Chapitre 19 : La Soirée des cœurs brisés
Je m'adossai contre la porte de la chambre de mon appartement, encore incertain de comprendre la totalité de cette soirée surréaliste, la bosse de la poche droite de mon smoking toujours là. Elle aurait dû pourtant disparaître, le contenu de la boîte au doigt de sa destinataire. D'un geste machinal, ma main serra l'objet enfermé à l'intérieur de mon poing. Catalyseur de promesses d'avenir, cette chose m'avait finalement porté malheur, et jamais je ne me remettrai de cette blessure. J'étouffai un sanglot de rage en jetant de toutes mes forces le maudit bijou à travers la pièce.
Le cœur battant à un rythme soutenu, le corps, tel un volcan en éruption, m'allonger devenait urgent. Je titubai jusqu'à mon lit, m'effondrai dessus de tout mon poids, recroquevillé. L'horrible souffrance ne cessait de croître, les crocs venimeux insérés à tous mes organes vitaux. Avec une délectation malsaine, elle torturait le minuscule humain que j'étais, emprisonné entre ses grandes griffes, chargées de la nourrir de ma douleur.
« À présent, je resterai toujours à tes côtés. Nous serons ensemble, à jamais. », susurra-t-elle, le timbre doux.
Je me mis à hurler.
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- Eh bien, mon cher Tenya ! s'exclama Monoma Neito, je crois que c'est la première fois que je te vois ranger tes affaires aussi rapidement et surtout, avant tout le monde depuis ton arrivée ici ! Tu as l'air pressé, un rendez-vous avec ta dulcinée imaginaire, peut-être ?
Le ton moqueur devenu une formalité au bout de trois mois de travail à ses côtés, je l'ignorai. Un constat accablant s'imposait, cela dit : plus je le fréquentais, moins j'appréciais cet homme au doux nom de Neito Monoma. Sans cesse pris de haut, il me considérait néanmoins en rival à dépasser, une compétition sans queue ni tête instaurée de son propre chef entre nous.
La moindre opportunité visant à me rabaisser saisie, il pointait mes rares erreurs avec un plaisir non dissimulé, sans omettre, bien sûr, de me ridiculiser au passage. Cet exercice semblait d'ailleurs l'amuser au plus haut point, puisqu'il veillait à ne rater aucune occasion de persifler, de sa voix criarde, montée dans les aiguës. Il m'arrivait très souvent dans ces moments, de contenir (avec la plus grande difficulté, il fallait l'avouer) une sorte de pulsion, qui consistait à décoiffer sa chevelure blonde. Plaquée en arrière, à l'exception d'une mèche rebelle, tombante devant un œil bleu — pour un effet de style, sans doute — cette coupe ajoutait à sa dimension grotesque.
Je fermai mon casier, son horrible grimace étirée face à moi.
- Ça ne te regarde pas, répliquai-je, sec.
Un faux air vexé sur le visage, il minauda, de ce timbre haut.
- Pourquoi réagis-tu comme ça, mon petit Tenya chéri ? Je t'aime, moi !
Cet odieux personnage devait s'être donné pour objectif de transformer mon apprentissage en enfer sur terre. Fort d'une année d'avance dans le domaine médical, il ne cessait de me lancer des piques désagréables, quand il n'essayait pas de connaître tous les détails de ma vie privée. Je me félicitai de ne jamais catégoriser les gens, toutefois, ce stupide individu flirtait dangereusement avec la case « Détestable être humain. »
Je soupirai, dirigé vers la sortie de la salle des vestiaires, quand il m'arrêta :
- Le professeur Aizawa nous attend demain matin, six heures pour une réunion de crise, me rappela-t-il. Évite les folies cette nuit, pour ne pas risquer d'être en retard !
Imbécile.
Son rire résonnait encore, tandis que je m'élançai loin de cet idiot.
Sitôt éloigné de l'hôpital, mon corps se détendit, toute tension relâchée. Mes journées assez compliquées à gérer, je m'efforçai de chasser la nervosité, une fois en dehors de l'enceinte. Si je ne doutais pas de la voie choisie, sa finalité représentait aussi bien un but qu'un défi. Confronté à l'injustice de la vie, j'apprenais à relativiser, chaque existence sauvée savourée, ma chance de pouvoir évoluer dans ce monde réalisée à toutes ces victoires retardant la descente de la guillotine au-dessus de nos têtes.
Et ce soir, l'espérai-je, ma bonne étoile continuerait de me sourire. Après trois mois d'une relation à distance, j'allais enfin retrouver celle qui faisait battre mon cœur depuis trois années. Ma reine, la seule placée sur un piédestal, tant le bonheur d'incarner son élu, aussi bien que mon adoration, ne connaissait pas de limite.
Le coup de foudre instantané lors de la cérémonie d'entrée à l'université, je ne pensais pas qu'elle me remarquerait, son regard marron tourné vers celui qui deviendrait, une dizaine de minutes plus tard, sa priorité numéro une. Et pourtant, durant un court moment, elle m'adressa un sourire radieux.
Mon capital sympathie ayant toujours joué en ma défaveur pendant tout mon parcours scolaire, je ne me croyais pas capable de conquérir cette charmante demoiselle. Habitué aux étiquettes, je m'imaginais mal susciter l'intérêt d'autrui : on me jugeait trop rigide, trop à cheval sur les règles, pour me côtoyer. La conseillère d'orientation avait même suggéré un futur dans la police plutôt que médicale, au vu de cet aspect, partie intégrante de ma personnalité impossible à refréner.
Pour cette raison, outre mon inexpérience dans le domaine, elle se métamorphosa longtemps en béguin muet, tandis que, à ma grande surprise, nous formions petit à petit un trio uni, nos quotidiens vite emmêlés, réunis autour de cette ambition commune.
Ces deux jeunes gens venaient naturellement moi, et, à force de graviter autour d'eux, j'appris sur eux, autant que sur moi ; des facettes insoupçonnées découvertes à leur contact, j'obtenais la confirmation de ce que je pressentais au bout de quelques semaines. Je tombais amoureux d'Uraraka Ochaco d'une façon incontrôlable, éperdue : son innocence, sa bienveillance, ses mimiques, sa manière de gonfler les joues lorsqu'elle se mettait en colère... Tout chez elle me rendait fou.
Mon secret personnifié n'éprouverait jamais la même sensation, pareille à une tempête, un attachement similaire, sans nom, uniquement réservé à Deku. Témoin privilégié de l'union indestructible de ces deux âmes sœurs, j'excluais tout sentiment de jalousie, envers mon très proche camarade. Leur lien représentait une chose trop précieuse, pour être qualifié de simple relation amicale, et je ne tenais pas la distance face à cette incarnation de douceur, de gentillesse, de courage qu'était Izuku Midoriya.
Un jour, surprenant par hasard une conversation entre un professeur et l'étudiant, son deuil me frappa de plein fouet. Dès lors, je l'admirais de pouvoir rendre invisible sa blessure, sûrement aussi profonde que douloureuse. De sourire et de rire, parfois. De métamorphoser cet horrible traumatisme en carburant pour avancer dans le dur parcours semé d'embûches de son existence. En comparaison, la mienne était synonyme de facilité.
Issu d'une famille aisée et sans histoire, j'étais le cadet des Iida, heureux propriétaires d'une multinationale de jouets, adressés à toute tranche d'âge. L'entreprise destinée à revenir à mon frère aîné Tensei, dans un avenir lointain, la liberté d'embrasser la carrière de mon choix me fut accordée, la direction vers mon seul rêve d'enfant alors tout indiquée.
Le chemin adulte de ma vie maintenant arpentée, fidèle à ma nature, mon plan était déjà tout préparé. Obtenir mon diplôme, ouvrir un petit cabinet, qui, dans mes fantasmes les plus poussés, se transformait en un hôpital d'une renommée aussi grande que la clinique Todoroki.
Depuis quelques semaines, toutefois, je désirais brûler les étapes, tous ces projets relégués au second plan.
En route vers mon domicile avant de retrouver mon élue pour une soirée mémorable, je m'arrêtais un instant, le temps d'effleurer du doigt la folie que je m'apprêtais à commettre. Cette première marche prête à être montée, j'étais déterminé à construire un avenir à deux.
Confiant, je pénétrai dans mon appartement me préparer.
[*]
Assise à la table du restaurant italien où j'avais réservé, ma belle Ochaco semblait tendue, son regard virevoltant, ses doigts torturés. Mon stress grimpa d'un cran, aussitôt inquiété par cette attitude pour le moins anormale, après trois mois sans réel contact physique. Je m'attendais à voir la joie irradier son visage, mais ses traits contractés souffraient au contraire de toute la nervosité du monde.
Tout en m'efforçant de masquer mon trouble, je me dirigeais vers elle. Il y avait peu de gens, nous pourrons discuter tranquillement, sans nuisance sonore, tant mieux ; dans les derniers millimètres qui me séparaient d'elle, je récitais de ma voix muette, le discours écrit plusieurs semaines auparavant, en vue de ce rendez-vous. Mes iris la recouvrant d'une œillade amoureuse, la question de savoir comment j'avais pu survivre sans la voir autrement qu'à travers un écran de téléphone m'effleura.
Comme à son habitude quand elle se retrouvait à l'extérieur, elle s'apprêtait avec soin : ce soir, elle portait une robe rose et un châle blanc ; un maquillage tout en discrétion, mettait en valeur sa beauté plus appuyée que jamais ; ses cheveux attachés en une queue de cheval haute, ses deux mèches longues de chaque côté de son visage, je la trouvai à couper le souffle.
- Salut, dit-elle dès que je me fus assis en face d'elle.
Je sus, à ce ton que quelque chose d'important se préparait. Une annonce grave, réfléchie. Sa voix ne reflétait aucune forme d'enthousiasme, malgré ces trois mois de séparation forcée. Elle ne se levait pas réclamer un câlin, et les secousses accentuées ne présageaient rien de bon.
Nous échangeâmes quelques banalités avant de commander nos plats. Par la suite, toutes mes tentatives pour engager la conversation échouèrent, l'air électrifié de cette tension pesante autour de nous. Elle m'écoutait avec intérêt, quand je parlais de mes journées de travail, en revanche, elle refusait d'évoquer les siennes, trop redondantes, selon elle.
Elle dormait paisiblement, s'alimentait bien, excepté ce soir, elle n'avait pas très faim. Si je ne connaissais pas son appétit d'ogre pour l'avoir vu enclenché, je l'aurais cru. Pour une fois que nous mangions autre chose que de la nourriture japonaise, il semblait impensable que cette découverte n'éveillât pas sa curiosité gustative, toutefois, elle n'avalait rien.
Respectueux de son apparente distance, je n'insistai pas, la laissant se consacrer à ses réflexions, qui cessèrent lorsqu'elle suggéra de partager l'addition en deux. Cette requête sans importance affola tout de même mon intuition, alertée par l'accumulation de ces signaux sans équivoque.
- Tenya, commença-t-elle.
Je relevai les yeux de mon « authentique » panna cotta, tandis qu'elle baissait les siens, mon cœur soudain accéléré par cette hésitation reconnue. Au terme d'une ultime seconde de méditation, la sentence tomba entre nous.
- Je veux rompre, annonça-t-elle.
Chose surprenante, l'éclair ne s'abattit pas sur moi. Seulement, quelques secondes plus tard, j'aurais de loin opté pour cette manifestation. Le phénomène avait quelque chose de rassurant dans sa rapidité d'exécution, il foudroyait d'un seul coup.
Ce que je ressentais une fois la signification de ces lettres alignées connue, explosait tous les records en termes de souffrance engendrée. Des milliers de petites aiguilles me transperçaient de toute part, à vitesse ralentie au maximum. La douleur prenait ainsi le temps de s'installer, d'imprégner tous les recoins de mon être soumis à la fièvre du désespoir.
Des centaines de questions fusèrent dans mon cerveau, perdu dans l'analyse de ces trois mots fatidiques. J'étais fautif, mais où se situait mon erreur ? Je croyais l'entourer d'affection, d'attentions particulières, prouvant qu'elle représentait mon tout, mon monde entier.
Je mourrai, lentement mais sûrement, terrassé par les morceaux de mon cœur brisé.
- Ce n'est pas toi, ne pense pas ça ! s'empressa-t-elle d'ajouter devant mon teint livide, je suis la seule responsable. Toi, tu es... parfait.
Je ne pus réprimer un petit rire narquois, ne sachant si je devais me sentir soulagé, ou insulté par l'emploi de cet adjectif. La perfection... Si j'étais à ce point irréprochable, pourquoi mettre fin à notre relation ?
- Il y a un problème ? questionnai-je la voix chevrotante, est-ce dû à la distance de trois mois, parce que...
Elle secoua lentement la tête, les yeux embués de larmes contenues. Et je la vis alors, une présence fantomatique, ténue, pour autant tenace, l'ombre de quelqu'un d'autre.
- Tu ne... (abasourdi, je repris ma respiration) tu ne veux plus... de moi ?
Ses sanglots échappés tout à coup de son petit corps tressautant formèrent sa réponse silencieuse, pourtant ô combien bruyante. Elle me hurlait de ne plus l'approcher.
- Je suis désolée, hoqueta-t-elle, si tu savais à quel point...
Ma vue se brouillait, à mesure que ses paroles m'infectaient de poison, à force de tourner en boucle. Le ciel me tombait sur la tête, je n'avais rien senti venir, lors de nos précédentes conversations. Cette soirée n'aurait pas dû se passer comme ça ; j'avais veillé à rendre cette première étape inoubliable, en vue de l'entame de ce tout nouveau chapitre écrit à deux.
- S'il te plaît... supplia-t-elle.
Je levai un regard vague vers elle, pour m'apercevoir, par le biais de cette teinte inquiète, que de très longues minutes s'étaient écoulées avant d'à nouveau parvenir à l'entendre. En moi, le tumulte avait déserté, il ne restait plus que le vide glacial, symbole de ma raison d'exister perdue.
- Dis quelque chose...
Tu enlaidis vraiment quand tu pleures, mais je t'aime quand même ; les mots que je souhaitais prononcer, toutefois un poids trop lourd oppressait toujours mon palpitant, malgré ma carrure. L'air commençait en outre à me manquer, partir au plus vite s'imposait comme la seule issue de ce cauchemar un peu trop réel. Peu désireux des détails, j'attendais le signal pour m'éloigner d'elle sans me retourner.
Au prix d'un effort surhumain, je m'arrachai à l'étreinte protectrice du mutisme, afin de reprendre mes esprits, le temps de formuler la question qui m'accorderait une pause à cette torture sans fin.
- Puis-je quitter la table ?
Elle cligna plusieurs fois des paupières, surprise.
- Pardon ?
- Souhaites-tu me dire autre chose, ou puis-je m'en aller ? m'informai-je. Séparons-nous si c'est ce que tu veux, très bien. Je n'ai rien d'autre à ajouter à cela, et je n'ai pas particulièrement envie de savoir la raison de cette décision. Tu pensais que j'allais te supplier, te demander des explications, peut-être ?
Elle garda le silence, mais parut blessée.
Je t'aime, mais je t'en prie, préserve-moi.
- Je comptais rompre moi aussi, de toute façon, mentis-je avec tout l'aplomb possible. J'aurais eu moins de temps à te consacrer, avec mes nouvelles contraintes, alors...
C'est faux, je me serais débrouillé pour te faire passer avant tout. Je suis tellement fou de toi... Laisse-moi encore une chance, j'exaucerai tous tes vœux.
Je poursuivis, coupant sa tentative de prise de parole.
- Il faut s'appeler Izuku Midoriya pour capter ton attention, pas vrai ? raillai-je, avec une virulence inconnue. Ce n'est pas comme si j'ignorais que tu ne m'aimais pas comme lui.
Quelle attitude atroce... Je l'attaquai sur sa relation avec Deku, quand leur lien renfermait la définition même de la magie. Ce duo ne s'était pas seulement rencontré, ce jour-là, à la cérémonie d'entrée à l'université, il reformait la moitié d'un tout merveilleux à observer.
Monoma déteignait sur moi, apparemment... je me dégoûtais.
- Tu es injuste ! s'indigna-t-elle.
- Parce que toi tu ne l'es pas ? rétorquai-je, imagines-tu combien de temps j'ai attendu de te revoir ? De ce que j'avais prévu pour rendre cette soirée mémorable ?
Je grimaçai en réalisant que ces mots détruisaient mon bouclier posé un peu plus tôt. Qui pensais-je duper de toute manière ? Elle me connaissait mieux que personne, ne croyait pas à la supercherie une seule seconde. Jamais je n'aurais désiré me séparer d'elle.
Mes doigts vinrent effleurer l'intérieur de la poche de mon smoking par réflexe, mon organe vital serré dès que ma main empoigna la matière. Par égard pour sa transparente culpabilité, je ne comptais pas partager son contenu ; mon mal décelé sans difficulté malgré mes piteux mensonges la rongeait bien assez.
- Il ne fallait pas te donner la peine de te déplacer, pour me prévenir, un texto aurait suffi.
Dans ce cas, j'aurai traversé toute la ville, tambouriner à sa porte comme un fou. M'éloigner de la résidence universitaire dans le but de me rapprocher du lieu de stage avait signé le début de cette horrible situation. Peut-être s'était-elle crue abandonnée, au point de ressentir le besoin de se tourner vers quelqu'un d'autre.
- Eh bien, adieux.
Je me levai, offrant mon dos en vision, afin de préserver sa sensibilité à rude épreuve, si confrontée à mes larmes en cascades sur mes joues. La simple idée de mettre son empathie au supplice me révulsait.
- Tenya attend ! cria-t-elle, ignorant les regards curieux vers elle.
Elle courut vers moi et attrapa mon poignet, à l'instant où je m'apprêtais à quitter le lieu de ce dîner catastrophique. Je ne reviendrais plus jamais dans cet endroit.
- Je suis... désolée, hoqueta-t-elle, je n'ai... aucune excuse.
Sa main tremblait, tout comme son corps qui n'en finissait plus de se secouer. Fatigué de me donner en spectacle devant des étrangers, je l'entraînai à l'extérieur du restaurant.
Nous marchâmes à l'écart, dans un coin d'obscurité nauséabond. Je pris quelques secondes pour observer dans quel décor mourrait définitivement mon illusion de bonheur éternel : une ruelle sale, dégoûtante, reflet de la douloureuse réalité.
Je me tournai vers elle, prêt pour ce dernier face-à-face.
- Je n'ai pas besoin que tu me consoles en te culpabilisant, alors arrête, s'il te plait. Il n'y a plus rien à ajouter. C'est fini, point.
Son visage trempé, elle ferma les paupières et inspira afin de retrouver son calme.
- Je t'ai vraiment aimé, tu sais.
- Ah non, pas de ça, je t'en prie ! m'emportai-je, le coup de grâce porté par cette phrase. T'ai-je une seule fois, en trois ans de couple, donné des raisons de penser que je doutais de tes sentiments envers moi ? Tu oses l'affirmer comme si, en fin de compte, tu ressens le besoin de justifier ces années ensemble !
Un rire désabusé m'échappa :
- Notre histoire ne comptait donc pas plus que ça pour toi ? poursuivais-je, sur un ton vipérin. C'est censé m'aider, maintenant que j'ai l'assurance de ta sincérité, c'est ça ? Vous êtes trop bonne, ma reine, d'avoir porté dans votre cœur, le pleutre que je représente à vos yeux !
- Arrête... sanglota-t-elle, son visage rendu hideux par son maquillage débordant.
Non, mon amour, les mots blessent... C'est puéril, mais voici la monnaie de ta pièce.
Une première, que ma colère se dirigeait contre elle ; toutefois, cette tentative ridicule d'alléger ma peine me fit plus de mal que la démarche de rupture elle-même. La complexité de ce type d'attachement ne résidait, non pas dans la façon de l'appréhender ni de le gérer par la suite, mais dans son spectre bien trop large, proche de l'infini. Se perdre dans l'analyse ne servait à rien, il restait insaisissable, rendant parfois folles ces victimes à la recherche d'une quelconque rationalité.
- Pour qui tu te prends ? sifflai-je, mauvais. Tu n'as pas le droit de te mettre à ma place, Ochaco ! Tu n'as aucune idée de ce que je peux bien ressentir ou penser, et je t'interdis d'essayer ! Ce sont mes sentiments, les miens tu entends ? Épargne-moi ce genre de phrase stupide et toute faite juste pour apaiser ta conscience, c'est un manque de respect envers moi, je ne te le permets pas !
Je connaissais ma place dès le départ, et de ce fait, n'avais jamais eu à douter de ce temps où nous formions un « ensemble » que certains qualifiaient de peu assorti, mais si beau à mes yeux. Je savais que même s'il différait du mien, elle m'aimait également, de cette manière particulière et bien à elle.
Elle baissa la tête, à l'image d'un enfant pris en faute.
- Je te demande pardon...
La douleur et la déception continuaient de se déverser en moi, ma souffrance ravivée si dévastatrice que j'oubliais ma promesse muette de la préserver. Son faciès décomposé me laissant de marbre, les lettres suivantes, aiguisées avec soin, se chargèrent de dessiner sur elle des écorchures invisibles, aussi nombreuses que profondes, une fois réunies.
- Le mal est fait, tranchai-je. Je suis désolé de ne pas être le petit ami conciliant que tu imaginais en m'assénant la nouvelle. Finalement, j'en ai plus qu'assez de comprendre les autres, et après ce que je viens d'entendre, je ne tiens plus à te préserver, non plus. Tu m'as brisé le cœur le soir où je comptais te demander de devenir ma femme.
La bouche ouverte sans un son émit, ses yeux s'agrandirent, l'écho assourdissant de mon organe vital réduit en poussière en elle. Ces mots échappés sans retenue allégèrent un peu cet énorme poids apparu dès le début de ce rendez-vous, cependant. Je refrénais en revanche l'envie de montrer l'écrin en guise de preuve, afin de protéger la menue étincelle de dignité intacte.
- Tenya... bafouilla-t-elle, mal à l'aise, je... je ne sais pas... quoi dire...
- Ça n'a plus d'importance, conclus-je.
- Je ne voulais pas te... commença-t-elle, cherchant ses mots. C'est...
- Écoute, l'interrompis-je, je suis fatigué, donc, si tu n'as plus rien à ajouter, je vais m'en aller.
Je désirais partir, enterrer ma honte, mes douces chimères de mariage dans un coin verrouillé de mon antre, là où ma conscience elle-même n'oserait plus s'égarer à l'avenir.
Elle parut sur le point de protester, mais finit par hocher la tête, résignée.
- Sois heureux, dit-elle, quand je me fus détourné d'elle.
Étrange choix de mots, dans la mesure où si elle ne se trouvait plus dedans, je ne pouvais plus concevoir ma vie autour de cette recherche de bonheur.
- Toi aussi, répondis-je, après de longues secondes.
Elle le sera. Et dans le fond, je le souhaitais de toutes mes forces, quand bien même ce n'était plus avec moi.
Ochaco ne renchérit pas. Nous en avions terminé de discuter, la rayure de notre histoire d'amour tracée en silence, dans la saleté, la puanteur d'une ruelle. Sans assistance et avec précaution, ma reine descendit alors de son piédestal, puis s'enfuit à toute jambe, sans que je puisse la retenir.
Anéanti, je me mis à courir loin, les sanglots contenus si longtemps hors de mon corps, poussé à des kilomètres de celle que j'avais rêvé d'épouser.
