Chapitre 20 :

Harry flottait, loin de son corps, loin du monde… Loin de tout…

Il était enfermé dans le placard et tout le reste n'était qu'un rêve… un rêve qui ne l'intéressait plus… Il voulait rester là, bien au chaud, réfugié dans l'obscurité étriquée et rassurante de ces quatre murs…

Puis, une lueur. La lueur d'une bougie. Que l'on posait sur sa petite étagère branlante.

- Ah, Harry, te voilà.

Harry se redressa. Un vieil homme dans une longue robe violet pale se tenait tout recroquevillé avec lui, dans le placard, et Harry se demanda comment il faisait pour tenir ici, dans cet espace étroit. Comment était-il arrivé ? Il ne le connaissait pas. Ou peut-être que si ? Il ne savait plus...

- Tu es bien, ici, dans le noir ?

Harry haussa les épaules.

- Oui, je crois. Je suis bien, ici.

Le vieil homme le fixa d'un regard perçant sous ses lunettes en demi-lunes.

- Tu ne veux pas sortir ? Voir tes amis ?

Harry fronça les sourcils.

- Je n'ai pas d'amis. Est-ce que je vous connais ?

L'homme acquiesça d'un signe de tête.

- Vous êtes… mon ami ?

Un sourire illumina le visage du vieil homme.

- Je suis ton ami, en effet. Mais tu en as d'autres, tu sais, des amis. Ils sont tous très inquiets pour toi. Tu devrais sortir d'ici et aller leur dire bonjour, tu ne crois pas ?

Le coeur d'Harry s'emballa à toute allure.

- Non… non !

La panique le saisit et le vieil homme s'accroupit à ses côtés, posant doucement la main sur son coeur.

- Pourquoi "non" ?

- Ca fait mal… très mal… je ne sais pas… pourquoi… c'est… terrible… je préfère… rester là.

- Tu préfères rester là, tout seul, dans le noir, que de prendre le risque ?

Harry enfouit sa tête dans les draps miteux de son misérable matelas et sanglota.

- Je ne veux plus sortir. Je suis déjà sorti et ça a fait… très mal.

- Ah oui ? Tu veux bien me raconter ?

- Je ne sais plus très bien… mais je sais que j'aimais très fort quelqu'un et qu'il m'a trahi. Je me souviens que ça faisait très très mal. Et j'ai l'impression… c'est comme si… j'avais perdu quelqu'un…

- Quelqu'un que tu aimais ?

- Quelqu'un que j'aimais… quelqu'un que j'ai trahi.

- Ah, dit Dumbledore avec compassion. Je vois. Tu sais, je te comprends et j'aimerais te dire que si tu sors, tu iras beaucoup mieux, mais effectivement, ce sera dur, très dur. Mais je peux t'assurer, Harry, que tu ne seras pas seul.

- Vous êtes sûr ?

- Je suis sûr.

Harry contemplait le bois de la porte fermée de son placard.

- Est-ce que… celui que j'ai perdu… est-ce qu'il est mort ?

Dumbledore lui caressa la joue avec une tendresse sans pareille.

- Oh, oui, Harry, je suis désolé.

Le menton d'Harry se troubla.

- Et est-ce que... l'autre personne… j'ai tellement peur…

- Harry, il ne t'a pas trahi. Il est malheureux, lui aussi. Je sais que c'est dur, mais il faudrait que tu sortes d'ici pour aller lui parler…

- Je ne veux pas lui parler ! Je ne veux plus jamais le voir, plus jamais, plus jamais, plus jamais !

Il se secouait dans tous les sens, les mains sur les oreilles, les yeux fermés et crispés.

- Calme toi, Harry, calme toi… tout va bien… tout va bien, maintenant, tu es en sécurité et on s'occupe de toi… Il était obligé de le faire, Harry. Tu le sais, au fond de toi. C'est horrible… crois-moi, j'en ai conscience. Mais vous seriez morts tous les deux s'il ne l'avait pas fait, en fait, nous n'aurions plus eu aucune chance de gagner cette guerre s'il ne l'avait pas fait… ce n'est plus toi, ou lui… c'est la vie de million d'autres gens, Harry, des moldus, des sorciers… tes amis…

- Je n'ai pas d'amis, je vous l'ai dit.

- Harry, je peux t'assurer que tu as des amis. Tu m'as, moi, déjà. Mais tes autres amis sont là, à côté de moi, et je crois que Mlle Granger s'inquiète beaucoup pour toi…

Harry rouvrit les yeux et sourit.

- Her-mione…

- Oui, Harry, Hermione. Tu lui manques. Si tu sortais d'ici avec moi, tu pourrais la voir toi aussi comme je la vois.

Il se leva et lui tendit la main.

- Alors, tu viens avec moi ?

Harry se redressa, leva la main, hésita.

- Ca va faire mal.

- Non, Harry, je peux t'assurer que ça ne fera pas mal. Je suis avec toi et je te protégerai, nous sommes tous là autour de toi pour te protéger. Et si veux… partir… je te laisserais partir, disons, ailleurs… je t'y conduirais moi-même… mais si tu veux continuer dans cette histoire que tu as choisi, alors, prend ma main et sortons d'ici. Que préfères-tu ?

- Qu'est-ce que vous voulez dire par continuer dans cette histoire ?

- Cette histoire que tu as choisi d'expérimenter, Harry. Cette voie. Il y en a une autre, si tu préfères. Mais si tu veux poursuivre cette expérience, alors…. Je te donne le choix.

Harry glissa sa main dans celle de Dumbledore.

- Je veux aller plus loin, dit un Harry plus vieux et plus mature.

Et Dumbledore sourit.

- Bien, alors suit-moi.

La porte du placard s'ouvrit…. Tout devint lumière… une lumière aveuglante…

La première chose que vit Harry en ouvrant les paupières fut le plafond trouble de l'infirmerie de Poudlard. Il mit quelques instant à comprendre qu'il regardait, et donc, qu'il voyait, qu'il contrôlait ce corps qui était le sien. Il se passa la langue sur les lèvres, c'était sec, douloureux. Un croassement sortit de sa bouche et une main se glissa doucement sous sa nuque raide pour le soulever légèrement. Quelque chose se posa sur ses lèvres.

- Bois, Harry. Bois ça. Ca va te faire du bien.

C'était la voix de Dumbledore. Harry ouvrit la bouche, le liquide frais coula sur ses lèvres et dans son cou.

- Avale, Harry, avale. Tu te souviens comment on fait ?

Il laissa l'eau couler doucement dans sa bouche et déglutit. Sa vision de clarifia un peu.

- Redressez… moi...

Dumbledore s'avança et saisit son corps avec une force inattendue pour le redresser tout en ajustant les oreillers derrière lui. Harry laissa sa tête retomber contre le tissu en observant l'infirmerie vide et Dumbledore, assis sur un tabouret à côté de lui, qui le regardait avec tendresse. Il tenait sa main et la caressait doucement, en gestes lents et répétitifs. Tout revint par vagues successives.

- Poud-lard.

- Oui, Harry, tu es à Poudlard.

Les larmes envahirent les yeux d'Harry.

- Sirius... Sirius !

Il haletait, sanglotant doucement.

- Il est mort, Harry. Je suis désolé.

Il laissa échapper un cri rauque d'animal blessé.

- Voldemort.

- Il est parti. Je l'ai combattu et le ministre est arrivé juste à temps pour le voir avant qu'il ne disparaisse.

Harry baissa les yeux vers son corps inerte sous les draps, ses mains, ses bras. Tout paraissait normal.

- S… S…. Sn…

Il ferma les yeux. Ca ne sortait pas.

- Le professeur Snape est ici.

Le coeur d'Harry d'emballa et il s'agita, ancrant un regard terrifié dans celui de Dumbledore et saisissant sa main avec panique.

- Le laissez pas… le laissez pas ! Il-Voldemort !

- Non, Harry, Severus n'est pas vraiment un mangemort, il fait juste semblant de l'être et il ne te fera plus aucun mal.

Les yeux d'Harry se remplirent de larmes lorsque tout lui revint en mémoire, Snape, Lucius, le rêve…

- Tout le monde est au courant.

Il était en pleine crise de panique.

- Non, affirma Dumbledore avec fermeté. Tous tes camarades qui se trouvaient là-bas et qui ont vu… ce qu'ils ont vu… ont été tenu à une promesse telle que Miss Granger a imposé à la signature de vos noms dans l'A.D.… tout comme Draco Malfoy et tous ceux qui pourraient éventuellement être au courant. Et crois-moi, aucun d'entre eux ne répétera quoi que ce soit. La punition serait bien pire que quelques boutons sur le visage, vois-tu…

Harry fixa le vieil homme au fond des yeux. Il semblait dire la vérité.

- Et… Sn-Snp…

- Oh, crois-moi, Harry, il ne dira rien à personne. Bien sur, à présent, Voldemort et ses fidèles sont au courant, je ne peux hélas rien faire contre, mais rien ne fuitera à Poudlard qui pourrait nuire à ton développement et à ton équilibre ici. Nous nous en sommes assurés.

- Ron ?

- Ton ami Ron… est un peu fermé à toute sorte de discussions en ce moment. Mais les autres se sont montrés assez compréhensifs, il faut dire que Mlle Granger et moi avons été relativement persuasifs en la matière.

Harry fixait le montant du lit. Il se sentait si vide, si lointain. Sirius. Sirius. Chaque battement de coeur semblait porter son nom.

- Ils vont bien ?

- Ils n'ont pas été blessés, répondit laconiquement Dumbledore.

- Et Hermione… elle m'en veut ?

- Hermione ne t'en a jamais voulu, tout au plus a-t-elle vécu une expérience relativement douloureuse à te voir subir un tel traitement… Je peux te dire que le choc qu'ils ont tous ressentis à te voir dans un tel état a dépassé de loin pour la plupart d'entre eux les griefs qu'ils pourraient te reprocher. Bien sûr, mis à part Miss Granger et Miss Lovegood, aucun d'entre eux ne pardonnera si facilement au professeur Snape…

Harry ferma les yeux dans un frisson.

- Je-arrêtez-dire son nom. Veux plus jamais.. plus jamais...

- Harry…

- Jamais ! Jamais ! Jamais !

Dumbledore se tut pendant quelques instants.

- Harry, dire qu'il s'en veut terriblement pour ce qu'il a dû t'infliger est un euphémisme honteux…

En larmes, yeux clos, Harry secoua la tête.

- Ce qu'il a dit - tout ce qu'il a dit - il a vu, il a tout vu, tout… Sirius avait raison…

Il laissa échapper une plainte de souffrance déchirante.

- Harry, il a dit ce qu'il devait dire pour convaincre Malfoy et les autres qu'il te détestait et qu'il n'avait pas changé de camp. Il a fait ce qu'il devait faire…. Pour te blesser assez fort pour que cela soit convainquant. Crois-moi, il n'a pris aucun plaisir à rien de…

- JE VEUX QU IL SOUFFRE ! Hurla Harry et Dumbledore lança un sort pour maintenir son corps dans le lit malgré les ruades sauvages et hystériques du jeune homme, JE VEUX QU'IL CRÈVE COMME LE SALOPARD QU'IL EST, JE VEUX QU IL CREEEEVE !

- Harry, je sais que tu n'es pas prêt à l'accepter, mais écoute, s'il te plaît. Severus a tout essayé pour rentrer en contact avec toi et te mettre à l'abri de cette souffrance, t'expliquer que rien de tout cela n'était vrai, mais tu ne l'as pas laissé, enfin... pour la première fois, Harry, tu maîtrisais parfaitement l'occlumentie et par la suite, tu t'es réfugié si loin en toi-même qu'il ne pouvait plus t'atteindre… Harry, il a du se rendre à une réunion de Voldemort dont il ignorait la teneur en urgence et c'est pour cela que tu ne l'as pas trouvé, c'était un prétexte pour que tu sois persuadé que ta vision soit vraie... Il ne savait rien de ce qui allait suivre en se rendant contre son gré au département des mystères, il ne savait rien de … - il se racla la gorge - rien de ce Lucius Malfoy a montré aux autres. Il l'a découvert en même temps que tout le monde. Et il a du réagir en restant dans son rôle, en faisait fi de ses propres émotions.

Harry se mangea les lèvres. La rage débordait à flot de son corps.

- Il a dit- monstre - dégoûtais.

Son corps était parcourus de sursauts électriques, rendant sa voix hachurée.

- Il m'a humilié dev-devant tout le monde-alors que-j'étais venu-j'avais eu la stupidité de... Alors que tout le monde savait tout, tout de… tout ce que je…. j'étais… pire que nu. C'était-

Il ferma les yeux. Atroce n'était pas un mot suffisamment fort et son corps tremblait violemment.

- Il m'a littéralement-entièrement... Mes émotions les plus s-sombres, les plus-douloureuses. Les zones-de mon corps-mon coeur-m-mon e-esprit… le plus... souffrir.

La compassion dans les yeux de Dumbledore était si intense et si douloureuse à la fois en cet instant alors qu'il regarder le corps d'Harry tressauter et ses yeux rouler comme un malade dans un hôpital psychiatrique qui fait une crise de démence.

- Oh, Harry, je ne le sais que trop, mon enfant… il a dû t'infliger un châtiment atroce… Mais s'il ne l'avait pas fait, son rôle de Mangemort aurait été remis en cause, et le rôle de Severus Snape, je le crains, est essentiel… sans lui, nous avançons dans le noir et sommes tous, le monde entier, moldus comme sorcier, vulnérables et condamnés. Il a du faire le choix impossible entre te blesser comme personne ne t'avais jamais blessé pour regagner la confiance que lui accordait Voldemort ou mourir... car, que tu le veuilles ou non, Harry, toutes tes visions ont remis en question toute sa loyauté et ont réellement mis sa vie en danger… Il a dû se contraindre à la seule échappatoire possible, même si cela devait déchirer ton âme… et la sienne car, crois-moi… Ca l'a brisé autant que toi.

- Non, ricana nerveusement Harry, non, impossible que-qu'il ait souffert autant que…

- Harry, il existe de multiples souffrances en ce monde. Si je te dis qu'il a souffert autant que toi, crois-moi sur parole, s'il te plaît.

- VOUS CROIRE SUR PAROLE ?! Explosa Harry, VOUS N'ÊTES QU'UN SALE MENTEUR ! UN MANIPULATEUR !

Il s'était redressé dans le lit et hurlait comme si un démon cherchait à se libérer de son corps.

- Je savais que tu réagirais ainsi. Et je suis prêt à entendre ce que tu as sur le coeur.

- IL A TUE SIRIUS !

- Non, Harry, c'est Bellatrix Lestrange qui a tué Sirius.

- JE LE HAIS ! JE VOUS HAIS TOUS LES DEUX ! JE VEUX LE VOIR MORT JE VEUX LE VOIR MOORRRT !

Les murs de l'infirmerie se mirent à trembler dangereusement.

- JE VEUX LE CREVER MOI-MÊME CE BÂTARD, CET IMMONDE... !

Il rejeta la tête contre les oreillers, le corps tendu, et hurla de douleur à travers ses sanglots.

- c'est ma faute, tout est de ma faute ! Sirius… SIRIUS !

Il remuait, en proie à des convulsions violentes, crise que Dumbledore subit sans ciller. Les ustensiles se brisaient un à un, les fioles explosaient tout autour d'eux.

- Tuez moi.

Il hurlait si fort que sa voix se brisa, toussant et crachant une salive épaisse et blanchâtre alors que son corps se relâchait, privé d'énergie. Il tremblait de tous ses membres et claquait violemment des dents.

- Je préfère mourir… je vous en prie…

Autour d'eux, les objets se remirent un à un en place, se reconstituant lentement. Dumbledore passa une main douce sur son front et Harry gémit.

- J'ai mal partout ! Ca brule… Je vous en prie... tuez-moi…

- Je sais, Harry, je sais. Il n'y a rien que je puisse faire pour apaiser ta douleur car tu te l'infliges à toi-même et tu refuses les potions.

A demi dans un état de demi sommeil, Harry fronça les sourcils.

- Je crains, soupira Dumbledore, que ton corps, ta magie, fasse une allergie à tout ce qui concerne de près ou de loin… les potions. Nous n'avons pas pu te nourrir depuis des jours, ce qui explique que tu sois aussi faible. Tu devrais te reposer, maintenant. Je répondrais à toutes tes questions et te réexpliquerais tout ce que tu veux savoir lorsque ta fièvre sera redescendue et que tu seras plus lucide.

La main de Dumbledore disparut et Harry entendit le bruit de tabouret.

- Non ! Non, partez-pas, me laissez-pas tout seul, s'il vous plaît.

Dumbledore lui prit la main.

- Je ne peux pas rester là, Harry. Je crois que Miss Granger attend de pouvoir venir et elle te rejoindras dès que je serais parti. Madame Pomfresh veillera également sur toi.

- Depuis combien de temps…

Il essayait difficilement de garder les yeux ouverts.

- Quatre jours. La nuit va bientôt tomber. J'ai prévenu l'infirmière que Mlle Granger resterait probablement avec toi cette nuit. Je vais te laisser, maintenant, d'accord ?

Harry hocha la tête et sombra instantanément dans le sommeil alors que sa main échappait à celle de Dumbledore et que ses pas s'éloignaient.


Lorsqu'il se réveilla, tout était plongé dans une pénombre adoucie par la lueur chaude des bougies, le lit s'était agrandi et Hermione, le bras passé au dessus de lui, dormait enfouie dans une couverture. Elle remua et releva la tête dans un grognement. Harry sourit faiblement à la vision de son minois endormi à moitié caché par sa crinière bouclée tout en désordre.

- Harry ! S'écria-t-elle soudain en se redressant, oh, Harry, tu es réveillé !

Il se passa la langue sur les lèvres et leva la main vers elle sans réussir totalement à l'atteindre. Elle saisit sa main à sa place et ils se dévisagèrent jusqu'à ce que des larmes emplissent les yeux de la jeune fille.

- Harry, je suis tellement désolé…. Je suis tellement, tellement désolé…

La jeune fille se rua sur lui pour le prendre dans ses bras et il sursauta dans un mouvement de recul incontrôlable. Il ferma les yeux.

- Pardon.

- C'est pas grave, dit-elle en s'écartant, un peu pâle soudain.

Il se mordit les lèvres et détourna la tête pour échapper aux grands yeux plein de larmes et de compassion de la jeune fille.

- S'il te plaît 'mione… dit rien. Je t'en prie. Veux pas en parler…

Elle secoua la tête.

- D'accord, comme tu voudras. Dumbledore m'a dit que je pouvais rester et j'avais envie de rester alors… ça ne te dérange pas ?

Harry fit « non » d'un bref signe de tête, ne voulant pas dire à voix haute qu'il ne voulait pas être seule, et elle était assez intelligente pour le comprendre.

- Je peux m'allonger contre toi ? Ou si tu préfères je peux…

- Non, l'interrompit Harry. Tu peux rester, c'est… bien.

Elle hocha lentement la tête, le regardant au fond des yeux, et se rallongea dans la même position. Harry ferma les yeux et sombra aussitôt.


Les jours qui suivirent, Harry se refusait toujours catégoriquement à avaler la moindre potion – car toutes les potions rangées dans les placards de l'infirmerie, la plupart en tout cas, provenaient de Snape. Ce qui n'aurait pas été un problème très grave bien qu'handicapant s'il avait pu avaler quoi que ce soit sans s'étouffer ou vomir aussitôt. Rien ne rentrait à part de l'eau sucrée et toute sa magie, tout son être faisait une réaction, comme l'avait dit Dumbledore, allergique à tout ce qui venait de Snape. Seuls Dumbledore, Hermione et Neville étaient venus le voir, mais Harry demeurait lointain et vide quand il ne sombrait pas dans des phases de sommeil comateux. Il se nourrissait seulement de compote de pomme que l'infirmière lui obligeait à avaler et mise à part sa crise avec Dumbledore, il n'avait plus évoqué une seule fois les événements dramatiques du ministère. Son corps se rétablissait de l'endoloris, mais les chocs émotionnels le dégradaient de plus en plus depuis son réveil d'un coma qui avait duré quatre jours.

- Harry, l'appela d'un ton doux mais autoritaire Dumbledore alors que le regard du jeune homme errait sur les murs depuis plusieurs minutes, et il sursauta avant de tourner lentement la tête vers le vieil homme. Tu sais, mourir ne ramènera pas Sirius. Je l'ai lu dans ta tête. Avant sa mort, tu lui as dit que tu l'aimais. Et c'est l'essentiel, Harry. Il le sait. Il est parti en paix.

Des larmes roulèrent doucement sur les joues pâles d'Harry. Dumbledore lui prit la main.

- Tu ne veux pas sortir d'ici ? Respirer l'air du parc ? Vivre de nouveau, Harry ?

Il se mordit les lèvres et secoua la tête, incapable de répondre non à haute voix.

- Qu'est-ce que tu ne veux pas, Harry ? Vivre, ou que je continue à en parler ?

Il secoua la tête avec plus de force.

- Rien-tout. Je sais pas.

- Il faut que tu manges. Tu en as conscience ? Il faut que tu te nourrisses d'autre chose que de compotes et d'eau sucrée, à présent.

Son menton se troubla. Assis contre les oreillers, il fixait les draps blancs devant lui avec une force redoutable.

- Je ne mérite pas de vivre, souffla-t-il d'une voix rauque et basse, étranglée par les larmes qui lui nouaient la gorge.

Dumbledore soupira.

- Tu mérites de vivre, Harry, tu as choisi de vivre.

- Je-je ne sais pas. Je ne veux pas en parler.

- Je sais bien. Je sais bien que ça te fait mal et qu'il y a trop de choses dans ta tête qui te font ressentir des choses très contradictoires… Il va falloir que tu t'y confrontes car il n'y a aucune autre solution.

- Comme il n'y avait pas d'autres solutions que de me laisser pourrir chez les Dursley dans un placard toute mon enfance ? Comme il n'y avait pas d'autres solutions… que la personne à qui je faisais le plus confiance m'humilie et me torture devant tout le monde pour votre bon plaisir ?

- Harry ! Je ne prends aucun plaisir à te voir souffrir !

- C'est ça…

Dumbledore se leva, un peu sèchement.

- Bien, je crois que je vais te laisser te calmer. Nous reprendrons cette conversation demain.


La fièvre terrassa Harry cette nuit-là, deux heures plus tard. Dumbledore fut prévenu immédiatement et, affirmant à Madame Pomfreshde le soigner du mieux qu'elle pouvait en attendant, il descendit jusqu'aux cachots et toqua doucement à la porte des appartements de Snape.

La porte s'ouvrit d'elle-même et le vieil homme entra dans un salon qui ressemblait davantage à un laboratoire de potion qu'à un véritable salon. Seule la lumière d'un feu de cheminée éclairait la pièce et Dumbledore fixa avec compassion l'homme avachi dans un fauteuil, un verre à la main.

- Severus, il est plus de minuit. Ne devriez-vous pas…

- Pourquoi vous êtes-là ? Le coupa sèchement Snape.

Dumbledore se rappelait très bien dans quel état il l'avait retrouvé. Il se souvenait très bien d'avoir quasiment porté lui-même jusqu'ici son corps vidé d'énergie, l'avoir forcé à se nourrir, à s'hydrater. Il se souvenait très bien avoir soutenu l'homme pendant des heures interminables alors qu'il vomissait des flots de larmes et de bile qu'aucun mot n'avait pu apaiser. Il se souvenait des longues argumentations pour l'obliger à sortir, chose que Severus avait catégoriquement refusé. Pas plus qu'il n'avait voulu en parler.

- Harry a besoin de vous de vous, Severus.

Snape eut un petit rire sans joie en avalant d'un trait le reste de son verre.

- Je suis certain qu'il a besoin de tout, à l'heure actuelle, mais certainement pas de moi.

Le directeur leva sa baguette et le verre s'échappa des mains de Snape pour se poser dans les siennes avant de disparaître.

- Vous devez intervenir, dans son intérêt.

- Son intérêt.

Il ricana.

- Je suis sûr que tout ce que j'ai fait était, comment dire... dans son intérêt.

- Le fait est, mon cher Severus, reprit Dumbledore d'un ton égal, qu'il ne se nourrit plus et que son corps refuse tout ce qui a trait, hé bien… aux potions.

- Quoi ?!

Severus tourna la tête vers lui instantanément.

- Mais qu'est-ce que vous racontez ?

Il se leva. Dumbledore se racla la gorge.

- Vos potions, Severus. Harry… il ne veut plus, il n'arrive plus, à en prendre. Il n'avale presque plus rien et son état se dégrade de jours en jours. J'ai essayé de le ramener à la raison de nombreuses fois, mais je crains qu'il refuse toute tentative d'approche.

Severus se mordit la lèvre inférieure avant d'éclater d'un rire hystérique.

- Et vous pensez que moi il me laissera approcher ?! Vous délirez, Albus… Laissez-moi, maintenant…

- Non, Severus, cette fois vous allez m'écouter ! Haussa Dumbledore d'un ton grave à son cadet qui arpentait la pièce dans une tentative d'échappatoire puérile, c'est vous pour qui Harry a risqué sa vie et celles de ses amis les plus chers ! C'est vous qui hantez ses pensées depuis des mois et si vous avez su l'atteindre de la pire des façon, vous saurez l'atteindre de la...

Severus passa une main sur sa nuque.

- Taisez-vous, ordonna-t-il d'un ton bas et rauque. Il a risqué sa vie pour moi, il a tout risqué pour moi et j-je n'ai pu que…

D'un geste brusque et violent, il renversa le contenu de sa table basse, livres, parchemins, bouteilles d'alcool, tout se brisa sur le sol en un fracas infernal.

- JE NE SUIS QU'UN MISÉRABLE BÂTARD QUI NE MÉRITE PAS L'AFFECTION ET ENCORE MOINS L'AMOUR DU FILS DE LILY EVANS ! Hurla-t-il en se tournant vers Dumbledore comme pour le fusiller sur place d'un sort malheureux, LE FILS DE LILY, ALBUS ! LUI ! ME DÉSIRER ! MOI !

Albus resta parfaitement stoïque.

- Je crois, à mon âge avancé, être suffisamment mature pour saisir tous les ressorts de cette situation qui croyez-le, Severus, est loin d'être aussi complexe que vous semblez vous la figurer...

Il s'essuya le visage tandis que Severus, la tête dans une main, l'autre main sur une hanche, se frottait le front.

- Le fait est que vous ne vous êtes jamais dit que tout était fait à dessein, Severus ? Vous ne vous êtes jamais posé la question, pas même une seule fois, pourquoi le fils de Lily était-il si parfaitement adapté, modelé par le destin pour coller avec tant de précisions à tout ce que vous êtes ? Toutes les ombres qu'elle n'a jamais pu comprendre ni aimer totalement, Severus. Toutes les qualités qui lui étaient si facilement acquises, mais qu'Harry a dû chercher et déterrer au prix d'un long travail sur votre personne ? Ne ressemble-t-il pas assez à son père pour éveiller toutes les souffrances et les colères dont vous devez vous libérer, et suffisamment à sa mère pour faire ressortir ce qu'il y a de meilleur en vous ? Ne vous ressemble-t-il pas d'une façon tellement flagrante, à sa manière, pour que vous seul puissiez l'atteindre ? Ne vous semble-t-il pas bien trop parfait, au contraire, pour vous correspondre en tous points ? Le destin est une chose fort amusante et parfois si simple, Severus...

Snape sembla réfléchir, lointain.

- Le destin… c'est votre nouveau nom, ça ? Destin ?

- Ne me prenez pas de haut. Vous comprenez fort bien.

Severus soupira, se frottant les yeux.

- Vous n'avez aucune idée… quand j'ai vu ces… images, quand j'ai compris ! Par Merlin… Quand je pense que je lui ai dit que je me fichais d'avec qui il passait ses nuits, Granger, Weasley ou Draco… bon sang... je lui ai même reproché sa lâcheté adolescente, de mettre nos vies, ma vie en danger pour cacher ce fameux secret !

Il poussa un ricanement nerveux.

- Comment aurais-je pu savoir, Albus… comment aurais-je pu savoir qu'il s'intéressait à un vieillard comme moi ?

- Si vous êtes un vieillard, je dois être devenu fantôme sans m'en rendre compte ! Vous avez à peine 35 ans, Severus !

- Peu importe, il en a 15, je suis un vieillard pour lui.

- 20 ans de différence est une différence d'âge plus courante que vous ne le pensez.

- Bon sang, Albus, c'est mon étudiant !

- Et un peu plus que cela, n'est-ce pas ?

Severus se détourna.

- Je ne vois pas en quoi je peux l'aider. Je le ferai, Albus, je ferai tout pour le sortir de là, mais ma présence ne ferait qu'empirer son état. S'il refuse de prendre mes potions, comment pensez-vous qu'il réagirait en me voyant moi ?!

En arrivant aux portes de l'infirmerie, Dumbledore pria doucement Mme Pomfresh de les laisser seuls. L'infirmière jeta un regard suspicieux à Snape et protesta. Harry était son patient, et il était hors de question qu'elle le laisse entre ses mains à lui. Evidemment, personne, pas même Mcgonagall, n'était au courant de ce qui s'était réellement passé au ministère, mais l'infirmière en revanche avait non seulement dû être tenue au courant mais veillant sur Harry quasiment nuit et jour, elle avait fatalement entendu au plus près les détails sordides. Cependant, la fermeté de Dumbledore eut raison de sa position et elle s'en alla en affirmant que s'il y avait le moindre problème, elle chasserait elle-même tout le monde de son infirmerie et en interdirait l'accès jusqu'à nouvel ordre.

Albus s'approcha du lit où Harry gémissait dans un sommeil comateux, gesticulant en tout sens, empêtré dans les draps, entouré d'un nuage d'eau fraîche qui tombait sur lui en pluie fine s'évaporant au contact des draps. Appuyé contre la porte qu'il venait de refermer, Snape semblait déjà vouloir s'échapper. Dumbledore se tourna vers lui.

- Severus, le réprimanda-t-il doucement d'un ton conciliant de mère face à un enfant adorable mais turbulent, il est endormi, il ne nous voit pas.

Severus s'approcha avec une lenteur extrême et, à un mètre du lit, le scruta avec attention.

- Il n'est pas endormi, rectifia-t-il. Il est dans une sorte de coma...

La curiosité médicale prenant le dessus, il s'approcha d'avantage pour passer sa main sur le corps d'Harry, sans le toucher. Albus observait son collègue par dessus ses lunettes en demi lunes.

- Etes-vous sûr de l'avoir sorti du coma convenablement ? Vous m'aviez dit que vous étiez allé le chercher vous-même.

La voix de Severus n'était qu'un souffle entre ses lèvres quasi immobiles, comme si un mot un peu trop fort pouvait déclencher une réaction nucléaire.

- Oui, en effet. Mais comme j'essayais de vous le dire, je ne pense pas être la personne dont il a besoin. Je n'ai sauvé qu'une partie, la partie de lui, hé bien, disons, qui me concerne.

Comme Severus le fixait, sourcils froncés, Albus soupira.

- L'enfant, Severus, l'enfant dans le placard. C'est cela que me reproche le plus Harry... l'avoir laissé là-bas...

Il lâcha Severus des yeux pour regarder Harry sous l'œil attentif du maître des potions, caressant la joue brûlante et ruisselante de sueur du jeune homme.

- S'il savait à quel point j'aurais voulu le garder près de moi... l'élever...

Jamais Severus n'avait perçu un tel moment d'abandon chez le directeur et ne fit aucun commentaire en voyant l'unique larme rouler jusqu'à sa longue barbe argentée.

- Mais soit, reprit le vieil homme d'une voix plus ferme, j'ai fait ce que je devais faire pour sa protection et notre protection à tous. Un peu comme ce que vous avez dû faire au ministère.

- Etes-vous... êtes vous en train de me dire que Potter doit perpétuellement être l'agneau sacrificiel de cette guerre ?

Dumbledore se redressa.

- J'en ai bien peur, oui.

Il s'écarta, signifiant silencieusement que cette conversation touchait à sa fin et Severus reprit son travail, parcourant le corps d'Harry du bout de sa baguette et s'arrêtant parfois à certains endroits, sans parler, sans bouger, remuant seulement les lèvres.

- Ce n'est pas de la fièvre, dit-il à voix basse. En tout cas pas une fièvre naturelle. C'est une conséquence de...

Sa voix se brisa et il recula.

- Je ne peux pas faire ça, Albus. C'est à cause de moi, je ne peux pas.

- Oui, c'est à cause de vous, dit Dumbledore, les mains sur le pied de lit. C'est pour cette raison que vous seul pouvez l'en sortir.

Severus se passa une main sur le visage et regarda la nuit par la fenêtre.

- Vous ne comprenez pas. Le sortilège doloris n'est pas sensé laisser de trace habituellement, mais le mien... le mien est l'idée que je me fais de la souffrance et...

Dumbledore ne dit rien, observant seulement les paupières fermés de l'homme et sa pomme d'Adam qui bougeait sous l'effet de la déglutition.

- Je sais à quoi ressemble votre magie, Severus, et je sais très bien pour quelle raison vous êtes maître dans l'art de la souffrance. Raison pour laquelle vous êtes le seul à pouvoir tromper Jedusor car il vous admire pour ça bien plus que n'importe lequel de ses mangemorts qui ont grandi dans le luxe et l'abondance... Il se croit maître de la souffrance, mais il ne l'est pas autant que vous, je le sais et vous le savez aussi. Il ne l'a pas approché comme vous.

- Je suis allé bien trop loin, confessa Severus, tremblant et ne pouvant regarder Harry sans une brusque envie de vomir. Comment ai-je pu penser une seconde qu'il saurait l'endurer, que ce n'était que de la douleur et que ça passerait... qu'il comprendrait... Albus, je ne peux pas. Comment voulez-vous-comment voulez-vous que j'arrive à... lui faire face...

Albus posa la main sur son épaule.

- Vous allez y arriver. Vous devez y arriver. Ou j'ai bien peur que tout cela ait été inutile, car je ne peux pas pénétrer cette zone de l'esprit d'Harry. Vous seul pouvez y arriver. Vous, ou Jedusor. Qui préférez-vous que ce soit ?

C'était une question rhétorique et il laissa Severus réfléchir seul en se reculant pour s'installer non loin d'eux, attentif et silencieux. Enfin, Severus s'assit sur le tabouret dédiés aux visiteurs, et ferma les yeux.