20

Aiko avait profité du sommeil d'Ace pour quitter la cabine alors que le soleil se levait à peine. Malgré la présence trop proche de cet homme, elle avait réussi à dormir et ainsi récupérer de la veille. Le plus gros inconvénient fut de résister à la chaleur que produisait le pirate. La chasseuse ne comprenait que trop bien les raisons qui poussaient ce dernier à être si peu vêtu même dans le froid. Il était à lui tout seul une bouillotte humaine.

Un épais brouillard entourait le navire, rendant l'atmosphère lourde. Aiko fut étonnée de voir autant de monde déjà debout. Matt, installé depuis un moment à la barre, lui fit un signe discret. Elle se dirigea vers lui, désirant en savoir plus sur la situation.

— Bien dormi ? lui demanda-t-il d'une voix basse.

— Si on ôte le fait que j'ai dû partager la cabine d'Ace, ça va. Avec ce temps les matelas en plus ne sont pas prêt de sécher. D'ailleurs, comment ça se fait ce temps ? Et pourquoi tu chuchotes ? Je n'ai jamais vu autant de monde si tôt.

— En raison de la météo. On ne voit absolument rien et dans la nuit, avant que cette brume ne s'installe, nous avons repéré des navires de la Marine. Ils sont sûrement encore à proximité.

— Et on ne réveille pas Ace ?

— Oh ! Oh ! Tu t'inquiètes que notre cher capitaine soit mis au courant.

— Hein ! Pas du tout. Je demandais juste.

— Cela ne fait qu'une heure et demie qu'il dort. Il a passé la nuit sur le pont pendant que toi tu dormais paisiblement.

— Fallait me réveiller.

— Tu sais naviguer ? demanda-t-il pour changer de sujet.

— Non.

— Au moins c'est clair. C'est vrai qu'en ville, il a fallu te garder à l'œil pour que tu ne te perdes pas.

— Vas-y moque-toi de moi.

— Rends-toi. dans ces cas-là à la vigie et remplace Wil. Cela fait six heures qu'il est là-haut.

— D'accord.

— Tu es bien obéissante aujourd'hui. Où sont partis ta fougue et ton côté rebelle ?

— Pas très loin. Je m'ennuie juste et pour le moment j'ai besoin de vous pour arriver à la prochaine île.

— Je pourrais croire que tu comptes te faire la belle.

Aiko ne répondit pas et se dirigea vers la vigie. Au moins là-haut, personne ne tenterait à nouveau de la convaincre de faire partie de l'équipage. Elle avait beau avoir une prime sur sa tête dorénavant, elle espérait retrouver son ancien statut. Wil fut heureux de la voir le remplacer. Il allait pouvoir dormir et ne se fit pas prier pour redescendre sur le plancher. La chasseuse put admirer le soleil percer timidement à travers le brouillard. Par chance pour les Spades, au moment où tout se dégagea enfin, les navires de la Marine ne furent plus en vue.

Vers neuf heures, Spike rejoignit Aiko avec un encas pour elle. Elle le remercia de l'un de ses rares sourires. Elle mourrait tellement de faim qu'elle en baissa sa garde. Spike ne fit aucune remarque et préféra profiter de ce rare moment où sa nouvelle partenaire de bordée se comportait naturellement. Il lui tint compagnie une bonne heure avant de descendre pour remplacer Matt à la barre.

Aiko fut remplacée à son tour en fin de matinée. Le temps était très clément dorénavant et la mer plutôt calme. Le navire approchait d'une nouvelle île. La chasseuse était plutôt contente, elle allait pouvoir réparer sa cabine et surtout, elle pourra probablement dormir sur la terre ferme. Même si finalement, Ace l'avait laissé tranquille, elle ne souhaitait pas renouveler ce partage de lit. Cela avait eu, pendant un long moment, l'effet de la déstabiliser. D'ailleurs, elle l'était à chaque fois qu'il était trop proche d'elle. C'était un problème qu'elle tentait de cacher du mieux qu'elle pouvait.

Ace se leva après seulement quatre heures de sommeil. Il avait volontiers prolongé un peu, mais une journée difficile s'annonçait. Le navire était sérieusement endommagé et avec Matt, il devait faire le point précis avant la prochaine escale. Il ne fut pas étonné de ne pas voir Aiko à son réveil. Toutefois, il remarqua près du lit, les sabres de la jeune femme. D'ordinaire, elle ne les quittait pas, se sentant plus en sûreté avec. Ace préféra les laisser à leur place. Elle viendrait bien les récupérer à un moment.

En sortant sur le pont principal, il trouva tout l'équipage occupé à des menues réparations. Le grand mât était en train d'être consolidé avec des planches et du cordage. Malheureusement, il n'était plus utilisable pour la vigie et même la grande voile.

— On en est où ? questionna-t-il Matt.

— Le cordage devrait tenir. La voie d'eau dans la deuxième cale est entièrement colmatée. La moitié de nos provisions sont impropres à la consommation.

— Les cabines ?

— Toujours inutilisables. Mais d'après Spike, on arrive sur une île. On a dévié avec la tempête, dons ce n'est pas notre destination initiale.

— Le principal est de pouvoir amarrer quelque part pour le remettre en état.

— C'est sûr que là, c'est plus que bienvenue. J'espère qu'on trouvera un charpentier.

— Au pire on prendra un autre bateau.

Matt observa quelques instants son capitaine avant d'éclater de rire. Il savait Ace capable de voler un bateau. Le seul problème serait de transférer rapidement les effets de tout le monde et d'avoir la cale pleine pour reprendre dans la foulée la mer. Enfin, ils n'en étaient pas encore là. L'équipage devait déjà rallier la prochaine île en un morceau. Les deux hommes levèrent en même temps leur regard, en entendant Aiko descendre de la deuxième vigie. Malgré sa tenue, elle se déplaçait sans le moindre problème. Elle sauta sur le pont, quand elle fut à moins de trois mètres. Elle passa à côté d'eux sans leur prêter la moindre attention.

— Dommage, ce matin elle était plus abordable, commenta Matt. Elle s'est même inquiétée que tu ne sois pas debout avec le brouillard et le danger de la Marine.

— Vraiment ?

— Elle n'a même pas rechigné à monter à la vigie, alors qu'elle se levait à peine et ne s'était pas restaurée.

— Elle commence peut-être à s'adapter, en déduisit Ace.

— Vu comment elle vient de t'ignorer, je doute. Ou alors, il n'y plus que toi qu'elle ne peut voir en peinture.

— Elle n'a pas de chance, en plus je suis le capitaine.

— Terre en vue ! cria l'homme à la vigie.

Enfin une bonne nouvelle, commenta Ace. Aiko, Trévor et Esteban, allez faire l'inventaire des cales et des dortoirs, de tout ce que l'on doit remplacer. Doc' je te laisse ton infirmerie.

Aiko s'arrêta dans sa marche et se retourna vers Ace. Il le faisait exprès. Matt devait lui avoir dit qu'elle venait de faire un tour de vigie, sans compter qu'il l'avait vu descendre. Il pouvait bien lui laisser quelques minutes de repos. Elle se retint de lui dire clairement ce qu'elle pensait en cet instant précis.

— Allez viens la gamine. Plus vite on s'y met et plus vite on en aura fini, intervint Trévor.

— Ne m'appelle pas gamine, pirate.

— Tiens notre chère chasseuse au sale caractère est revenu, annonça Spike. Ça change de tout à l'heure. Dommage, j'aimais bien l'autre facette.

Aiko n'en revenait pas. Ils avaient tous décidé de s'y mettre ce matin. Pour une fois qu'elle rendait service sans rechigner. Ça lui apprendrait d'être aimable. La prochaine fois, elle resterait dans son coin. Elle quitta le pont pour s'enfoncer dans les cales avant de faire un meurtre. Matt avait déjà fait une bonne partie du travail. À la fin, Aiko s'éclipsa discrètement dans sa cabine. Elle voulait se changer avant d'accoster.

Dehors tout le monde se prépara à amarrer le navire au port le plus proche. L'île était maintenant visible pour chacun des pirates. Ils avaient tous hâte de mettre pied sur la terre ferme. Ils avaient besoin de se remettre de leurs émotions.

— Ace, intervint Spike. On ne devra pas dépasser les deux jours sur l'île. Notre log pose risquerait de changer de cap et on s'éloignerait de notre réel objectif.

— On fera au mieux. Au pire, cela ne nous retardera qu'un peu. On n'est pas vraiment pressé. On a la vie.

— Et pour Aiko.

— Je ne pense pas qu'elle tente quoi que ce soit. On va la laisser un peu respirer.

— Tu es vraiment sûr ?

— Elle a déjà beaucoup changé. Et si on continue d'être sur son dos, elle partira même avec une prime sur sa tête. Cela ne l'empêchera pas d'avoir aussi du travail, lança Ace avec sourire.

Plusieurs navires mouillaient au port. Les plus petits étaient dédiés à la pêche. Deux autres navires pirates étaient amarrés un peu à l'écart. Pour le reste, il s'agissait de navires marchands. Aiko observait plus précisément les deux bateaux pirates. Avec un peu de chance, elle allait pouvoir se faire une ou deux primes. Elle avait besoin de renflouer sa bourse. Le seul problème était de savoir comment elle pouvait les livrer à la Marine sans se faire attraper elle-même.

Cette situation la fit soupirer un peu plus. Décidément, sa situation était plutôt compliquée. Elle ne fit pas attention à l'arrivée d'Ace à ses côtés. Ce dernier suivit du regard la direction de celui de la chasseuse et sourit en devinant son problème. Une idée germa alors dans son esprit.

— Tu es douée pour te faire discrète ? lui demanda-t-il tout en la faisant sursauter.

— Pourquoi cette question ?

— J'aurais une petite mission pour toi.

— Comme si j'allais accepter de travailler pour toi.

— Écoute au moins avant de dire non.

Aiko l'observa droite dans les yeux avant de reporter son attention sir le port. Le capitaine des Spade prit cela pour un accord muet de continuer.

— On ne pourra pas faire réparer en moins de deux jours notre navire. L'idéal serait donc de le remplacer. Sauf que cela coûte une blinde.

— Je ne vois pas le rapport avec ma discrétion.

— Tu pourrais aller visiter les deux navires pirates et nous choisir celui qui s'adaptera le mieux pour la suite de notre traversée.

— Quoi ? Tu veux voler un navire ?

— Ben quoi ? Ils appartiennent à des pirates après tout. Ce n'est pas comme si on volait d'honnêtes gens.

Aiko sembla pensive. La répartie d'Ace n'était pas mauvaise. Et puis si elle livrait ces pirates, le navire finirait probablement désossé. Ce n'était donc pas un mal à la fin. Mais qu'est cela lui apporterait de faire ça ? Pour le moment, elle n'en était pas gagnante pour deux sous. Et puis cela voulait dire aider des pirates, ce qui ne l'enchantait guère.

— En acceptant, dis-toi que tu pourras te choisir ta propre cabine.

— Vraiment ?

— Tout à fait. Je t'en fais la promesse.

— Pour ce que vaut la promesse d'un pirate. Au fait, c'est quoi comme île ?

— On n'en sait rien, mais nous serons fixés très vite. N'oublie pas tes sabres si tu restes seule. On est à l'abri de rien.

— Rester seule ? Tu ne vas pas me coller deux chiens de garde ?

— Non. En revanche tu auras aussi ton lot de tâches. Enfin ce volume dépendu de si tu acceptes le petit travail.

— Qui te dit que je ne vais pas en profiter pour prendre la tangente. Après tout, je suis venue sur Grand Line en me cachant au fond d'une cale.

— Je pense que cette mauvaise expérience t'a appris que les cales ne sont pas confortables.

— J'ai combien de temps ?

— Ce soir minuit. Je t'attendrai ici.

— Avec ton fruit du démon, on irait beaucoup plus vite pourtant.

— Je sais, mais les gars n'ont pas encore récupéré de la tempête.

— Ils sont où mes sabres ?

— Où tu les as laissés hier soir en te couchant. Mange un morceau et attends un peu avant d'y aller. Tu peux en profiter pour te balader dans les rues attenantes au port.

Aiko avait du mal à croire qu'Ace lui laissait autant de liberté. C'était louche tout cela. Il devait cacher quelque chose. Elle se dépêcha tout de même de récupérer ses armes. Elle n'avait même pas prêté attention ce matin qu'elle ne les avait pas attachés. Quand elle retourna sur le pont, les opérations d'arrimage avaient débuté. Elle se tint à l'écart, jetant un œil au port. Elle devait trouver la meilleure approche possible pour visiter les deux navires. En plein jour, cela ne serait pas possible. De ce qu'elle apercevait, il y avait vraiment trop de monde pour réussir sa mission. Elle allait devoir attendre la nuit tombée, en espérant qu'aucun des deux ne quitta l'île d'ici là.

Les maisons et échoppes qui bordaient le port n'étaient pas très élevées, tout aux plus deux étages. L'animation était bien présente. Les pêcheurs venaient de rentrer avec leurs prises et la vente à la criée attirait la foule. Une grande foire avait lieu dans la grande avenue perpendiculaire. Aiko était étonnée de ne pas avoir les gens paniquer à la vue d'un navire pirate. Peut-être le fait d'être sur Gand Line rendait les choses plus simples. À moins qu'un important dispositif de défense dissuadât les pilleurs. Il n'y avait qu'une façon de le savoir et c'était de découvrir cette ville.

Comme promis, Ace la laissa déambuler seule. Elle n'avait en tout cas senti la présence d'aucun des Spades. Après une première heure un peu tendue tout de même, elle commença à apprécier cette liberté retrouvée. De part et d'autre de la grande avenue, elle trouva des vendeurs ambulants. Il y avait vraiment de tout et n'importe quoi, et surtout des choses inutiles pour elle. Elle croisa quelques pirates ennemis occupés à boire et importuner les filles. Leurs têtes ne lui disaient vraiment rien.

Au bout d'un moment, elle préféra regagner le port et inspecter les vas et vient des gens pour saisir l'occasion de monter à bord de l'un d'eux. Cette fois elle croisa des Spades. Inconsciemment leur présence la rassura. Ses pas la rapprochèrent du premier navire. Il possédait approximativement la même dimension que celui qu'ils avaient actuellement. Les pirates de l'équipage étaient en train de charger des caisses et des tonneaux. Le départ pour eux était donc imminent, et cela n'arrangeait pas forcément ses affaires. La deuxième à une dizaine de mètres plus loin faisait deux fois la taille du leur. L'inconvénient était le manque de pirates pour le faire naviguer. Elle ne s'y connaissait pas vraiment en bateaux, mais dans sa logique, la navigation devait être plus difficile.

Sans même voir l'intérieur, son choix se posa sur le plus petit. Maintenant, elle devait savoir pour quand était le départ. S'il passait encore une nuit au port, elle était persuadée que la surveillance serait en baisse. Tout le monde voudrait profiter des tavernes et des filles de joie. Ce serait pour eux l'occasion de le voler. Mais cela voulait dire aussi qu'ils ne pourraient eux-mêmes profiter des joies d'une escale. Le soleil n'était pas encore couché et elle décida de retourner sur leur navire en attendant. Elle avait oublié sa bourse pour pouvoir boire une bière. Sur le trajet, elle fut interpelée par Spike qui se dirigeait avec deux autres Spades vers une taverne.

— Aiko, ça te dit de venir jouer aux cartes avec nous ?

— Non, je dois retourner au navire, j'ai oublié ma bourse.

— Ne t'en fait pas, on arrivera bien à te payer une chope.

Aiko était vraiment tentée de pouvoir déguster un bon alcool. Elle finit par accepter. Après tout, cela lui changerait les idées en attendant d'aller jouer les touristes. Elle avait en prime de fortes chances de croiser des membres de l'équipage dont elle lorgnait le bateau.

Ace n'était pas descendu à terre avec le reste de l'équipage. Depuis qu'il avait soumis l'idée à leur dernière recrue de voler un bateau, il avait réfléchi à toutes les possibilités. Il échangea longuement avec Matt. À deux, ils commencèrent à rassembler les affaires qui devraient être embarquées sur leur nouveau navire. Quelques gars les aidèrent à remonter sur le pont les coffres de chacun. Tout était mis à l'abri des regards pour ne pas attirer l'attention.

En observant le quai, Ace aperçut Aiko partir avec Spike, Trévor et Esteban. C'était une bonne chose qu'elle alla se détendre un peu et elle ne semblait pas être sous la contrainte. Il était tenté de les rejoindre, mais il savait qu'elle se braquerait aussitôt.

— Drôle de ville, commenta Wil en remontant sur le navire.

— Comment ça ?

— Il n'y a pas d'alcool dans les tavernes.

— Ne déconne pas. Ça craint là. J'en connais qui ne vont pas apprécier.

— Tu m'étonnes. Que cela soit dans les tavernes et même dans les boutiques.

— Et les navires marchands ?

— S'ils en ont, c'est au fond de leur cale.

— La nuit ne va plus tarder à se coucher. Ça te tente une visite de fond de cale ?

— Plutôt deux fois qu'une Ace.

— On va utiliser la chaloupe. Il faut être discret le temps qu'Aiko visite les navires pirates.

— Elle a accepté.

— Je pense. J'ai sorti un argument qui l'a intéressé fortement.