my fire never goes out (i rise from my scars)
Chapitre 27
oOo
Une guerrière.
C'est ce que Cersei a l'impression d'être chaque fois que sa main se referme autour de la poignée de son épée. Oh, elle est encore loin de bien se débrouiller, et même si son orgueil ne l'admettra jamais, un enfant de dix ans s'en sortirait probablement mieux qu'elle, mais tout ça importe peu.
Elle est en train d'apprendre à se battre.
(Elle a l'impression que Jaime est avec elle dans ces instants, elle revit les souvenirs d'une époque perdue, le temps où ils pouvaient échanger leurs vêtements, où ils étaient identiques.)
Un matin, quand Alyssa réussit à la désarmer pour la vingtième fois, Cersei réalise vraiment qu'elle est ce qu'on peut appeler quelqu'un de bien.
Pas une seule fois elle ne s'énerve, pas une seule fois elle ne perd patience, elle lui parle d'une voix douce et corrige sa posture avec un léger sourire sur les lèvres, elle lui dit qu'elle progresse quand bien même ce n'est absolument pas le cas, elle lui offre toujours une orange quand elles ont terminé et essuie le jus qui lui coule sur le menton de ses doigts graciles.
(Alyssa est tout ce que Cersei ne sera jamais et pourtant elle ne la trouve pas faible, pas du tout, plus maintenant.)
« Mon frère se moquerait de moi s'il me voyait, » soupire t-elle alors qu'elles s'assoient sur le bord d'une fontaine.
« Tyrion ? »
« Oh... sûrement. Mais ce n'est pas à lui que je pensais. »
Comme toujours quand elle mentionne brièvement Jaime, son regard se remplit d'appréhension, comme si elle venait d'avouer un crime odieux.
« Je pense qu'il serait fier de vous, » répond tranquillement Alyssa.
« Ça ne vous dégoûte pas ? » finit-elle par lâcher, incapable de garder cette question plus longtemps.
Alyssa se contente de lui sourire tristement.
« On ne choisit pas qui on aime. »
« Je l'aimais plus que tout, » révèle Cersei.
Elle a l'impression qu'on lui retire une partie du poids qui pèse en permanence sur ses épaules, le poids d'un secret qu'elle n'a jamais pu véritablement partager qu'avec Tyrion.
« Je sais... je sais que c'était censé être mal... mais pour nous, ça semblait si bien. Si naturel. Il connaissait tout de moi, je connaissais tout de lui, nous ne formions qu'un. »
Alyssa l'écoute attentivement et ne semble nullement décidée à la juger – Cersei poursuit.
« Nous nous aimions tellement que nous nous haïssions, parfois. C'était si facile, au début. Nous étions aussi haïssables l'un que l'autre – moi sans doute plus que lui, je pense. Je le détestais quand il entendait mon mari me chevaucher de force et le laissait faire. Il me détestait quand je m'en prenais à Tyrion. Mais malgré ça... nous nous aimions. Passionnément. »
Les larmes lui montent aux yeux.
« Et puis un jour, Jaime est parti. Je lui en ai voulu de m'abandonner au milieu de ces vautours qui cherchaient à dépiauter notre famille. Je l'ai attendu, je l'ai attendu si longtemps. »
« Mais il est revenu, n'est-ce pas ? »
« Oui. Je me rappelle de ce jour comme si c'était hier. Quand je l'ai vu... je ne l'ai pas reconnu. Il était sale, amaigri. Et il avait une main en moins. J'ai... j'ai mal réagi. Je me suis demandé où était passé mon beau jumeau doré. Et il ne s'agissait pas que de son apparence... je sentais qu'il avait changé. C'était comme si un étranger l'avait remplacé, comme si l'homme qui était revenu n'était plus vraiment mon autre moitié. »
Elle se mord la lèvre, soudainement honteuse.
« Je l'ai repoussé. Non, pire que ça. Je l'ai détesté. Sur la route du retour, il a voyagé en compagnie d'une femme qui se prenait pour un chevalier... elle s'appelait Brienne. Ils ont fait une mauvaise rencontre en chemin et des hommes ont voulu la violer. Jaime l'a sauvée. »
Elle plante son regard dans celui d'Alyssa, son regard où se remettent à danser les ombres et les cicatrices du passé.
« J'étais hors de moi. Je ne comprenais pas comment il avait pu la sauver elle alors qu'il avait laissé Robert faire pendant des années et des années. J'étais jalouse. Je l'ai repoussé... rien n'a plus jamais été pareil après ça. Nos enfants sont morts les uns après les autres. Nous nous aimions toujours mais quelque chose s'était fissuré. Quand j'ai appris que j'étais enceinte... j'ai cru à un miracle. »
Cersei ne peut s'empêcher de sourire en songeant à Joanna.
« J'ai cru que c'était un nouveau départ, une nouvelle chance. Mes rêves de jeune fille idiote sont revenus... je me suis vue épouser Jaime et régner avec lui sur les Sept Couronnes, je nous ai imaginés élever notre enfant ensemble. J'étais heureuse. Bien sûr, tout a fini par s'effondrer. J'ai repoussé Jaime avec mes mensonges. Il est parti. J'ai tout perdu, absolument tout. Je pensais que je ne le reverrais jamais mais il est revenu, il est revenu pour me sauver. Et il est mort. »
(Parfois, il lui arrive de penser qu'elle aurait dû mourir avec lui et qu'ils auraient dû quitter ce monde comme ils y sont entrés, ensemble.)
« Il méritait mieux, » conclut Cersei. « Beaucoup mieux. »
Les yeux d'Alyssa brillent étrangement.
« Je suis désolée. Je suis désolée que vous l'ayez perdu. »
« Ne le soyez pas. C'est de ma faute. Il serait encore en vie si j'avais fait d'autres choix. »
Elle se lève et brandit de nouveau son épée.
« Je dois honorer sa mémoire, à présent. »
Cersei ferme les yeux et imagine un autre monde, une autre vie où elle s'entraîne à l'épée avec Jaime et où Joanna, assise sur les genoux de Tyrion, les regarde avec de grands yeux rieurs.
Une autre vie où elle a fait de meilleurs choix.
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(Une vie où son âme n'est pas aussi sombre. C'est trop tard pour celle-ci alors qu'importe si elle se salit de nouveau les mains ?)
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Cersei s'est mise en chasse.
Les lionnes chassent en troupeau, aussi n'a t-elle pas cherché à dissuader Alyssa de l'accompagner.
(Elle n'est pas la seule à avoir envie de se venger, après tout.)
Il émane de Gaelon Nargaris une aura de puissance et d'arrogance qu'il est impossible d'ignorer. Depuis qu'elles se sont mises à le suivre discrètement dans les rues bondées de Pentos, elles ont pu constater à quel point il inspirait le respect et la peur. Ce n'est pas le genre d'homme qui craint que quelqu'un va un jour se mettre sur son chemin.
Il se déplace rarement seul, deux gardes l'accompagnent presque en permanence. Cersei est contrariée par ce détail mais ceci n'entache nullement sa détermination.
Elle veut tuer cet homme qui a osé s'en prendre à elle de la plus vile des façons, et elle le tuera.
« Nous ne pouvons pas espérer l'atteindre de cette façon, » dit-elle un jour à Alyssa. « Il nous faut attendre qu'il soit seul. »
Alyssa soupire.
« J'imagine que vous avez raison. »
Elle semble complètement découragée et tourne les yeux vers le ciel bleu.
« Alyssa. Regardez-moi. »
Elle s'exécute.
« Vous aurez votre vengeance. Je vous le promets. »
Ses yeux clairvoyants sont deux puits sans fond où Cersei a l'impression de se noyer.
Est-elle en train de contempler mon âme ?
« Je vous crois. »
Pour appuyer ses paroles, Alyssa la serre contre elle et l'embrasse sur la joue avant d'enfouir le visage dans son cou.
Cersei en a le souffle coupé.
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(Alyssa semble lui faire confiance presque aveuglément et ça lui fait peur, n'a t-elle pas compris que Cersei ment comme elle respire et qu'elle finit toujours par briser toutes les promesses qu'elle fait ?)
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Cersei finit par trouver, bien sûr.
Elle sait exactement quand agir, elle sait exactement à quel moment Gaelon sera le plus vulnérable. Elle prépare son plan avec minutie, exactement comme quand elle prévoyait de faire exploser le Septuaire de Baelor.
Elle n'a pas le droit à l'erreur.
(Un seul faux pas et elle le paiera de sa vie – Joanna et Tyrion le paieront de leur vie. Elle ne peut pas échouer.)
Le jour précédant la prochaine réception de Stallor, Cersei se procure un flacon d'essence de belladone.
« Demain, » dit-elle à Alyssa lorsqu'elles se retrouvent un peu plus tard.
La jeune femme écarquille les yeux et c'est comme si elle prenait soudainement conscience de ce qu'elles s'apprêtent à faire, comme si ce dont elle rêve secrètement depuis des années était sur le point de devenir réel, et peut-être qu'elle n'est pas aussi prête qu'elle le pensait.
« D'accord, » répond t-elle doucement.
Pour une raison inexplicable, le cœur de Cersei se serre.
« Êtes-vous sûre de vouloir faire ça, Alyssa ? » demande t-elle. « Vous êtes... vous êtes pure. Le meurtre est un poison. Une fois qu'on tue, il n'y a pas de retour en arrière possible. Vos mains seront souillées pour toujours. »
« Je sais, » répond t-elle. « Mais... j'ai besoin de cette revanche. J'en ai besoin pour avancer, pour me libérer de ces chaînes qui m'entravent depuis tant d'années déjà. Vous... vous comprenez, n'est-ce pas ? »
« Bien sûr. »
Plus que vous ne l'imaginez.
Alyssa lui prend les mains et les serre fort.
« Merci, » murmure t-elle. « Sans vous... je n'aurais jamais le courage de faire ça. »
« Ne me remerciez pas, » dit sombrement Cersei. « Pas encore. »
Après un dernier signe de tête, elle se dégage doucement de son emprise et fait demi-tour.
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(Alyssa ne devrait pas la remercier – c'est à cause de Cersei qu'elle va noircir son âme.)
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Tyrion ne se doute de rien, il n'est pas au courant de la tournure tragique que va prendre la soirée et c'est tant mieux. Cersei rechigne à le mettre en garde, il semble si heureux, il court après Joanna à travers la pièce et la petite fille rit aux éclats.
« Mon petit lionceau va être bien sage, ce soir, n'est-ce pas ? » lui demande t-il quand il finit par l'attraper.
Elle lui tire les cheveux et continue de rire.
Elle ne sera pas comme moi. Elle n'aura pas à l'être, elle n'aura jamais de sang sur les mains. Nous la protégerons.
Ils confient Joanna aux domestiques et s'apprêtent à descendre quand Cersei retient Tyrion par le bras.
Leurs regards se croisent.
« Ne bois pas le vin. »
« Quoi ? Qu'est-ce que tu veux dire ? »
Une lueur de peur apparaît dans ses yeux.
Il sait.
Et Cersei sait qu'il sait.
« Ne bois pas le vin, c'est tout. »
Et elle le lâche, puis reprend sa route comme si de rien n'était.
(Elle ne regrette pas de le lui avoir dit. Elle sait qu'il n'essayera pas de l'arrêter. Il ne la privera pas de sa vengeance.)
Alyssa est déjà là lorsque Cersei apparaît. Elle la rejoint aussitôt.
« Et maintenant ? » chuchote t-elle.
« Maintenant... nous attendons, » répond Cersei. « Ce ne sera pas long. »
Elle ne peut retenir un sourire de satisfaction en voyant les magistrats vider rapidement leurs verres. Cersei l'a appris à ses dépens, ce n'est qu'une question de minutes.
Les magistrats sont bientôt plongés dans une torpeur dont ils ne parviennent pas à identifier la cause.
Ils sombrent dans l'inconscience sans s'en apercevoir et s'écroulent sur le sol. Tyrion, qui pour une fois a fait ce qu'elle lui disait, se tient dans un coin de la pièce et écarquille les yeux.
« De la belladone, » murmure t-il. « De la belladone dans le vin. »
Sans faire plus longtemps attention à lui, Cersei fait un signe de tête à Alyssa et toutes les deux s'approchent de Gaelon avant de lui saisir les bras et les jambes.
« Cersei... » dit Tyrion.
« Tu peux boire, maintenant, » coupe t-elle. « Il ne faut pas que tu sois conscient quand les autres se réveilleront. Tu éveillerais les soupçons. »
Sans vérifier s'il lui obéit ou pas, elle traîne Gaelon à l'extérieur avec l'aide d'Alyssa. Le soleil achève de se coucher, les rues sont désertes. Les gardes se sont aussi évanouis – ils ont bu le même vin que les magistrats.
Personne ne les verra.
« Nous devons faire vite, » dit Cersei.
(Oh, ce qu'elle aurait aimé le torturer, lui infliger une mort lente et douloureuse, lui faire payer ce qu'il lui a fait, ce qu'il a fait à Alyssa. Elle n'en aura pas le temps.)
Cersei a subtilisé un couteau dans les cuisines. Elle s'agenouille face à lui. Il est toujours profondément endormi.
« Vous avez dû vous sentir incroyablement puissant quand vous avez abusé de nous. Vous ne l'êtes plus tellement, maintenant, pas vrai ? »
Son sourire est cruel. Ce qu'elle aimerait qu'il la regarde, qu'il se rende compte qu'elle est sur le point de le tuer, qu'il supplie pour sa vie comme elle l'a supplié de la lâcher.
Sans tergiverser davantage, elle lui tranche la gorge. Alyssa détourne aussitôt le regard.
Cersei se redresse et le regarde se vider de son sang pendant quelques secondes.
Sa main n'a pas tremblé.
(Meurtrière un jour, meurtrière toujours.)
Prenant bien garde de ne pas tacher sa robe, elle jette le couteau ensanglanté dans un épais massif de roses – personne ne le retrouvera jamais.
« Venez, » souffle t-elle à Alyssa, qui a le teint étrangement pâle.
Une fois revenues dans la salle de réception, elles s'emparent d'un verre de vin et boivent à leur tour.
« A tout à l'heure, » dit Cersei.
Elle va s'allonger à côté de Tyrion, ferme les yeux et s'endort.
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(Sa revanche a un goût amer, cette fois, le goût d'une âme pure entachée de sang.)
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« Cersei ? Réveille-toi. »
Cersei bat des paupières et trouve Tyrion penché au-dessus d'elle. Elle se redresse péniblement. Les autres magistrats sont déjà réveillés et chuchotent à voix basse, anxieux. Alyssa, accrochée au bras de Norio, lui jette un regard inquiet.
« Ils ont trouvé le corps de Gaelon, » lui apprend Tyrion quand elle se lève, les jambes encore tremblantes. « Personne ne comprend ce qui a bien pu se passer... »
Stallor répète à qui veut bien l'entendre que non, il n'a pas empoisonné le vin et qu'il n'a aucune explication à fournir. Cet événement vient de rompre l'équilibre de leur petite vie tranquille et ils sont de toute évidence complètement dépassés.
Tant mieux.
Norio, exaspéré, finit par se racler la gorge et donner quelques directives, parmi lesquelles faire rapatrier le corps de Gaelon chez lui et se retrouver le lendemain pour tenter de déterminer ce qui a bien pu se passer.
« Notre présence n'est pas nécessaire, » lui murmure Tyrion. « Allons-y. »
Cersei essaye de croiser le regard d'Alyssa une dernière fois mais elle lui tourne le dos. Elle se résout donc à suivre Tyrion hors de la pièce.
« Comment tu te sens ? » lui demande t-il une fois qu'ils sont seuls.
Elle hausse les épaules.
« Je ne sais pas. »
Elle esquisse à peine un sourire quand elle retrouve Joanna. La petite fille dort à poing fermés. Tyrion ordonne à la domestique qui était chargée de la surveiller de préparer un bain. Cersei ne réagit pas et effleure la joue de son petit lionceau.
Du sang sur mes mains. Jamais sur les tiennes.
Elle laisse Tyrion l'attraper par le poignet et la guider jusqu'à la baignoire.
« Ça te fera du bien. »
D'un air distrait, elle retire sans robe sans même vérifier qu'il ait bien tourné la tête et se glisse dans l'eau. Elle peut presque la voir se rougir sous l'effet du sang invisible qui la recouvre.
Tyrion s'assoit contre la baignoire et se met à lui parler de choses et d'autres dans une tentative maladroite de la distraire. Cersei lui répond à peine et se frotte la peau de manière presque inconsciente.
(Ce n'est pas la première fois qu'elle a assassiné quelqu'un, pourtant. Qu'est-ce qui est différent, cette fois ?)
Quand elle s'allonge sur le lit un peu plus tard, elle soupire longuement.
Elle se sent vide.
La vengeance a un goût particulièrement décevant.
« Je suis là si tu veux en parler, » lui murmure Tyrion.
Cersei laisse échapper un rire amer.
« Il n'y a rien à dire. Ce n'est qu'un peu plus de sang sur mes mains. Je suis un monstre, après tout. »
Et elle ferme les yeux.
Les mots que prononce ensuite son petit frère lui font l'effet d'une chandelle dans l'obscurité.
« Tu sais... je pense que tu n'es pas un monstre. Tu as fait beaucoup de mal... mais on t'a fait beaucoup de mal à toi aussi. »
Cersei ne fait pas de cauchemars, cette nuit-là.
