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Le piège se referme sur l'Exécutrice.
Chapitre n°19 :
Acculée
« Elle est un amas de splendide chaos, et cela se voit dans ses yeux. »
- Toutes nos nouvelles recrues sont arrivées au bout de leur entraînement, et l'ensemble de nos valeureux guerriers attendent dans leurs casernes, avec une impatience grandissante, je dois dire, l'annonce de la conquête suivante, résuma Larsen, ministre de la guerre, lors d'un énième Conseil autour du Roi.
- Pour cela, nous devons d'abord régler ce... léger contretemps diplomatique, qui nous préoccupe depuis quelques semaines, lui rappela l'un de ses collègues.
- Si vous pensez à mon mariage, répliqua froidement Hela, alors vous vous préoccupez pour rien. Il n'aura pas lieu. Vous n'aurez donc pas besoin de me cloîtrer au Palais et de transmettre mon statut à mon époux. Pouvons-nous désormais discuter de notre prochaine destination, messieurs ? Je pensais à Jotünheim.
Tous les regards s'étaient naturellement tournés vers la seule femme de l'assemblée, alors qu'elle balayait ce sujet sensible d'un revers de la main.
- Attaquer Jotünheim serait du suicide, fit Larsen. Et le débat de fond n'est pas clos, loin de là. Votre Altesse, il serait plus que temps que vous cessiez de risquer votre vie sans même avoir donné au trône d'Asgard une garantie de pérennité. Si vous tombez, à terme, tous les moyens que nous avons engagés pour nous emparer des autres Royaumes auront été vains.
- Pensez stratégie militaire, Votre Altesse, l'appuya un troisième ministre, à défaut de vouloir penser stratégie politique.
- Je suis la Déesse de la Mort, l'interrompit sèchement l'Exécutrice. Je ne tomberai pas. Cessez maintenant de m'importuner, vous n'avez aucun argument valide à avancer. Nous pourrions prendre un peu de ce temps précieux qui s'envole en futilités, pour discuter stratégie sur un sujet qui le réclame réellement : Jotünheim.
- Nous ne pourrons jamais faire le tour de cette question en un seul Conseil des Ministres, dit finalement Odin. Nous devrons tenir une vraie discussion, minutieusement préparée, pour déterminer concrètement nos chances de réussite dans cette conquête risquée. La séance est ajournée.
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~oOo~
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Odin vint à la rencontre de Hela peu de temps après la levée de séance. Il la trouva, fulminante, dans le salon de ses appartements privés.
Elle ne fut pas particulièrement surprise de le voir arriver ainsi. Elle se doutait déjà qu'il tentait de gagner du temps, pour parvenir à la convaincre de suivre leur raison – et cela la mettait dans une colère noire.
- Ma fille, commença-t-il doucement, je peux comprendre que la situation t'attriste, et je le suis tout autant que toi. Cependant...
- M'attrister ?! le coupa Hela, incrédule. Je suis en rage ! Depuis ma naissance, on tente de m'accuser de tous les maux car j'ai commis l'affront de ne pas être un fils !
- Et pourtant, j'ai toujours été fier de toi...
- J'ai, depuis, largement prouvé ma valeur, mais cela ne semble pas suffire ! Je me suis montrée l'égale, voire même la supérieure, de bien des hommes, et pourtant, j'essuie toujours des reproches !
Elle s'interrompit quelques instants pour reprendre son souffle. Ses yeux bleus brillaient de fureur.
- Pourtant, père, reprit-elle d'un ton plus posé mais toujours froid, je n'ai jamais été aussi fière d'être une femme. J'ai affronté bien plus d'obstacles sur ma route pour en arriver où je me trouve désormais, et j'estime que cela me donne le privilège de refuser catégoriquement de me faire dicter mes actes par des hommes. J'ai gagné ce privilège, à la sueur de mon front, à mon sang coulant au combat, à mes nuits d'insomnies, anxieuse à l'idée d'atteindre mon objectif : être indépendante et accomplie.
- J'ai déjà bien compris tout cela, mon enfant, répondit finalement Odin d'une voix lasse. Je t'ai vue travailler d'arrache-pied pour en arriver à ce que tu es aujourd'hui : une cheffe militaire reconnue et respectée par ses soldats. Je ne peux qu'imaginer la peine que tu t'es donnée dans ta lutte contre notre modèle de société, ne m'y étant jamais confronté.
Le père soupira.
- Et pourtant, et pourtant..., murmura-t-il en baissant piteusement la tête. Je ne souhaite pas te voir devenir mon ennemie, et je ne souhaite pas non plus te voir malheureuse, privée de la dignité que tu as si durement gagnée... Mais, pour le bien d'Asgard...
- Père, ne faites pas ça, l'interrompit Hela, alarmée malgré elle. Ne me contraignez pas. Ne laissez pas vos ministres gagner. Vous êtes leur Roi, et non leur marionnette !
- Je te propose un marché, Hela, continua-t-il sans sembler l'entendre. C'est le seul moyen de t'éviter de perdre la face, même si tu mériterais un bien meilleur destin...
- Je n'en veux pas ! s'exclama-t-elle avec rage. Je ne me laisserai pas acheter !
Un filet de magie, incontrôlé, fusa en direction de la table basse, la pulvérisant sur le coup. Le cœur battant dans ses oreilles assourdies par la rage, Hela doutait qu'elle parviendrait à maîtriser l'instinct meurtrier qui lui susurrait de tuer Odin pour mettre fin à cette cascade de mauvaises nouvelles.
- Tes fiançailles avec le Commandant Herían, contre un assaut sur Jotünheim, conclut Odin, les mâchoires crispées.
Hela se figea. Avait-elle bien entendu le nom de la planète de glace, malgré le battement assourdissant de son cœur et la voix qui lui commandait un meurtre ?
- Vous avez intérêt à me garantir Jotünheim, grogna-t-elle, sans vous plier une seconde aux jérémiades de Larsen. C'est compris ?
- C'est entendu. Montre-leur que tu n'es pas une petite chose affaiblie par la volonté des hommes. Montre-leur qu'une femme peut sortir victorieuse d'une guerre qui les fait trembler tous. Montre-leur que tu peux conquérir Jotünheim, ma fille.
Un sourire carnassier fleurit sur le visage de la Déesse de la Mort, déjà animée par le défi stimulant qui l'attendait.
Elle n'avait eu qu'à sacrifier son honneur pour accéder à l'opportunité d'entrer dans la légende, pour toujours.
