my fire never goes out (i rise from my scars)
Chapitre 28
oOo
Le jour suivant, Tyrion ne peut cacher sa nervosité, ce qui finit inévitablement par exaspérer Cersei.
« Pourquoi es-tu si inquiet ? » finit-elle par lui demander. « Personne ne remontera jusqu'à moi. Il ne t'arrivera rien. »
« Ce n'est pas pour moi que je m'inquiète, » rétorque t-il.
Ils échangent un long regard à l'issue duquel le masque de Cersei se fissure légèrement.
« Ne t'en fais pas pour moi, » murmure t-elle. « Tout va bien se passer. »
Après s'être forcée à lui offrir un sourire rassurant et lui avoir confié Joanna, elle sort de la maison. Comme tous les jours, Alyssa l'attend dans les jardins.
Son regard perdu lui serre le cœur.
« Tout va bien ? » lui demande t-elle.
Alyssa se mord la lèvre et baisse la tête, comme soudainement courbée sous un poids invisible.
« Je n'ai pas dormi de la nuit, » avoue t-elle.
« Ne vous inquiétez pas. Il est impossible que quiconque remonte jusqu'à nous, nous... »
« Non, vous ne comprenez pas. Ça n'a rien à voir. »
Cersei fronce les sourcils.
« Je... je me sens si coupable. »
(Evidemment. Cersei se sent stupide de ne pas avoir immédiatement su quel était le problème. Alyssa avait les mains propres et une âme lumineuse, désormais sa peau est maculée de sang et son esprit s'est rempli d'ombres.)
« Je pensais que le tuer me rendrait heureuse... je pensais que me venger me permettrait enfin d'avancer et d'oublier. »
Quand elle relève les yeux, ils sont remplis de larmes qui y allument des paillettes d'or.
« J'avais tort. Je me sens... je me sens sale. »
Et elle se met à se frotter vigoureusement les mains, comme si elle cherchait à se débarrasser du sang qui les recouvre désormais. Cersei a l'impression qu'une pierre lui tombe dans l'estomac.
(La culpabilité. C'est un sentiment qui lui est longtemps demeuré inconnu. Elle ne s'est pas sentie coupable quand elle a tué Robert. Elle ne s'est pas sentie coupable quand elle a fait exploser le Septuaire. Elle ne s'est pas sentie coupable quand elle a menti à Tyrion.)
Presque sans y penser, elle lui prend la main et la serre doucement.
« Venez avec moi. »
Alyssa se laisse faire sans tenter de résister. Cersei remarque qu'elle n'a pas son épée avec elle, comme si toute envie de se battre l'avait soudainement désertée.
(Peut-être ne pourra t-elle plus jamais regarder une lame sans l'imaginer souillée.)
Elles marchent en silence pendant quelques minutes pendant lesquelles Cersei sent la panique l'envahir. Qu'est-elle supposée dire pour qu'elle se sente mieux ? Tyrion saurait, lui, Tyrion est quelqu'un a de l'empathie, Tyrion sait trouver les bons mots et offre de gentils sourires. Cersei est peut-être sa sœur mais elle doute très fortement de parvenir aux mêmes résultats que lui
Lorsqu'elles arrivent sur la plage, elle entraîne Alyssa au bord de la mer.
« Vous devriez vous baigner, » conseille t-elle.
« Me... baigner ? »
« Oui. »
(C'est ce qu'elle a fait la veille, tentative désespérée de se débarrasser de tout ce sang dont la vue ne lui a apporté aucune joie, aucun soulagement.)
« Ça... ça ira mieux après ? » demande t-elle d'une voix hésitante.
« Je ne sais pas, » répond honnêtement Cersei. « Peut-être. »
« Bon... très bien. »
Elle touche le premier bouton de sa chemise, toujours incertaine.
« Est-ce que... est-ce que vous voulez bien venir avec moi ? »
Cersei bat des paupières et met plusieurs secondes à réagir. Sa gorge se noue.
« Je ne crois pas que... »
« S'il vous plaît. Je n'ai pas envie d'être seule. »
Ses yeux sont suppliants et Cersei se sent faiblir, son cœur s'est mis à battre plus vite. Il ne s'agit pas de pudeur, sa marche d'expiation lui a presque fait oublier cette notion, elle se moque bien qu'Alyssa la voie nue, c'est autre chose qui la pousse à hésiter.
Si elle a bien compris, Alyssa n'a jamais connu aucun homme autre que son violeur – et aucune femme non plus d'ailleurs. Norio ne l'a jamais touchée.
Ce qui veut dire que personne depuis Gaelon ne l'a vue nue.
Ce qui veut aussi dire qu'elle lui fait suffisamment confiance pour souhaiter sa présence à ses côtés.
(La confiance. La preuve qu'un lien s'est crée entre deux personnes. Cela veut-il dire qu'Alyssa est son amie ?)
« Très bien, » cède t-elle finalement.
Elle lui tourne le dos et se débarrasse de sa robe avant d'entrer dans l'eau. Elle frissonne légèrement et ferme les yeux.
Quand elle les rouvre quelques secondes ou une éternité plus tard, Alyssa se tient à ses côtés, les bras le long du corps. Cersei évite pudiquement de la regarder.
« Imaginez... imaginez que les vagues emportent le sang avec elle, » conseille Cersei. « Imaginez qu'elles vous débarrassent de votre noirceur, de vos péchés... tout s'en va au loin, loin de vous, et ne reviendra jamais. »
« Est-ce que... est-ce que c'est ce que vous faites ? » demande t-elle en se tournant légèrement vers elle.
Cersei sourit tristement.
« Ça ne peut pas fonctionner avec moi. J'ai commis trop de crimes. Mais vous... vous n'êtes pas un monstre et vous ne le serez jamais. »
« Vous n'êtes pas un monstre, » soupire Alyssa avant de fermer les yeux.
Une nouvelle fois, Cersei se demande comment elle fait pour si facilement oublier ce qu'elle a fait, les atrocités qu'elle a commises. Tyrion non plus ne la voit pas comme un monstre.
(Se pourrait-il qu'ils aient raison, qu'elle soit plus que cela ?)
« Cersei ? » dit-elle au bout d'un moment.
« Oui ? »
« Je crois... je crois que ça fonctionne. »
Elle ne peut s'empêcher de sourire.
« J'en suis ravie. »
« Je... je voulais seulement que justice soit faite, » murmure t-elle. « Ce n'était pas gratuit, ce n'était pas... »
« Alyssa. Je sais. Croyez-moi, vous n'avez pas besoin de vous justifier avec moi. »
Au bout d'un moment, Alyssa entrelace ses doigts aux siens. Surprise, Cersei la laisse faire, et c'est main dans la main qu'elles sortent de l'eau. Timidement, Alyssa entreprend alors de regarder son corps. Elle ne cherche pas à le lui dissimuler.
« Vous... vous êtes belle. »
Elle rougit légèrement et, pour une raison inexplicable, Cersei en est toute retournée. C'est loin d'être la première fois qu'on la complimente sur sa beauté mais cette fois les mots ont résonné différemment à ses oreilles, et elle comprend rapidement pourquoi.
(Ce n'est pas comme les flatteries de Gaelon Nargaris ou toutes celles qu'on a pu lui faire au cours de son existence, il ne s'agit nullement d'une tentative de séduction : c'est quelque chose qui est dénué de toute arrière-pensée, quelque chose de sincère.)
« Merci. Vous êtes belle aussi, » répond t-elle doucement.
Ce n'est pas un mensonge, elle le pense réellement, et le regard d'Alyssa s'éclaire un peu.
« Merci... c'est gentil. »
Cersei veut lui dire qu'elle fait une erreur, qu'elle n'est pas gentille, que la gentillesse est une faiblesse, quelque chose qui finira assurément par la faire tuer et pourtant elle garde le silence, peut-être parce qu'au fond d'elle, elle a admis qu'elle avait tort.
Alyssa est gentille et elle n'est pas faible.
Tyrion est gentil et il n'est pas faible.
(Et peut-être qu'elle aussi se montre gentille, parfois, rarement, juste un peu.)
Cersei laisse échapper un hoquet de surprise quand le corps nu d'Alyssa s'écrase contre le sien et qu'elle enroule les bras autour d'elle.
« Nous sommes amies, n'est-ce pas ? »
Ses yeux brillent et elle comprend qu'elle serait totalement incapable de la démentir.
« Bien sûr, » répond t-elle.
Elle se sent rougir, ce qui l'horrifie.
(Cersei ne rougit pas, n'a jamais rougi, elle n'a jamais été intimidée par qui que ce soit. Par tous les dieux, que lui est-il arrivé ?)
Alyssa devine son malaise et s'esclaffe légèrement. Presque effrayée par sa propre audace, elle dépose un baiser sur sa joue et Cersei sent un violent frisson lui parcourir le corps, et il n'a rien à voir avec la température.
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« Cersei ? » demande Alyssa alors qu'elles sont sur le chemin du retour.
« Oui ? »
« Est-ce... est-ce que nous allons continuer nos entraînements ? »
Elle se mord la lèvre et Cersei sait exactement quelle réponse elle espère entendre.
« Bien sûr. Nous n'avons aucune raison d'arrêter, après tout. Je suis encore très loin de maîtriser le maniement d'une épée. »
Alyssa semble avoir retrouvé l'aura solaire qui l'entoure habituellement et lui offre un sourire éclatant.
Cersei a à peine conscience de le lui rendre.
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« Pourquoi est-ce que tu n'as pas essayé de m'arrêter ? » demande Cersei à Tyrion un peu plus tard.
Il soupire.
« M'aurais-tu seulement écouté ? »
« Probablement pas. Mais tu aurais pu essayer... »
Il s'approche d'elle, leurs regards se croisent. Cersei lit une tristesse résignée dans les yeux de son petit frère.
« Après ce qu'il t'avait fait... je ne pouvais pas te retirer ta vengeance. Je n'en avais pas le droit. »
Cersei finit par acquiescer au bout de quelques instants.
« C'était la dernière fois, » lâche t-elle.
Tyrion fronce les sourcils.
« C'était la dernière fois que je tuais quelqu'un. Je te le promets. »
(Sans doute pense t-il à la dernière fois qu'elle lui a promis quelque chose, à ce qui s'est passé ensuite, mais étrangement pas une seule seconde il ne semble mettre en doute sa parole.)
« Je sais, » murmure t-il. « Je te crois. »
Sans rien ajouter, ils se rendent dans la bibliothèque avec Joanna et passent le reste de l'après-midi à lire dans un silence reposant.
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Pendant quelques semaines, Tyrion parvient presque à oublier Westeros et Daenerys, il se convainc que plus aucune menace ne pèse sur sa famille. La mort de Gaelon est restée un mystère inexpliqué que les magistrats se sont empressés d'oublier pour retrouver la routine tranquille qu'ils aiment tant.
Cersei semble plus heureuse depuis qu'elle voit Alyssa tous les jours et ça se ressent dans son attitude. Elle sourit davantage, bavarde plus volontiers avec lui et l'enlace sans raison particulière.
Elle semble heureuse et c'est quelque chose d'un peu surréaliste, presque irréel.
(Comment pourrait-elle être heureuse alors qu'elle a tout perdu ?)
Alors que, un soir, tous les deux sont assis dans la bibliothèque et racontent une histoire à Joanna, il se dit que, non, elle n'a pas tout perdu – ils n'ont pas tout perdu.
Et Tyrion aussi a l'impression d'être heureux.
(Ce bonheur aura toujours un goût amer, bien sûr, parce que Jaime n'est pas avec eux, même s'il est toujours bien vivant dans leurs cœurs et dans leurs souvenirs.)
Il était évident que ce paisible équilibre ne pouvait pas durer.
C'est ce que Tyrion apprend un matin quand Stallor l'intercepte alors qu'il s'apprête à sortir de la maison.
Le regard du magistrat n'a absolument rien d'énigmatique, aujourd'hui. Tyrion est même surpris d'y déceler une lueur de sympathie.
(Et c'est là qu'il comprend, il comprend que quelque chose ne va pas.)
En à peine quelques mots, Stallor brise le fragile refuge qu'il pensait avoir réussi à construire.
Son cœur manque un battement, ou peut-être un millier.
Sans répondre, Tyrion se détourne, le visage livide, et part en courant.
Il ne s'arrête que lorsqu'il est à bout de souffle, qu'il a l'impression que ses poumons sont en feu et que son cœur va exploser.
Ses pas l'ont porté jusqu'à la mer, il tombe à genoux sur le sable et se demande si l'eau serait suffisante pour apaiser son âme à vif.
(Probablement pas.)
Daenerys vient d'assassiner les derniers membres de leur famille, simplement parce qu'ils avaient le malheur de porter leur nom.
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(Lannister – un nom et du sang maudit.)
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Il reste là longtemps, incapable de bouger, la tête enfouie entre ses genoux comme pour éviter de regarder ce qu'est devenu le monde, son monde, pour éviter de voir l'ombre terrible du dragon se déployer au-dessus de lui.
Elle les a tués. Ils étaient innocents et elle les a tués.
Tyrion sursaute quand quelqu'un se laisse tomber à côté de lui, se détend lorsqu'il reconnaît Cersei. Elle laisse son regard se perdre à l'horizon sans rien dire.
(Existe t-il seulement un seul mot pour qualifier ce qui vient de se produire ?)
Daenerys a de toute évidence sombré dans la paranoïa, tellement qu'elle s'en est prise à un troupeau de lions pourtant sans défense.
Les enfants. Par tous les dieux, les enfants aussi...
La terreur se déverse dans ses veines comme un poison et c'est bien pire que l'essence de belladone.
(Le dragon veut mettre à mort les lions. Tous les lions. Le dragon les recherche. Et le dragon va les trouver.)
Quand il s'aperçoit qu'il tremble, Cersei lui agrippe le poignet.
Le silence les enveloppe pendant ce qui lui semble être de longues et pourtant trop courtes heures, bien trop courtes.
« Tyrion ? » finit par murmurer Cersei. « Tu as dit... tu as dit que tu avais un rêve, à Essos, à propos du jour où tu me reverrais. »
Il acquiesce doucement.
« J'aimerais l'entendre. »
Alors il ferme les yeux et retrouve un peu de quiétude.
« Daenerys marche sur Port-Réal sans verser une seule goutte de sang. Quand nous entrons dans le Donjon Rouge, tu es là avec Jaime. Tu as compris que je n'ai pas tué Joffrey, il est parvenu à te convaincre. Tu me demandes si tu peux me parler en privé... je te suis jusqu'à ta chambre. Et là... tu tombes à genoux. Tu dis que tu es désolée, désolée pour tout, et tu m'embrasses sur le front en me caressant les cheveux. Et je te pardonne. »
Sa voix se fait lointaine, rêveuse – c'est bien de ça dont il s'agit, non ? Un rêve irréel.
« Tu renonces au Trône de Fer et Daenerys devient reine des Sept Couronnes. Elle me dit qu'elle m'aime et me demande en mariage. J'accepte, bien sûr. Je suis si heureux. Toi, tu rentres à Castral Roc et tu épouses Jaime. Tu donnes naissance à un nouveau petit lionceau et je viens vous rendre visite de temps en temps... nous sommes heureux, si heureux. »
Il pleure quand il termine de parler, quand le rêve se dissipe et qu'il reprend brusquement contact avec la réalité.
Des larmes de diamant coulent des yeux émeraude de Cersei. Sa voix est comme un souffle de vent doux et léger.
« C'est un très beau rêve. »
Il se réfugie dans ses bras et continue de pleurer.
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Le soir, quand ils se glissent dans leur lit, ils se regardent les yeux dans les yeux pendant de longues minutes.
Maintenant, c'est juste toi et moi, pense Tyrion alors qu'un nouveau sanglot le fait trembler. Toi, moi et Joanna. Notre famille a été décimée. Nous sommes les derniers lions.
La même pensée semble traverser l'esprit de Cersei. Ils ne se sont jamais véritablement fait du souci pour les Lannister restés à Westeros, ils étaient innocents, ils n'étaient pas responsables de leurs crimes mais à la fin, ça n'a fait aucune différence.
Ils sont morts.
Un instant ils existaient et l'instant suivant, ils n'existaient plus.
C'est aussi simple que ça – aussi triste, aussi terrifiant
(Sont-ils condamnés à subir le même sort ?)
Ils ne peuvent plus se permettre de s'entre-déchirer et ils en ont tous les deux parfaitement conscience.
Ils n'ont pas besoin de mots. Les Lannister n'ont jamais eu besoin de mots pour se comprendre.
« Ne m'abandonne pas, » souffle Cersei avec désespoir.
Tyrion lui prend la main et la serre fort.
« Jamais. »
