Vingt-troisième réunion du Club des Créateurs
Vanille a rencontré Tim Kahindi qui lui a parlé de la magie des sorciers d'Afrique. Il lui a également fait la demande qu'Uagaou intègre le Club des Créateurs, et leur a appris eu passage qu'il était le père d'Alexandre. Les deux ne s'entendent pas, et Alexandre ne l'a jamais mentionné.
Leanne et Ambre sont revenues de leur suivi des matchs de la Coupe du Monde de Quidditch, et Vanille a réalisé que tout ce qu'elle a appris sur les magies des différentes cultures se reflète sur leur façon de jouer sur le terrain.
Vanille prit une profonde respiration. Debout sur le quai de la gare de King's Cross, voie 9 ¾, sa malle dans une main et un sac dans l'autre, elle fixait le train qui crachait sa fumée. Tout allait bien : elle avait toutes ses affaires, il restait plus d'une demi-heure avant le départ, elle entrait en sixième année, comme le prouvaient sa liste de BUSEs impressionnante. Des Optimals presque partout. Un Effort Exceptionnel en Astronomie, un Acceptable en Créatures Magiques. Elle rit jaune à cette pensée : elle souhaitait pousser ses recherches vers les Créatures Magiques.
Oui, tout allait bien, ses amies allaient arriver d'une minute à l'autre, sa mère était près d'elle et portait la cage de sa chouette, son frère lui avait envoyé une lettre débordante d'amour pour sa rentrée.
Alors pourquoi était-elle stressée ? Son estomac se tordait, une boule s'était formée dans sa gorge. Elle prit une nouvelle respiration forcée : tout allait bien.
Elle força ses jambes à avancer dans la foule d'élèves qui commençait à grandir. Même lors de sa première rentrée, elle ne s'était pas sentie autant en panique. Son regard fouillait partout, sans raison. Elle se fit aider d'un contrôleur qui monta ses affaires dans le train, et se tourna vers sa mère qui lui offrit un grand sourire un peu forcé.
- Passe une bonne année ma chérie. On se revoit à Noël.
- Tu pars maintenant ? s'étonna Vanille.
La nouvelle l'inquiéta un peu sans qu'elle ne sache vraiment pourquoi.
- Oui, je dois… J'ai promis à Steven que je le rejoindrai.
Vanille haussa les épaules : sa mère tenait à cette relation. Pour elle, ses enfants seraient toujours là, ils l'aimeraient toujours. Mais un homme pouvait glisser entre ses doigts, malgré toute la volonté et l'amour qu'elle pouvait donner à son couple. Vanille ne lui en voulait pas. Elle se savait coupable du premier échec amoureux de sa mère, du divorce de ses parents. Parce qu'elle était partie loin d'eux pour être une sorcière. Alors elle n'avait rien à dire.
- Mais tu es grande maintenant ! Tu as seize ans, tu vas à Poudlard, et partout dans le monde toute seul ! Je ne m'inquiète plus pour toi.
Qui le fera, alors ?
Sa mère lui déposa un bécot sur la joue.
- Je… A bientôt ma chérie. N'oublie pas de m'écrire !
Sa mère lui fit un signe enjoué de la main avant de s'éloigner. Vanille la regarda accélérer progressivement.
"Oh, Vanille, je vois que quelque chose te tracasse, tu veux en parler avant que je ne m'enfuie voir mon copain?"
"Merci maman de remarquer ce genre de chose. En effet, j'ai envie de pleurer, et je ne sais pas pourquoi."
Jouer cette scène dans sa tête ne changerait rien. Un peu amère, Vanille prit une nouvelle profonde respiration et se retourna vers le train. Elle croisa le regard de quelques-unes de ses connaissances, leur offrit quelques sourires. De nouveau, son regard fouilla dans la foule.
Et, éloigné de plusieurs wagons, elle aperçut ce qu'elle cherchait sans s'en rendre compte, un garçon à la peau sombre, aux yeux froids et aux traits fins. Sans réfléchir, elle baissa la tête et fonça vers le train, sauta dedans et chercha le compartiment où étaient rangées ses affaires. Ses gestes étaient un peu frénétiques, saccadés.
Qu'est-ce qu'il lui prenait ? Pourquoi fuyait-elle ?
C'était évident. Elle fuyait Alexandre parce qu'elle avait peur de le revoir.
Vanille s'arrêta, en réalisant enfin.
C'était ridicule. Elle avait eu moins peur que ça en passant ses BUSEs. C'était juste un garçon.
Elle prit une nouvelle respiration pour calmer son cœur et essayer de faire redescendre le sang qui lui était monté aux joues.
Elle aperçut ses affaires dans un compartiment où étaient assis des élèves qu'elle connaissait bien : Annabelle, Octave et Olivier. Elle s'installa avec eux. Ils furent rejoints par Ambre, qui avait récupéré un chat abandonné, une boule de poils noirs avec le bout des oreilles blanches. Il sautait de genoux en genoux pour faire connaissance de tout le monde. Au moment où le sifflet de départ retentit, Leanne ouvrit grand la porte du compartiment, essoufflée d'avoir couru.
Ils étaient enfin réunis. Dans ce compartiment, il y avait les personnes auxquelles Vanille tenait le plus.
Leanne, sa première amie sorcière, avait fait partie du Club des Créateurs mais avait décidé de s'en détourner. Fille de bonne famille, elle faisait tout pour plaire à ses parents, qui de leur côté ne lui demandaient pas d'être quelqu'un d'autre qu'elle-même. Enjouée, malicieuse, Leanne ne brillait pas par son physique, disons-le, assez ingrat, mais par son naturel heureux et loquace.
Ambre, son autre meilleure amie, n'était elle pas bien bavarde. Avec sa coupe au carré, sa frange droite et ses yeux dorés, elle aimait observer les personnes autour d'elle et lancer, parfois, des remarques qui faisaient mouche. Depuis qu'elle était au Club des Créateurs, elle avait également rejoint le Club de Duels et avait travaillé sa répartie, aussi bien magique que verbale. Elle savait voir les gens, de ses yeux dorés, et les entendre. Les entendre vraiment.
Octave et Olivier étaient le duo inséparable du groupe. Ils étaient le cliché des farceurs. Ils se moquaient, riaient, prenaient tout à la légère. Ils ne se confiaient à personne d'autre qu'à eux-même, et même si, depuis quelques années maintenant, ils formaient un "groupe" avec Vanille, Leanne et Ambre, aucune d'entre elles ne connaissaient leur vie, leurs secrets, leurs passions et leur projets.
Annabelle était la seule du compartiment à ne pas appartenir à Serdaigle. C'était une courageuse dans l'âme, une combattante de la vie, une Gryffondor. Elle était objectivement et indéniablement mignonne ; petite, le visage rond, les cheveux courts et noirs, un petit nez qui remonte et la silhouette grâcieuse. Sa voix était douce, comme une chanson. Au premier abord assez sensible, c'était pourtant une lionne qui sommeillait en elle, qui ne demandait qu'à être testée.
Vanille était liée à chacun d'entre eux par un pacte magique. Le Club des Créateurs avait fait d'eux une famille, même Leanne qui n'en avait pas souvenir. Bien sûr, il y avait d'autres membres dans cette famille, et Vanille les soutenait et les appréciait tous. Mais il y avait là ceux avec qui elle se sentait le mieux.
Même avec Nathan.
Elle sursauta en remarquant sa présence : assis près de la porte d'entrée, juste à côté d'Ambre qui lui tournait involontairement le dos, il lisait la Gazette. Ou plutôt, il tenait son journal à hauteur des yeux et regardait Vanille, assise de l'autre côté du compartiment.
Vanille remarqua alors que plus personne ne lui parlait, à elle, ne cherchait à l'inclure dans la conversation. Nathan lui fit un faible sourire, comme une excuse, ou une demande.
C'était un garçon particulier. Très particulier. Il possédait des pouvoirs étranges qui avaient effrayé Vanille, avant qu'elle n'en comprenne le fardeau. Il pouvait, entre autre, se faire ignorer complètement des personnes qui l'entouraient. Pour être tranquille, selon ses dires. Depuis le départ du train, personne ne l'avait remarqué. Puis, il s'était fait voir de Vanille, et maintenant, il faisait en sorte que les autres ignorent Vanille. C'était sa façon de lui faire comprendre qu'il aimerait discuter avec elle. Il avait aussi la capacité de comprendre les autres. Pas comme Ambre, pas seulement de comprendre ce qu'ils disaient, mais de comprendre leurs sentiments, ou leurs ressentiments. De sentir le mensonge. De connaître le potentiel des gens. Il savait des choses, beaucoup plus de choses que ce qu'une personne normale pouvait deviner. Parfois, des choses qui n'étaient pas encore arrivées.
Vanille se leva dans l'idée de s'asseoir à côté de lui, puisqu'il semblait le lui proposer, mais elle attira l'attention des autres (le pouvoir de Nathan avait ses limites) qui lui demandèrent où elle se rendait. Elle hésita, regarda Nathan qui haussa les épaules, puis prétexta vouloir vérifier quelque chose dans son sac, qui, comme pour l'aider dans son mensonge, était placé au-dessus de lui. Elle prit donc ledit sac et s'assit à la place d'Ambre, qui comme les autres recommença à l'ignorer. Son bras toucha celui de Nathan.
"Tu n'as toujours pas envie de te faire remarquer ?"
"Non, pas aujourd'hui. Mais ça viendra. Il le faudra, bientôt."
C'était une autre capacité de Nathan : par contact physique, il arrivait à communiquer avec son esprit.
Il y a plusieurs mois, sa remarque aurait frustré Vanille. Aujourd'hui, elle savait qu'il n'éludait pas ses propos, il ignorait tout simplement comment il savait... ce qu'il savait.
"Comment cela se fait qu'ils m'aient vue me lever ? Je croyais que tu nous avais isolés."
"Quand tu bouges, c'est plus difficile. Surtout qu'ils sont proches. Mais comme ils parlent entre eux, ça simplifie les choses. S'il n'y avait qu'une seule personne avec nous, aussi proche, je n'arriverais pas à t'isoler."
"Tu maîtrises bien ton pouvoir."
"Tu ne m'en veux pas ?"
"J'ai arrêté de t'en vouloir pour rien. Et tu as le droit de vouloir être seul."
"Je ne suis pas seul."
Ils restèrent un instant sans rien dire. Ou plutôt, sans rien penser. Vanille commençait à comprendre comment "envoyer" ses pensées vers lui, et à ne pas lui envoyer de flot continu de réflexions inutiles.
"Tu as passé de bonnes vacances ?"
"Oui, j'ai…" commença Vanille. Elle repensa à ses rencontres, à Oreste, Mai et Peter, puis à Tim, sa femme, et à son fils, Alexandre, qu'elle n'avait pas encore revu et dont la seule pensée lui donnait à la fois des frissons et une boule au ventre.
Elle décolla d'un coup son bras en se rendant compte qu'elle avait laissé toutes ses réflexions couler vers Nathan. Elle aurait préféré choisir des morceaux précis, plutôt que de tout dire. Surtout sur Alexandre, dont elle aurait préféré taire le secret de famille.
Nathan ne se rendit à l'évidence pas compte de la gêne de Vanille, et arbora une mine étrangement mécontente. Il releva son journal à hauteur des yeux.
"Qu'est-ce qu'il y a ?"
Il ne la regarda pas, et Vanille se leva pour reposer son sac à sa place. Puis elle se tourna vers ses amis, et essaya de prendre la conversation en route :
- J'ai eu des Optimals seulement en potion et en sortilèges, vous vous rendez compte, j'aurai pu être viré du Club ! s'écriait Olivier.
Vanille s'apprêta à lui répondre qu'il y avait certainement des dérogations - peut-être le règlement du Club était-il seulement là pour rappeler aux membres d'être avant tout des élèves de Poudlard.
"Hé! Mais…"
Elle se retourna vers Nathan et lui agrippa le bras :
"Pourquoi tu as fait ça ?"
"Laisse-moi s'il te plaît."
"Tu es contrarié ? A cause de quoi ?"
"S'il te plaît, Vanille."
"Tu finiras bien par me le dire."
Elle lâcha l'affaire et son bras. Cette fois, elle repartit volontairement vers les autres, sans que Nathan n'use de son pouvoir pour qu'elle l'ignore.
Les conversations tournèrent beaucoup, évidemment, autour du Club. Vanille participait, mais de temps en temps se tournait vers Nathan qui, étrangement, ne s'était pas fermé magiquement à elle. Olivier et Octave avouèrent avoir un projet secret pour le Club mais ne voulurent pas en parler avant de commencer leurs recherches, et d'avoir leurs autorisations. Ambre faisait attention de toujours laisser une place à Leanne dans les conversations, car même si elle était au courant de tout, elle n'était plus membre du Club, et respectait sa décision de l'avoir quitté. Elle n'en éprouvait aucune jalousie, prétextant avoir déjà assez eu de mal comme ça à avoir ses BUSEs pour ne pas rajouter un club chronophage. Malgré tout, tout le monde la considérait comme une des leurs.
Le chariot de friandises passa et fut complètement dévalisé. Plumes en sucre, dragées surprises et Fizwizbiz encombrèrent les genoux et les poches, et dans les mains s'échangèrent les cartes de Chocogrenouilles : Harry Potter, Hermione Granger et Ron Weasley étaient bien évidemment les plus prisés, mais il y avait également Kingsley Shackelbolt, le ministre de la magie, qui avait participé à la bataille de Poudlard et avait fait partie du désormais fameux Ordre du Phoenix lors de la lutte contre Voldemort, et, contre toute attente, Severus Rogue, dont Harry Potter avait clamé l'innocence et rendu les lettres de noblesses en racontant une histoire - rocambolesque mais approuvée officiellement - d'agent triple et de meurtre par compassion. Il se racontait que Harry Potter avait presque menacé le directeur des Chocogrenouilles pour que le mal-aimé ancien directeur apparaisse au même titre que lui sur ces cartes, mais Vanille en doutait, elle n'imaginait pas Harry Potter menacer qui que ce soit.
Au milieu du vacarme classique des échanges de cartes, la porte du compartiment s'ouvrit, sans se faire remarquer. Du moins pas par Vanille.
- Salut Alexandre ! s'écria Octave.
Vanille se figea et se sentit pâlir. Elle n'osait pas se tourner vers lui, et s'étouffa à moitié avec une plume en sucre.
- Je me disais bien que je vous trouverai ensemble, annonça la voix grave d'Alexandre.
Vanille ne tint plus et se tourna vers lui. Appuyé nonchalamment contre la porte, il souriait à pleine dents, apparemment ravi de voir des membres du Club aussi proches, même s'ils étaient au final presque tout de la même maison. Il était encore plus beau que lorsqu'ils avaient quitté Poudlard. Il avait un sourire plus que charmeur, une posture assurée et avenante, et avait tressé ses cheveux noirs vers l'arrière.
Il lança un regard vers Vanille, sourit, et lança à la cantonade en tendant un sac :
- Tenez, ce sont les fioles de Revelavis. Il y a l'équivalent d'une gorgée, soit un quart d'heure maximum. Buvez ça pendant la répartition. Comme vous l'a dit le professeur Roy, vous pourrez voir la puissance magique des personnes que vous observez, sous la forme d'une aura lumineuse. Evidemment, ces aura sont susceptibles de changer au cours du temps, ce sont juste des indications. Personnellement, je ne tiendrai pas forcément compte de ces informations. Mais c'est particulièrement beau à voir. Je vous donne rendez-vous demain soir à la salle du Club pour notre première réunion. Passez une bonne soirée.
Tandis que les autres se répartissaient les fioles, Alexandre baissa les yeux une nouvelle fois vers Vanille qui ne l'avait, elle, pas quitté des yeux. Il lui fit un signe de tête discret vers le couloir, les yeux souriant. Elle acquiesça et, sans remarquer le moins du monde le grincement des dents de Nathan qu'elle contourna pour sortir, le suivit dans le couloir.
Ils trouvèrent un compartiment vide et s'installèrent face à face près d'une fenêtre. Ils s'y assirent et contemplèrent un moment le paysage verdoyant qu'ils traversaient. Sans que Vanille ne s'en rende compte, sa main se retrouva dans la sienne. Elle était toujours un peu stressée, mais sa boule au ventre s'était atténuée. Avoir pu passer ainsi du temps avec les membres du Club lui avaient rappelé ce sentiment d'être à sa place, et avec Alexandre, elle se sentait bien. Elle se rappela les conseils d'Oreste, qui se résumaient simplement : "tu fais ce que tu veux et tu ne te forces pas." Là, elle voulait rester avec lui, quitte à ne rien dire, à juste regarder le paysage et, par intermittence, lui voler quelques regards. Elle le contemplait (presque) discrètement, et il faisait semblant de ne pas s'en apercevoir en souriant. Quand il tournait les yeux vers elle, elle regardait le paysage. Ce petit jeu du chat et de la souris dura quelques temps.
Puis il rit doucement et alla s'asseoir à côté d'elle, passa son bras par dessus ses épaules, déposa un baiser sur sa tempe (elle frissonna de plaisir) et dit :
- Comment tu vas ?
- Très bien. Çà fait du bien d'être de retour ici. Bizarrement, je me sens déjà plus chez moi ici, dans ce train, que chez mes parents.
- Je pense que ça fait cet effet-là chez beaucoup de monde, après un certain nombre d'années à Poudlard. Quelque chose a changé chez tes parents pour que tu ressentes ça ?
Elle expliqua brièvement la situation familiale - ses parents divorcés, son frère et son père partis au bout du monde, sa mère et son nouveau copain. Puis, le sentant à l'écoute, elle commença à se confier plus intimement. Sa responsabilité face au divorce de ses parents. Son sentiment d'abandon quand son frère avait décidé de partir voyager, sentiment injuste puisque c'était elle qui était partie, au départ. Et, depuis peu, ce nouveau sentiment d'abandon, quand sa mère ne rentrait plus qu'un soir sur deux, pour préserver son couple au détriment de ce qui lui restait de famille - Vanille, en somme. Elle avait l'impression de ne plus faire partie d'aucune famille, là-bas. Sa mère lui avait fait comprendre qu'elle souhaitait, au final, la voir s'envoler seule. Sa phrase de départ était horrible, une fausse fierté devant l'indépendance de sa fille, qui en vérité cachait une envie d'en être débarrassée.
Elle essuya ses yeux humides, un peu gênée :
- Excuse-moi, je me doute que ce n'est pas ce que tu voudrais entendre. Je ne suis pas quelqu'un de très… enfin… fort.
- Ne t'excuse pas. Je suis là pour toi si tu as besoin de te libérer de tout ça. Ce n'est pas ta joie de vivre ou ton intelligence qui m'intéresse, c'est toi toute entière.
Touchée par ses paroles, elle leva la tête vers lui. Il la couvait du regard, sincère. Leurs visages étaient très proches, elle pouvait sentir son souffle chaud sur sa joue. Elle leva la main pour la poser sur sa joue.
- Est-ce que tu veux qu'on… qu'on essaye tous les deux ? murmura-t-il.
Soulagée qu'il lui pose la question, pour pouvoir mettre des mots sur cette relation, elle n'hésita pas vraiment. Elle y avait pensé tout l'été, tout en essayant de ne pas le faire. Oui, elle voulait essayer, essayer d'être en couple avec lui, malgré leur passif un peu chaotique.
Sans le quitter des yeux, elle hocha la tête. Il retira alors son bras de ses épaules, et de ses mains, douces et fortes, encadra le visage de Vanille, un peu rougissante. Doucement, il se pencha vers elle et l'embrassa.
Vanille ressentit dans son ventre quelque chose danser lentement, comme une vague de délice. Ses lèvres étaient douces et son baiser mesuré, il ne dura pas plus d'une seconde qui parut à Vanille continuer encore et encore. Il s'écarta lentement, caresse sa pommette de son pouce et dit :
- Ta bouche est sucrée.
- J'ai mangé une plume en sucre, chuchota-t-elle sans savoir pourquoi.
- Je m'en doutais, rit-t-il.
Il s'écarta un peu plus d'elle et Vanille ressentit une pointe de frustration. Ce garçon savait jouer avec elle. Il passa de nouveau son bras autour de ses épaules et elle posa sa tête contre son torse - musclé, elle ne l'avait jamais remarqué auparavant. Ils se prirent les mains.
Un vrai petit couple. Une vraie godiche. Un cliché même. Elle n'avait pas intérêt à partir sur des bisous volés dans les couloirs et des pelotages la nuit. Merci, mais non merci.
Mais elle faisait bien ce qu'elle voulait ! Si elle en avait envie... Mais elle n'avait pas envie de devenir comme ça. Et pourquoi n'agiraient-ils pas comme tous les couples amoureux ?
Les doigts de Vanille se crispèrent.
- Ça va ?
Amoureux ? Elle allait vite en besogne. Elle savait très bien ce qui intéressait les garçons de son âge. Mais il n'était pas comme ça, et puis, peut-être était-ce elle qui en aurait envie ! Peut-être, mais pas vraiment.
- Vanille ?
Et si lui en avait envie, et pas elle ? Alors elle l'enverrai dans les fleurs, fin de l'histoire. Peut-être.
- Oui ?
- Tout va bien ? Tu étais toute crispée pendant quelques secondes…
- Non ça va, j'étais juste… ça va. Et toi, tes vacances chez tes parents ?
Grossier changement de conversation. Vanille se maudit intérieurement d'être aussi peu subtile : elle comptait évoquer le fait qu'elle avait vu son père cet été, mais aurait voulu commencer par le début, ses recherches.
- C'a été, éluda-t-il.
Il ne dit rien de plus et Vanille comprit pourquoi. Elle réfléchit à toute vitesse à la meilleure façon d'annoncer les choses.
- Je ne t'ai pas dit, cet été j'ai rencontré des personnes pour mes recherches.
- Vraiment ? Qui ça ?
- J'ai revu Oreste, elle m'a présenté une fille du Club que tu as sûrement déjà vu, Mai Ishii, une fille de Mahoutokoro.
- Oui, je vois de qui il s'agit. Mais pourquoi voulais-tu la voir ?
- Pour qu'elle me parle de ses études. Je me suis renseignée sur les différentes façons d'apprendre la magie, en fonction de la culture.
- C'est un sujet intéressant. On n'en parle pas dans les livres.
- Non, continua Vanille à toute vitesse, pour arriver le plus vite possible au sujet qui fâche et s'en débarrasser, et ensuite elles m'ont donné le contact de Peter, un gars du Club de Durmstrang, je suis allée là-bas.
- Tu es allée à Durmstrang ?
- Non, chez Peter, une journée. Et puis ensuite, Oreste est venue me voir et elle m'a proposé de venir avec elle… pour rencontrer un sorcier qui était intéressé par sa magie sans baguette. Un sorcier d'Afrique. De l'école de Uagadou.
Alexandre retira lentement son bras des épaules de Vanille.
- Je… j'ai rencontré le directeur adjoint. De l'école. Il est… Il nous a invité chez lui. Et on a discuté et…
- Arrête.
- Il nous a parlé de toi.
- Tais-toi !
Il s'était levé et avait presque crié. Ses yeux n'exprimaient plus aucune douceur, ils avaient retrouvé cette colère froide, glacée même. Vanille ne se laissa pas impressionner, elle s'était imaginé beaucoup de scénarios et celui-là en faisait partie.
- Alexandre, ton père nous a…
- Ne me parle pas de mon père ! cria-t-il.
Il fit nerveusement quelques aller-retours, Vanille se leva et chercha les mots pour le calmer.
- Ecoute, ça ne me regarde pas, mais il m'a demandé…
Sans prévenir, Alexandre s'approcha d'elle et plaqua avec force ses mains sur le mur derrière elle, l'entourant de ses bras.
- Vanille, énonça-t-il lentement d'une voix tranchante qu'il semblait tenter en vain de contrôler, je ne veux rien savoir de ce que tu as pu dire avec cet homme. Il n'est pas mon père, il n'existe pas. Est-ce que je suis clair ?
Les lèvres de Vanille tremblèrent tandis qu'elle essayait de trouver quoi répondre. Le visage d'Alexandre était proche du sien, avec un rictus presque effrayant.
- Je… je ne…
- N'évoque plus jamais ce sujet. Jamais.
Il lâcha le mur et Vanille tomba assise sur la banquette, comme s'il l'avait tenue debout. Sans rien dire de plus, sans un geste ni même un regard, il saisit brutalement la poignée de la porte, sortit dans le couloir et claqua ladite porte derrière lui.
Vanille était abasourdie. Avant même qu'elle n'ait pu formuler la moindre pensée, la porte se rouvrit et Alexandre rentra de nouveau :
- Et je t'interdis de lui envoyer le moindre hibou ! clama-t-il avant de repartir.
Au moment où la porte claqua pour la seconde fois, le cœur de Vanille qui hésitait entre deux sentiments, la tristesse ou la colère, se décida soudain, elle se leva, hésita une demi-seconde et s'empara de la poignée, qui était décidément bien malmenée, fit coulisser la porte violemment et se retrouva nez à nez avec Alexandre, qui finalement n'était pas allé bien loin.
- Pour qui tu te prends ?
Elle se souvint d'un coup qu'il mesurait une bonne tête de plus qu'elle, mais oublia bien vite ce détail, noyé dans sa colère.
- Tu crois que sous prétexte que tu m'as embrassée tu peux te permette de me donner des ordres ? De me parler comme ça ?
Sans rien dire, il la poussa sans aucune brutalité vers l'intérieur du compartiment. En reculant, Vanille aperçut quelques visages curieux apparaître dans le couloir. Elle se retourna et alla se poster près de la fenêtre, tandis qu'Alexandre insonorisait les lieux.
- Espèce de goujat, je ne sais pas pour qui tu m'as prise, mais il est hors de question que je te laisse me parler comme ça. Je n'ai rien fait de mal ! lança-t-elle en l'accusant du doigt. Je n'ai fait que rencontrer quelqu'un qui s'est avéré être ton père ! Et je savais que ça serait un sujet durpour toi, il me l'a dit, mais je pensais que je te devais au moins de te le dire ! De ne pas te cacher un fait aussi important ! Tu aurais dit quoi si tu avais appris dans un mois, un an, que j'avais rencontré ton père avant même qu'on se soit mis ensemble ?
- Vanille, s'il te plaît, calme-toi, dit Alexandre, les poings serrés.
- Me calmer ? Tu étais le premier à me crier dessus.
Il s'approcha d'elle et tenta de poser ses mains sur ses épaules, mais elle l'en empêcha.
- Tes yeux doux ne changeront rien.
Il soupira, et s'affala sur la banquette, la tête dans les mains. Comme il restait silencieux, Vanille s'assit en face de lui.
- Excuse-moi, lâcha-t-il au bout d'un moment. Je n'aurais pas dû perdre mon sang-froid. Tu l'as dit toi-même, c'est un sujet difficile pour moi.
Sa jambe était secouée de spasmes. Il tentait visiblement de contenir sa colère.
- Je n'aurais pas dû m'emporter, te donner d'ordre.
- Ni avoir l'air si menaçant.
- C'est injustifiable, et je suis désolé. Mais je maintiens ce que j'ai dit, dit-il en relevant la tête vers elle, les yeux plein de hargne, cet homme n'est pas mon père et je ne veux plus jamais parler de lui.
Vanille hocha la tête, compréhensive. Elle lui prit les mains, essaya de le calmer. Un peu naïve, elle décida de lui pardonner son arrogance. Il avait immédiatement reconnu son erreur avant même de s'être libéré de sa colère.
Elle se demanda ce qui avait pu se passer entre son père et lui. Elle pensait à une histoire de tromperie, vu que son père avait eu deux fils en même temps avec deux femmes différentes. Et même si l'un était clairement préféré, puisqu'il était le fils de sa femme, qu'il était près de lui et qu'il portait même son nom, le père semblait aimer son autre aîné. Son regard ce jour-là en avait dit long, Tim Kahindi regrettait de ne plus avoir de nouvelles de son fils.
Vanille réalisa soudain qu'elle ne pourrait pas parler à Alexandre de l'école d'Uagadou. Finalement, il n'avait pas refusé parce qu'il s'agissait de son père, il avait tout simplement refusé d'entendre le sujet.
