Chapitre 20 :
Vallée de Déos, région de Pasargades...
Frank Hadrien avait les larmes aux yeux devant la vie qui se dressait sous ses yeux.
– Ne vous avais-je pas promis de faire revivre la vallée de Déos, Frank ? Demanda Alie à ses côtés.
– Si, murmura-t-il. Toujours aussi fasciné par la métamorphose d'un lieu qui suintait la mort quelques années auparavant. Je ne pensais jamais revoir ça un jour, avoua-t-il toujours aussi ému.
Alie ne répondit pas suivant des yeux le baron de Fendikos marcher lentement sur les bords du fleuve Héraïons, dont l'eau grise l'étonna.
– Je ne voulais pas que Polis s'aperçoive du changement, précisa la métamorphe face à sa question muette. Peut-être que dans quelques années...
Il acquiesça en silence, levant la tête vers un rapace qui se dirigeait vers les hauteurs.
– Venez, dit-elle calmement.
Ils montèrent le chemin de roche qui menait au promontoire et à l'entrée du temple de Novae. Frank ne possédait pas la magie, mais se doutait de l'endroit où il se trouvait et de l'honneur qui lui était fait en lui révélant l'emplacement du temple.
– Attendez-moi ici, je reviens, l'avertit la jeune femme...
Il s'exécuta voyant disparaître la métamorphe dans une gerbe d'étincelles, puis se retourna vers la vallée de Déos époustouflante à cette altitude.
Il en oublia le temps et lorsque le corps tomba à ses pieds, il ne se souvenait plus du nombre de minutes qu'avait duré son admiration insatiable.
Les traits tendus et une raideur cadavérique trahissaient son manque de vie, cependant, le visage de l'homme sur le sol restait bien conservé.
Frank dégaina son épée. Prêt à lui couper la tête, il leva l'arme, mais fut arrêté par la main ferme d'Alie sur ses poignets.
– Vous ne pouvez pas faire ça, précisa-t-elle d'un ton calme...
– Mais sa tête mérite d'être au bout d'une pique, exposées sur mes murailles !
Alie lui ordonna silencieusement de rengainer son épée et le baron obéit, boudant comme un enfant à qui on aurait enlevé son jouet.
Le corps de Dante Wallas est enfermé dans un sort de magie primordiale qui empêche toute localisation.
Elle attendit quelques instants, jaugeant de la bonne attention de l'homme debout à ses côtés.
– Nos ennemis savent que le grand prêtre est mort, mais ne pas trouver son corps pour lui offrir les funérailles qu'il mérite est pour eux un drame qui s'ajoute à la disparition « d'un grand homme ».
Frank se mit à sourire avec méchanceté.
– Exactement, confirma Alie. Ne pas trouver le corps est un échec, une preuve de leur faiblesse face à l'ordre de Novae... Et si vous tranchez la tête de Dante, le sort sera caduque. Mais surtout, votre arme deviendra la véritable meurtrière du grand prêtre. Ils vous tomberont dessus en un éclair. Et même moi ne pourrai pas vous sauver contre la rage de plusieurs peuples, plusieurs familles royales et tous les magiciens des quatre royaumes...
– Mais les adhérents de l'ordre me soutiendront, vous me soutiendrez !
– Frank..., commença-t-elle d'une voix lasse. J'ai vengé la vallée de Déos, j'en ai tué le destructeur... J'ai tenu ma parole. Pour le moment cela suffit. L'ordre de Novae et ses disciples continueront leur rôle dans la pénombre... Cependant, je dois m'absenter quelques temps...
– Mais... Vous êtes l'impératrice !
Alie sourit vaguement à ce titre qu'elle ne possédait pas encore. Celui qui était le sien depuis sa naissance et qui lui filait toujours entre les doigts.
– J'ai une mission a accomplir avant de régner sur le monde. Et en attendant, je voudrais que vous fassiez quelque chose pour moi, hiérophante principal...
A l'appel de son titre dans l'ordre, Frank se redressa et regarda la métamorphe dans les yeux.
– Je vous écoute.
La métamorphe tourna la tête et contempla la vallée, sa maison, son œuvre.
– Je voudrais que vous souteniez votre nouvelle reine Octavia, et que vous persuadiez tous les barons de lui faire confiance...
Frank pinça les lèvres.
– Vous savez de qui elle est la sœur ? avança-t-il.
– Oui, et que vous avais-je dit à propos de lui, Frank ? Demanda-t-elle patiemment.
Le baron chercha dans sa mémoire.
– Que quand il serait au pouvoir, vous auriez atteint une partie de votre but.
Alie sourit intérieurement. Ce n'était pas tout à fait ses mots, mais le sens avait été bien retranscrit.
– Oui... Et à qui croyez-vous que la mort de Bellamy revient ?
Hadrien parut hésiter puis proposa guère certain, sachant néanmoins, que si elle lui posait la question, Ilian Knight n'en était pas vraiment l'auteur, comme l'avait proclamé Polis.
– Octavia ?
– Oui, elle a préféré son peuple à son propre frère. Croyez-moi, la facilité aurait été de le choisir lui. Elle aurait été heureuse. Le monstre qu'il était, n'aurait jamais fait le moindre mal à sa sœur... Il se serait montré d'une attention, d'une tendresse avec elle qui l'aurait séduite, rassurée et qui l'aurait réellement fait basculer vers lui...
Alie ne mentait qu'à moitié. Si Octavia avait « donné un chance à Bellamy », il l'aurait vraiment aimé et « ce couple maudit » au-delà de l'inceste qui l'aurait caractérisé, aurait pu gouverner Polis d'une manière à peu près juste, rendre au peuple de feu une certaine harmonie.
Octavia en avait décidé autrement, préférant la lutte à un frère un peu trop aventureux. Opposant au pouvoir, et à la sécurité, la faim, la misère et l'anonymat.
La princesse avait su dire non à la magie primordiale, et cela n'était pas donné à tout le monde. Pour cet exploit, elle méritait la couronne du feu, son véritable titre de reine, bien plus que sa mère, son père, son frère ou même l'ancienne porteuse de la Flamme, sa sœur Astra.
Alie lui accordait un sursis, lui rendait son trône pendant son autre mission et lui donnerait l'occasion de sauver Polis.
Frank réfléchissait à ce que venait de lui dire la métamorphe. Ilian Knight était considéré comme le véritable assassin du prince et pour cette trahison serait exécuté dans quelques jours...
– Mais alors, dit-il, Ilian est innocent... Vous nous autorisez donc à le sauver, à le faire s'échapper ?
Alie lui jeta un coup d'oeil puis se contra à nouveau sur le fleuve en contrebas.
– Ai-je dit cela ? Ilian a bel et bien porté des coups au prince... Octavia lui avait asséné un coup mortel, mais la venue d'Ilian juste après elle a accéléré sa mort... Il est coupable et mourra.
– Ilian est un de vos plus grands serviteurs !
La métamorphe noire se tourna vers lui et il s'agenouilla rapidement.
– Pardonnez-moi, j'oublie parfois de tenir ma langue et mon esprit obtus n'arrive pas à comprendre les plans de votre grandeur.
– En effet, confirma Alie. Votre promptitude à dire tout ce que vous pensez au lieu de réfléchir un minimum avant, pourrait vous conduire à votre perte un de ses jours...
Il déglutit, la tête toujours baissée, pendant qu'elle reprenait :
– Cependant, cette honnêteté trahit souvent votre plus grande fidélité, et vous sauve d'une certaine manière, mais sachez que je commence à me lasser de vos humeurs...
Il hocha simplement la tête, réalisant que c'était la dernière fois qu'elle lui accordait son pardon.
– Votre fille m'aide énormément, baron. Vous lui devez la vie, aujourd'hui. La prochaine fois, en revanche...
Alie savait qu'elle n'avait pas besoin de le prévenir, mais le voir trembler calmait un peu la colère qu'il lui inspirait.
– Ilian est parfaitement conscient de son sacrifice et en est plus que fier, continua-t-elle. Alors maintenant soutenez-moi !
– Oui, impératrice !
Elle lui accorda le droit de se lever et accepta qu'il pose la question qui lui brûlait les lèvres.
– Des rumeurs circulent sur la disparition d'Octavia...
Alie inspira et répondit.
– Ce ne sont que des rumeurs, elle sera aux premières loges lors de l'exécution d'Ilian, ainsi que vous et tous les barons, suis-je claire ?
– Oui...
– Autre chose... Lorelei, va m'accompagner et vous ne la reverrez pas non plus pendant quelques temps...
A nouveau, il hocha la tête et demanda :
– Ai-je le droit de la voir avant son départ ?
– C'est à elle de décider, répondit Alie avant de disparaître en une gerbe d'étincelles.
Frank expira. Il était un idiot, la métamorphe avait raison sur ce point. Il descendit le chemin de roche en direction de sa monture en priant les Dieux que sa fille accepte de le revoir malgré sa dernière bévue.
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Sud du royaume du feu, à plusieurs jours de marche de la frontière du royaume de l'air...
Le rocher ne la protégeait pas vraiment du froid, elle grelottait et plus d'une fois la température trop basse l'avait réveillée. Ses rêves peuplés du regard d'incompréhension de son frère à genoux, ne lui permettaient pas d'obtenir le repos nécessaire pour continuer à marcher sans s'épuiser. Octavia savait pourtant qu'il fallait qu'elle atteigne le royaume de l'air. Une fois là-bas, elle pourrait souffler un peu avant de continuer, le traverser et atteindre le royaume de la terre, celui de Lincoln. Polis était plus près du royaume de l'eau et son voyage vers TonDC en passant par Azgueda aurait été raccourci, mais elle n'avait aucune confiance en Roan. Au moins, l'air abritait la porteuse de la Flamme... Elle ne la livrerait pas et comprendrait son amour pour le prince de la terre si jamais elle était arrêtée dans le désert.
Elle bougea dans son sommeil. Son songe lui accordait un peu d'accalmie, un Lincoln devant elle lui souriait avec tendresse...
Il devait être si inquiet, pensa la princesse face à lui... Pourtant elle savait qu'il la protégerait... Elle demanderait asile à la reine Indra, elle...
Les craquements la réveillèrent en sursaut.
Octavia assise sur la terre sombre regardait le feu affamé devant elle consumant le bois avec gourmandise. Les mains fines qui posèrent la bûche sur les cendres rougeoyantes à travers les flammes attirèrent son regard. Le visage de la personne dont les longs cheveux noirs lui cachait ses traits lui disait vraiment quelque chose.
La princesse n'avait pas peur. L'inconnue accroupie qui avait allumé le feu dans ce désert de sable noir – aussi glacial qu'un jours d'hiver au royaume de l'eau – en cette nuit sans lune, se réchauffait vaguement les mains au-dessus de la source de chaleur.
Octavia relâcha le manche du poignard en entendant la voix rieuse demander :
– Tu comptes vraiment me faire du mal, Octavia ?
La jeune princesse ouvrit la bouche devant la jeune femme aux yeux rouges qu'elle ne distinguait pas s'asseyant tranquillement à même le sol.
– Astra, souffla-t-elle.
– Eh oui, petite sœur, c'est moi...
– Comment... ?
Octavia ne finit pas sa phrase, suivant des yeux sa grande sœur chercher dans sa besace quelque chose et lui envoyer par dessus le feu un petit sachet.
– Mange, lui ordonna « Astra ». Tu dois reprendre des forces.
La princesse fouilla le sachet et saisie un bout de viande séchée, croquant dedans sans la moindre élégance, révélant sa faim.
Alie regardait la jeune femme fermer les yeux de plaisir au goût de la viande. Octavia marchait depuis plusieurs jours. Comme la princesse de l'eau et Luna, elle n'avait plus refait appel à ses pouvoirs depuis cette terrible soirée, pour éviter de trahir sa position et le chemin qu'elle empruntait pour rejoindre le royaume de la terre.
Cage n'aurait pas pu la retrouver, mais de même que lors de sa première fuite, la magie primordiale, toujours présente dans son corps s'en était chargée. Alie avait fait en sorte qu'Octavia ne ressente plus les effets du baiser de la mort et la princesse à quelques pas n'éprouvait plus aucun désir pour elle.
Astra patienta calmement, remarquant les traits tirés d'une Octavia épuisée dont la conscience et la culpabilité la détruisaient intérieurement.
L'ancienne porteuse de la Flamme sortit de quoi préparer la boisson d'Elrach à sa « sœur ». Octavia avait besoin de se sentir rassurée de retrouver une confiance en elle qu'elle avait perdue depuis si longtemps avant de repartir pour Polis.
Alie avait détruit Octavia et cette nuit, en cadeau à son geste étonnant, celui de poignarder Bellamy, elle allait donner naissance à la reine du feu.
Elle tendit la boisson à la jeune femme aux yeux bleus qui continuait à la fixer sans comprendre.
– Les Dieux, expliqua-t-elle. Il m'ont accordé une visite...
– Pourquoi ?
– Octavia...
– Je l'ai tué Astra... J'ai tué notre frère, le roi du feu !
Le rire bon enfant de sa sœur, raviva une joie presque éteinte dans le cœur d'Octavia.
– Tu n'as rien fait de tel, Octavia ! Est-ce pour ça que tu as fui ? Demanda Astra en montrant la plaine déserte autour d'elle, pour te punir d'un crime que tu n'as pas commis ?
– Je l'ai poignardé ! S'exclama la princesse.
Astra prit une gorgée sous le regard insistant des yeux bleus électriques.
– Tu as à peine effleuré ses côtes, Octavia... Bellamy a été surpris par ton geste, mais il ne serait pas mort...
– Comment le sais-tu ?
– Parce qu'une autre personne s'est battue contre lui, cette nuit-là, une autre personne l'a tué.
– Qui ?
– Ilian Knight.
Octavia fronça les sourcils.
– L'homme qui a tué père ?
– Oui. Et d'ailleurs, tu l'as vu, dans le couloir en t'enfuyant... Souviens-toi...
La princesse obéit et chercha dans sa mémoire.
– Il y avait un homme portant un ruban rouge sur un œil, confirma-t-elle.
– Oui. Il est entré juste après toi dans la chambre et a attaqué ton frère... Lorelei est arrivée peu de temps après, mais malheureusement trop tard.
Octavia, tête baissée, souffla :
– Je l'avais affaibli, s'il est mort c'est aussi ma faute.
– Non ! Contra Astra d'une voix ferme. Arrête ! Bellamy avait connu des blessures bien plus graves. Il s'est battu contre Ilian. N'oublie pas qu'il le cherchait depuis la mort de notre père, qu'il le haïssait autant que tu le hais toi-même...
La princesse releva la tête et croisa les yeux « sans vie » de sa sœur vrillés sur elle dans lesquels une détermination farouche dansait furieusement.
– Bellamy ne méritait pas d'être roi, continuait Astra... Crois-tu que les Dieux l'auraient laissé mourir, si c'était le cas ?
– …
– Réponds-moi !
– Non, confirma Octavia.
Astra inspira et se calma. Alie jouait la comédie, bousculait un peu sa « sœur » pour la faire revenir à la raison, de son côté.
– Les Dieux t'ont laissée mourir toi aussi Astra, souffla Octavia.
Alie se mordit la langue. Son argument se retournait contre elle.
– C'était différent, Octavia. C'était ma faute... J'ai trahi mon engagement envers la Flamme. J'ai fais la seule chose qui m'était interdite, prouvant que je n'étais pas digne de porter l'incarnation de la Magie en moi...
Astra soupira devant les yeux bleus interrogateurs.
– Je suis tombée amoureuse, révéla l'ancienne porteuse. J'ai fait preuve d'égoïsme. J'ai choisi mon bonheur au-delà de celui de tous ceux de ce monde, et à cause de ce geste immature, notre famille en a payé le prix. Bellamy est devenu fou, père s'est fait assassiné, et mère est morte dans d'atroces souffrances... Mais toi, Octavia... Tu as l'opportunité de racheter ma faute, montre aux Dieux que les Blake ne sont pas tous des traîtres. Reviens à Polis, deviens la reine du feu et sauve notre peuple ! Sauve notre royaume ! Sauve nous tous !
Pendant son petit discours, Alie s'était levée et approchée d'Octavia, posant ses mains sur ses épaules, cherchant à l'atteindre par ce contact entre elles.
La princesse secoua la tête.
– Astra, je ne suis pas prête à être reine, je n'en ai pas la sagesse...
L'ancienne porteuse lui sourit avec amour.
– Bien sûr que si, et ton humilité le prouve, comme ta force.
– Ma force ? répéta Octavia sans comprendre.
Astra posa une main sur la poitrine de sa sœur.
– Tu as un cœur pur Octavia, je le sens à travers ma main et ses battements ne me mentent pas...
La métamorphe noir releva les yeux vers la princesse dont les larmes sur les joues lui révélaient qu'elle avait réussi. Alie la prit dans ses bras et continua à son oreille.
– Tu seras une reine merveilleuse, Octavia, le nouveau soleil de Polis. Celui que je n'ai jamais pu être...
– Astra...
– Promets-moi d'essayer, s'il te plait, notre royaume a besoin de toi...
Octavia resserra son étreinte et hocha la tête sur l'épaule de sa sœur en murmurant :
– Je te le promets.
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L'aube grise accueillit sa nuit réparatrice. Octavia s'assit en se frottant le visage persuadée d'avoir rêvé lorsqu'elle aperçut les cendres d'un feu et la besace en cuir un peu plus loin. Elle se leva et la prit dans ses mains, la caressant doucement.
Relevant la tête, elle fixa la route qui la menait au royaume de l'air puis reporta les yeux sur le sac.
Un sourire se dessina sur ses lèvres.
Astra lui faisait confiance, les Dieux lui accordaient une chance de se racheter... Elle ne commettrait pas la même erreur que l'ancienne porteuse. Elle se sacrifierait. Son peuple reconnaîtrait la joie grâce à elle, son peuple prévaudrait sur son amour pour Lincoln...
Elle était une Blake avant tout... Et deviendrait nouveau soleil de Polis.
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Karnak, royaume de l'eau...
La mer d'Akkad battue par les vents, agitée fortement, exprimait sa colère par le déferlement des vagues puissantes sur la plage au pied de la falaise.
La nuit était tombée. Deux jours s'était écoulés depuis que Kyle les avait amené ici. Deux jours sans la moindre présence de soldats ou du prêtre de l'eau au village.
Lexa n'aimait pas ça. Pourquoi Titus ne se montrait pas ? Se demandait-elle à l'entrée de la grotte.
Le crachin lui fouetta le visage. La princesse n'y prêta pas attention, toujours dans ses réflexions. Elle avait besoin de marcher, elle étouffait dans cette grotte. L'eau était son élément, la pluie la rassurait.
Lexa vérifia que la plage accueillant toujours la colère de la mer était accessible. La marée descendante permettait une « promenade » à qui oserait braver les éléments.
– Je vais faire un tour sur la plage, prévint-elle Luna.
La chamane se leva et vint la rejoindre pour vérifier que le temps s'était calmé.
– Tu n'es pas sérieuse ?!
– Si. J'ai besoin de marcher.
– Et tu t'es dit que faire ça pendant une tempête était la meilleure idée ?
– Je ne crains rien. La mer Akkad est notre alliée, l'eau est mon élément et il ne me fera pas le moindre mal.
– Va dire ça aux pêcheurs qui sont morts en mer...
Lexa soupira, Luna savait que parmi eux, beaucoup ne possédaient pas la magie. Elle montra le chemin qui remontait vers le village, ne voulant pas argumenter trop longtemps.
– J'irais là-bas, je ne craindrais rien. Les vagues ne l'atteignent même pas.
Luna tergiversait. Lexa avait vraiment besoin d'être seule, elle pouvait le sentir et ce ne serait pas du luxe d'avoir un peu de tranquillité aussi de son côté.
– Très bien, mais laisse-moi au moins t'accompagner jusqu'au chemin.
– D'accord.
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Luna retournait à la grotte après avoir laissé Lexa sur le chemin boueux face à la mer déchaînée, grommelant contre la princesse, jurant à haute voix, furieuse d'être totalement trempée.
Lexa suivait des yeux le roulement des vagues toujours aussi puissantes. Elle marchait de long en large sur le chemin, refusant de monter en haut de la falaise qui menait à la maison de Kyle et Keiran.
Le pêcheur n'était pas sortit aujourd'hui et elle lui avait accordé de rester auprès de sa femme et son fils devant les éléments mugissants.
Ce temps était-il la raison de l'absence du prêtre ? S'interrogea-t-elle, revenant à ce qui la tracassait.
Quand elle se retourna pour reprendre sa marche en sens inverse elle s'arrêta devant un Titus aux yeux rouges qui la regardait avec intensité.
Alie agita le poignet et les enferma dans une bulle protectrice, dans laquelle le hurlement du vent, la rage des vagues n'empêchaient pas qu'elles se comprennent.
– Titus...
– Princesse Lexa.
– Vous êtes venu pour m'arrêter ?
– Non.
Lexa fronça les sourcils. Sa réponse avait l'air sincère.
– Alors que faites-vous là ? Si ce n'est pas pour me livrer à mon frère ?
– J'aimerais vous parler...
La princesse plissa les yeux, la dernière fois que Titus avait voulu lui parler, il lui avait plus ou moins ordonner de se prostituer, d'offrir son corps à la porteuse de la Flamme. Lexa ne se souvenait pas vraiment de l'échange qu'elle avait eu à Azgueda avec Clarke, excepté qu'elles avaient été interrompues par la gardienne avant qu'il n'arrive peut-être quelque chose entre elles. Pourtant même là, la princesse n'arrivait plus vraiment à mettre le doigt sur leur échange et un éventuel rapprochement. En y repensant face à Titus, sa colère monta et elle cracha :
– Je refuse d'être à nouveau un pion dans vos plans machiavéliques. Je ne séduirai plus Clarke.
Alie s'apprêtait à répondre, mais s'arrêta, fixant l'aura magique de la princesse de l'eau. Une fissure était apparue au prénom de la porteuse. Un détail qui la surprit.
– Clarke, répéta un Titus aux yeux rouges en quête de réponses.
La fissure brilla à nouveau, continuant à intriguer la métamorphe.
– Oui, Clarke, la porteuse de la Flamme ! Je ne chercherai plus à la séduire.
Alie resta silencieuse étudiant toujours ce phénomène étrange. La signature magique entourant la princesse lui était familière. Mais en quoi Clarke était-elle liée au sort dont était victime la princesse de l'eau ? Se demandait-elle.
– Et pourquoi ne le feriez-vous pas, princesse ? Interrogea le prêtre.
– Parce que l'amour est une faiblesse !
La réponse automatique surprit à la fois la princesse et le prêtre aux traits toujours aussi concentrés.
Lexa se tut. Pourquoi avait-elle répondu une chose pareille ? Pourquoi avait-elle perdu son calme lorsque Clarke avait été évoquée entre eux. Pourquoi... ?
Elle arrêta ses réflexions intérieures face au rire du prêtre de l'eau.
Alie riait devant ce qu'elle avait découvert. La signature était celle d'Astra et le sort de persuasion dont souffrait Lexa avait pour cible Clarke, la nouvelle porteuse de la Flamme. Ce qui signifiait qu'il y avait quelque chose entre elles. Qu'Astra s'était interposée. Le sort de persuasion avait souvent des fins égoïstes, mais pas cette fois.
Non, Astra avait voulu protéger l'actuelle porteuse... pour ne pas qu'elle tombe amoureuse de la princesse de l'eau !
L'ancienne gardienne s'était toujours accusée d'avoir été lâche, d'être tombée amoureuse d'un homme qui, au final, ne l'aimait pas, d'avoir trahi la Flamme à ses dépends. Combien de fois n'avait-elle pas geint dans ses bras, même après qu'Alie lui eut formellement interdit de parler de Cage.
Alie comprit enfin que le suicide d'Astra n'était pas dû qu'à son baiser de la mort, mais aussi à sa culpabilité d'avoir échoué à porter la Magie de ce monde. Et elle avait voulu se racheter en protégeant Clarke du même destin !
Peut-être avait-elle cru qu'elle la protégerait des songes qu'elle risquait d'avoir avec Raven sa gardienne, comme elle en avait eu avec sa prorpre gardienne Becca !
Alie riait toujours. Astra lui avait rendu service ! Et sans même le savoir ! Elle finit par se calmer et regarda Lexa qui ne savait pas quoi penser de la réaction étonnante du prêtre de l'eau.
– Vous aimez la porteuse, précisa Titus.
– Mensonges ! Je la déteste ! Cria Lexa.
Alie arqua un sourcil et Lexa détourna le regard. Sa virulence dans sa réponse était plus que suspicieuse. Se put-elle qu'elle ressente des sentiments pour la porteuse de la Flamme, sans le savoir ?
– La haine cache souvent un amour passionnel pour quelqu'un, susurra Titus en souriant. Vous le savez aussi bien que moi...
– Taisez-vous !
Le prêtre obéit, ses lèvres dessinant toujours ce sourire amusé. Lexa ferma les yeux et inspira à nouveau pour se calmer.
– De quoi voulez-vous parler ? Et ne me dites pas que c'est de la porteuse, car ce serait mentir...
Titus adopta une moue déçue et décida d'abandonner le sujet Clarke pour le moment :
– Je ne vous livre pas cette fois à votre frère pour une raison simple...
– Laquelle ?
– Que vous me soyez redevable, princesse.
Lexa fronça les sourcils. Titus marcha tranquillement vers elle en continuant :
– Vous avez raison, pourquoi vous mentirais-je. Je veux que vous vous souveniez de cet instant. Celui au cours duquel j'ai choisi votre camp et non celui de votre frère. Où je vous ai sauvé de la colère de votre roi. Je veux que vous ne l'oubliez jamais et qu'un jour vous fassiez quelque chose pour moi en échange...
– Quoi ?
– Je ne sais pas encore. Nous verrons le moment venu...
Lexa regarda de haut en bas l'homme devant elle qui la dégoûtait. Celui qui ce soir avait le pouvoir de vie ou de mort sur la princesse de l'eau. Il suffisait à Titus de faire appel à sa magie pour que son frère et un nombre conséquent de soldats se matérialisent dans la seconde sur ce chemin boueux, et qu'elle soit ramenée à Azgueda où Roan la tuerait de ses propres mains... Elle n'avait pas le choix, elle devait accepter ce qu'il lui disait.
Elle hocha la tête d'un air entendu et demanda :
– Autre chose ?
– Oui, je vous préviens qu'à la prochaine manifestation de votre magie, qu'elle ait lieu dans deux heures ou dans un an, je serai dans l'obligation de prévenir le roi Roan... Il vérifia qu'elle avait bien compris que son sursis ne durerait pas si elle usait à nouveau de ses pouvoirs puis enchaîna. Pourquoi être restée ici, tout en sachant que je viendrais ? Vous et Luna auriez pu parcourir plusieurs dizaines de kilomètres et élargir mon champ de recherche...
– J'avais besoin de me reposer avant de vous affronter, avoua Lexa.
Titus sourit devant cette réponse honnête. Il la salua en signe d'adieux, s'assura qu'elle avait compris que leur conversation était terminée, puis la regarda se retourner et repartir vers la falaise.
Lexa, perdue dans ses pensées sur ce qu'elle venait d'apprendre à propos d'éventuelles sentiments envers Clarke, parcourut quelques mètres avant de réaliser que quelque chose clochait. Pourquoi la bulle de protection n'avait-elle pas pris fin ? Titus n'était donc pas encore parti ?
Elle entendit les grognements et se retourna lentement.
L'immense loup noirs aux yeux rouges invisibles pour elle s'élança dans sa direction.
La bulle explosa et alors que le vent se remettait à hurler, que la pluie redoublait de violence, la princesse dégaina son poignard, préférant se battre quasiment à mains nues contre cette bête monstrueuse que d'affronter son frère, un ennemi plus redoutable si elle usait à nouveau de sa magie.
