n'avait rien à envier à celui du gouverneur.

« -Non-maj', non-maj'… répéta-t-il rêveusement. Puisque nous en parlons, nous aimerions beaucoup doter le Nightingale d'une deuxième salle… Une salle qui ne serait accessible qu'aux membres de la communauté magique. Il serait tellement dommage que les talents de maîtresse de cérémonie de Mrs Malefoy soient réservés aux clients non-maj'. Vous ne trouvez pas ? »

Corneille Avisée acquiesça. Lors de l'inauguration, il s'était fait la réflexion qu'il retournerait volontiers au Nightingale, à l'occasion. Dans l'état actuel des choses, à moins d'une nouvelle soirée spéciale, cela ne pourrait se faire qu'en se mêlant au public non-maj'. Difficile, dans ces conditions, d'y inviter des hôtes de marque ou des relations d'affaire.

« -Cela nécessiterait beaucoup d'aménagements, réfléchit-il tout haut. Il ne faudrait pas que des clients non-maj' tombent par hasard sur cette deuxième salle… Ni le personnel, ni les artistes.

-Il n'y a aucune inquiétude à avoir du côté du personnel, assura le gobelin. Mrs Malefoy poursuit son chantier de renouvellement de l'équipe. Elle a eu la bonne idée de faire passer une annonce dans la presse magique afin de cibler les parents non-maj' de sorciers ainsi que les Cracmols : autant de gens parfaitement aptes à travailler auprès de Non-Maj' aussi bien que de membres de la communauté magique.

-Excellente idée, approuva le gouverneur Douglas.

-Bien sûr, les contacts entre clients Maj' et Non-Maj', possibles dans la première salle ouverte à tous, seront strictement encadrés, poursuivit le gobelin. Nous ne voulons prendre aucun risque. En fait, nous pensons qu'il est beaucoup plus prudent de favoriser les rencontres dans un contexte garantissant le respect du Code International du Secret Magique plutôt que de les laisser se produire elles-mêmes sans surveillance, comme cela peut arriver dans n'importe quel lieu de divertissement non-maj' fréquenté par des sorciers.

-Plus prudent et plus profitable, susurra Corneille Avisée. Ai-je raison de supposer que la clientèle magique du Nightingale sera aussi huppée que la non-maj' ? Et que, parmi de tels clients, il s'en trouvera sûrement quelques-uns pour mettre à profit ces rencontres encadrées afin de nouer de fructueuses relations d'affaire avec des Non-Maj' ?

-Cela peut aussi déboucher sur des relations plus personnelles dont le taux de population sorcière de l'État sera le premier à bénéficier, répliqua le gobelin, doucereux. Bien sûr, nous rappellerons à nos clients non humanoïdes que la loi leur interdit d'entrer en contact direct avec des Non-Maj'. »

Mais comment garantir son respect, dès lors qu'un bon déguisement empêcherait lesdits Non-Maj' de se douter de quoi que ce soit, songea le gouverneur. Combien d'arrangements officieux pourraient ainsi se conclure autour d'un verre, dans la lumière tamisée du cabaret ? Et combien de temps faudrait-il pour que ces petites entorses à la règle, une fois couronnées de succès, conduisent à modifier la loi en faveur des créatures magiques ?

« -Votre dossier devra être particulièrement convaincant pour obtenir le permis de construction magique, remarqua Corneille Avisée Douglas. Votre contexte réglementé pourrait créer des situations dangereusement proches de l'illégalité », observa-t-il d'un ton léger en avalant les dernières gouttes de l'excellent café du Club.

Le gobelin ne se départit pas de son sourire. Au contraire.

« -Quel meilleur gage pourrions-nous donner que l'appui du gouverneur en personne ? »

L'intéressé ne haussa même pas un sourcil. Pour quelle autre raison les gobelins auraient-ils arrangé cette rencontre ?

« -Vous devez vous douter que mon absolue confiance en votre bonne foi nécessite quelque stimulation » énonça-t-il.

Le gobelin ne tiqua pas. Pour quelle autre raison le gouverneur aurait-il accepté cette entrevue ? Pour autant, il se garda bien d'annoncer un chiffre : Silver Douglas n'était pas connu pour sa vénalité. La stimulation dont il parlait devait être d'une nature différente.

« -Un autre café, peut-être ? proposa-t-il simplement. Ou bien un bourbon ? Comme vous le savez, nous n'avons que le meilleur. »

Douglas le savait d'autant mieux qu'il était propriétaire de la distillerie qui fournissait le Club. Le gobelin adressa un claquement de doigts impérieux à la jeune sorcière qui assurait le service ; celle-ci revint aussitôt avec deux verres de Thunderbird Spirit aux reflets ambrés. Corneille Avisée leva son verre et le fit lentement tourner dans la lumière, observant le chatoiement du liquide.

« -Ce rafraîchissement de l'équipe opéré par Mrs Malefoy, dit-il d'une voix songeuse sans cesser d'examiner le verre. Il inclura tout de même quelques sorciers, dites-moi ?

-Il en faudra pour assurer la sécurité, confirma le gobelin, et administrer le sortilège d'Amnésie si cela s'avère nécessaire. »

Il attendit. Silver Douglas semblait perdu dans sa contemplation. Au bout d'un moment, le gobelin n'y tint plus.

« -Vous avez peut-être quelques noms à nous suggérer ? »

Le gouverneur sourit. Il huma l'arôme du bourbon puis posa son verre sur la table sans y avoir goûté.

« -Moi personnellement, non. Mais le Département de la Sûreté magique, certainement. Des gens dont on peut être certains qu'ils n'ébruiteront pas les secrets qu'ils pourraient surprendre dans un endroit tel que le Nightingale.

-Secrets de polichinelle concernant les rivalités amoureuses des uns et les rancunes mesquines des autres, j'en suis persuadé, balaya le gobelin.

-Sans doute, sans doute… Et peut-être aussi, de temps en temps, quelques petits arrangements entre certaines personnes… L'alcool a tendance à délier les langues, je ne vous apprends rien… Et puis, parfois, une simple rencontre s'avère significative, même sans qu'on puisse en entendre un traître mot.

-Vous croyez ? fit innocemment le gobelin. Dans ce cas, en effet, mieux vaut éviter d'employer des commères.

-Les agents de la Sûreté sont astreints au secret professionnel le plus strict, rappela Corneille Avisée. Ils ne répéteront rien à personne.

-Sauf à leurs supérieurs », nuança le gobelin.

Le sorcier et la créature magique échangèrent un regard qui signifiait clairement que chacun avait conscience du profit que l'autre retirerait de cet arrangement.

« -Mais, bien sûr, cela ne nous concerne pas, conclut le gobelin d'une voix douce. Seules nous intéressent les affaires internes du Nightingale, dit-il en levant son verre.

-Et j'avoue que ce beau projet m'intéresse aussi, déclara le gouverneur qui leva également le sien. Je vous souhaite qu'il réussisse. »

Ils trinquèrent.

En regagnant son bureau après cette intéressante conversation, le gouverneur Corneille Avisée se demanda comment le directeur de la Sûreté magique prendrait la nouvelle. Placer des espions dans un endroit aussi stratégique que promettait de le devenir le Nightingale, cela devrait le faire sauter de joie. D'un autre côté, les gobelins connaîtraient l'identité de ces espions, eux ne prendraient donc pas le risque de tenir au cabaret des conversations qu'ils préféraient garder secrètes. À moins, bien sûr, qu'ils ne se méfient pas des bonnes personnes…


Bon, je sens qu'au prochain chapitre, nous connaîtrons enfin le nom du nouveau Ministre britannique de la Magie (il est temps !). Kingsley, Enys, Pandora Nott, un candidat surprise de dernière minute : vous voteriez pour qui ?