CHAPITRE 22

Disclaimer : tous les personnages évoqués et présents ici appartiennent à Masami Kurumada.

Notes :
-
Bon, pour remédier à ce très long chapitre, qui devait être l'avant-dernier, je l'ai coupé en deux. Comme. Une. Barbare… XD Du coup, la deuxième partie fera un chapitre 23 (qui ne devrait pas tarder) et la fin viendra après. C'est plus facile à lire comme ça. J'aurais dû y penser depuis le début, au lieu de faire des chapitres visibles depuis l'espace. Il faut vraiment que j'arrête de faire ça, c'est horrible. Pardon. XD

- Une légère allusion à la timeline de TLC… 'hem. Mais bon, comme ça ne modifie rien à l'histoire en cours, je me suis autorisé ce petit débordement… J'espère qu'on ne m'en voudra pas.

- Spéciale dédicace à Sea-Rune qui reconnaîtra sûrement un petit clin d'œil. (Oui, j'aime les clins d'œil. Je voudrais en faire tout le temps.)

- Un immense merci à La Pomme Verte pour son aide en italien ! 3


Même nuit, dortoir des Spectres :

« Queen... Gordon... ! »

La voix pleine d'angoisse de Sylphide réveilla aussitôt l'Etoile Céleste de la Magie, qui se redressa avant même d'ouvrir les yeux.

« Syl' ?! »

Mais une fois appuyé les deux mains sur son matelas, réveillé plus mentalement que physiquement, Queen finit par comprendre que son frère d'armes ne faisait que parler en dormant. Alors il bâilla et jura dans sa langue maternelle avant de s'étirer en ronchonnant. En se laissant retomber sur son lit, ses yeux grands ouverts plongèrent par la fenêtre dans le ciel plein d'étoiles avec une expression inquiète.

Sur le lit voisin, juste en-dessous de la fenêtre par laquelle la Mandragore observait les astres, Valentine n'avait pas réagi : vaincu par l'épuisement, il dormait profondément et Queen se serait sûrement moqué de lui si la situation actuelle n'était pas si oppressante. Son attention revint donc sur le Spectre du Basilic, dont le sommeil semblait si agité ; à quoi pouvait-il bien rêver ? Depuis leur rappel dans ce monde de lumière, Sylphide semblait usé par une peur profonde qu'on ne lui avait jamais vue. Or, toutes les peurs sont celles de la mort, leur répétait Rhadamanthe depuis des siècles. L'attitude de Sylphide n'avait donc aucun sens. Plissant les yeux, Queen était en train d'hésiter à l'extraire de ce cauchemar, quand son frère d'armes se redressa d'un coup avec un hoquet de peur.

« ... ça va ? » Osa la Mandragore.

L'autre mit quelques secondes à bafouiller, précipitamment :

« Je suis tombé.

- T'es dans ton lit, connard. Ricana Queen en se levant pour marcher vers lui.

- T'approche pas ! »

Queen plissa encore les yeux et s'arrêta. Pas parce qu'on le lui avait demandé, mais parce qu'il la voyait encore. La peur.

« N'approche pas. »

Et si Queen ne comprenait pas ce rejet soudain, il nota pourtant avec horreur que pendant une fraction de seconde, cela lui avait semblé habituel. De nouveau, il tourna la tête vers la fenêtre et envoya à la nuit un regard soupçonneux.

« Bordel de… »

Pendant ce temps, le Basilic saisit l'une de ses propres épaules comme pour vérifier quelque chose, encore en proie à l'angoisse. Son frère d'arme s'adressa de nouveau à lui en retournant sur son lit :

« Tu nous a appelés.

- J'ai tout revu... »

Queen baissa les yeux dans la pénombre, foudroyé par les derniers mots comme s'il avait compris l'immense et pesant non-dit. Mais le Belge ajouta encore, dans cet état qu'ont les esprits la nuit lorsqu'ils sont saisis, inexplicablement, par l'inquiétude primitive que le soleil puisse ne plus jamais se lever :

« Et le vide… »

Ce seul chuchotement était si empli de terreur que Queen lui-même la sentit commencer à gratter à la porte de sa raison. Alors il voulut se rassurer :

« Hé... Ça te ressemble pas de flipper comme ça... Tu l'as dit toi-même. Tu as envie de vivre. Et tu vas faire ça bien. Enfin… Je crois. Moi je m'en fous, tu vois. »

Mais Sylphide, dans l'état qu'il était, vit dans cette tentative réconfort, même mal assumée, la confirmation que c'était grave. Le ton monta :

« J'étais le dernier debout, Queen... Reprit-il, le souffle court. Tu te souviens ? Comment j'ai pu continuer à me battre en sachant que vous... »

La Mandragore se leva brusquement, la gorge serrée, et alla ouvrir n'importe quel placard pour se donner contenance là il saisit une boîte de conserve au hasard, pour la lire dans la pénombre, les mains tremblantes.

« Surströmming… ? C'est quoi ce truc… »

Et pendant qu'il s'interrogeait de toute urgence sur ce que pouvait bien contenir cette vieille boîte rouge et jaune, il écoutait distraitement l'Etoile Céleste de la Victoire continuer de divaguer, l'air hagard et le ton fébrile, sur la sensation atroce de la dislocation de son propre corps derrière le Mur, sur les mots terribles du Chevalier de la Balance et sur la haine qu'il nourrissait encore contre le Chevalier du Dra...

« Attends Syl'... ? T'as dit quoi, là... ? »

S'étant retourné d'un coup avec sa boîte de conserve dans les mains, il vit que Valentine était lui aussi parfaitement réveillé. Et à la manière dont il fixait le Basilic, Queen sut qu'il avait entendu, lui aussi.

« Quoi ? Demanda l'intéressé.

- T'as craqué ! » L'accusa Queen qui laissait l'inquiétude l'emporter.

Depuis son propre matelas, Valentine observait depuis un moment ces deux esprits s'agiter, et crut commencer à comprendre.

Sylphide ne faisait plus attention à personne et s'était levé pour faire les cent pas, tirant fébrilement sur le col de son t-shirt. Alors sans bruit ni à-coup, comme un chat qui se lève, Valentine s'était déplacé vers la fenêtre, juste à côté de son lit, pour l'ouvrir en grand.

L'air de la nuit commença à entrer dans la petite maison. Pendant une seconde ou deux, la Harpie ferma les yeux et inspira lentement.

« Calme-toi, Basilic. Insista-t-il en marchant vers lui.

- N'approche pas ! » Répéta l'autre plus sèchement que tout à l'heure.

La Harpie plissa les yeux en le voyant essuyer son front d'un revers de main tremblante. Derrière lui, il entendit Queen :

« Syl', va dehors. »

Dans le chaos de ses pensées bouillonnantes, le Spectre du Basilic ne parvint pas à répondre quelque chose d'intelligible et obéit.

La porte refermée, Valentine se retourna vers le Spectre de la Mandragore, le détaillant de haut en bas. L'Allemand leva un sourcil insolent et sourit :

« Non, moi tu me fous pas dehors, Val'.

- Ne fais pas le malin, Mandragore. Tu n'es pas un exemple de sérénité, là, tout de suite.

- Ça te va bien, de dire ça. Ricana Queen. Sérieusement, comment t'as fait pour échapper aux gardes du Sanctuaire ? »

Valentine jeta son regard doré par la fenêtre et se tut longtemps. Puis, comme s'il n'avait rien entendu :

« Ne le laisse pas seul. »

Queen lui fit un grand sourire et lui tapa l'épaule avant de filer vers la porte.

« Même si nous le voulions, nous ne savons pas nous laisser seuls, Valentine. »


Entre les Maisons de la Balance et du Scorpion :

C'était pas du tout de cette façon qu'il avait imaginé que cette nuit finirait. Un bras du Cancer par-dessus ses épaules et aussi perdu qu'on puisse l'être après avoir assisté à une scène un peu trop mystique dans le temple de la Vierge, Milo se sentait malgré tout un peu plus serein. Le courage lui revenait à mesure qu'il gravissait les marches interminables qui le séparaient encore de son propre Temple.

« T'en fais pas, va... » Marmonna-t-il.

Sur sa gauche, le surnommé Deathmask semblait peiner à rester éveillé, assommé par une torpeur tenace. De temps à autres il fermait les yeux très fort, comme sous l'effet d'un effort incroyable ; juste après il clignait des paupières plusieurs fois, comme s'il émergeait de nouveau. Mais à chaque fois que son esprit s'échappait de ces eaux stagnantes, il perdait l'équilibre et le Scorpion devait le retenir. En somme, le corps du Cancer le trahissait à chaque fois que sa maîtrise commençait à en être consciente.

Aussi, la montée de ces marches n'avait jamais été aussi laborieuse. Deathmask, de plus, s'essoufflait. Mais entre la montée et la lenteur de leur progression, l'aube arriverait plus vite que prévu. Milo sourit avec un peu plus de confiance :

« Si ça peut te rassurer, les autres ne vont pas franchement mieux. Le Sanctuaire n'a jamais été aussi… »

Mais de nouveau, il dut le rattraper et raffermir sa prise autour de son poignet droit pour le redresser.

« C'est la merde... Mais t'inquiète pas. Je te ramène au moins à la Maison du Capricorne. Ou des Poissons. Je sais pas trop d'où tu venais... D'ailleurs, tu m'aiderais si tu me le disais… »

Puis il se tut dès qu'il fut sorti de sa propre Maison, et ce jusqu'au deuxième parvis du Sagittaire. Deathmask fatiguait sérieusement. Ils firent une pause.

« T'inquiète pas... Je dirai rien. Tu sais, on a appris à veiller les uns sur les autres. Et de toute façon, t'as vu toutes ces Maisons vides ? Entre la Vierge et le Capricorne, ça fait longtemps qu'il n'y a plus personne. »

Un témoin n'aurait pas su dire à qui Milo s'adressait vraiment : cette dernière réflexion l'avait laissé tellement songeur. C'est alors que la réponse vint, un peu à retardement, d'une voix presque trop enrouée pour être audible :

« Capricorno… »

Le Grec sourit.


Sanctuaire, devant le dortoir des Spectres :

Assis en tailleur sur le sol aride du Sanctuaire, l'Etoile Céleste de la Victoire avait retrouvé son calme à force de planter ses ongles dans la terre et d'ignorer la profondeur du ciel au-dessus de sa tête. Un truc que lui avait appris Valentine. Quand sa respiration et les battements de son cœur étaient revenus à la normale, son esprit reprit les commandes et il commença à se demander depuis combien de temps il était là. Il rouvrit les yeux, prêta attention un instant aux grillons autour de lui, puis envisagea de relever lentement la tête vers ce ciel bien trop grand pour lui. C'est à ce moment-là qu'il sentit une main lui taper l'épaule brusquement. Il eut un violent sursaut au moment où Queen se laissait tomber juste à côté de lui.

« C'est moi, t'es con. Ça va mieux ?

- Ouais. Eloigne -toi encore un peu. »

Le Basilic risqua encore un regard vers les étoiles pâlissantes et inspira un grand coup. L'autre —qui avait daigné se décaler un peu— le fixait et inspectait le moindre de ses faits et gestes, tout en changeant de sujet :

« Val' a rien voulu dire. De toute façon, j'ai pas envie de lui casser la gueule.

- Ce serait surtout incroyablement stupide… Arrête de me fixer comme ça. »

Queen haussa les épaules. Sylphide se mit à réfléchir, mais l'Allemand l'interrompit de nouveau :

« Bon, on va chercher leur foutue « salle des pensées » ?

- Je ne pense pas que…

- Super, je vais chercher Valentine ! De toute façon, il va bientôt faire jour. »


Maison du Capricorne, fin de nuit :

Shura avait été réveillé brutalement une vingtaine de minutes auparavant par la voix du Scorpion, lequel lui ramenait un Cancer à demi-conscient et beaucoup trop essoufflé. Le Dixième Gardien n'avait qu'à peine écouté l'explication précipitée de son frère d'armes, se demandant encore depuis quand Deathmask avait quitté la Maison du Capricorne sans qu'il s'en aperçoive. Cela avait obligé le Huitième à répéter, plus calmement, cette histoire de foutu papillon. Le Capricorne réfléchissait. A toute vitesse, il essayait de brancher les éléments entre eux, mais jamais aucune hypothèse n'aboutissait à quelque chose de vraisemblable.

« Ce qui se passe au Bouleuterion est en train de nous affecter lourdement. Conclut Milo gravement.

- Hmm. »

Shura restait pensif, accroupi devant le Chevalier du Cancer qui, assis sur les marches du parvis du Capricorne, se tenait la tête avec un air complètement perdu. Milo entendit alors l'Espagnol s'adresser à Deathmask presque à voix basse :

« Vaya miedo que nos has dado…

- Sento… Ho trovato… »

Le Scorpion avait déjà vu plusieurs fois, par le passé, ces deux-là communiquer de cette façon : chacun dans sa propre langue, mais communiquant tout de même. Ils se connaissaient si bien. Mais ce matin, le ton du Cancer était tremblant, si méconnaissable que le Scorpion en eut froid dans le dos. Shura plissa les yeux et se redressa.

« D'accord... Merci Milo. »

Le Scorpion hocha la tête sobrement et hésita avant de faire demi-tour.

« Comment va Aphrodite ?

Je lui ai filé un truc pour dormir, sinon c'était lui qui t'attendait sur le parvis et crois-moi, c'était pas le même accueil. »

Milo eut une moue inquiète. Le Capricorne aida ensuite le Cancer à se relever, murmurant encore deux ou trois mots dans sa langue maternelle, très calmement.


Bouleuterion, en même temps :

« C'est ce que nous allons voir. »

Le sang-froid revenu dans la voix de Minos avait presque surpris Rhadamanthe. Le Norvégien s'était levé et, à présent, contournait la table d'un pas gracieux pour rejoindre Shun. En le voyant faire, Eaque éclata d'un rire brillant et le suivit immédiatement, bientôt rejoint par l'Anglais silencieux. Alors les Juges se mirent à fixer Athéna avec un aplomb qui frôlait l'insolence, comme pour confirmer définitivement ce qui allait se passer : d'un seul mouvement alors, militaire et révérencieux, ils posèrent un genou au sol. Mais ce n'était pas pour elle.

Et peu importe à quel point elle intensifiait sa poigne sur son épaule, Shun ne pouvait plus détacher son regard d'eux.

De longues secondes passèrent. On vit Shun prendre une irrésistible inspiration et les épaules des Juges retomber imperceptiblement juste après, comme expirant à sa suite. Quelque chose de silencieux, alors, se mit à enfler dans la pièce. Quelque chose d'invisible. On vit le Chevalier Andromède fermer les yeux avec une expression réconfortée et incompréhensible. Alors il déplia lentement son bras pour pointer le sol juste là, sur sa droite. Un Fairy en sortit, comme à travers l'air lui-même. Puis un deuxième. Puis une nuée qui s'envola en direction du toit percé sur le ciel, comme si ce torrent silencieux avait reçu un ordre. Tout l'espace de la salle sembla alors à la fois lumineux et tellement sombre, ce courant de lumière fantastique sublimant la noirceur qui l'entourait, en même temps que la nuit la révélait superbement. Au bout de quelques secondes enfin, la luminosité revint à la normale et plus personne n'osa prendre la parole sur le moment.

Alors les trois Spectres se relevèrent d'eux-mêmes et, non sans un dernier sourire victorieux d'Eaque, ils retournèrent à leurs sièges.

Le silence était épais.

Sorrento avait brièvement eu l'impression de manquer d'air. Les yeux fermés, il s'était efforcé d'oublier un instant les murs, la pierre, jusqu'à la terre elle-même. Et à force de concentration il avait presque pu l'entendre, le plus vaste et le plus réconfortant royaume de ce monde.

Sans faire part de ses réflexions, la déesse resta silencieuse un moment elle aussi, les yeux rivés vers l'ouverture ouvragée du toit comme si elle y adressait quelque pensée. Le ciel était vert le soleil se lèverait bientôt.


Quelque part dans le Sanctuaire :

Les trois Spectres s'étaient arrêtés d'un coup à la vue de l'immense nuée de Fairies et avaient tous levé la tête, les pupilles contractées par un sentiment qui les dépassait tous. Queen murmura soudain en tirant sur le coude de la Harpie, extatique :

« Oh… Valentine, j'ai compris ! J'ai compris ! Cette nuit, ils ne peuvent pas nous voir ! »

Sylphide plissa les yeux mais Valentine ne daigna pas réagir. Une seconde plus tard, ils avaient accéléré le pas.


Bouleuterion :

Calmement, Athéna appela Shun. Le Chevalier de Bronze se retourna à contre cœur et leva la tête vers elle, le regard voilé par une fièvre inexplicable ; les yeux d'Athéna lui donnèrent un frisson désagréable d'abord puis l'apaisèrent, progressivement. Le ton de Saori était à la fois serein et ferme :

« Regarde-moi.

- N...-non. Je veux sortir, maintenant. Je n'ai plus r… Bafouilla-t-il.

- Shun. Répéta-t-elle plus fermement.

- Pardon, Saor... Athéna... Se rattrapa le chevalier, complètement perdu mais à présent accroché au regard de la déesse.

- Tu n'as plus aucune inquiétude à avoir. Je suis là. Avec toi. A présent... Veux-tu bien aller ouvrir la porte et laisser entrer la lumière ? »

Andromède plissa les yeux et se leva. Il avait obéi par réflexe, mais son corps lui sembla tout à coup si lourd qu'il fut maladroit en marchant et en s'orientant. Les Juges échangèrent un regard le Garuda ne pouvait plus s'arrêter de sourire. Et tandis que Shun réfléchissait à la raison pour laquelle Athéna pouvait bien lui demander quelque chose d'aussi bête, il sentit au fond de lui qu'il le fallait désespérément.

Quand il ouvrit la porte, gauchement, le raz-de-lumière le frappa de plein fouet avant de s'engouffrer dans la salle millénaire. C'était le premier trait d'or de l'aube qui se levait juste en face de la porte, concentré en un point de l'horizon, incontrôlable, brute et presque opaque. La sensation fut à la fois si violente et si merveilleuse qu'Andromède leva par réflexe son avant-bras devant son visage, avant de laisser retomber son bras doucement, plissant les yeux, fasciné par la beauté du monde. Il eut un frisson. Le Général de la Sirène lui-même prit une grande inspiration et eut un léger sourire.

Shun fit un pas dehors et quelque chose d'étrange se produisit. Ils étaient tous là, mais il ne savait pas qui.

Il lui sembla pourtant reconnaitre June, juste devant lui ; Hyoga à côté. Le Chevalier du Cygne souriait et l'adolescent devina sans peine l'expression de la jeune femme sous son masque, sans comprendre d'où lui venait cette certitude. Il voulut savoir qui d'autre se trouvait là avec elle, mais la réalité visible s'était dissoute instantanément dans une lumière aveuglante au moment où il réalisa que ses mains avaient saisi celles de quelqu'un qu'il ne connaissait pas, mais qui venait de tomber en larmes à ses pieds.

Et puis, plus rien.


Parvis de la Maison du Bélier, aux premiers instants du jour :

Le ciel était orange et jaune à l'horizon. Le soleil était levé, à présent. Assis sur les marches qui menaient au premier rempart, Aldébaran et Kiki avaient fait nuit blanche. Après s'être vu assurer que le Chevalier du Taureau resterait devant le Temple du Bélier jusqu'à son réveil, Mû avait curieusement capitulé et était tombé de fatigue.

« Mû a dormi longtemps... marmonna le disciple qui bâillait aux corneilles.

- Il en avait besoin. » Répondit le Deuxième gardien.

L'enfant hocha la tête, soucieux. Il reçut une tape dans le dos.

« Et toi, à ton âge tu ne devrais pas veiller si longtemps ! »

Le disciple ne répondit pas.

« Allez, va te coucher, micro-Bélier. »

A ce moment-là, Kiki fit la grimace. L'homme se crut obligé de le rassurer :

« Ne t'en fais pas pour tout ce que tu m'as dit cette nuit… Le retard pour les armures, ça se rattrape. Et pour ses capacités psychiques, ça reviendra... Le manque de sommeil, ça te détraque un esprit en quelques jours… C'est naturel. Ton maître doit apprendre à se reposer parce que nous ne sommes plus en guerre. Il doit comprendre que personne ne lui tiendra rigueur de fermer les yeux quelques heures. Ni même quelques jours. Après tout… il les a si longtemps gardés ouverts pour nous tous, lorsque nous ne voulions rien voir... »

Le Taureau parlait avec une amertume si grave qu'à cet instant, il avait parlé à Kiki comme à un adulte. Après une pause, il sourit légèrement et ajouta, déterminé :

« Alors maintenant que nous y voyons tous clair, il est l'heure de payer notre dette envers lui, et de le laisser dormir. »

Kiki resta songeur un moment et hocha la tête, émettant seulement un petit son d'approbation. Aldébaran reprit sur un ton plus tranquille :

« Allez, file, il fait jour. Je parlerai de Jamir à ton maître quand il sera levé. Que vous y retourniez quelques temps n'est effectivement pas une mauvaise idée. Mais avant de partir de nouveau, il est nécessaire qu'il sache qu'il est le bienvenu ici et que ce lieu est sûr pour vous deux. Et ça… ça va pas être évident à comprendre pour lui. »

L'enfant fixait le Taureau avec une telle émotion que celui-ci laissa échapper un léger rire et coupa court à cette conversation trop sérieuse :

« Et toi, la prochaine fois que tu feras nuit blanche, je veux que tu aies passé au moins une décennie de plus sur cette bonne vieille Terre. Allez, va dormir ! »

Puis le Deuxième Gardien se remit en sentinelle, le regard plein de cette quiétude étrange que l'aube apporte aux esprits restés longtemps dans le noir.

L'enfant quant à lui partit en gambadant jusqu'à sa chambre, son esprit de futur adulte songeant à ce que la guerre fait aux corps et plus encore aux esprits. Alors en passant devant la porte entrouverte de la chambre de son maître, son cœur d'enfant fut pris d'une compassion un peu trop lourde, et qui ne le quitterait plus.

(à suivre !)